vous répéter en courant que ses amours et son mariage avec Emma ou
Imma, fille de Charlemagne, ne sont qu'un roman, dont la première
version, naïvement consignée dans la _Chronique du monastère de
Lauresheim_, a été depuis amplement exagérée dans son mensonge par les
conteurs, les poètes et les peintres[99]. Il est sûr que Charlemagne
n'eut pas de fille du nom d'Emma, et, quoi qu'en ait dit dom
Rivet[100], se faisant fort d'un passage de la 32e _lettre_ d'Eginhard,
il n'est d'aucune façon certain que celui-ci ait été le gendre de
Charlemagne. Il ne faut même que lire la fin du XIVe chapitre de sa
_Vie_ de l'empereur pour s'assurer qu'il ne dut pas l'être. Eginhard
n'y dit-il pas que Charlemagne «ne voulut jamais marier aucune de ses
filles, soit à quelqu'un des siens, soit à des étrangers»? A moins
qu'Eginhard ne fût aussi distrait que M. de Brancas, qui oubliait
parfois qu'il était marié, je ne comprends pas qu'ayant pour femme une
des filles de Charlemagne il ait pu parler ainsi.
[Note 99: On a été jusqu'à mettre la scène de ce roman dans une
des petites cours de l'hôtel de Cluny. _V._ la _Notice sur l'hôtel de
Cluny_, p. 9.]
[Note 100: _Hist. litt. de la France_, t. IV, p. 550. Mabillon,
dans ses _Annal. Bénédict._, a de même donné créance à cette légende,
t. II, p. 223, 426.]
Quant à l'épisode de la neige, traversée d'un pas ferme par la
vigoureuse princesse qui porte son amant sur ses épaules, pour dérober
ses traces aux regards de son père, il n'est pas plus vrai que le
reste, si l'on persiste surtout à lui donner pour héros Eginhard et
Emma. Avant que la _Chronique de Lauresheim_, publiée pour la première
fois en 1600[101], fût venue le mettre sur leur compte, le _Miroir
historical_[102] de Vincent de Beauvais, l'avait popularisé chez nous
plusieurs siècles auparavant, en lui donnant pour principal personnage
l'empereur d'Allemagne, Henri le Noir[103].
[Note 101: _Scriptores rerum Germanicarum_, publiés par Marquard
Freher, 1600, in-fol., t. III.--Cette chronique a été ensuite donnée à
part sous le titre de _Chronicon Laurishamense_, 1768, in-4. _V._ au t.
I, p. 40-46.]
[Note 102: 5 vol. in-fol., 1495.]
[Note 103: _V._ les frères Grimm, _Traditions allemandes_,
traduites en français par M. du Theil, in-8, t. II, p. 149.--Guillaume
de Malmesbury, dont le récit est antérieur à celui du chroniqueur de
Lauresheim, raconte aussi l'anecdote, en la mettant sur le compte de
Henri le Noir. (_De Gestis regum Anglorum_, lib. II, chap. XII.)]
C'est d'une vanité de descendants que vint toute la légende, ou
du moins sa popularité. Les comtes d'Erpach se croyaient descendus
d'Eginhard, mais une plus noble ascendance leur eût fort agréé. Ayant
à choisir, ils s'attribuèrent celle de Charlemagne, et la rattachèrent
à l'autre par le conte qui a fait fortune. Ils imaginèrent de
faire courir le bruit qu'on avait ouvert à Selgenstratt le tombeau
d'Eginhard, et que l'histoire de ses amours et de son mariage avec Imma
s'y était trouvée gravée en peu de mots sur une lame de plomb[104].
Il n'en fallut pas davantage pour que, cette prétendue preuve venant
s'ajouter au récit, sans doute arrangé lui-même, de la _Chronique de
Lauresheim_, on acceptât toute la légende, sans plus la contester.
Freher, qui avait publié la _Chronique_, n'avait pas cru à l'histoire
de ces amours, et l'avait dit. C'est alors que, pour détruire le
mauvais effet de ce doute, les comtes d'Erpach avaient imaginé
l'ouverture du tombeau d'Eginhard et la trouvaille de la lame de
plomb. Dès lors on put croire, sur ce point, l'incrédulité bien morte;
mais Bayle, en reprenant le doute de Freher, la réveilla[105], et lui
donna par l'autorité de sa critique assez de force pour qu'elle pût de
nouveau serrer de près le mensonge, et en avoir définitivement raison.
[Note 104: Hubert Thomas, _Vie de l'Électeur palatin Frédéric_, t.
II, p. 10.]
[Note 105: _V._ dans son _Dict. crit._, in-fol., t. II, l'article
_Eginhard_, à l'endroit où il dit: «Freher n'ajoute aucune foi à ce
conte.» _V._ aussi le _Ducatiana_, t. I, p. 178-179.]
VII
Les frères Grimm, qui, dans leur très savant et très curieux livre
sur les _Traditions allemandes_, ont dégagé l'histoire de la légende
avec tant de courage et de lumière, n'ont eu garde d'oublier ce conte.
Ils l'ont remis à sa vraie place, dans la catégorie des inventions
ingénieuses, des mensonges bien trouvés dont l'étiquette naturelle est
la fameuse phrase italienne: _Si non e vero, e bene trovato_.
La plupart des traditions de notre histoire à l'époque mérovingienne
les ont rencontrés tout aussi inexorablement sceptiques. Il faut voir
quel bon marché ils font de la vérité historique des événements les
plus populaires du règne de Childéric et de celui de Clovis; comment
ils rejettent parmi les fables, en dépit d'Aimoin[106] et de Grégoire
de Tours[107], tout le roman du mariage de Childéric avec la reine
Basine, que l'abbé Velly avait pomponné de si jolies phrases; comment,
malgré les mêmes historiens, ils relèguent au nombre des légendes: et
la fameuse histoire du vase de Soissons[108], et celle du mariage de
Clovis et de Clotilde[109], et celle encore de l'épée et des ciseaux
que cette dernière princesse reçut des rois Childebert et Clotaire,
comme présents symboliques lui annonçant qu'il lui fallait choisir,
pour ses petits-fils, entre la mort par le glaive et la tonsure du
moine[110].
[Note 106: _Hist. des Français_, liv. I, chap. XIII et XIV.]
[Note 107: Hist. des Francs, liv. II, chap. XXVIII.]
[Note 108: Aimoin, liv. I, ch. XII.--Grégoire de Tours, liv. II,
ch. XXVIII.--Flodoard, _Hist. de Reims_, liv. I, ch. XIII.]
[Note 109: Aimoin et Grégoire de Tours, _ibid._]
[Note 110: Grég. de Tours, liv. III, ch. XVIII.--_V._ sur tous ces
faits, le livre des frères Grimm, déjà cité, t. II, p. 85, 89, 95, 98.]
De l'existence de Pharamond comme premier roi des Francs, les frères
Grimm n'en parlent même pas[111]. Ils savent que c'est une croyance sur
laquelle, à moins d'être le continuateur patenté de M. Le Ragois, l'on
a passé condamnation depuis plus d'un siècle.
[Note 111: L'abbé de Longuerue en doutait déjà, voyant qu'il n'en
était pas fait mention dans Grég. de Tours et qu'il n'en était parlé
que dans le _Manuscrit de Saint-Victor_.]
Auparavant, on y croyait si bien, qu'on allait jusqu'à dire par quelles
vertus s'était distingué Pharamond. Il se trouve dans les manuscrits
de la Bibliothèque impériale[112] une _dictée_ faite par Élisabeth de
France, sous les yeux de Louis XIII encore enfant, où l'on fait dire
à la petite princesse au sujet de son frère: «Qu'il prendra comme
modèles, pour la piété saint Louis, pour la justice Louis XII, pour
l'amour de la vérité Pharamond Ier.....» L'amour de la vérité sous le
patronage d'un roi dont l'existence est un mensonge, voilà certes qui
est bien placé!
[Note 112: _Mss. de Béthune_, vol. coté 9309.]
Un mensonge, ai-je dit, l'existence de Pharamond un mensonge! C'est
bien de l'audace. Ceux à qui la fable est chère vont m'en vouloir;
peut-être m'en feront-ils un vrai crime, comme il arriva au savant
de Bohême Shlœzer, qui passa pour criminel de lèse-majesté, parce
qu'il avait rayé de l'histoire de son pays plusieurs princes que
des récits mystiques y avaient placés: _Ausus est reges incessere
dictis_[113]! Le plus grave, c'est que notre liste royale y perd
un roi, et commence ainsi par un vide. Avec un peu de complaisance
on peut le combler, et recompléter le nombre, en replaçant dans la
nomenclature un carlovingien jusqu'ici tenu à l'écart. C'est ce
fils de Louis-d'Outremer, nommé Charles, que l'on croyait avoir été
entièrement supprimé par son frère Lothaire, mais qui semble avoir eu
toutefois quelques années de règne en Bourgogne, ainsi que l'a prouvé
M. Auguste Bernard, d'après la suscription d'un acte des _Cartulaires
de Cluny_[114].
[Note 113: Baron de Férussac, _Bulletin des Sciences historiques_,
t. XVI, p. 328]
[Note 114: _Notes sur un roi inconnu de la race carlovingienne_,
dans le XXIIIe volume des _Mémoires de la Soc. imp. des Antiq. de
France_.]
Les frères Grimm n'ont pas dit un mot de la Sainte-Ampoule. S'ils
doutent des légendes, jugez ce qu'ils pensent des miracles!
Nous n'en parlerons pas nous-même davantage; il nous suffira de
renvoyer, pour l'origine de la sainte fiole, à l'excellent livre de M.
Alfred Maury sur les _Légendes pieuses_[115].
[Note 115: P. 183.]
J'avais, dans la première édition de ce livre, fait une chicane aux
historiens pour leur traduction des paroles de saint Remy baptisant
Clovis. M. Édouard Thierry m'a fort courtoisement prouvé que j'avais
eu tort, et je vais prouver à mon tour que j'approuve ses raisons, en
les reproduisant ici:
«M. Édouard Fournier, dit l'aimable critique[116], prend la traduction:
«Courbe ton front, _fier_ Sicambre,» en flagrant délit de rhétorique.
Elle n'est pas tout à fait exacte, j'en conviens; mais elle l'est
bien plus qu'il ne semble. Si elle cherche le nombre harmonieux, elle
imite en cela le texte, qui affecte un faux air de vers latin: _Mitis
depone colla, Sicamber_, et la traduction est encore plus simple que
l'original. Quant au mot _fier_, on aurait tort de le prendre pour
un contre-sens. Grégoire de Tours[117] ne dit pas: _Depone colla,
mitis Sicamber_, «baisse le cou, doux Sicambre;» mais: _Mitis depone
colla, Sicamber_; «baisse doucement la tête, Sicambre,»--la force de
l'adjectif portant sur l'action du verbe; ou mieux encore: «Apprivoisé
désormais,»--c'est le vrai sens de _mitis_--«baisse la tête, Sicambre.»
Or, qui dit apprivoisé suppose un état antérieur, qui est l'état
sauvage, et le _mitis Sicamber_ contient le fier Sicambre.»
[Note 116: _Moniteur_ du 4 nov. 1856.]
[Note 117: Lib. II, cap. XXI.]
On est presque heureux des erreurs qui vous attirent de semblables
rectifications. Elles deviennent ainsi des bonnes fortunes pour la
vérité.
Si le _mot_ n'a pas été gâté par les arrangeurs d'histoire, il n'en
a pas été de même pour le reste de l'épisode. La mise en scène qui a
complètement dénaturé la pièce n'est nulle part plus fausse ni plus
amusante que dans le livre de Scipion Dupleix[118]. Il nous montre le
roi franc inclinant, à la voix de l'évêque, sa tête frisée et parfumée.
On croit assister au sacre de Louis XIV, recevant, en perruque, la
couronne de ses ancêtres.
[Note 118: _Hist. génér. de France_, 1639, t. I, p. 58.]
«L'heure de la veille de Pasques, à laquelle le roy devoit recevoir
le baptesme de la main de sainct Remi, estant venue, il s'y présenta
avec une contenance relevée, une démarche grave, un port majestueux,
très-richement vestu, musqué, poudré, la perruque pendante,
curieusement peignée, gaufrée, ondoyante, crespée et parfumée, selon
la coutume des roys françois. Le sage n'approuvant pas telles vanités,
mesmement en une action si saincte et religieuse, ne manqua pas de luy
remonstrer qu'il falloit s'approcher de ce sacrement avec humilité!»
Les avènements de dynastie sont plus qu'autre chose encore en histoire
des occasions d'erreur, ou tout au moins de doute. La _Chronique_,
dont le langage, en ce temps-là surtout, est si mal assuré, ne bégaye
jamais tant qu'auprès des berceaux. On se croyait sûr de la vérité,
par exemple, au sujet de Hugues-Capet et de sa prise de possession
du trône. Augustin Thierry avait dit qu'avec lui la France s'était
enfin donné une royauté nationale, substituant ses droits nouveaux aux
droits vieillis de la monarchie venue d'outre-Rhin avec les Franks de
Clovis et ceux de Charlemagne. M. Olleris[119] vient aujourd'hui nous
dire qu'on s'est trompé. Ni Hugues-Capet, ni ses successeurs immédiats
n'eurent, à l'entendre, rien de vraiment national. Ce furent moins des
rois français, selon lui, que des agents couronnés de l'étranger. S'ils
n'étaient plus Germains par la race, comme ceux qu'ils remplaçaient,
ils l'étaient par le servage. M. Olleris nous paraît aller trop loin.
Il se peut, comme il tend à le prouver, que les premiers Capétiens,
sans grande force au dedans, où les vassaux leur étaient plus ennemis
que l'étranger même, aient cherché au dehors l'appui qui leur manquait
là, et se soient fait ainsi une défense de ce qu'ils auraient dû
combattre; mais il serait injuste de leur faire un crime de cette
politique de prudence, et d'y voir surtout la preuve d'une vassalité
quelconque vis-à-vis de l'Allemagne. De ce que celle-ci les soutint,
il ne faut pas aller jusqu'à dire qu'ils fussent tout à elle, comme
serviteurs et créatures de ses empereurs. La France ne vit pas moins en
eux des rois de son choix, les premiers qu'elle eût vraiment tirés de
ses propres entrailles, comme il est dit dans un passage des _Annales
de Metz_, oublié par Augustin Thierry, bien qu'il fût singulièrement
favorable à sa thèse: _Unum quodque de suis visceribus, regem sibi
creari disponit._
[Note 119: _Mémoire sur Aurillac et son monastère_, fort bien
analysé par M. E. Levasseur dans la _Revue des Sociétés savantes_,
mai-juin 1864, p. 541, et signalé par quelques lignes excellentes de M.
Saint-Marc Girardin, _Journal des Débats_, 17 mars 1863.]
La bourgeoisie et les gens de métiers, chez lesquels était alors le
vrai cœur de la France, en jugèrent si bien ainsi que, pour mieux
établir le lien intime qui existait entre eux et cette dynastie,
moins française encore qu'essentiellement parisienne, ils imaginèrent
le conte singulier et bientôt popularisé par les romans[120], qui
donnait le chef de la dynastie pour le fils d'un boucher de Paris, et
tendait à confondre ainsi, dans une même parenté, les _Capets_ avec
les _Capeluches_. La dynastie en fut un peu rabaissée vis-à-vis de
l'étranger, où l'on se moqua de cette origine, comme fit Dante dans son
_Purgatoire_[121], mais en France, à Paris même, où la corporation des
bouchers avait une si grande puissance, elle n'en fut que mieux assise
et plus forte.
[Note 120: _V._ l'excellente introduction de M. Guessard au roman
de _Hugues-Capet_, «seul poème où la légende du bouclier soit rapportée
avec une apparence de bonne foi...» P. 10, 31.]
[Note 121: Chant XXe.]
VIII
Préoccupés seulement dans leur livre de la communauté de traditions
qui peut exister entre notre histoire et celle des États germaniques,
les frères Grimm ne vont pas pour nous au-delà des deux premières
races. Je le regrette; dans les règnes suivants, ils auraient encore
eu beaucoup à redresser. Que leur eût-il semblé, par exemple, de cette
belle anecdote sur le roi Louis le Gros, racontée dans tous les livres
sur l'histoire de France, notamment en ces termes dans les _Tablettes
historiques_ de Dreux du Radier[122]?
[Note 122: T. I, p. 148.]
«Dans le combat de Brenneville contre Henri Ier, roi d'Angleterre,
en 1119, un chevalier anglois ayant pris les rênes du cheval sur
lequel Louis le Gros étoit monté, et criant: «Le roi est pris,» Louis
lui déchargea un coup de la masse d'armes dont il étoit armé, et le
renversa par terre en disant, avec ce sang-froid qui caractérise la
véritable valeur: «Sache qu'on ne prend jamais le roi, pas même aux
échecs.»
Cela sent bien, n'est-ce pas, son histoire inventée, son _mot_ fait à
plaisir? Croiriez-vous pourtant que Mézeray avait trouvé encore moyen
d'enchérir sur cet aimable mensonge et de l'enjoliver: «Cette aventure,
dit-il, fut le sujet d'une médaille qu'on fit graver avec cette
inscription, tirée de Virgile:
«_Nec capti potuere capi_[123].»
[Note 123: Cet hémistiche de Virgile, où se trouve un jeu de mots
qu'on lui a souvent reproché, se lit, avec une différence pour le
premier mot, dans le VIIe l. de l'_Énéide_, v. 295, discours de Junon.]
Une médaille commémorative, une médaille honorifique du temps de Louis
le Gros[124]! Avouez qu'on ne peut mieux greffer une fausseté sur une
autre, et plus impudemment _illustrer_ un mensonge.
[Note 124: _V._ sur les erreurs de ce genre, un mémoire de l'abbé
Barthélemy, dans les _Mém. de l'Acad. des Inscript._, t. XXIV, p. 34.]
Je fus longtemps à trouver l'origine de celui-ci, dont il n'y a pas
trace, bien entendu, dans la vie de Louis VI, par l'abbé Suger: _Vita
Ludovici VI, cognomine Grossi_. Le hasard me la fit enfin découvrir
dans un livre qui n'était guère fait pour donner à l'anecdote plus de
créance à mes yeux: c'est le _Policration_ de Jean de Salisbury[125].
[Note 125: Liv. I, ch. v.--L'abbé Garnier, dans un Mémoire à
l'_Académie des Inscriptions_ (t. XLIII, p. 364), répète le mot de
Louis le Gros et semble y croire. En revanche, il nie ce qu'on dit
de l'origine de cette guerre: la scène de l'échiquier que Henri
d'Angleterre aurait jeté à la tête de Louis de France. Il a raison de
dire que c'est un épisode du roman des _Quatre Fils Aymon_ transplanté,
avec d'autres personnages, en pleine histoire de France (_ibid._, p.
356). Il conteste encore dans le même mémoire, p. 357, la réalité de
certaine plaisanterie que Philippe Ier se serait permise sur l'obésité
de Guillaume le Conquérant, et qui aurait été la cause d'une autre
guerre.]
Cette bataille de Brenneville a joué de malheur avec la vérité.
Quelques historiens prétendent qu'il n'y eut là qu'un seul homme de
tué. Or, je ne crois pas beaucoup plus à cette mort unique qu'au mot
de Louis le Gros. Elle me fait souvenir du fameux bulletin du général
Beurnonville, après les affaires de Pellygen et de Grew-Machern, en
1791.
«Après trois heures d'une action terrible, et dans laquelle les ennemis
ont éprouvé une perte de dix mille hommes, celle des Français,
écrivait-il, s'est réduite au petit doigt d'un chasseur.»
Paris s'amusa beaucoup de cette gasconnade. On en fit le sujet d'une
chanson qui avait pour refrain:
Holà! citoyen Beurnonville,
Le petit doigt n'a pas tout dit.
Quelques jours après, un loustic de régiment écrivit au ministre que
«le petit doigt perdu était retrouvé.»
IX
Bien souvent il est arrivé que lorsqu'un fait réellement vrai avait été
revêtu par les historiens des formes menteuses de leur style, celles-ci
faisaient mettre en doute la vérité du fond, et reléguer le tout dans
la catégorie de leurs fables coutumières.
Il en a été ainsi pour cette grande scène où tous les historiens des
deux derniers siècles, mais aucun avec autant de pompe et de faux
apparat que l'abbé Velly, nous représentent Philippe-Auguste, le matin
de la bataille de Bouvines, posant sa couronne sur l'autel, en disant à
ses barons: «S'il est quelqu'un parmi vous qui se juge plus capable que
moi de la porter, je la mets sur sa tête et je lui obéis.»
Tenu en défiance par cette mise en scène et par cette déclamation;
n'ayant d'ailleurs pour garantie du fait qu'un passage de la
_Chronique_ de Richier, abbé de Senones, et un autre de Papire Masson
qu'il savait très-porté à donner créance aux fables, Augustin Thierry
n'hésita pas à révoquer hautement en doute, dans une de ses _Lettres
sur l'histoire de France_[126], tout le théâtral épisode. Depuis lors,
on a publié la _Chronique de Rains_, et le fait condamné par M. Thierry
s'y est retrouvé avec des airs de vérité naïve qui lui assurent enfin
une sorte d'authenticité. Par la manière dont le récit nouveau détruit
presque de fond en comble l'échafaudage de cette histoire telle qu'on
la racontait auparavant, on ne voit que mieux toutefois combien il
avait été raisonnable, sinon de la nier, du moins de la mettre en doute.
[Note 126: 1re édition, p. 72.]
Nous allons reproduire la simple narration du vieux chroniqueur, avec
les paroles sensées dont M. Edward Leglay la fait précéder en la citant
dans son _Histoire des comtes de Flandre_[127].
[Note 127: T. I, p. 500.]
«Quelques historiens, dit-il, prétendent que le roi de France, se
plaçant au milieu de ses officiers, fit déposer sa couronne sur un
autel, et que là il l'offrit au plus digne. Personne ne se présenta
comme bien l'on pense, et Philippe remit sa couronne sur sa tête.
Guillaume le Breton, qui se tenait derrière le roi, et vit de ses
propres yeux tout ce qui se passa dans cette journée mémorable, ne
parle pas de cette cérémonie à la Plutarque. Si la chose eut lieu, elle
fut beaucoup plus simple, plus naïve, et par conséquent beaucoup plus
en harmonie avec les idées féodales et chevaleresques; telle enfin que
la rapporte un vieil auteur français:
«Quand la messe fut dite, le roi fit apporter pain et vin, et fit
tailler des soupes, et en mangea une, et puis il dit à tous ceux qui
autour de lui étaient: «Je prie à tous mes bons amis qu'ils mangent
avec moi, en souvenance des douze apôtres, qui avec Notre-Seigneur
burent et mangèrent, et s'il y en a aucun qui pense mauvaisetié ou
tricherie, qu'il ne s'approche pas.» Alors s'avança messire Enguerrand
de Coucy, et prit la première soupe et le comte Gauthier de Saint-Pol
la seconde et dit au roi: «Sire, on verra bien en ce jour si je suis
un traître.» Il disait ces paroles pour ce qu'il savait que le roi
l'avait en soupçon, à cause de certains mauvais propos. Le comte de
Sancerre prit la troisième soupe, et les autres barons après, et il
y eut si grande presse, qu'ils ne purent tous arriver au hanap qui
contenait les soupes. Quand le roi le vit, il en fut grandement joyeux;
et il dit aux barons: «Seigneurs, vous êtes tous mes hommes, et je suis
votre sire, quel que je soie, et je vous ai beaucoup aimés... Pour ce,
je vous prie, gardez en ce jour mon honneur et le vôtre. Et _se vos
vées que la corone soit mius emploié en l'un de vous que en moi, jo mi
otroi volontiers et le voit de bon cuer et de bonne volenté_.» Lorsque
les barons l'ouïrent ainsi parler, ils commencèrent à plorer, disant:
«Sire, pour Dieu, merci! nous ne voulons roi sinon vous. Or, chevauchez
hardiment contre vos ennemis, et nous sommes appareillés de mourir avec
vous[128].»
[Note 128: La _Chronique de Rains_, publiée par M. L. Paris, p.
148.--Ce qu'il y a d'assez singulier, c'est que la scène, telle que
l'abbé Velly et les autres l'ont arrangée, ressemble beaucoup moins à
celle dont on trouve le récit dans cette _Chronique de Rains_, qu'à
certaine scène du même genre pompeusement décrite dans l'_Alexiade_,
liv. IV, ch. V. Au lieu de la bataille de Bouvines, il s'agit de celle
de Dyrrachium; au lieu de Philippe-Auguste, c'est Robert Guiscard.
Anne Comnène lui fait tenir aux chevaliers normands le même discours à
peu près que l'on a prêté à Philippe-Auguste offrant sa couronne aux
barons.]
Il vous semblera sans doute, comme à moi, que l'histoire gagne beaucoup
à ce simple récit où la pratique d'un pieux usage, cette communion
de la bataille, si chère à Du Guesclin lui-même[129], fait le fond
de la scène. On ne peut nier qu'il substitue au mieux ses naïvetés
chevaleresques à la pompe déclamatoire de ces narrations de seconde
main, dans lesquelles, à force d'être frelatée et fardée, la vérité
elle-même n'était plus vraisemblable.
[Note 129: Sa coutume, avant le combat, était de manger _trois
soupes_ (trois tranches de pain) _dans du vin_, en l'honneur de la
Trinité. Les preux du _Roman de Perceval_ faisaient tous la même
chose.]
X
Des vieux textes retrouvés ou mieux lus sont sortis, sous les mains de
la jeune génération savante, un grand nombre de vérités nouvelles, de
lumières imprévues qui ont fait le jour ou dissipé le doute sur des
événements qu'on hésitait à accepter.
M. Mérimée dit quelque part[130]: «Bien des sources autrefois fermées
sont ouvertes aujourd'hui,» c'est un des grands points; mais un autre
aussi important, c'est que, la source une fois ouverte, beaucoup de
mains intelligentes savent y puiser et trouver la vérité au fond.
[Note 130: _Rev. des Deux-Mondes_, 1er avril 1859, p. 577.]
Ce n'est plus aujourd'hui qu'on répétera, par exemple,
qu'Aigues-Mortes était autrefois un port de mer, parce que saint Louis
s'y embarqua pour l'Orient, et qu'on cherchera dans le prétendu retrait
des eaux une preuve d'un notable abaissement de la Méditerranée,
depuis le XIIIe siècle. Un examen éclairé des lieux a prouvé que la
mer n'était pas alors plus rapprochée de la ville, mais qu'il existait
un canal large, profond, bien entretenu--une enquête faite sous le roi
Jean permit encore de le constater--qui établissait une communication
entre les étangs, aujourd'hui desséchés, qui baignaient les murs
d'Aigues-Mortes. La ville, sans être sur la mer, avait ainsi une sorte
de port où pouvaient mouiller les plus gros vaisseaux de cette époque,
et dans lequel, en effet, saint Louis s'embarqua[131].