--Dame, oui! ils ne m’avaient rien dit, bien sûr! Mais j’ai l’oreille

fine... et ils parlaient tout le temps de machines qu’ils

construisaient, de machines à explosions, de moteurs à explosions, même!

Et, quand leur machine a été finie, ils ont filé droit en Russie, pour

faire sauter le Tsar, sans doute... Que voulez-vous, Monsieur? à chacun

ses idées; mais, c’est égal! je ne trouve pas que cela _soye_ des choses

à faire!

J’avais compris. Suffisamment renseigné et jugeant inutile, d’autre

part, d’apprendre à la concierge que les inventions de ses deux

locataires n’avaient jamais été dangereuses que pour eux-mêmes, je pris

congé d’elle après lui avoir permis par pure politesse, de s’apitoyer

quelques instants encore sur le sort de ces pauvres garçons--que,

maintenant, à coup sûr, on avait pincés, pendus ou enfermés pour le

reste de leurs jours dans un cachot, au fond de la _Silvérie_.--C’était,

je pense, «Sibérie» qu’il fallait entendre, mais cela ne me parut pas

autrement important à élucider.

Du côté du capitaine Hammersen, il n’y avait plus aucun renseignement à

espérer, puisque le _Tjörn_, comme je le sus,--informations

prises,--s’était perdu corps et biens, en vue du cap Haugsen, durant une

de ces terribles tempêtes de novembre 1905 qui causèrent tant de

naufrages sur les côtes de la Norvège. En revanche, il me fut facile de

parvenir à M. H. Dupont, chef de l’équipe employée à Kabarova, qui

détenait l’autre copie du document et qui se trouvait être mon voisin à

Paris.

C’était uniquement sur ce qu’il m’apprendrait que je devais désormais

compter pour établir mon jugement définitif. Désireux de bien connaître

la mentalité et le caractère de Dupont, afin de l’interroger ensuite

dans les meilleures conditions possibles, j’évitai de lui dévoiler tout

de suite les raisons pour lesquelles j’entrais en relations avec lui et

je trouvai un prétexte quelconque.

Il approuva lui-même cette tactique, lorsque j’estimai pouvoir le mettre

au courant.

Ce jeune homme--Dupont est sorti de l’École Centrale il y a deux ans à

peine--possède, en plus de connaissances spéciales approfondies, une

intelligence nette et judicieuse, une extraordinaire lucidité d’esprit.

Il ne prendra pas ces quelques lignes pour des flatteries, se rappelant

que je ne me suis décidé à lui reconnaître de telles qualités qu’après

lui avoir fait subir, sans qu’il s’en aperçût, un examen véritable.

Il n’y avait pas de doute possible. Tout ce que Jean-Louis de Vénasque

avait raconté du séjour à Kabarova était parfaitement exact, tout,

jusqu’à l’histoire burlesque de la bénédiction de l’aéronat par les

moines. Cet aéronat, soit dit en passant, est de l’avis de Dupont une

merveille de mécanique, et il se félicite que tout le profit de

l’invention ne soit pas définitivement perdu; il avait en effet, la

veille de l’embarquement, obtenu de Ceintras l’autorisation de relever

un plan et il me le montra ainsi que quelques photographies du

dirigeable prises à l’insu des deux aéronautes.

En revanche, ce qu’il me dit du caractère de ceux-ci bouleversa de fond

en comble toutes mes idées. Comme il arrivera sans doute à la plupart de

ceux qui liront la relation de J.-L. de Vénasque, je m’étais accoutumé à

considérer celui-ci,--uniquement, il faut bien l’avouer, sur la foi de

son jugement personnel,--comme un homme plutôt sympathique; au contraire

Ceintras me semblait un être odieux, et il m’avait été absolument

nécessaire de le voir par la suite devenir fou pour lui trouver quelque

excuse en moi-même.

J’appris par Dupont que j’avais tort. Ceintras était, certes, d’humeur

assez revêche et d’apparence peu commode, mais pourvu que le travail

marchât, il se montrait enchanté de ses aides et cherchait même parfois

des mots aimables pour le leur dire; il paraissait avoir de sa valeur,

indiscutable du reste, une idée assez haute, mais ne manifesta jamais

cette vanité et ce ridicule amour de la réclame que son compagnon ne se

lasse pas de lui prêter. Et si Dupont avait su dès cette époque que l’un

des deux n’allait pas tarder à devenir fou, il aurait cru pouvoir

prédire avec une quasi certitude que ce sort était réservé à de

Vénasque. Un jour il réunit chez lui en ma présence la plupart des

hommes qui avaient travaillé sous ses ordres à Kabarova; tous

partagèrent son avis.

L’aspect seul de de Vénasque ne plaidait guère en sa faveur. Là non

plus, la réalité ne correspondait en rien à ce que j’avais imaginé. Je

ne sais trop pourquoi,--sans doute à cause de ce qu’il racontait de son

enfance et de son adolescence,--je le voyais assez bien sous les traits

d’un rêveur romantique égaré en notre temps, d’un Byron moderne qui

s’était lancé dans une héroïque et folle aventure par mépris de

l’existence banale, par révolte ou par ennui. Naturellement je lui avais

fabriqué un visage noble, beau et en tous points digne de cette âme...

Sur ce point encore il fallut déchanter.

--Imaginez, me dit un jour Dupont, des jambes en manches de balai, un

buste ridiculement étroit, des vêtements jaunâtres, toujours de moitié

trop larges et, plantée un peu de travers au sommet de cela, une petite

tête ridée, aussi jaune que le costume favori de son propriétaire... Des

cheveux de couleur sale, pâle, indéfinissable, parcimonieusement

disséminés autour d’un crâne pointu, de menus yeux vifs et fuyants qui

ne vous regardaient jamais en face, un nez qui ressemblait à un bec, et

une bouche tordue d’où sortaient sans répit des piaulements, des

susurrements, des sifflements étranges: tous bruits qui étaient la

plupart du temps, comme on pouvait s’en rendre compte avec un peu

d’attention et d’habitude, des invectives, des critiques, tout au moins

des réflexions désobligeantes à l’adresse de M. Ceintras ou à la mienne.

Voilà, cher monsieur, ce qu’était à peu près de Vénasque. Comment

voulez-vous que le peuple du Pôle n’ait pas, en le voyant, conçu quelque

méfiance et quelque appréhension?

Naturellement, à partir du moment où le _Tjörn_, quittant Kabarova, se

fut enfoncé dans les brumes de l’Océan Arctique, Dupont ne peut pas être

plus affirmatif que moi. Mais, que le ballon ait pris son vol vers le

Pôle, cela ne saurait faire doute un instant.

Les deux aéronautes, qui étaient souvent en désaccord, s’entendaient

admirablement sur un point: celui de mener à bien leur audacieuse

entreprise; Ceintras, durant la période des essais, ne chercha des

raisons de retarder le départ que dans l’intention évidente de taquiner

son compagnon et de lui faire payer tant bien que mal le déplaisir

d’avoir à le subir sans répit. Si de Vénasque prit jamais au sérieux ces

reculs et ces hésitations, c’est qu’il y trouvait un excellent prétexte

pour taxer Ceintras de pusillanimité.

En ce qui concerne l’existence d’un monde prodigieux et inattendu à

peine distant de quelques centaines de lieues des dernières habitations

humaines, Dupont partage toutes mes opinions: le récit que fait de

Vénasque de ses aventures est trop rigoureusement possible pour avoir

été inventé de toutes pièces, quand on pense surtout que le narrateur ne

possédait qu’une piètre culture scientifique; si quelque inexactitude

existe, ce ne sera probablement pas dans les descriptions des êtres et

des choses qu’on aura par la suite à la relever, mais dans les

explications qu’il donne de ce qu’il a vu ou dans les conclusions qu’il

en tire. Il nous semble évident, à Dupont et à moi, que ce qu’il y a en

stricte logique de mieux à faire, c’est de considérer, jusqu’à nouvel

ordre, l’histoire comme vraie.

Une règle que personne ne songe plus à discuter aujourd’hui, après tant

de surprenantes et déconcertantes découvertes, c’est que, lorsqu’on se

trouve en face de choses possibles, si extraordinaires qu’elles puissent

paraître de prime abord, il vaut mieux les accepter avec prudence que

les rejeter de parti pris: ce sont des cas où les plus sceptiques

risquent fort d’être les moins malins.

--La science, dit souvent M. L. Valenton, n’a jamais été plus vivante et

féconde que depuis qu’elle ne dédaigne plus les inductions hardies, qui,

délaissant le domaine du réel pour celui du possible, ressemblent

parfois à des rêves. Je ne ferai jamais grand cas d’un savant qui ne

serait pas doublé d’un rêveur: il pourra accomplir des œuvres de

compilation ou de classement qui auront leur utilité, mais on ne lui

sera jamais redevable du moindre progrès.

C’en est assez pour laisser prévoir que M. Louis Valenton est tout

autant que moi persuadé de l’existence du peuple du Pôle.--Le squelette

de son anthroposaure se trouve maintenant au milieu de son cabinet de

travail. Nous nous surprenions souvent à le regarder lorsque,

transcrivant le manuscrit de de Vénasque, je venais chaque dimanche

faire part à mon illustre ami de la besogne abattue durant la semaine.

Si convaincus que nous fussions l’un et l’autre de la sincérité de ce

que nous lisions, nous avions peine, par instants, à ne pas nous croire

les jouets d’un songe; mais en face de nous, contre la fenêtre et le

ciel, l’étrange animal se dressait comme une preuve.

Quand ma tâche fut complètement terminée, M. L. Valenton résolut de

réunir chez lui un certain nombre de sommités scientifiques ou autres.

C’était un programme sensationnel que celui de la fête qu’il allait leur

offrir. Grâce à une étonnante coïncidence, il pouvait coup sur coup

apprendre à ses hôtes que l’intelligence et la raison avaient existé et

existaient encore aujourd’hui sur la terre en dehors de l’homme... Il

établit avec un soin minutieux la liste de ses invités. Il tenait à ce

que les professions et les tendances les plus diverses fussent

représentées à cette mémorable séance. Cela ne manquerait pas de faire

naître des discussions passionnées qui seraient profitables à tout le

monde. En outre, de Dupont et de moi, il avait jusque-là exigé une

absolue discrétion, et, maître du plus merveilleux secret qu’il avait

été donné à un homme de connaître jusqu’à cette heure, il pensait

éprouver un plaisir rare et raffiné en observant les altitudes

intellectuelles et morales que provoqueraient de pareilles révélations

chez des personnalités de caractères et d’esprits très différents.

Pour peu qu’elle soit animée, la conversation, même entre savants, se

déroule toujours avec un certain manque de logique et de méthode. On

s’attarde à des points secondaires, des parenthèses ouvertes par hasard

prennent une importance imprévue, on néglige parfois le fait capital

pour envisager des conséquences lointaines... Ce fut ce qui eut lieu

chez M. L. Valenton. La plupart des assistants, le premier moment de

stupeur passé, se hâtèrent d’admettre en principe que le récit de de

Vénasque était authentique et exact pour se lancer dans des

considérations sur ce qui allait se passer à présent, sur la nécessité

d’une nouvelle expédition, sur le sort qu’avaient subi en fin de compte

les explorateurs, sur les avantages que pourrait trouver l’humanité à

s’allier avec le peuple polaire,--ou à l’asservir, ou à

l’anéantir...--Je crois inutile de rapporter ici tout cela. Ce qui entre

mieux dans le plan que je me propose, c’est d’exposer les deux

principales objections qui furent élevés contre l’authenticité et

l’exactitude de la relation transcrite par mes soins, quitte à les

discuter ensuite.

En premier lieu, quelqu’un s’étonna du peu de temps qu’avait mis le

bidon d’essence à venir du Pôle au rivage de l’Ialmal. Mais le géographe

Girardon se chargea de rappeler que,--d’après le récit de de

Vénasque,--le fleuve du Pôle devient très rapide au moment de

s’engouffrer sous la banquise et que, de l’autre côté de la banquise,

dans l’Océan Arctique, précisément sur le même degré de longitude que

l’Ialmal, des explorateurs comme Allart et Müller ont constaté la

présence de courants filant du nord au sud avec une vitesse de six

milles et plus à l’heure. Il est, dès lors, presque démontré qu’un corps

flottant peut parfaitement accomplir le trajet total en moins de quatre

et même de trois mois.

Quant à la seconde objection, de beaucoup la plus intéressante, elle ne

fut pas présentée par son auteur d’une manière absolument catégorique:

il n’avait d’autre prétention que celle d’opposer à la possibilité que

nous acceptions presque tous une possibilité différente, qui lui

paraissait également acceptable.

Le docteur X...--sous cet anonymat qu’il tient à garder pour le moment

se cache un de nos médecins aliénistes les plus en vue--ne doutait point

que le ballon n’eût pris son essor vers le Pôle; rien d’étonnant même,

selon lui, à ce que les aéronautes y fussent parvenus.

--Mais, nous dit-il aussi, à ce point du récit, il y a un fait qui m’a

frappé, parce qu’il était de ma compétence: de Vénasque prétend que

Ceintras est subitement atteint de folie alors que, de l’avis de M.

Dupont qui, seul, peut juger en connaissance de cause, c’était de

Vénasque qui avait tout d’un fou, jusqu’à l’aspect physique. Or les

ivrognes, vous le savez, affirment volontiers que c’est la foule autour

d’eux qui déraisonne et la terre qui vacille, tandis qu’ils se croient

parfaitement sains d’esprit et solides sur leurs jambes. De même, mettez

en présence deux hommes, l’un sensé et l’autre dément, et questionnez

ensuite le dément, il y a bien des chances pour qu’il vous dise que son

compagnon est fou et que vous l’êtes vous-même et que tout le monde

l’est, sauf lui... Combien de fois en quittant mes malades, il m’est

arrivé de me retourner brusquement près de la porte et de les surprendre

en train de hausser les épaules ou d’esquisser, en se frappant le front

de l’index, des gestes qui montraient clairement le cas qu’ils faisaient

de ma mentalité!

--Alors, interrompit un des assistants, selon vous, dans le récit que

nous venons d’entendre, il ne faudrait voir la plupart du temps que des

hallucinations de malade? Le peuple polaire, la lumière violette, les

ptérodactyles, tout cela n’aurait existé que dans le cerveau de de

Vénasque?

--Eh bien, oui, répondit le docteur X... après un instant de méditation.

Cependant il se peut que ces histoires ne soient pas imaginées de toutes

pièces et qu’il y ait en elles un fond de réalité. Mais l’esprit d’un

fou reflète la réalité en la déformant, comme un miroir concave où

convexe fait les objets qu’on lui présente. Quand une épingle pique un

dormeur, il rêve de coups de poignard... Et la folie, comme l’a dit un

de mes maîtres, a souvent toutes les apparences d’un rêve poursuivi à

l’état de veille.

--A quoi pensez-vous que doive se réduire le fond de réalité?

--Voilà sur quoi il est bien difficile de se prononcer. Sachez seulement

qu’il suffit d’un rien à un fou pour construire un monde. Entre mille

hypothèses également possibles, en voici une que je vous propose, sans

lui attribuer moi-même plus d’importance qu’il ne convient: le ballon,

pour une raison ou pour une autre, reste en panne en vue du Pôle et doit

atterrir. Terrifié par la perspective d’être isolé, probablement pour

toujours, du reste des hommes, de Vénasque est définitivement la proie

de la folie qui le guettait; alors, pendant que Ceintras pare au plus

pressé, va à la découverte, lui, seul et livré à lui-même, écrit, écrit

ce qu’il croit voir avec cette facilité d’imagination et cette fécondité

effarantes que l’on constate si fréquemment chez les aliénés... Voyons,

est-ce qu’un homme sensé, dans la situation où il prétend se trouver,

aurait perdu son temps à noter ses impressions avec tant de minutie et

même, par endroits, avec une évidente recherche littéraire, un souci

manifeste de produire certains effets?... Autre chose: voilà un homme

qui, d’après ce qu’il nous expose lui-même, a été uniquement poussé à

cette aventureuse expédition par un désir morbide de contempler du

nouveau, des prodiges; la première conséquence de sa folie sera de lui

faire croire que son rêve est réalisé, même au delà de son désir.

--Mais Ceintras? Comment expliquez-vous l’attitude que le narrateur lui

prête; puis sa disparition?...

--Vous ne savez donc pas avec quelle habileté, une habileté due à leur

sincérité foncière, les fous racontent leurs mensonges? Mais ce que de

Vénasque nous dit de Ceintras est peut-être entièrement de son

invention, peut-être Ceintras n’a-t-il jamais disparu... A moins

cependant...

--Que voulez-vous dire?

--Mon Dieu, vous savez, c’est une idée... une idée qui vient de surgir

en moi tout à coup... et je ne voudrais pas que vous me prêtiez

l’intention d’accroître par mes interprétations l’horreur de cette

abominable histoire...

--Allez! Allez! cria-t-on de toutes parts.

--Voilà: je pense au passage où notre héros se dépeint approchant un

revolver chargé du front de Ceintras endormi, à ses hésitations devant

un meurtre qui lui paraît cependant nécessaire... Songez qu’il déteste

cordialement Ceintras dont il doit depuis des mois subir la société...

Bref, qui vous dit qu’il ne l’a pas tué?

Ici M. L. Valenton prit la parole:

--Mon cher ami, puisque, dans votre hypothèse, on n’est fixé sur rien,

il est bien clair que vous pouvez mettre en avant tout ce qu’il vous

plaira. C’est votre hypothèse même qui me paraît peu nécessaire et

surtout très contestable. A mon avis, l’histoire que nous raconte de

Vénasque se tient trop d’un bout à l’autre pour avoir été conçue par un

fou. Permettez-moi aussi de vous rappeler que de Vénasque n’avait que de

très faibles connaissances scientifiques... Et cependant avez-vous

remarqué avec quelle exactitude frappante il nous décrit, par exemple,

un ptérodactyle?...

--Il n’y a pas d’êtres plus logiques que les fous, répliqua le docteur

en souriant; leurs associations d’idées ne nous paraissent souvent

bizarres qu’en raison de l’excessive rigueur avec laquelle ils

accomplissent cette opération mentale. Ils trouvent pour aller d’une

idée à une autre idée qui nous semblent, à nous, séparées par des

obstacles infranchissables, des chemins directs, imprévus, avec une

déconcertante ingéniosité. Quant au manque de connaissances

scientifiques de de Vénasque, je crois que vous l’exagérez quelque peu.

N’avoue-t-il pas lui-même avoir vu dans des livres, au collège, des

reconstitutions d’animaux préhistoriques? C’en est assez: dans la folie

comme dans le rêve, des souvenirs lointains, inconscients à l’état

normal, surgissent parfois de l’ombre avec une netteté merveilleuse...

Tenez, je vais vous citer l’exemple d’un sujet que j’ai étudié

récemment. Il s’agit d’un certain Léon Rogue: vous connaissez peut-être

le nom du personnage puisqu’il eut, jeune encore, comme poète, une

certaine réputation... Voici deux ans que ce malheureux garçon fut

atteint de la folie des grandeurs; il prétendait être une réincarnation

de Victor Hugo, il s’irritait quand on ne lui donnait pas ce nom, il

voulait se présenter à l’Académie et en chasser une fois élu tous ses

confrères, lui seul suffisant,--disait-il,--à la gloire de cette

institution. Mon Dieu, vous savez, dans un certain monde de poètes on

est quelque peu accoutumé à des pensées et même à des paroles reflétant

un si éclatant orgueil et tout d’abord personne n’y prit garde. Ce fut

seulement après qu’il eut commandé chez un tapissier des kilomètres et

des kilomètres de tentures noires pour orner l’Arc de Triomphe à

l’occasion de son propre enterrement que sa famille prit le parti de me

le confier... A présent, il a complètement oublié tout souci de gloire

poétique; il affirme qu’il est un explorateur encore dans l’exercice de

ses fonctions. Il croit s’évader à son gré de «la prison où le

retiennent ses ennemis» et circuler à travers le monde _d’une manière

analogue à celle dont vont et viennent les mots sur les fils

télégraphiques_;--il veut même faire breveter ce nouveau moyen de

locomotion;--et, toutes les semaines, je reçois un récit de ses

voyages... Voilà un garçon qui, depuis l’âge de quinze ans, n’a guère dû

étudier la géographie, préoccupé qu’il était de remplir les revues de

ses productions, de se recommander à des critiques, et d’implorer, dans

les derniers temps, des décorations, avec menaces aux ministres de ne

plus écrire un vers si on les lui refusait... Eh bien, il n’en déploie

pas moins sur l’aspect, les habitants et les mœurs de contrées dont le

nom même ne vous dirait rien, des connaissances à rendre jaloux un

spécialiste!... Il ne me reste plus qu’à m’excuser d’avoir si longtemps

gardé la parole. Le fait que je vous rapporte a du moins l’avantage de

me paraître assez significatif pour me dispenser d’une abondante

conclusion que vous auriez cru devoir écouter aussi.

Rien à répondre, évidemment, à tout cela, sinon que la folie de de

Vénasque ne saurait être considérée à l’heure actuelle que comme une

possibilité au second degré, à laquelle il faut logiquement préférer une

possibilité immédiate.

* * * * *

Je me suis borné jusqu’ici à transcrire les résultats de mon enquête et

les points essentiels d’une instructive conversation. Qu’il me soit à

présent permis d’exposer brièvement aux lecteurs mes impressions

personnelles.

Ce n’est pas seulement parce que la logique me le commande que je suis

persuadé de l’existence du peuple du Pôle, j’y crois aussi pour des

raisons plus obscures, par intuition, peut-être même, pour employer une

phrase de Michelet, _par suite de cette odeur de vérité qui se dégage du

récit et qui, si nous savons la percevoir, nous convainc mieux que

toutes les preuves_. En tout cas le souvenir de ce que j’ai lu me hante

impitoyablement et les images sont aussi nettes dans mon esprit que si

j’avais contemplé de mes propres yeux les objets qu’elles représentent.

Nulle nuit ne se passe que je ne reconnaisse en rêve une immense plaine

violette, peuplée d’êtres hideux, aux gorges goîtreuses, aux lèvres de

lézards... Je me prends parfois, en plein jour, à frémir violemment si

quelqu’un ou quelque chose me frôle au moment où je ne m’y attends

pas,--et c’est, en vérité, comme si le monde où je vis avait perdu tout

à coup un peu de sa sécurité séculaire.

Oui, malgré la zone glaciale qui nous sépare du peuple du Pôle, cette

idée que nous ne sommes plus _seuls_, que nous ne sommes plus tout à

fait _chez nous_ sur la Terre me cause une gêne confuse et

insupportable. Il me semble même que de Vénasque n’a pas insisté

suffisamment sur la possibilité d’une incursion des monstres dans le

domaine des hommes. Peut-être, dès à présent, imaginent-ils le pays

qu’il y a au delà de la banquise comme une sorte d’Eldorado, peut-être,

pour la première fois, éprouvent-ils de vagues convoitises et, en

conséquence, un secret dégoût de leur vie laborieuse... Leur curiosité

naturelle suffirait du reste largement à motiver leur départ vers nous

et, s’ils ont compris maintenant, comme il y a tout lieu de le croire,

les principes du moteur à explosion et de la navigation aérienne, ils se

mettront en route dès que bon leur semblera.

Je sais bien qu’ils sont peu nombreux en regard de la population humaine

de la Terre; je sais bien encore qu’ils se sont comportés avec nos

explorateurs en créatures inoffensives et timides. Mais, si certains

d’entre eux émigraient dans des pays où ils n’auraient plus besoin de

supprimer la plus grande partie de leur progéniture, ils ne tarderaient

pas à pulluler en raison de leur effroyable fécondité de reptiles. Et,

d’autre part, il nous est facile de nous faire illusion sur la cause de

leur timidité: elle n’est due nullement à leur faiblesse physique, qui

ne saurait être qu’apparente, puisque quelques-uns des travaux qu’ils

accomplissent exigent à coup sûr un déploiement considérable de vigueur,

de résistance à la fatigue, au sommeil même; elle provient plutôt de

leur inexpérience absolue de la violence et même de tout geste violent;

leur timidité était de la stupéfaction: ils n’ont pas compris sur le

moment cette fureur humaine de donner la mort... Ils doivent avoir

réfléchi depuis... Imprudence fatale de Ceintras! C’est l’humanité qui

leur a enseigné le meurtre! Et qui sait si, à cette heure, forts de cet

enseignement, animés de désirs de conquête et prévoyant une guerre

possible, ils ne préparent pas dans leurs demeures souterraines des

armes contre lesquelles nous ne saurons pas tout de suite nous défendre

et dont l’ingéniosité et la puissance égaleront celles de leurs machines

et de leurs mystérieux aimants?

Le peuple du Pôle · 第 11 / 12 段