disait, à la page 35 de son _Rapport sur les Antiquités de la France_
pour 1850, à propos d'un mémoire de M. Di Pietro sur Aigues-Mortes: «On
y trouve la réfutation péremptoire du préjugé consacré par l'erreur des
plus illustres savants, préjugé suivant lequel la mer aurait reculé de
plus d'une lieue, depuis l'embarquement de saint Louis sur ce rivage.
Les salines et les marais au-dessus desquels s'élève la fameuse tour de
Constance n'ont pas changé d'aspect depuis l'âge des Croisades.»]
L'erreur sur le lieu de départ du saint roi se complique d'un mensonge
sur son retour. On lit partout qu'il ramena de la croisade trois cents
chevaliers à qui les Sarrasins avaient crevé les yeux, et que c'est
pour eux qu'il fit construire le premier hospice d'aveugles dont le nom
de _Quinze-Vingts_ eut pour origine leur nombre de trois cents. Saint
Louis fit bâtir, en effet, cet hôpital, «la meson aux aveugles,» comme
dit Joinville[132]; leur nombre fut, il est vrai aussi, de trois cents,
mais la condition des malheureux admis ne fut pas ce qu'on a dit. Ce
sont des pauvres gens que le bon roi voulut dans son hôpital, et l'on
voit bien par la description que Rutebeuf a faite de leurs courses et
de leurs cris par la ville, qu'il n'y avait parmi eux que des mendiants
et pas un chevalier[133].
[Note 132: Édit. Francisque-Michel, p. 219.]
[Note 133: On trouve sur ce fait, dans le _Journal des Savants_ de
1725, p. 362, un premier doute, qui devint une réfutation complète en
1779, dans le _Dict. hist. de Paris_ de Hurtault et Magny, t. IV, p.
200-201.]
Autrefois l'on s'émerveillait fort des audiences données par saint
Louis sous le chêne de Vincennes ou sous les ombrages du jardin du
palais; aujourd'hui l'on ramène à la simple vérité le simple récit
de Joinville. On y trouve bien moins un acte de royale bonhomie,
qu'un fait de politique éclairée: le roi par qui fut inaugurée l'ère
des légistes donnait ainsi l'exemple; il prêchait pour la loi en la
faisant observer lui-même comme juge; il élevait la profession de
légiste en prouvant qu'elle n'était pas au-dessous de lui. Saint Louis
y perd comme bonhomie, je le répète, mais comme politique il y gagne,
et, quoi qu'on dise, pour un roi celle-ci vaut beaucoup.
Les petits commérages qui couraient sur sa mère, Blanche de Castille,
et sur ses amours avec le comte de Champagne, médisances intéressées
qui donnaient aux mauvais esprits leur revanche contre le saint roi,
sont aujourd'hui comptés pour ce qu'ils valent. La vertu de la noble
reine est sortie saine et sauve de l'examen que lui ont fait subir MM.
Bourquelot[134] et Éd. de Barthélemy[135]. Les gens que le mérite gêne,
qu'un éloge trop soutenu jette dans l'humeur noire, devront se décider,
désormais, à n'admirer le fils qu'après avoir admiré la mère.
[Note 134: _Hist. de Provins_, t. I, p. 164, 172, 178.]
[Note 135: _Rev. française_, 10 juin 1857, p. 301 et suiv.]
La bonne reine Marguerite, femme du saint roi, devra perdre au
contraire à pareil examen, non pas certes en vertu, mais en héroïsme.
L'on sait à présent que Joinville, lorsqu'il nous la montre priant un
vieux chevalier de la mettre à mort aussitôt qu'il y aurait pour elle
péril de tomber aux mains des mécréants, n'a fait que reproduire une
aventure déjà mise en scène dans la _Geste_ latine de Waltharius[136].
[Note 136: Reiffenberg, _Annuaire de la Biblioth. royale de
Belgique_, t. III, p. 42.]
J'ai du regret pour ce que perd l'héroïsme, et de la joie pour ce
que la vérité peut enlever au scandale. Malheureusement, c'est de ce
côté-là qu'il n'y a presque toujours rien à ôter. Douteux ou faux par
le détail, il résiste par le fond. L'histoire de l'adultère de la
reine, femme de Louis le Hutin, est, par exemple, un de ces scandales
bien conformés dont il faut, quoi qu'il en coûte, laisser la tache sur
notre histoire. Tout ce qu'on raconte des débordements de cette reine,
et de ses relations impudiques avec les écoliers qu'elle attirait de
nuit au Louvre, est absolument vrai, hormis toutefois sur un point:
Buridan ne fut pas, comme on l'a dit même en des livres sérieux[137],
un des galants de l'École pris au piège du royal adultère; loin de
là, maître alors et non plus élève, il s'indigna dans sa chaire de la
rue du Fouarre contre ces débauches, et parvint, dit-on, à détourner
les écoliers de ces dangereux rendez-vous. La reine s'en vengea en le
faisant saisir et précipiter dans la rivière, ce qui fit dire à Villon,
en des vers d'où vint l'erreur parce qu'on ne les comprit pas:
[Note 137: _Œuvres_ de Villon, avec des notes de l'abbé Prompsault,
1832, in-8º, p. 127.]
Semblablement où est la Reine
Qui commanda que Buridan
Fut jetté en un sac en Seine[138].
[Note 138: Il paraît qu'il échappa et qu'il alla établir à Vienne,
en Autriche, une école qui devint aussi célèbre que l'avait été
celle d'Abailard à Paris. (_Ducatiana_, t. I, p. 92-93.)--Puisque je
viens de nommer Abailard, je dois ajouter que l'authenticité de sa
correspondance avec Héloïse semble fort douteuse, depuis l'excellent
travail que M. Lud. Lalanne a consacré à ce point d'histoire galante
dans la _Corresp. littér._, 5 déc. 1856, p. 27-33. Quant à un autre
fait sur lequel se sont aussi élevés des doutes, la présence des restes
d'Héloïse et d'Abailard dans les cercueils transportés du Paraclet
au Père-Lachaise, les lettres écrites et les preuves données par MM.
Trébuchet et Albert Lenoir dans le _Journal de l'Institut historique_,
t. IV, p. 193-199, ne permettent plus de n'y pas croire.]
Ainsi toujours le roman prend pied dans l'histoire. Villani lui donna
beau jeu[139], quand, je ne sais d'après quelles preuves, il fit un
si beau récit de l'entrevue de Philippe le Bel avec Bertrand de
Goth, archevêque de Bordeaux, dans la forêt de Saint-Jean-d'Angély,
entrevue qui aurait abouti à un échange de promesses bientôt réalisées:
pour Bertrand, la tiare; pour Philippe, la pleine autorité sur le
saint-siège.
[Note 139: _Istorie fiorentine_, liv. VIII., chap. LXXX.]
M. Rabanis[140] a démontré la fausseté du théâtral épisode par un
double _alibi_. L'archevêque était à vingt-cinq lieues de là, et le roi
plus loin encore. Il a de plus fait voir que l'élection de Clément V
fut toute naturelle, et n'eut pas besoin d'être imposée par Philippe le
Bel; enfin, il a prouvé que si Clément transporta le saint-siège dans
Avignon, ce fut pour fuir les troubles qui agitaient l'Italie, et non
pas pour témoigner envers le roi de France d'une soumission stipulée,
comme prix de la tiare, dans la mystérieuse entrevue.
[Note 140: _Lettre à M. Daremberg, sur l'entrevue de Philippe le
Bel et de Bertrand de Goth à Saint-Jean-d'Angély_, 1858, in-8.]
«La conscience morale, dit M. Rabanis, comme conclusion de son
remarquable travail, n'est-elle pas satisfaite, lorsque ces bonnes
fortunes de l'érudition tournent à la justification ou à l'honneur de
quelque grande victime des passions ou des préjugés; de quelqu'un de
ces hommes du passé, qui ne sont plus là pour se défendre, et dont on
a pu jeter la mémoire et la poussière à tous les vents, sans crainte
qu'il en sortît un cri ou une plainte[141]!»
[Note 141: MM. Victor Leclerc et Littré, l'un dans le t. XXIV
de _l'Histoire littéraire de la France_, l'autre dans la _Revue des
Deux-Mondes_ du 15 septembre 1864, p. 416, ont confirmé la réfutation
faite par M. Rabanis: «On ne peut, dit M. Littré, analysant ce qui se
trouve sur ce point dans le beau travail de M. V. Leclerc, on ne peut
ajouter foi à l'anecdote racontée par le chroniqueur Jean Villani, que
le roi et le futur pape se virent dans une abbaye au fond d'un bois
près de Saint-Jean-d'Angély, et firent entre eux un trafic des choses
saintes, en un contrat en six articles, avec serment sur l'hostie; mais
la remarque de M. Leclerc est juste: on rencontre à tout moment dans
l'histoire de ces anecdotes suspectes ou fausses, qui ont un fond de
vérité. Ici, la rumeur populaire mettait en action ce qui était dans la
pensée de tous, c'est-à-dire la condescendance des papes durant trois
siècles pour la politique des rois de France.»]
XI
Il n'est pas que vous n'ayez vu citer partout les dernières paroles
du grand maître des Templiers qui, du haut de son bûcher flamboyant,
assigna devant Dieu, pour le quarantième jour après son supplice,
le pape qui l'avait livré; et pour un délai qui ne dépassait point
l'année, le roi qui avait signé sa condamnation. Vous vous souvenez
aussi que l'événement donna raison à cet appel, et que la mort du
pape Clément, ainsi que celle du roi Philippe le Bel, survenues dans
l'espace de temps marqué par Jacques Molay, en firent une sorte de
prophétie.
Ce hasard, cette rencontre du fait prédit avec le fait accompli,
suffirent, et non sans raison, pour rendre la chose peu croyable, à
notre époque peu croyante. Il se fit de notre temps, autour de ce fait
qui pendant quatre siècles n'avait pas trouvé un incrédule, une sorte
de conspiration du doute: «C'est un récit arrangé d'après l'événement,»
dit Sismondi[142]. «Ce fait, écrit Salgues[143], n'est appuyé sur aucun
monument historique, et les historiens les plus dignes de foi n'en
parlent point.» C'est aussi l'opinion sceptique de Raynouard[144],
et celle encore de M. Henri Martin[145], dont le seul tort, dans sa
réfutation, est de citer l'historien Ferreti au sujet d'un fait dont il
n'a parlé que pour un autre que le grand maître[146].
[Note 142: _Hist. des Français_, t. IX, p. 293.]
[Note 143: _Des Erreurs et des Préjugés_, t. II, p. 39.]
[Note 144: Dans une note de sa tragédie des _Templiers_ (acte V,
sc. VIII): «Peut-être, dit-il, l'événement de la mort du pape et de
celle du roi, qui survécurent peu de temps au supplice du grand-maître,
fut-il l'occasion de répandre ces bruits populaires.» Ce qui n'empêcha
pas Raynouard de faire une tirade avec la prétendue citation.
Historien, il doutait; poète, il faisait comme s'il avait cru. Dans
les deux cas il s'acquittait de son métier. D'une main il cherchait la
vérité, de l'autre il aidait à l'erreur. C'est le poète seul qui a été
entendu.]
[Note 145: _Hist. de France_, 1re édition, t. V, p. 214.]
[Note 146: Le passage de Ferreti, qu'on peut lire dans le _Rerum
Italicarum scriptores_, t. IX, p. 1017, fait mention d'une assignation
du même genre, mais c'est à Naples que se passe l'histoire, et le
prince assigné est Clément V lui-même, qui s'y trouvait alors. Il faut
ajouter, pour être juste, que Ferreti ne croit pas lui-même à ce qu'il
rapporte. Il le donne comme un _on dit_, dont il ne se fait pas le
garant: _Non hoc pro rei veritate conscripsimus, ut auctoritate nostrâ
posteris evangelizatur, sed velut fama dictavit. V. l'Intermédiaire_ du
10 mai 1865, p. 287.]
Mézeray dit bien, il est vrai: «J'ai lu que le grand maître n'ayant
plus que la langue de libre, et presque étouffé de fumée, s'écria à
haute voix: «Clément, juge inique et cruel bourreau, je t'ajourne à
comparoitre dans quarante jours devant le tribunal du souverain juge.»
_J'ai lu_ est positif; _j'ai lu_ est fort bon; mais où a-t-il lu? Les
_Chroniques de Saint-Denis_[147] ne parlent pas de cet appel qui aurait
été si bien entendu; Villani n'en dit pas un mot[148]; Paul-Émile ne
s'en explique pas davantage[149]. Juste Lipse en fait bien mention,
et le donne comme un fait très certain (_certissimum_), mais est-ce
suffisant? L'auteur des _Facta, dicta memorabilia_, cité par Raynouard,
le raconte aussi avec conviction, mais outre que ce livre n'est pas
une autorité bien forte, il se trouve, dans le récit qu'il donne
de l'événement, une variante qui tendrait à diminuer plutôt qu'à
augmenter la croyance. Selon lui, ce n'est pas Jacques Molay sur son
bûcher, à Paris, qui convoqua Clément et Philippe devant le tribunal
suprême, c'est un templier napolitain brûlé à Bordeaux[150]! Reste
encore le jésuite Drexelius[151]; mais celui-là, le récit une fois
fait, se contente de s'écrier: «Qui nierait qu'il n'y eût dans cette
prédiction quelque chose d'inspiré et de divin par la permission de
l'Être-Suprême?» Malheureusement, l'enthousiasme de celui qui parle ne
fait pas toujours la foi de celui qui écoute. Quoique le jésuite eût
dit: _Qui nierait?_ l'on continua de nier.
[Note 147: Édit. in-fol., p. 46.]
[Note 148: _Istorie fiorentine_, liv. IX, ch. LXV.]
[Note 149: Liv. VIII, p. 257.]
[Note 150: Celui-ci trouvait moyen de combiner la légende dont
Ferreti nous a parlé tout à l'heure avec celle du même genre qui
courait toute la France. En plaçant l'anecdote à Bordeaux, avec un
templier napolitain pour acteur, il concilia les deux mensonges de
façon à n'en faire qu'un.]
[Note 151: _De Tribun. christ._, lib. II, cap. III.]
Enfin, de nos jours, une _Chronique_ contemporaine de l'événement, la
_Chronique_ de Godefroy de Paris, a été retrouvée, et l'on y a pu lire
la mention détaillée du fait qu'on reléguait au rang des mensonges[152].
[Note 152: _V._ un article de M. L. Lacabane, _Bibliothèque de
l'École des Chartes_, 1re série, t. III, p. 2 et suiv.--Dernièrement,
M. Elizé de Montagnac, dans son _Histoire des chevaliers Templiers_,
a pris notre réfutation à partie; mais un défenseur très compétent,
M. Alphonse Feillet, est intervenu pour nous, ajoutant une preuve
nouvelle à celles que M. de Montagnac ne trouvait pas suffisantes. Si
M. de Montagnac n'est pas convaincu, «nous lui conseillons de lire,
dit-il, une chronique rimée par un contemporain, témoin oculaire de la
mort du grand maître, et dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque
impériale (F. fr., nº 6, 812), il verra que rien n'appuie le récit
que Mézeray et Raynouard ont rendu populaire.» _Revue historique des
Ardennes_, 6e livr., année 1865, p. 330.]
Les croyants ont crié victoire. On tenait donc le récit primitif d'où
tous les autres étaient sans doute partis! C'était beaucoup, était-ce
assez? Je ne le crois pas. Connaître l'origine d'un fait, ce n'est pas
en avoir la preuve. Pour celui-ci surtout, eu égard au merveilleux
qui l'entoure et qui justifie le doute, peut-être fallait-il plus
que le témoignage d'une de ces _Chroniques_ en rimes, faites pour
fixer les événements dans la mémoire du peuple, en frappant d'abord
son imagination, et écrites par conséquent sous l'inspiration de ses
croyances habituelles[153].
[Note 153: On saura la vérité sur un autre grand procès de ce
temps-là, celui d'Enguerrand de Marigny, dont la condamnation, si
souvent incriminée par les historiens, ne fut peut-être qu'une
justice nécessaire, lorsque M. Francisque-Michel aura publié le
résultat de ses recherches dans les comptes de l'Échiquier au _Record
Office_ à Londres. Il nous a dit à nous-même plus d'une fois, et
_l'International_ de la fin d'octobre 1865 l'assurait d'après la même
confidence, que Marigny était vendu aux Anglais. La mention des sommes
considérables qu'il recevait existe aux registres de l'Échiquier. On
n'ignorait pas que les Flamands le pensionnaient richement; lui-même
en convenait, disant «qu'il ne recevait ces sommes que pour ruiner
d'autant l'ennemi». (P. Clément, _Trois Drames historiques_, 1858,
in-18, p. 89.) Mais on ne savait pas qu'il tâchait aussi de ruiner
l'Angleterre en lui vendant chèrement la France à son profit.]
XII
Je préfère, à la réfutation indécise de la prédiction du Templier, une
autre qui est vraiment irrécusable, triomphante; je parle de celle
que, grâce à un texte mieux lu, l'on a faite, dans ces derniers temps,
d'une des paroles qui ont eu le plus de crédit chez les historiens des
premiers Valois, et qui leur ont inspiré les plus belles phrases, les
plus solennels commentaires.
Il s'agit du _mot_ de Philippe VI, fuyant le champ de bataille de Crécy
et venant demander asile au châtelain de Broye. Il n'en est guère de
plus autorisé. Il a pour lui Villaret[154], Désormeaux[155], Dreux du
Radier[156], mille autres encore, et enfin M. de Chateaubriand dans son
_Analyse raisonnée de l'histoire de France_[157]. C'est lui qui va nous
le redire, avec cette pompe de langage si facilement ridicule quand
elle n'est plus que la parure d'un mensonge.
[Note 154: _Hist. de France_, t. VIII, p. 451.]
[Note 155: _Hist. de la maison de Bourbon_, t. I, p. 264.]
[Note 156: _Tablettes historiques_, t. II, p. 148.]
[Note 157: Édit. F. Didot, 1845, in-12, p. 206.]
«La nuit, dit-il, pluvieuse et obscure favorisa la retraite de
Philippe... Il arriva au château de Broye: les portes en étaient
fermées. On appela le commandant; celui-ci vint sur les créneaux et
dit: «Qu'est-ce là? qui appelle à cette heure?» Le roi répondit:
«Ouvrez: C'EST LA FORTUNE DE LA FRANCE:» parole plus belle que celle
de César dans la tempête[158], confiance magnanime, honorable au sujet
comme au monarque, et qui peint la grandeur de l'un et de l'autre dans
cette monarchie de saint Louis.»
[Note 158: _V._ plus haut, p. 12, pour l'authenticité au moins
douteuse de _ce mot_.]
J'ai regret d'avoir à biffer cette magnifique période, le cœur m'en
saigne; il le faut pourtant: la belle parole qui l'a inspirée n'a
jamais été dite. Ce qui est pis encore, c'est que sa solennité un peu
matamore fait contre-sens avec le mot bien simple qui a réellement
été prononcé par le roi vaincu, fugitif, et courbé sous les mornes
tristesses de la défaite:
«Sur le vespre tout tard, ainsi que à jour vaillant, se partit le roy
Philippe tout déconcerté, il y avoit bien raison, luy, cinquième des
barons tant seulement.... Si chevaucha ledict roy tout lamentant et
complaignant ses gens, jusques au chastel de Broye. Quand il vint à la
porte, il la trouva fermée et le pont levé, car il estoit toute nuit,
et faisoit moult brun et moult épais. Adonc fit le roy appeler le
chastelain, car il vouloit entrer dedans. Si fut appelé, et vint avant
sur les guérites, et demanda tout haut: «Qui est là qui heurte à cette
heure?» Le roy Philippe qui entendit la voix répondit et dit: «_Ouvrez,
ouvrez, chastelain, c'est l'_INFORTUNÉ ROY DE FRANCE...»
Voilà ce qu'a écrit Froissart[159], et cette fois vous pouvez l'en
croire. Il a pour lui la pleine vraisemblance, ce qui, auprès de la
version recueillie par M. de Chateaubriand, équivaut à la pleine
vérité. Quant à l'origine de l'erreur reprise si malheureusement
par le grand écrivain, elle est facile à deviner: elle vient d'une
mauvaise lecture. Ceux qui publièrent les premiers le texte du
chroniqueur lurent et imprimèrent mal; ou plutôt, égarés par les
mauvaises habitudes historiques de leur temps, si fort engoué pour les
discours et les mots fanfarons à la Tite-Live et à la Quinte-Curce, ils
cherchèrent moins à lire ce qui s'y trouvait que ce qu'ils désiraient y
trouver.
[Note 159: Liv. I, part. I, chap. CCXCII.]
C'est pendant la Renaissance, qui vit se réveiller la mode des pompeux
mensonges à l'antique avec le goût des littératures anciennes, que
le _mot_ me semble avoir commencé de circuler sous sa forme altérée.
Brantôme, qui le trouvait au gré de son imagination gasconne, fut
un des premiers qui le mit en cours: «S'il faut qu'ils se retirent,
dit-il[160], parlant des rois après une défaite, que ce soit en
valleureuse et honorable rellique de battaille, comme fit ce brave
Philippe de Vallois amprès la battaille de Crécy, qui amprès avoir
combattu tout ce qui se pouvoit jusques à la sérée, qui le fit retirer
au giste en un château et ville, où le gouverneur luy ayant demandé de
la muraille son nom, il répondit que c'étoit la fortune restée de la
battaille perdue!»
[Note 160: _Œuv. complètes_ de Brantôme, édit. elzévirienne, t. II,
p. 88.]
Depuis, l'on a recouru aux manuscrits, à celui de Breslau, qui est
la meilleure copie de l'original, à celui de Berne, à celui de la
bibliothèque de l'Arsenal, et le vrai texte a été rétabli tel que nous
venons de le donner[161].
[Note 161: _V._ le _Récit de la bataille de Crécy_, par M. C.
Louandre (_Revue anglo-française_, t. III, p. 262), et un remarquable
article de M. de Pongerville, dans le _Journal de l'Instruction
publique_, 1855.--Dacier donna le premier la bonne _leçon_, après lui
Noël la mit dans ses _Éphémérides_ (1803, in-8, août, p. 211), Buchon
enfin la consacra, d'après Dacier, dont il cita l'autorité en note,
dans sa _Collection des Chroniques en langue vulgaire_, t. II, p. 370.
Il la signala, un jour, à M. de Chateaubriand, pour qu'il rectifiât,
dans une prochaine édition de ses _Études historiques_, le passage
reproduit plus haut. Le grand écrivain lui répondit que le _mot_, tel
qu'il l'avait cité d'abord, était bien plus beau et qu'il s'y tenait.
Pour lui la vérité ne valait pas une phrase. Le fait nous a été affirmé
par M. le docteur Payen, à qui Buchon l'avait raconté sur le moment
même.]
Si les historiens des siècles derniers l'eussent connu, je doute qu'ils
en eussent fait cas; je répondrais même qu'ils lui auraient préféré
la fausse version. N'était-ce pas assez d'avouer la défaite d'un roi
de France? fallait-il lui enlever encore le _mot_ qui relevait cette
défaite et en était comme la revanche? Leur patriotisme n'aurait pu
faire ce sacrifice à la vérité. La censure royale ne leur aurait
d'ailleurs peut-être pas permis cette sincérité, surtout pendant le
règne de Louis XIV. Tout ce qui touchait à l'infaillibilité des rois
et tendait à diminuer leur prestige devait être sous-entendu par
l'histoire.
A l'époque où l'abbé de Choisy s'occupait du règne de Charles VI, le
duc de Bourgogne lui dit: «Comment vous y prendrez-vous pour dire qu'il
étoit fou?--Je dirai qu'il étoit fou, répondit l'abbé. La seule vertu
distingue les hommes dès qu'ils sont morts[162].»
[Note 162: _Mémoires_, t. I, p. 2.]
On peut se faire une idée, par ce débris de conversation, de
l'indépendance que les princes, qui pouvaient tout, permettaient alors
aux historiens, même pour le passé; mais il ne faut pas s'en rapporter
à la réponse de l'abbé pour croire que beaucoup s'affranchissaient du
joug. Ils se soumettaient à mentir, et l'abbé lui-même des premiers,
quoi qu'il veuille prétendre, avec sa fanfaronnade de sincérité.
XIII
Puisque nous en étions à parler de Philippe de Valois à Crécy,
l'occasion serait bien prise pour revenir sur la plupart des événements
qui suivirent ou précédèrent cette funeste journée, et qui sont les
points éclatants ou sinistres de la longue guerre de rivalité entre la
France et l'Angleterre, aux XIVe et XVe siècles.
Froissart, avec ses récits de chroniqueur intéressé et romanesque, fait
pour cette époque la part fort belle à notre ennemie et au mensonge.
Nous n'aurions qu'à vouloir pour trouver à réfuter dans chaque page de
son livre; ainsi, le _mot_ d'Édouard, qui, débarquant sur le rivage
de France, tombe le nez en terre et s'écrie, comme si c'était un
bon présage: «Cette terre me désire[163];» l'histoire d'Arteweld,
ce _brasseur-roi_, comme l'appelle M. d'Arlincourt dans un roman
fameux, et qui ne fut jamais ni _brasseur_[164], quoique Froissart
l'ait dit, ni _roi_ surtout[165]; l'aventure d'Édouard III et de la
comtesse de Salisbury, qui donna lieu à la création de l'ordre de la
Jarretière et à sa fameuse devise: _Honny soit qui mal y pense_[166],
et dont la première invraisemblance est l'âge même de l'héroïne, qui,
à l'époque où tout ceci dut se passer, aurait eu sur son royal amant
un droit d'aînesse beaucoup trop marqué[167]; enfin et surtout, car
c'est plus grave, les massacres de la Jacquerie, pour lesquels il ne
faut plus croire le récit de croque-mitaine que Froissart en a fait,
mais les pages sérieuses que leur a consacrées M. Bonnemère dans son
_Histoire des Paysans_, et qui ramènent ces horreurs exagérées à leur
plus simple expression. «Plût au ciel, dit M. Feillet[168], après
avoir félicité M. Bonnemère de cette heureuse réfutation, plût au ciel
que des historiens inspirés du même amour de la patrie pussent nous
réhabiliter aussi facilement les massacres de Cabrières et de Mérindol,
de la Saint-Barthélemy! etc... Peu importe le parti qui se trouverait
justifié, puisqu'avant tout la France aurait une tache de moins sur son
noble front.»
[Note 163: Froissart, liv. I, part. I, ch. CCLXVI.--C'est le _mot_
de César, qui fit une chute pareille en mettant pied sur la terre
d'Afrique, et s'écria: _Terre d'Afrique, je te saisis._ C'est aussi le
_mot_ de Guillaume le Conquérant dans une circonstance toute semblable,
lors de son débarquement en Angleterre. Voyez Augustin Thierry, _Hist.
de la Conquête des Normands_, t. I, p. 334.]
[Note 164: _V._ les _Annales de l'Académie de Bruxelles_ (1832), p.
124, et les _Nouvelles Archives historiques des Pays-Bas_, janv. 1831,
p. 14.]