Je pourrais avoir beaucoup à dire sur le règne de Charles VI et sur

celui de Charles VII, si je continuais cette réfutation des faits mal

éclaircis ou faussement racontés. Ils ne manquent pas alors; mais les

paroles à grand effet manquent davantage. Pressés par les événements,

les personnages ne prennent pas le temps de faire des _mots_, les

historiens d'en inventer[193].

[Note 193: Il est toutefois deux erreurs sur l'histoire du temps

de Charles VI que je ne veux pas laisser passer sans dire mon mot. La

première, qui vient des _Essais sur Paris_, par Sainte-Foix, comme l'a

prouvé l'abbé Rive, se rapporte à l'invention des _cartes à jouer_,

qu'on attribue à Jehan Gringonneur, bien qu'il n'ait rien inventé et

se soit contenté d'être le fournisseur du roi pour ces cartes depuis

longtemps connues, ainsi que l'ont prouvé: l'abbé Rive, que je viens

de nommer, dans sa brochure, _Éclairciss. hist. sur les cartes_, 1780,

in-12, p. 41; Leber, _Étude sur les cartes à jouer_, p. 43; Duchesne,

_Annuaire historique_ de 1837, p. 174, 182, 190; et P. Lacroix,

_Curios. de l'hist. des arts_, p. 21, 24, 41, 42.--La seconde erreur

est dans la façon dont on a lu longtemps la devise du duc d'Orléans,

ennemi de Jean sans Peur. Cette devise était _Je l'enuie_, pour _Je

l'ennuie_; on lut _Je l'envie_, gros contre-sens qui, substituant

une sorte d'hommage à une insolence, enlevait toute raison au

mécontentement du duc de Bourgogne, dont le meurtre de celui qui se

faisait gloire de l'_ennuyer_ fut le dernier éclat. _V._ à ce sujet une

note de M. A. Vallet, dans la _Biographie_ Didot, t. XXXVIII, p. 803,

et nos _Chroniques et Légendes des rues de Paris_, p. 85.]

Ma tâche se trouve ainsi singulièrement restreinte pour cette époque.

J'ai bien les paroles dites par Jeanne d'Arc, mais de celles-là je

n'ai point à m'occuper; elles sont toutes de la plus naïve et aussi

de la plus glorieuse vérité. Pour le prouver, on a mieux que les

pièces de l'histoire, on a les pièces d'un double procès, celui de sa

condamnation, celui de sa réhabilitation, qui toutes rendent témoignage

de l'élévation, de l'éloquence de son bon sens, et de cette promptitude

vaillante dans la répartie, dont le plus beau trait peut-être est ce

qu'elle dit quand on lui fit un crime d'avoir déployé sa bannière

auprès du roi le jour du sacre. Comme la phrase est une des plus

souvent citées, il est bon d'en rétablir le texte authentique.

«Interrogée pourquoi son estendard fut plus porté en l'église de Reims

au sacre que ceux des autres capitaines, répond: «Il avoit esté à la

peine, c'estoit bien raison qu'il fust à l'honneur.»

Dans le nombre de ses réponses, il s'en trouve une qui aurait dû

suffire à détruire l'opinion partout admise que Jeanne était bergère

au moment de sa mission. Elle ne l'était pas plus alors que sainte

Geneviève ne l'avait été[194]. Écoutez-la elle-même le dire à ses juges:

[Note 194: _V._ une curieuse page du _Valesiana_, p. 43, et aussi

Le Roux de Lincy, _Femmes de l'ancienne France_, t. I, p. 39, 598.]

«Interrogée si elle avoit apprins aucun art ou mestier, dit que oui

et que sa mère lui avoit apprins à cousdre, et qu'elle ne cuidoit

point qu'il y eust femme dans Rouen qui lui en sceust apprendre

aulcune chose. Ne alloit point aux champs garder les brebis ne autres

bestes[195].»

[Note 195: _Le Procès de Jeanne d'Arc_, édit. Buchon, 1827, p. 58,

69. «Quant à avoir gardé les bestiaux, lit-on aussi dans l'_Histoire de

Charles VII_ de M. Vallet de Viriville, t. II, p. 45, note, elle dit

qu'elle ne s'en souvenait plus.»]

XVII

Je ne serai pas de ceux qui doutent de l'existence de Jeanne

d'Arc[196]; je ne recommencerai pas non plus les dissertations de G.

Naudé[197] et du P. Vignier de l'Oratoire, pour prouver qu'elle n'a

pas été brûlée[198]. Ce sont jeux d'esprit et d'opinion qui seraient

futiles ici; mais il est un fait du règne de Charles VII au sujet

duquel on me permettra quelques contradictions: c'est celui qui tend à

poser Agnès Sorel en conseillère héroïque de Charles VII, et à faire en

quelque sorte de cette favorite l'émule de la vaillante Jeanne.

[Note 196: _V._ notre article de l'_Illustration_, 10 mars 1855, p.

158-159.]

[Note 197: _Considérations politiques sur les coups d'État._ _V._

aussi le _Patiniana_, p. III.]

[Note 198: _V._ le _Mercure galant_ de de Visé, nov. 1683. Cette

question, qui ne méritait d'occuper personne, fut résolue une première

fois avec une netteté assez brutale par Lenglet du Fresnoy (_L'Histoire

justifiée contre les romans_, 1735, in-12, p. 281), puis, beaucoup

plus tard, avec un sérieux qu'elle ne comportait peut-être pas, dans

le _Magasin pittoresque_, 1844, p. 298. Il y est bel et bien prouvé

que toute l'erreur venait d'une aventurière qui s'était fait passer

pour Jeanne d'Arc, quelques années après sa mort, et qui finit par

épouser M. des Armoises, gentilhomme lorrain. Après la publication,

dans le _Mercure_, de ce que le P. Vignier avait écrit à ce sujet,

beaucoup de gens se passionnèrent pour sa chimère. Un chanoine de

Beauvais, M. Foi de Saint-Hilaire, était de ceux qui y tenaient le

plus, sans doute par esprit de corps et patriotisme de diocèse,

puisque en prouvant que la Pucelle n'avait pas été brûlée, on aurait

déchargé d'un crime la mémoire de l'évêque de Beauvais, Cauchon. Le

14 mai 1695, l'abbé Colbert, qu'il était, à ce qu'il semble, parvenu

à convaincre, lui écrivait: «Je viens de faire un voïage à Rouen, où

j'ai souffert perséqusion, de la part de ceux dont j'entreprenois la

deffense, je veux dire de MM. de Rouen, qui, au lieu de se purger,

comme ils le pourroient, du faux reproche qu'on leur fait d'avoir

été les parricides de cette pauvre pucelle d'Orléans, trouvent fort

mauvais qu'on dise qu'elle est morte très tranquillement en Loreine,

au milieu de sa famille, dans le château de Vaucouleurs (car il me

semble que c'est ainsi que vous m'avez dit qu'il s'appeloit). Je vous

aurois fort souhaité pour m'ayder à prouver cette vérité.» (_Catalogue

d'autographes_ Laverdet, du 20 avril 1855, p. 44, nº 364.)]

C'est Brantôme[199] qui accrédita cette histoire, dans un temps où,

les favorites étant plus que jamais en grande puissance, il était d'un

bon courtisan de vanter leur règne, dans le passé comme dans le présent.

[Note 199: _Dames galantes_, disc. VI; édit. Ad. Delahays, p.

393.--Brantôme prenait cette belle histoire à Du Haillan (_Hist.

de France_, in-fol., p. 1253). Beroalde de Verville (_La Pucelle

restituée_, 1599, n-12, feuillet 32) l'avait déjà prise à la même

source.]

De nos jours l'on a douté de l'aventure[200], et l'on a fort bien fait,

à mon sens. Il y a tant de choses qui prouveraient au besoin qu'elle ne

dut pas être, si peu qui témoignent qu'elle est authentique.

[Note 200: P. Clément, _Hist. de Jacques Cœur_, t. II, p. 211.

Vallet de Viriville, _Agnès Sorel, étude morale et polit. sur le_ XVe

_siècle_, Paris, 1855, gr. in-8º, p. 14, note.--Agnès Sorel ne fut la

maîtresse de Charles VII qu'en 1434. (Th. Bazin, _Histoire de Charles

VII_, publiée par J. Quicherat, 1855, in-8º, t. I, p. 313.)]

Sur quoi se fonde-t-on, en dehors du passage de Brantôme? Sur quelques

vers de Baïf[201], paraphrasés par Fontenelle dans un de ses plus jolis

dialogues, puis encore sur l'ingénieux et galant quatrain de François

Ier:

[Note 201: Liv. II de ses _Poèmes_.]

Gentille Agnez, plus de los tu mérite,

La cause estant de France recouvrer,

Que tout ce que en cloistre peut ouvrer

Close nonnain ni en désert hermite.

Tout cela, certes, est charmant; mais en histoire il faut de bien

autres raisons. Comment trouver, par exemple, quelque autorité

historique au madrigal du _Père des Lettres_, quand on sait que c'est

une traduction de Pétrarque[202] où il mit _Agnès_, comme il aurait mis

tout autre nom? Cette gloire-là, toute d'emprunt, à mon sens, se trouve

ainsi prouvée et chantée comme elle le mérite.

[Note 202: Nicolas Bourbon, qui l'a traduit en latin, le dit

positivement. (_Nugarum_ liber VII, p. 389.)]

La critique moderne en a, du reste, fait pleine justice[203]. Charles

VII y gagne tout ce qu'y perd la belle Agnès. On sait maintenant que

ses inspirations de courage lui vinrent de lui-même et qu'il n'était,

dès le commencement de son règne, ni couard, ni nonchalant, quoi qu'en

ait dit M. H. Martin[204] se contredisant lui-même[205].

[Note 203: Vallet de Viriville, _loc. citat._--Du Fresne de

Beaucourt, _Le Règne de Charles VII_, etc., 1856, in-8º, p. 24-25.]

[Note 204: _Hist. de France_, t. VI, p. 401.]

[Note 205: Au commencement du même volume, p. 90, M. Martin avait

reconnu le courage de Charles VII.]

On sait aussi ce qu'il faut croire des royales orgies dans lesquelles

on le fait se plonger pour se distraire de ses malheurs. Charles VII

fut toujours plus ami de la tristesse que de la joie. «Solitaire

estoit,» dit Henri Baude[206]; «et sobre à table,» ajoute G.

Chatellain[207]. S'il n'avait eu par goût ce dernier mérite, la

misère dans laquelle il fut si longtemps le lui eût, bon gré mal gré,

imposé. Quel grand train pouvait mener un prince si misérable et

si _malaisé_ qu'un cordonnier lui refusât une paire de _houssiaux_

(bottes), faute d'avoir été payé d'avance, comme le disait, dans une

chanson célèbre[208], le bon peuple, qui, sachant la vérité sur sa

pénurie, lui en tint compte plus tard? Quelle grande chère vouliez-vous

que fît un pauvre prince dont pendant plusieurs années la table ne

fut approvisionnée qu'avec le produit des étangs du chapitre de

Saint-Étienne de Bourges[209], et qui un jour, c'est encore la chanson

populaire qui le dit, n'eut à faire servir à ses hôtes

..... Qu'une queue de mouton

Et deux poulets tant seulement!

[Note 206: Cité par M. Vallet de Viriville, _Agnès Sorel_, etc., p.

22.]

[Note 207: Cité par M. Vallet de Viriville, _ibid._, p. 10.--il

était même fort pieux alors. (Paradin, _Ann. de Bourgogne_, 1566,

in-fol., p. 703.--Quicherat, _Procès de Jeanne d'Arc_, t. III, p. 400,

et t. V, p. 340.)]

[Note 208: _Biblioth. Impér._, fonds Cangé, ms. 122.]

[Note 209: «En 1435, dit M. de Viriville (p. 22, note), cette dette

de nourriture n'était point encore acquittée.»]

La Hire était de ce piètre festin; et comme il ne dut jamais faire

plus grande ripaille à la table du roi, je trouve qu'on a bien fait

de douter de la vérité de son fameux _mot_ à Charles VII: «On ne peut

perdre plus gaiement son royaume.» C'est «plus tristement» qu'il aurait

fallu dire.

Pasquier fut le premier qui mentionna ce _mot_, mais comme un simple

_on dit_, ce qui prouve qu'il n'y croyait guère[210]. Tout bien

considéré, cette boutade du Gascon La Hire n'est donc qu'une gasconnade

historique.

[Note 210: Du Fresne de Beaucourt, _Corresp. littér._, 5 mai 1857,

p. 148.]

La gaieté du joyeux capitaine était le seul régal des festins où

le conviait le pauvre petit roi. C'était le bon mot qui remplaçait

un plat, comme plus tard chez Scarron les anecdotes de Françoise

d'Aubigné. Charles VII lui en savait gré et l'en paya bien, quand il

fut mieux en argent comptant. M. de Joursanvault possédait dans ses

archives[211] une pièce sur un don qu'il lui fit ainsi «pour ses bons

et _agréables_ services».

[Note 211: _V._ le _Catalogue_, t. I, p. 45.]

XVIII

Je ne veux pas réhabiliter Louis XI. Je sais trop bien, sans même

l'avoir mesurée, que la tâche serait énorme; mais d'après ce que j'ai

découvert, sans beaucoup chercher, de gros mensonges courant sur son

compte, de crimes supposés, etc., etc., il me semble aussi qu'il ne

serait peut-être pas impossible de la mener à bonne fin. Ce n'est

sûrement pas un roi d'une irréprochable moralité, mais très sûrement

aussi c'est un roi calomnié.

Son règne commence par une accusation absurde. Charles VII meurt d'une

horrible maladie de mâchoires, «maladie qui luy fust incurable», comme

dit Jehan de Troyes dans la _Chronique scandaleuse_[212]; ou plutôt,

mis hors d'état de manger par ce mal même, il meurt de faim[213]. Que

disent aussitôt les ennemis du dauphin? que le pauvre roi, craignant

d'être empoisonné par son fils,--remarquez que celui-ci était alors à

la cour du duc de Bourgogne,--aime mieux se laisser mourir d'épuisement

que de chercher des forces dans une nourriture où la main parricide

aurait pu cacher la mort. Au lieu de dire que le vieux roi «ne pouvait

plus», ils ont dit «ne voulait plus» manger. Tout le crime supposé est

dans ce jeu de mots[214].

[Note 212: _Collect. Petitot_, 1re série, t. XIII, p. 256.]

[Note 213: Barante, _Hist. des ducs de Bourgogne_, t. VII, p.

390.--_V._ aussi dans Duclos (_Hist. de Louis XI_, t. III, p. 237-239,

Preuves), _Lettres des ministres et autres gens du Conseil au dauphin,

pour lui donner avis de la maladie du roi_.]

[Note 214: Cette calomnie contre Louis, dauphin, comme presque

toutes celles qui suivirent contre Louis XI, roi, fut propagée par

ces méchantes langues de l'histoire qui se trouvent dans tous les

règnes, et qui sévirent contre celui-ci plus que contre tout autre.

La plus mauvaise fut celle de l'évêque de Lisieux, Thomas Bazin, dont

l'_Histoire_, jusqu'en ces derniers temps, passa pour être d'Amelgard.

L'accusation de parricide contre le dauphin s'y trouve au chapitre

XXI du liv. V. M. Quicherat, qui a publié en 3 volumes cette histoire

trop écoutée, fut le premier à la redresser. Il n'y voit qu'un «amas

de fictions», reprises plus tard par le Flamand Mayer, qui les a

encore amplifiées; «une suite d'événements arrangés au gré de la haine

personnelle de l'auteur, et d'après les propos d'ennemis déclarés».

_V._ la _Notice_, p. LXXV, LXXXV, etc.]

Louis XI fut mauvais fils, c'est vrai, mais non jusqu'au crime; il fut

mauvais père aussi, je le veux bien encore, mais non pas autant qu'on

voudrait nous le faire croire.

On nous dit qu'il fit enfermer son fils à Amboise, sans un maître

qui pût lui apprendre à lire; or, il existe un livre, _le Rozier

des Guerres_, ouvrage moitié moral, moitié politique, qu'il composa

lui-même, ou fit du moins composer sous ses yeux, pour l'instruction de

ce fils[215]. Comment croire, après cela, qu'il ne voulut pas que le

dauphin sût lire[216]?

[Note 215: Il a été imprimé, in-4º gothique, chez la veuve Michel

Lenoir. C'est donc à tort que M. de Sismondi a prétendu qu'on ne

l'avait pas publié. (_Histoire des Français_, t. XIV, p. 323.)]

[Note 216: _V._ P. Paris, _Manuscrits français_, t. IV, p. 116-136.]

L'ayant calomnié comme père, on ne devait pas l'épargner comme mari;

aussi n'a-t-on pas manqué de répéter qu'il fit fort mauvais ménage

avec Charlotte de Savoie, sa seconde femme. Du Haillan va même jusqu'à

dire que le peu d'intelligence des deux époux rendant impossible la

légitimité du dauphin Charles, il avait dû naître d'une autre femme que

la reine, et n'était ainsi qu'un dauphin supposé[217].

[Note 217: Le président Hénault, dans sa _Chronologie de l'Histoire

de France_, 1761, in-8º, Ire part., p. 392, a fait justice de ce

mensonge.]

Du premier mariage de Louis XI, avec Marguerite d'Écosse, on n'a rien

dit. N'était même l'anecdote du baiser qu'elle déposa sur la bouche

du vieil Alain Chartier, et qu'on a singulièrement faussée en la

jugeant d'après nos usages[218], on ne parlerait pas de cette aimable

Marguerite, qui mourut avant d'être reine.

[Note 218: Le baiser de Marguerite sur les lèvres du vieux

poète, qui l'était allé chercher en Écosse et l'avait initiée à

notre poésie, qu'elle ne cessa plus d'aimer, n'était qu'un de ces

_baisers d'hommage_, si naturels alors, comme on le voit par une foule

d'exemples que donne Ducange au mot _osculum_. Celui de Marguerite

n'étonna que parce que le poète qui le reçut de cette bouche si fraîche

était vieux et laid. L'anecdote, que Bouchet rapporta le premier

dans ses _Annales d'Aquitaine_, p. 252 de l'édit. de 1644, in-4º, et

que Brantôme reprit dans ses _Femmes illustres_ (édit. du _Panthéon

littéraire_, t. II, p. 200), a été mise en doute, mais à tort, selon

moi. Il ne s'agit que de la voir à sa place, dans son cadre du temps,

pour la croire vraisemblable. C'est aussi l'avis d'un rédacteur de

_l'Intermédiaire_, qui a fait à ce sujet, t. II, p. 306-307, un

judicieux petit article.]

On répète partout que Louis XI avait des raffinements de cruauté

inouïs. Il avait inventé tout exprès, nous dit-on, des cages de fer où

il enfermait ses prisonniers; mais ce n'est rien encore: dans un jour

d'exécution, il fit placer des enfants sous l'échafaud tout ruisselant

du sang de leur père! Contes encore, contes horribles.

Louis XI n'inventa pas les cages-prisons; c'était un genre

d'incarcération depuis très longtemps en usage en Italie et en

Espagne[219].

[Note 219: Muratori, VIII, p. 624; XI, p. 145.--Ducange, au

mot _Gabia_.--Il est une autre invention, fort honorable celle-là,

dont il faut enlever aussi le mérite à Louis XI: c'est l'invention

des _postes_. Deux siècles avant qu'il les organisât en France, les

chevaliers Teutoniques les avaient établies sur les terres dépendant de

leur ordre. _V._ le _Vieux-Neuf_, 2e édit., t. II, p. 115.]

Le supplice de Nemours n'eut pas lieu comme on l'a décrit partout;

les détails effrayants dont on s'est plu à l'entourer, ces enfants

à genoux sous l'échafaud, cette _rosée affreuse_, comme dit Casimir

Delavigne[220], qui tombe goutte à goutte sur leur tête, sont un

appareil mélodramatique de mise tout au plus maintenant dans les

_Crimes célèbres_. «Les contemporains, dit M. Michelet, n'en parlent

point, même les plus hostiles[221].» L'avocat Masselin, qui, un peu

après la mort de Louis XI, à la fin de 1483, présenta requête aux États

pour ces pauvres enfants du duc de Nemours, dépouillés de tous leurs

biens, et qui, dans cette cause, devait, par conséquent, exagérer la

vérité de leur malheur pour en accroître l'intérêt, ne dit pas un mot

de cette barbarie perfectionnée[222]. Donc, encore une fois, dans tout

cela, rien de vrai.

[Note 220: _Louis XI_, acte II, sc. VI.]

[Note 221: _Hist. de France_, t. VI, p. 451.]

[Note 222: _Diarium statuum generalium_, p. 236.--Voltaire, qui

revenait souvent sur ce mensonge, aida beaucoup à le répandre. _V._ sa

_Lettre à Linguet_ (juin 1776), édit. Beuchot, t. LXX, p. 84.]

Le reste de ce que l'on raconte sur Louis XI ne l'est pas, j'en suis

sûr, davantage. L'âge de Tristan l'Ermite, selon M. Michelet[223], rend

invraisemblable tout ce que l'on nous a répété partout de ses prouesses

de bourreau. Il était trop vieux pour être aussi alerte à la pendaison,

et trop gai compagnon pour l'aimer tant. Un bourreau qui fut clément

pour Villon, dont nous avons les remerciements, devait l'être pour bien

d'autres beaucoup moins pendables[224].

[Note 223: _Hist. de France_, t. VI, p. 491.]

[Note 224: _V._ l'_Étude_ de M. Campaux sur _Villon_, p. 130.]

La faveur de Coictier le médecin fut grande, mais pas autant qu'on

s'est plu à le dire. Louis XI, loin d'être homme à se mettre sans cesse

pieds et poings liés à sa merci, «estoit, selon Commines, enclin à ne

vouloir bien souvent croire le conseil des médecins[225].» Si Coictier

devint riche, c'est qu'il gagnait sans doute sur l'_or potable_

et autres drogues coûteuses dont il avait vanté au roi la vertu

efficace[226].

[Note 225: Liv. VI, ch. VII.]

[Note 226: Commines, édit. de Mlle Dupont, t. II, p. 248.]

Pour ce qui est de la venue de saint François de Paule, il paraît que

dans cette affaire le saint homme avait autant besoin du roi de France

que le roi du saint homme. Il était malade des écrouelles[227], que

Louis XI guérissait par privilège royal, et Louis XI souffrait, sans

compter la vieillesse, de toutes sortes d'infirmités que le saint

guérissait par grâce divine. C'était donc entre eux un échange de

vertus curatives: ni l'un ni l'autre ne s'en trouva mieux.

[Note 227: _Acta sancti Francisci Pauli_, p. 155.--Isambert,

_Anciennes Lois françaises_, t. XIV, p. 304.]

On raconte que François de Paule, à sa première entrevue avec le

roi, lui ayant dit: «Sire, je vais prier Dieu pour le repos de Votre

Majesté[228].--Oh! priez seulement pour le corps, aurait répondu Louis

XI; il ne faut pas demander tant de choses à la fois.» Je ne sais d'où

vient cette anecdote, qui nous montre Louis XI faisant de l'esprit et

de l'impiété, dans un moment où il devait avoir des préoccupations bien

contraires. Ce n'est sans doute que la mise en scène de ce quatrain

narquois que je me rappelle avoir lu au bas d'un portrait de Louis XI,

longtemps conservé à Cléry, et maintenant au musée d'Orléans:

[Note 228: On croit généralement, et M. H. Martin l'a répété dans

son _Hist. de France_ (4e édition, t. III, p. 18, note), que le titre

de _Majesté_, abandonné sous Henri Ier, ne fut repris que par Louis

XI; c'est une erreur, ainsi que l'ont prouvé M. L. Delisle (_Biblioth.

de l'École des Chartes_, 4e série, t. II, p. 512, 553, 555) et M. H.

d'Arbois de Jubainville (_Quelques observations sur les six premiers

volumes de l'Histoire de France de M. Henri Martin_, 1857, in-8º, p.

58).]

Du corps seulement la santé

Je demandois à Nostre-Dame.

Trop l'importuner c'eust esté

De la prier aussi pour l'âme[229].

[Note 229: Les images qu'il portait à son chapeau, et auxquelles

il adressait de temps en temps ses prières, lui ont été imputées à

superstition. On n'y a vu qu'une puérilité de dévotion toute spéciale,

tandis qu'elle était universelle alors chez les gens du peuple de

Paris, dont Louis XI avait pris le costume et suivait les usages.

Combien n'a-t-on pas retrouvé dans la Seine, depuis quelques années,

de ces _enseignes_ de dévotion, que les gens de métiers arboraient

à leur couvre-chef, et dont la ressemblance avec celle que portait

Louis XI paraîtrait frappante, si «cette petite image de plomb

représentant la Vierge» ne s'était enfin perdue, après avoir été

conservée à Fontainebleau, comme relique de ce roi, jusqu'au temps de

Louis XIV! (Le P. Dan, _Trésor des Merveilles de la maison royale de

Fontainebleau_, etc., 1642, in-fol., p. 84.)]

J'ai nié les cruautés de Louis XI; maintenant, que dirai-je de ses

bonnes actions? On lui en suppose beaucoup moins, je l'avoue; je n'en

trouve même qu'une seule qui lui soit prêtée, et encore celle-là

faut-il que je la discute. Je le ferai de bonne grâce. On verra du

moins par là que je n'essayais pas ici une réhabilitation quand même.

Cette bonne œuvre de Louis XI est racontée par Du Verdier et reproduite

par l'abbé Tuet dans ses _Matinées sénonoises_. Louis XI était arrivé

un peu avant l'heure des vêpres à Notre-Dame de Cléry; la première

personne qu'il y trouva était un solliciteur qui le guettait au passage

pour lui demander un bénéfice de collation royale. Le roi écouta la

supplique et ne dit mot. Un pauvre prêtre dormait dans un coin du

chœur; il l'avisa, s'en vint à lui, le fit éveiller et commanda qu'on

lui expédiât sans délai les lettres de ce bénéfice, «disant, écrit

Du Verdier, qu'il vouloit en cet endroit faire trouver véritable le

proverbe qui dit qu'_à aucuns les biens viennent en dormant_». Or,

pareille anecdote est mise sur le compte de Henri III; Tallemant

nomme même le bienheureux à qui le sommeil fut si profitable[230].

Pour qui faut-il opter en ce cas? pour Louis XI, ou pour Henri III?

Je pencherais volontiers pour le dernier, par la raison qu'il était

contemporain de Du Verdier, et que celui-ci, ayant à conter l'aventure,

crut sans doute lui donner plus de crédit en l'attribuant à un roi plus

ancien, et plus de popularité surtout, en lui donnant pour héros, au

lieu de l'impopulaire Henri III, le populaire Louis XI.

[Note 230: _Historiettes_, édit. in-12, t. I, p. 114.]

XIX

«Sous ce règne peu héroïque de Louis XI,--ai-je dit dans la deuxième

édition de ce livre,--nous ne trouvons guère qu'un héroïsme à

constater, encore a-t-il été bien des fois mis en doute: c'est celui

de cette vaillante bourgeoise de Beauvais, cette autre Jehanne, qui

méritait si bien d'avoir la même patronne que la Pucelle, et qui,

tenant en main la _hachette_ d'où lui vient son surnom, aida si

courageusement à repousser l'assaut de l'armée bourguignonne.

«On fait souvent pour Jeanne Hachette comme pour Clémence Isaure. Elle

n'a pas existé, dit-on; son histoire est une légende; on personnifie

en elle la vaillance des femmes de Beauvais, comme au XIVe siècle, à

Toulouse, on avait personnifié en _dame Clémence_ le plus doux attribut

de la Vierge, protectrice de la poétique cité: _la Clémence_[231].

Soit. J'accepte pour dame Isaure, mais je nie pour Jeanne Hachette.

Je sais que Commines n'a pas dit un mot d'elle; mais, à défaut de

l'historien, le roi lui-même a parlé.

L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques · 第 6 / 23 段