[Note 165: M. d'Arlincourt a cru que _rewart_ ou plutôt _ruward_

(gardien de la tranquillité) signifiait _roi-citoyen_.]

[Note 166: _V._ ce qu'en dit M. Beltz, membre du _College of

Arms_, dans ses Annales (_Memorials_) de l'_Ordre de la Jarretière_,

analysées, sur ce point, dans la _Revue de Paris_ du 10 oct. 1841, p.

131.]

[Note 167: _V._ la dissertation de Papebroch dans les

_Bollandistes_ (avril, t. III) et le compte-rendu d'une séance de

l'_Académie de Bruxelles_, 4 juin 1852, où le débat fut repris sur ce

sujet par MM. Polain et Gachard.]

[Note 168: _Revue de Paris_, 1er mai 1857, p. 55.]

Oui, donnons sur toutes choses la vérité à tous, sans parti pris, sans

réticences. Soyons heureux si notre histoire se purifie sous nos mains

impartiales et perd quelques souillures, qu'elle ne méritait pas;

mais laissons aussi à chacun les flétrissures qu'il a bien gagnées.

Justifier quand même n'est pas de notre fait; et nous ne voulons pas

qu'on puisse accuser la moindre de ces pages d'avoir fait l'office de

papier brouillard, c'est-à-dire d'avoir gardé pour soi la tache qu'elle

voulait enlever. Le beau et le bien mis en leur vrai jour feront notre

joie, mais nous ne reculerons pas devant l'aveu du mal. Mieux vaut la

vérité, même hideuse, qu'un séduisant mensonge. Nous sommes en cela de

l'avis de Grégoire le Grand, qui disait[169]: «_Si autem de veritate

scandalum sumitur, utiliùs permittitur nasci scandalum, quam veritas

relinquatur._ Si du récit d'un fait véritable il résulte du scandale,

il vaut mieux laisser naître le scandale que renoncer à la vérité.»

[Note 169: 7e _homélie_, § 5.]

La sévérité contre les autres oblige contre soi-même. Nous n'aurons

donc pour notre propre livre aucune partialité complaisante; nous en

confesserons les fautes avec autant d'empressement que celles d'autrui.

C'est même, en toute franchise, par un aveu de ce genre que nous

reprendrons notre travail où nous l'avons laissé.

Confiant dans ce qu'avait dit Daru, qui, pour une fois qu'il doutait,

n'eut pas la main heureuse; fort de ce qu'avait écrit Depping, dont le

scepticisme était encore allé plus loin[170], nous avions cru pouvoir

reléguer parmi les légendes le fameux _Combat des Trente_, livré en

1351, entre Josselin et Ploërmel. Nous avions tort, on nous l'a prouvé

depuis avec d'excellentes raisons[171]. C'est pour nous un bonheur de

le déclarer, car alors même que nous doutions le plus, nous étions

presque tenté de mentir par patriotisme.

[Note 170: _Rev. encyclopéd._, t. XXXVI, p. 64-65.]

[Note 171: _V._ la savante brochure de M. Pol de Courcy, _le Combat

des trente Bretons_, etc., Saint-Pol-de-Léon, 1857, in-8º; et un

article de M. de Laroche-Héron dans l'_Univers_, 17 juin 1858.]

Que n'en est-il de même pour le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre!

Malheureusement, pour ce qu'il y a de mensonge de ce côté le doute

n'est guère permis, depuis qu'au dernier siècle Bréquigny[172]

découvrit, dans les archives de Londres, des pièces témoignant des

connivences du héros calaisien avec les Anglais, et prouvant, entre

autres choses, qu'il reçut du roi Édouard une pension qu'un traître

seul pouvait accepter; je n'ajouterai qu'un détail nouveau, mais, ce me

semble, tout à fait décisif.

[Note 172: _Notice des Manuscrits_, t. II, p. 227.--_Mémoires de

l'Académie des Inscriptions_, t. XXXVII, p. 539. Dans le premier de

ces mémoires, Bréquigny se fait une arme contre Froissart du silence

que garde sur toute cette affaire la _Chronique_ latine de Gilles de

Muisit, «qui, dit-il, écrivoit dans le temps même de l'événement et

dans une ville peu éloignée du lieu où se passoit la scène». Dans

l'autre travail, il prouve que, deux mois après la reddition de Calais,

Édouard, par lettre du 8 oct. 1347, non-seulement rendit à Eustache de

Saint-Pierre les maisons qu'il possédait dans Calais, mais lui en donna

d'autres et le pensionna. Il ajoute: «Comment Eustache de Saint-Pierre,

cet homme qu'on nous peint s'immolant avec tant de générosité aux

devoirs de sujet et de citoyen, put-il consentir à reconnoître pour

souverain l'ennemi de sa patrie; à s'engager solennellement de lui

conserver cette même place qu'il avoit si longtemps défendue contre

lui; enfin, à se lier à lui par le nœud le plus fort, l'acceptation

du bienfait? C'est ce qui me paroît s'accorder mal avec la haute idée

donnée jusqu'ici de son héroïsme patriotique.»--Notre ami Eugène

d'Auriac a repris, dans le _Siècle_ du 26 septembre 1854, à l'époque

où la ville de Calais se proposait d'élever une statue à Eustache de

Saint-Pierre, la réfutation entreprise par Bréquigny; il l'a complétée

à l'aide de quelques pièces récemment trouvées à la Tour de Londres,

une entre autres, datée du 29 juillet 1351, qui nous montre Édouard III

dépossédant les héritiers d'Eustache de Saint-Pierre des biens qu'on

lui avait accordés, parce que, loin sans doute de suivre son exemple,

ils étaient restés fidèles à la cause française. Le dernier mot de M.

d'Auriac sur cette question se trouve, très étendu et corroboré de

nouvelles preuves, dans un travail de la _Revue des Provinces_ de 1864,

t. VI, p. 491.]

En 1835, une société savante, qui se recrute d'érudits à Calais et dans

les villes voisines, la _Société des Antiquaires de la Morinie_, mit

au concours cette question si intéressante pour la gloire de toute la

contrée: _Le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre et de ses compagnons

au siège de Calais_.

On pouvait s'attendre d'avance à voir le prix remporté par quelque

mémoire rétablissant enfin dans sa glorieuse authenticité l'événement

mis en doute depuis tantôt un siècle. Si la Société devait être

naturellement indulgente et partiale, c'était certainement pour tout

travail où la question se trouverait envisagée sous ce point de vue.

Malheureusement c'était le moins favorable; le mauvais rôle ici était

du côté de la défense. Les juges, après lecture des pièces, eurent le

bon esprit de s'en apercevoir et assez de justice pour le déclarer.

Le mémoire auquel le prix fut décerné, et dont M. Clovis Bolard, un

Calaisien! était l'auteur, prouvait qu'Eustache de Saint-Pierre n'était

rien moins qu'un héros.

Voici comment le _Mémorial artésien_[173] raconte la séance dans

laquelle fut proclamée la décision de la Société:

[Note 173: Cité dans les _Archives historiques et littéraires du

nord de la France_, t. IV, p. 506.]

«M. le secrétaire perpétuel fait un rapport sur les travaux de la

Société pendant l'année. Il le termine en disant que sur les trois

questions proposées pour le concours de 1835, il n'a été répondu

qu'à une seule, celle qui a pour objet _le dévouement d'Eustache de

Saint-Pierre et de ses compagnons au siège de Calais_, et qu'après

maintes discussions dans le sein de la compagnie, une majorité de

quatorze voix contre onze a prononcé que la médaille serait décernée à

l'auteur du mémoire qui a révoqué en doute ce fait historique.

«A ces mots, un mouvement de surprise se manifeste dans l'auditoire, et

plus d'un assistant s'étonne qu'une société française puisse couronner

un ouvrage qui tend à effacer de notre histoire un des plus beaux

traits qui honorent les annales de notre nation. On écoute cependant

avec attention divers fragments du mémoire, lus avec chaleur par M.

le secrétaire, et bientôt le lauréat, M. Clovis Bolard, de Calais,

s'avance au bureau pour recevoir des mains de M. le président la

médaille d'or que lui décerne la Société.»

Ici, l'on se contenta d'être surpris et un peu mécontent, comme le dit

le journal; ailleurs, dans une circonstance à peu près pareille, si ce

n'est que l'esprit religieux et non plus le sentiment patriotique y

était mis en jeu, l'on ne s'en tint pas à ce muet étonnement.

M. Henri Julia lisait à la dixième séance de la Société archéologique

de Béziers un fragment du mémoire historique qui lui avait mérité la

_Couronne d'argent_. L'épisode choisi était le sac de Béziers, en

1209. Il venait de citer les paroles du légat Milon: «Tuez-les tous,

Dieu reconnaîtra bien ceux qui sont à lui,» lorsque tout à coup, du

milieu de l'assemblée, un jeune prêtre s'écrie: «C'est faux, cela a été

démenti.» Grand tumulte; le lecteur s'interrompt, le président se lève;

on s'attend à le voir rappeler à l'ordre l'impétueux perturbateur.

Point du tout; il retire la parole à M. Julia, qui voulait continuer,

et il croit devoir se justifier lui-même du scandale de cette scène,

en déclarant à l'assemblée que le fragment dont la lecture avait causé

tant d'émotion n'était pas celui qu'il avait indiqué à l'auteur.

«Ainsi, lisons-nous dans l'_Alliance des Arts_[174], M. Henri Julia,

qui était venu de Paris pour recevoir une ovation dans une séance

solennelle, s'est vu l'objet d'une censure publique.»

[Note 174: 25 mai 1844, p. 363.]

Le président avait de cette manière donné deux fois raison au

jeune prêtre; il l'avait indirectement excusé de son inexcusable

interruption, et il avait tacitement approuvé son démenti du _mot_

historique. En ce dernier point avait-il tort? Que faut-il penser de

la réalité de l'impitoyable parole du légat? Est-elle assez authentique

pour qu'on se croie en droit de la répéter partout? Les uns diront

oui; les autres non. Ceux-là ayant pour eux dom Vaissette; ceux-ci,

son commentateur, le chevalier Du Mège. Dans le doute, je fis comme le

sage; je commençai par m'abstenir[175], bien qu'en cela mon penchant

fût volontiers pour la justification du légat. On a tant médit de

l'Église et de ses prêtres! on a tant exagéré le mal dont leur sévérité

souvent nécessaire a été la cause!

[Note 175: Il faut dire, avant tout, à la justification du légat,

que si son mot cruel se trouve relaté par quelques historiens (_V._

Césaire d'Heisterbach, liv. V, ch. XXI), il ne l'est point par tous,

notamment par ceux qui feraient le mieux autorité, les écrivains du

pays. Il ne se lit même pas dans le récit du moine de Vaulx-Cernay,

«qui, dit M. Du Mège, aurait, sans aucun doute, trouvé le mot sublime

et approuvé avec une sainte joie cet ordre barbare». (_Hist. du

Languedoc_, de D. Vaissette, édit. Du Mège, 1838, in-8º, _addit. et

notes_ à la suite du t. V, p. 31.)]

L'authenticité du mot me semblait toutefois assez fortement sapée

pour penser qu'on ne dût pas désormais le citer sérieusement. Je fus

donc surpris de le voir solennellement rappelé par M. Guizot dans sa

réponse au _discours de réception_ du Père Lacordaire. Les érudits s'en

émurent, et l'un d'eux, M. Ch. Tamisey de Larroque, crut à propos de

faire une réfutation en règle de la malencontreuse citation[176]. Après

ce qu'il a dit pour montrer le peu de foi qu'il faut avoir en Césaire

d'Heisterbach, dont le livre est ici le seul témoignage[177], et pour

faire voir aussi par quelques faits de la vie du légat, que de telles

paroles étaient absolument contraires à ses habitudes de miséricorde,

j'avoue que le doute dans lequel je m'abstenais d'abord fut entièrement

dissipé[178].

[Note 176: _Correspondance littéraire_ du 10 février 1861, p.

149-152.]

[Note 177: Daunou, qui ne peut être suspecté de trop de partialité

pour l'Église, avait lui-même déclaré que le légat était calomnié par

Césaire d'Heisterbach, dont le livre est indigne, selon lui, de toute

créance. (_Hist. litt. de la France_, t. XVII, p. 313.)]

[Note 178: Si le compilateur Larousse avait connu l'excellent

article de M. Tamisey de Larroque, il se fût sans doute dispensé de

croire encore à l'odieux lieu commun, et il se fût gardé de nous faire

un crime de notre doute prudent. _V._ son livre, au titre si bizarre,

_Fleurs historiques des dames_, p. 632.]

Pour la création du Saint-Office, à laquelle on prétend que saint

Dominique eut part, je serai plus à l'aise encore. J'ai, pour nier, les

autorités les plus fortes[179], entre autres celle du P. Lacordaire,

d'autant plus précieuse en cela que l'empressement du célèbre

dominicain à repousser pour son patron toute responsabilité dans cette

fondation sinistre semble être une garantie de son horreur pour tous

les actes de l'Inquisition[180].

[Note 179: _Le cardinal Ximenès et l'Église d'Espagne_, par le

docteur Hefels, traduct. de l'abbé Sisson, p. 205.]

[Note 180: Ce qu'il a dit, à ce sujet, dans son _Histoire de

saint Dominique_, se trouve confirmé par un article de la _Revue

contemporaine_, 25 avril 1857, p. 733.]

Puisque je me trouve avec lui, je ne le quitterai pas sans parler d'un

_mot_ qu'il mit en crédit, et que son autorité fit prendre pour une

parole célèbre, lorsque ce n'était qu'un titre de livre. Je laisserai

parler à ce sujet M. de Montalembert[181], et d'autant plus volontiers

qu'il me donne occasion de relever une petite erreur.

[Note 181: _Le P. Lacordaire_, p. 147.]

«C'est Lacordaire, dit-il, qui a le premier, dans un article de

_l'Avenir_, exhumé ce titre de la _Chronique_ des _Gesta Dei per

Francos_, dont on usa depuis lors à tort et à travers, dans la

littérature ecclésiastique....» C'est fort vrai; ce qui l'est moins,

c'est l'origine de la phrase telle que la donna M. de Montalembert.

Ce n'est pas le titre d'une Chronique, mais celui d'une _collection_

d'historiens relatifs aux Croisades, publiée en 2 vol. in-folio, par

Bongars, en 1611. Bongars était protestant, et il est curieux que ce

soit lui qui ait prêté au grand orateur catholique l'une des formules

dont il aimait le mieux se servir. Cette source, s'il l'eût connue, ne

lui eût pas rendu moins belle la parole qu'il y trouvait. Son esprit

faisait partout son profit du grand et du beau, et la phrase dont

nous parlons est de ce domaine. Elle n'est égalée que par celle de

Shakespeare, qui est presque sa tributaire: «La France est le soldat de

Dieu.»

XIV

Autre question: Doit-on faire grâce à la belle parole que tout le

monde, même cette bonne _Biographie universelle_[182], prête au roi

Jean II, quand, sur la nouvelle que son fils le duc d'Anjou, fuyant

l'Angleterre où il l'avait laissé en otage, était revenu en France, il

se décida à s'en aller reprendre son rôle de monarque captif? Je ne le

pense pas.

[Note 182: T. XXI, p. 446.]

«Il prit la résolution, dit la _Biographie_, de retourner se constituer

prisonnier à Londres, répondant à toutes les objections de son conseil,

que _si la bonne foi était bannie du reste du monde, il fallait qu'on

la trouvât dans la bouche des rois_.»

Moins heureuse que tous les petits mensonges historiques de ce

temps-là, parlés ou en action, cette belle phrase n'a pas même, pour

enjoliver un peu et brillanter ce qu'elle a de faux, la spécieuse

autorité de Froissart. Bien plus, c'est celui-ci qui va nous aider à

prouver que Jean parla peut-être tout autrement. «Et, dit-il de ce roi

qui veut à toute force quitter son royaume et retourner en prison,

et ne luy pouvoit nul oster ni briser son propos. Si estoit-il fort

conseillé du contraire; et luy disoient plusieurs prélats et barons de

France que il entreprenoit grande folie, quand il se vouloit encore

mettre en danger du roy d'Angleterre. Il répondoit à ce, et disoit

qu'il avoit trouvé au roy d'Angleterre son frère, en la reine et ses

neveux leurs enfants, tant de loyauté, d'honneur et de courtoisie,

qu'il ne s'en pouvoit trop louer; et que rien ne se doutoit d'eux

qu'ils ne luy fussent loyaux, courtois et aimables en tous cas: et

aussi il vouloit excuser son fils le duc d'Anjou.»

N'être point relaté par Froissart, être même indirectement contredit

par les paroles qu'il rapporte, c'est presque pour un _mot_ une raison

d'être authentique; ceux qui soutiennent la vérité de la phrase prêtée

au roi Jean pourraient s'en faire forts, j'en conviens. Malheureusement

elle n'a pas même ce refuge. Le douteux chroniqueur a dit tout à fait

juste cette fois; plusieurs écrivains qu'il faut croire confirment son

récit.

Il en est un même qui va plus loin que lui dans la réfutation implicite

de la sentencieuse parole qui court toutes les histoires: c'est le

Continuateur de Nangis[183]. Non seulement, dans ce qu'il a écrit à

ce sujet, la phrase prêtée au roi Jean, mais aussi l'intention toute

chevaleresque qui l'aurait fait retourner en Angleterre, se trouvent

formellement contredites. A l'entendre, le roi aurait pris ce parti

extrême moins par raison d'honneur que pour cause de galanterie,

_causâ joci_, ce que M. Michelet paraphrase ainsi[184]: «Quelques-uns

prétendaient qu'il n'y allait que par ennui des misères de la France,

ou pour revoir quelque belle maîtresse[185].»

[Note 183: Dans le _Spicilège_ de D. d'Achery, in-4º, t. III, p.

132.]

[Note 184: _Hist. de France_, t. III, p. 430.]

[Note 185: _V._ aussi une note de M. Dessales, dans les _Mélanges

de littérature et d'histoire_ de la Société des Bibliophiles, 1850, p.

152.--Une autre anecdote, racontée sur le roi Jean, par Roquefort (_De

l'état de la Poésie françoise dans les_ XIIe _et_ XIIIe _siècles_, p.

362-367), d'après Boetius (_Scotorum historiæ_..., lib. XV), n'est pas

plus vraie. Le roi se serait plaint de ne plus voir de Rolands parmi

les Français, et un vieux brave lui aurait répondu: «Sachez, Sire,

que vous ne manqueriez pas de Rolands, si les soldats voyaient un

Charlemagne à leur tête.» Le mot est de ceux qui ne se disent pas à un

roi, il n'a donc pas certainement été adressé au roi Jean: ce qui me

le prouve encore mieux, c'est que, bien avant l'époque où il aurait pu

être dit, il se trouvait formulé dans un vers du petit poème de _la Vie

du Monde_:

Se Charles fust en France, encore y fust Roland,

et dans deux autres d'Adam de la Halle, cités par M. Francisque-Michel

dans la préface de son édition de la _Chanson de Roland_, p. XIV-XV, où

l'anecdote a été réfutée pour la première fois.]

Cette tradition, tout à fait d'accord avec ce qu'on sait du caractère

du roi Jean, surnommé _le Bon_, non pas à cause de sa bonté, mais

pour sa prodigalité trop facile[186], était la seule qu'on acceptât à

ce sujet pendant tout le XVIe siècle. Brantôme en fait foi[187]. Il

va même jusqu'à nommer la dame pour laquelle il quitta son royaume

et revint prendre des chaînes qui étaient moins d'un captif que d'un

amoureux. «Le roy Jean, dit Brantôme, prisonnier en Angleterre,

receut plusieurs faveurs de la comtesse de Salsberiq, et si bonnes

que, ne la pouvant oublier, et les bons morceaux qu'elle luy avoit

donnés, il s'en retourna la revoir, ainsi qu'elle luy fit jurer et

promettre[188].»

[Note 186: Michelet, _Hist. de France_, t. III, p. 352.]

[Note 187: _Les Dames galantes_, édit. Ad. Delahays, p. 128.]

[Note 188: M. le duc d'Aumale, dans son travail sur les comptes

de Denis de Collors, publié dans les _Miscellanies of the Philobiblon

Society_ de Londres, t. II, et reproduit dans le _Bulletin du

Bibliophile_, 1855-1856, p. 1045, n'est pas lui-même éloigné de croire

que Jean ne retournât à Londres _causâ joci_.--Pour terminer, je dirai

que le _mot_ dont il est question ne fut pas toujours prêté à ce roi,

mais à un autre, pour lequel il semble mieux fait: c'est François

Ier. «Il disoit, selon Balth. Gracian, dans une note de _l'Homme de

cour_, trad. par Amelot de la Houssaye, p. 202, que si la fidélité se

perdoit, elle devoit se retrouver dans le cœur d'un roi.» N'est-ce

pas le mot du roi Jean? Or, réfléchissez qu'il eut plus d'un rapport

de destinée avec François Ier, puisqu'il fut prisonnier comme lui, et

vous comprendrez que la parole, si vraisemblable chez celui-ci, put

fort bien être prêtée à l'autre par suite d'un de ces déplacements

d'esprit si ordinaires aux historiens. Le mot, à mon avis, est donc de

François Ier; son caractère le justifie, et l'auteur qui le lui prête

donne toute autorité à l'attribution. Gracian, qui est Espagnol, avait

pu l'apprendre à Madrid des gens qui avaient approché le roi chevalier

dans sa prison. Or, c'est là, en effet, un des jours où on lui aura

proposé de manquer à sa parole et de s'enfuir, qu'il aura dû dire le

_mot_. Jusqu'au XVIIe siècle, c'est à lui seul qu'on l'attribua, comme

on le voit par le _Recueil d'apophthegmes et bons mots_, 1695, in-12,

p. 83-84.]

XV

Dans ce petit livre, où je me suis donné la mission circonscrite de

réfuter seulement les _mots_, et de ne m'attaquer aux faits que le

plus rarement possible et incidemment, je ne devrais pas, sans doute,

m'occuper de ce fameux récit de la mort de Du Guesclin, où l'on nous

montre un capitaine anglais, qui, enchaîné par la parole donnée et par

son respect pour le grand homme expiré, vient déposer sur son cercueil

les clefs de la place qu'il commande. Cependant, par amour pour la

vérité, et entraîné par ce vif désir qui me suit en toutes choses, de

rendre à chacun ce qui lui revient ou d'honneur ou de honte, je veux

cette fois aller un peu au delà de ce que j'ai promis, et vous montrer

ce qu'il faut croire de cet effort de courtoisie anglaise.

«Le gouverneur de Rendon avoit capitulé avec le connétable, est-il dit

dans l'_Abrégé chronologique_ du président Hénault[189], que je cite

exprès, par la raison qu'on ne détruit jamais mieux l'erreur qu'en

l'attaquant dans son fort, c'est-à-dire au cœur même des livres qui

ont le plus aidé à la populariser. Il étoit convenu de se rendre le 12

juillet, en cas qu'il ne fût pas secouru: quand on le somma de rendre

la place le lendemain, qui fut le jour de la mort de Du Guesclin, le

gouverneur dit qu'il lui tiendroit parole, même après sa mort; en

effet, il sortit avec les plus considérables officiers de sa garnison

et vint mettre sur le cercueil du connétable les clés de la ville, en

lui rendant les mêmes respects que s'il eût été vivant.»

[Note 189: 1761, in-12, t. I, p. 323.]

Voyons maintenant le récit du chroniqueur[190] qui est entré dans

le plus de détails sur cette affaire, et cherchons, d'après ce qu'il

écrit, de quel côté fut le beau rôle; s'il fut pour l'Anglais qui

rendait la place, ou pour Louis de Sancerre qui commandait l'_ost_

des Français après la mort de Du Guesclin. Ce ne sera pas difficile à

démêler.

[Note 190: _Chronique de Du Guesclin_, publiée par Fr.-Michel

(_Biblioth. choisie_, 1830, in-12), p. 448.--Sur quelques autres

fables dont on a grossi l'histoire du connétable, _V._ les _Mémoires

sur l'Histoire de France_ (collect. Petitot, 1re série, t. V, p.

163), et pour quelques faits prouvant qu'il n'était pas en disgrâce

lorsqu'il mourut, le beau travail de M. Lacabane sur Charles V, dans le

_Dictionnaire de la Conversation_, t. XIII, p. 156.]

«Au trépassement messire Bertrand, dit donc notre _Chronique_, fut levé

grand cry à l'ost des François: dont _les Anglois du chastel refusèrent

le chastel rendre_.» Ce voyant, le maréchal Louis de Sancerre fait

aussitôt amener les otages «pour les testes leur faire tranchier». Les

Anglais en sont avertis, et tout effrayés, ils baissent la herse du

château, «et vint le capitaine offrir les cleifs au mareschal qui les

refusa et leur dist: «Amis, à messire Bertrand avez vos convenances et

les lui rendrez.» Sans tarder, il les conduisit alors «en l'ostel où

reposoit messire Bertrand, et leurs cleifs leur fist rendre et mestre

sur le serqueul de messire Bertrand tout en plourant.»

On voit maintenant à quoi se réduisent la bonne volonté du chef anglais

et cette déférence pour la mémoire du héros mort, dont on a l'habitude

de faire si grand bruit.

Pendant le XVIe siècle, ce dernier récit, le seul vraisemblable, fut le

seul accepté. Laissons parler Montaigne[191]. «Les assiegez, dit-il,

s'estans rendus après, furent _obligez_ de porter les clefs de la

place sur le corps du trespassé.» Brantôme ne s'exprime pas autrement.

Suivant lui, comme, selon le dire du chroniqueur et d'après Montaigne,

ce n'est pas de bon gré, mais contraints, que les Anglais rendirent

ce dernier hommage au connétable. «Messire Bertrand Du Guesclin,

dit-il[192]....., estant mort devant le château de Randon, et ceux de

dedans s'estant renduz, fust _ordonné_ et advisé par ceux de l'armée

qui commandoient amprès luy qu'on porteroit sur son tahu, où estoit le

corps, les clefs, en signe d'obédiance et humilité.»

[Note 191: _Essais_, liv. Ier, ch. III.]

[Note 192: _Œuvres complètes de Brantôme_, édit. elzévir., t. II,

p. 208.]

XVI

L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques · 第 5 / 23 段