écœurante odeur de sang, l’ombre hantée de meurtre et d’épouvante.
J’aurais souhaité que tous mes sens fussent anéantis et j’avais de mes
deux mains couvert mes yeux et mes narines. Puis à un grouillement, à
des chuchotements éperdus, je compris soudain que les monstres
revenaient en nombre. Que se passait-il? Si étrange que cela puisse
paraître, je ne crois pas qu’ils aient eu à aucun moment le dessein de
résister à Ceintras, sans doute parce qu’ils se sentaient absolument
sans défense contre l’objet meurtrier que celui-ci tenait à la main;
sans doute même ne concevaient-ils pas très clairement que la fuite
aurait pu les sauver. Il est probable que, plus que tout, la pensée que
l’ordre de leur monde était troublé leur paraissait insupportable, et
qu’ils arrivaient, coûte que coûte, pour tenter de remettre en marche la
machine à fabriquer le jour. En tout cas, lorsque j’eus démasqué mes
yeux, la nuit fut devant moi toute pointillée de leurs prunelles; je ne
voyais pas les monstres, je ne voyais rien,--rien que ces petites taches
de lueur verdâtre et phosphorescente disséminées deux par deux çà et
là.--Ceintras allait, venait, et le bruit de ses pas lourds et brutaux
d’homme retentissaient étrangement. Les coups de revolver se faisaient
rares; avec une impitoyable logique de dément, voulant anéantir une
race, il ménageait ses munitions; mais il continuait le massacre au
moyen de son couteau; de temps en temps, il s’arrêtait; j’entendais le
bruit flasque et mou de son poing armé contre la gorge d’un monstre et
aussitôt, regardant du côté de ce bruit, je voyais se troubler puis
s’éteindre deux des prunelles lumineuses éparses dans l’obscurité.
Et, malgré tout, je ne tuai pas Ceintras!... Lorsque l’occasion de le
faire s’offrit quelques minutes plus tard, lorsqu’il passa tout près de
moi, me frôlant presque, je sentis le revolver s’échapper de mes mains
et je n’eus plus la force que de pleurer, en meurtrissant mon front
contre la terre...
Des heures passèrent... Avais-je dormi, étais-je resté anéanti de
désespoir et de lassitude? Je ne sais... Ceintras avait quitté la salle;
j’ai conscience que des monstres s’en allèrent rapidement au premier
mouvement que je fis: peut être m’avaient-ils cru mort?... Je me levai
en chancelant et j’allai droit devant moi, au hasard. Enfin, au bout
d’une galerie, je vis se découper un carré de ciel où luisait une grande
étoile... Non! les Rois Mages ne durent pas éprouver une aussi délirante
joie à l’apparition de l’astre qui leur annonçait la naissance de
l’enfant de Bethléem! Je courus, je bondis vers elle comme si elle eût
été le salut. Ah! la douceur de l’air pâle et pur sur mes yeux et sur
mes lèvres...
J’étais devant la colline, tout près de notre ancien campement... Ce ne
fut que longtemps après que je me mis en route pour retrouver le ballon
en remontant le cours du fleuve. Il est dans la plus lamentable des âmes
humaines tant de ressources que je me surprenais encore par instant à
faire des projets: je pensai à racler sur le premier aimant la substance
isolante qui avait rendu la veille une illusoire et brève liberté à
notre ballon, et à la transporter sur l’aimant qui le retenait captif à
l’heure actuelle... Alors, laissant là Ceintras sans pitié ni remords,
je tenterais de revenir tant bien que mal chez les hommes... Mais je dus
renoncer à cette idée: la liqueur rougeâtre s’était desséchée, écaillée,
racornie en fines lamelles que le vent avait pour la plupart balayées et
dispersées; du reste les fragments que j’en retrouvai me parurent
absolument insolubles dans l’eau, et je n’aurais pu par conséquent les
utiliser même si j’en avais possédé une quantité suffisante. Mon espoir
se bornait désormais à revenir ultérieurement sous la terre et à
m’emparer de quelques outres de la précieuse liqueur; mais on comprend
que j’étais trop lassé et troublé pour mettre immédiatement ce projet à
exécution.
Je soutins mes forces comme je pus, en buvant un peu d’eau et en
mangeant un reste de biscuit retrouvé au fond d’une poche. Je dormis
dans le bosquet, au pied de la colline, après avoir amoncelé des
fougères sur moi pour échapper en me cachant aux représailles possibles
du peuple du Pôle... J’étais misérable comme un animal poursuivi par des
hommes. Je me rappelais un lion qui, dans une ville de province où
j’étais passé jadis, s’échappa d’une ménagerie et fut abattu sous mes
yeux, après avoir fait plusieurs victimes... Oui, quand la bête épuisée
et grondante vit s’avancer vers elle deux hommes épaulant leurs fusils,
elle comprit indubitablement ce qui l’attendait, et tressaillit en proie
à une terreur vague et formidable du châtiment... A vrai dire, c’était
mon compagnon qui avait semé le carnage dans la cité polaire, mais il y
avait bien des chances pour qu’on se souciât peu de faire la différence
entre lui et moi...
Je m’éveillai en sursaut, avec le sentiment très net que je venais
d’échapper à un danger, que la mort m’avait frôlé sans m’atteindre: un
bloc énorme de rocher roulait encore en face de moi, entraîné par la
vitesse acquise sur la pente. Je me retournai et j’aperçus Ceintras qui,
accroupi au sommet de l’éminence, se disposait à précipiter un autre
rocher dans ma direction. Je bondis, le revolver braqué. Il prit une
attitude piteuse, puis ricana bestialement.
--Malheureux! m’écriai-je en étreignant ses poignets pour l’immobiliser.
Je me tus. Je comprenais l’inutilité momentanée de toute parole, la
vanité de tout reproche. Me regardant avec des yeux dilatés par l’effroi
il murmura quelque chose comme: «Vous me faites mal...» Puis, lorsque
j’eus desserré l’étau de mes mains:
--Qui êtes-vous? me demanda-t-il.
Il ne me reconnaissait plus! Je lui parlai, en usant de toutes mes
forces de persuasion, du ballon, du Pôle, de notre expédition, je
prononçai son nom et le mien à plusieurs reprises... Peine perdue!
--Vous n’y êtes pas, me répondit-il avec beaucoup de calme. J’ai en
effet connu M. Ceintras, dans le temps, mais il y a belle lurette qu’il
est mort... Moi, je suis chargé par l’Angleterre de conquérir ce pays,
et hier j’ai livré victorieusement une grande bataille... Mes soldats
fatigués dorment dans la plaine...
Puis, soudain méfiant:
--Dites donc, dites donc... pas de blagues!... Ne venez pas contrecarrer
mes projets... Tenez: un conseil, mêlez-vous de ce qui vous regarde...
Sinon, je vous fais fusiller comme espion; je n’ai qu’un ordre à
donner... Ça ne traînera pas.
--Ceintras, mon pauvre ami... Écoute-moi, souviens-toi...
--Ma mission est civilisatrice et humanitaire. Ces gens-là ignoraient
l’usage du soleil, je vais le leur apprendre. Hein? concevez-vous ce
degré de barbarie?... _Ils ignoraient l’usage du soleil!_...
Longtemps il divagua de la sorte. Je pris le parti de ne plus le
contredire. Au bout d’une heure de marche, comme nous étions à peu près
au tiers de notre route, le jour polaire apparut. Ainsi les crimes de
Ceintras n’avaient pas été irréparables. Le peuple du Pôle, si
cruellement éprouvé, s’était remis à l’ouvrage sans perdre de temps,
après n’avoir peut-être compté ses morts que pour se rendre compte des
vides à combler... Ce fut pour moi une heureuse surprise: ce jour
monstrueux, qui jadis avait été pour nous une cause de terreur et
d’angoisse, je l’attendais à présent comme un libérateur. Et je dois
dire qu’après ce qui s’était passé je n’espérais guère le voir revenir
de si tôt.
Tandis que le sol se recouvrait, autour de nous, de son voile lumineux
et violet, Ceintras s’arrêta soudain dans l’attitude d’un homme qui se
souvient ou cherche à se souvenir. Ce phénomène, qui nous était à la
longue devenu familier le rendit au sentiment de la réalité; il oublia
son calme glorieux de conquérant imaginaire et fut repris par la fureur;
du moins, cette fureur il ne la concevait pas à propos de chimères:
c’était une amélioration redoutable mais évidente de son état mental.
--Voilà donc encore leur satanée lumière! s’écria-t-il... Ah ça? je ne
les ai donc pas tués tous... Oh! oh! ils ne perdront rien pour
attendre... Et puis, tu sais, je ne t’engage pas à assumer le soin de
leur défense, car, maintenant eux et toi, je vous mets dans le même sac.
Je le pris au collet brutalement et, concentrant dans mon regard toutes
mes forces volontaires:
--Écoute, lui dis-je, à présent tu me reconnais, tu sais qui je suis et
qui tu es; tu n’as donc plus l’excuse d’être fou. Eh bien! aussi vrai
que tu es Ceintras, et que je suis, moi, de Vénasque, et que je te tiens
tremblant et lâche en ma puissance, si tu exprimes seulement le désir de
commettre de nouvelles atrocités, je te tue, je te tue immédiatement...
Voilà!...
Pâle, affreusement pâle, la barbe inculte, la lèvre inférieure humide et
pendante, les mains et les vêtements souillés de sang et de boue, il
était devant moi le plus abject et le plus misérable des êtres humains.
Un instant je faillis céder au dégoût et à la pitié; mais il me parut
ébaucher un geste de défense et, tirant mon revolver de ma poche, je
poursuivis:
--Pas un mot, ou je tire!... Bon. Donne-moi ton revolver, à présent...
et ton couteau, allons... plus vite que ça... C’est bien; suis-moi...
Non: passe devant... Et ne bronche pas, si tu tiens à ta peau.
Un éclair tout animal brilla dans ses yeux... Il obéit. Il me précédait
d’un mètre environ et de temps à autre, se retournant, me regardait de
travers, sans s’arrêter... Il se creusait entre lui et moi un abîme de
silence aussi infranchissable que le désert de glaces dont nous
commencions à voir l’haleine brumeuse et glaciale monter sous le ciel en
face de nous. Le jour n’eut pas encore cette fois-là sa durée normale et
la nuit était revenue déjà lorsque nous retrouvâmes le ballon. Je crois,
en vérité, que la violence des sentiments de méfiance et de haine qui
m’occupaient tout entier m’avaient fait oublier la fatigue et trouver
courte la route.
Durant les jours qui suivirent, je n’osai pas me permettre une minute de
repos. J’avais la certitude que, si mon compagnon me trouvait endormi,
c’en était fait de moi. Sans doute, dès cet instant, je renonçais à
l’espoir de m’échapper du Pôle: revenir dans les souterrains, à la
recherche de la liqueur brune? Je comprenais bien que je n’en
retrouverais pas le courage, que les hideux souvenirs de la nuit de sang
et de folie peupleraient mon esprit d’images assez fortes pour me
repousser chaque fois que je tenterais désormais de franchir le seuil
des trappes. Dès lors, être massacré tôt ou tard par les monstres (car
je ne pensais pas qu’ils eussent d’autre intention à notre égard) ou
être assassiné par Ceintras durant mon sommeil (car il était bien sûr
que je ne pourrais pas éternellement résister à la fatigue), c’était là,
en fin de compte, tout ce que j’avais le droit d’attendre de l’avenir.
Mais, plus puissant que tous mes raisonnements, l’instinct de la
conservation m’obligeait à sauvegarder une existence à laquelle la mort
eût été cent fois préférable. Je voulais vivre malgré moi.
Ceintras ne desserrait plus les dents depuis que je l’avais menacé, et
c’était uniquement à l’expression de sa physionomie et à son silence que
je comprenais que la folie ne l’avait pas quitté. Je le sentais autour
de moi comme une perpétuelle menace: il était la bête que le dompteur ne
peut quitter des yeux.
Un besoin extrême de dormir rend furieux comme la faim. Parfois, lorsque
mes vertèbres me semblaient près de se rompre au poids de la lassitude
accumulée sur elles, que l’afflux de sang, à chaque pulsation, blessait
mes tempes comme un coup de poing, que mes paupières et mon âme
vacillaient douloureusement, une phrase résonnait en moi, refrain
obsédant de toutes mes pensées: «Il faut que je le tue, il faut que je
le tue.» Alors le désir du meurtre faisait frémir mes mains. Et, comme
pour me rappeler que mon devoir était de le satisfaire, une
insupportable odeur de pourriture commençait à monter des souterrains où
le peuple du Pôle, occupé d’affaires plus pressantes, n’avait pas eu le
temps encore de brûler ou d’enfouir ses morts.
Si ces pages, à défaut de moi, arrivent un jour jusqu’aux hommes, aux
hommes qui vivent dans la sécurité confortable de leurs villes, je ne
pense pas qu’ils puissent me lire sans éprouver un sentiment d’horreur.
Cependant n’étais-je pas dans le cas de légitime défense? Et ce besoin
de sommeil, ce besoin accablant de sommeil!... Ah! qu’on essaye
seulement d’imaginer une pareille torture et alors je l’avouerai sans
plus de détour... Oui, si j’avais eu à ma disposition un poison
énergique et rapide, je l’aurais à coup sûr mélangé aux mets que je
préparais comme par le passé et dont Ceintras avalait sa part
gloutonnement, sans méfiance... Oui, si Ceintras n’est pas mort de ma
main, c’est que j’ai eu peur chaque fois que l’émotion ne me fît manquer
mon coup. Je me revois aujourd’hui encore m’agenouillant à plusieurs
reprises près de Ceintras dormant; j’approchais le revolver de sa tempe
ou le couteau de sa gorge... Mais est-ce que je ne serais pas devenu
fou, moi-même, si la balle avait dévié, si la lame ne s’était pas
enfoncée assez profondément et s’il avait eu la force de se relever,
chancelant, éclaboussé du sang de sa blessure, râlant, hurlant?...
Une fois j’étais ainsi, le revolver au poing, accroupi près de lui, et
il ronflait comme une brute: «Tue-le, tue-le!» suppliait le Démon
intérieur. Et je répondais: «Oui... oui, cette fois le coup partira,
mais attendons que la nuit vienne... j’aurai plus de courage dans le
noir...»--«Tue-le, tue-le tout de suite», reprenait le Démon... Vraiment
je crois bien que j’allais obéir et que déjà mon doigt pressait la
gâchette... Alors, brusquement, Ceintras s’éveilla.
Il s’éveilla, je bondis en arrière... Trop tard. Il avait vu mon geste
et je lus dans ses yeux qu’il comprenait mon intention. Il recula vers
le fond de la cabine, et tandis que je sortais à pas lents, souhaitant
que le ciel s’écroulât sur ma tête, il murmura confusément:
--Traître!... Lâche!... Assassin!...
Voilà les dernières paroles humaines que j’ai entendues.
Quand je revins, au bout d’une heure passée à sangloter sur la berge du
fleuve, je trouvai, épinglé à la porte de la cabine, un bout de papier
où je déchiffrai ces mots: «Adieu. Puisque tu as préféré pactiser avec
le peuple du Pôle et conspirer avec lui pour me donner la mort, je
t’abandonne et je reviens à pied chez les hommes. Je te prie de ne pas
concevoir d’inquiétudes à mon sujet: je suis assez grand pour retrouver
mon chemin sans toi...»
Le sentiment de la solitude absolue, de l’abandon irrémédiable apparut
dans mon âme et l’envahit, chassant toute autre pensée. Ah! que m’eût
importé, à présent, que mon compagnon, s’il m’en était resté un, fût
atteint de démence et animé de desseins meurtriers! Tué par lui,
j’aurais pu du moins fermer les yeux sur l’image de l’homme.
--Ceintras! Ceintras! Ceintras! appelai-je désespérément.
Le jour s’évanouissait. Les murailles de brume semblaient se resserrer
autour de moi. Et, abusé par une hallucination déchirante, je croyais
voir au delà de ces murailles un pauvre voyageur déjà infiniment
lointain et minuscule, qui marchait, marchait à grands pas, la tête
baissée, à travers l’immensité glaciale, vers l’inévitable mort.
CHAPITRE XIV
ÉCRIT SOUS LA DICTÉE DE LA MORT
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Combien de jours y a-t-il que je vis seul? Quelque temps après le départ
de Ceintras, j’ai été accablé par une terrible maladie qui m’a causé une
longue crise de délire et d’inconscience. Comment ai-je soutenu ma vie,
comment ai-je pu résister au manque de soins?... Je ne sais rien, sinon
que je me suis éveillé un jour comme d’un pénible sommeil, que je me
suis levé à grand’peine du parquet de la cabine où j’étais étendu, que
je suis sorti, très faible, criblé de douleurs et à moitié perclus de
froid, et qu’il me semblait, devant le paysage du Pôle, n’avoir connu
qu’en rêve ou dans une autre vie les hommes et la civilisation humaine:
«C’est bien cela, pensai-je en toute sincérité: chacune des existences
successives que nous subissons est un songe plus ou moins affreux, mais
il faut bien qu’on s’éveille un jour... Quand donc m’éveillerai-je de ce
songe?...»
Je ne sais rien, sinon que ce doit être, en ce moment, sur la banquise,
l’hiver et la grande nuit qui dure six mois. Au delà des murailles de
brume, au lieu de l’infini amoncellement de vagues blancheurs que
j’apercevais jadis, il n’y a plus que de l’ombre. Le fantôme de soleil
qui s’éternisait récemment encore à l’horizon ne se montre plus jamais,
et aux heures où s’évanouit la clarté violette, les nuits sont
profondément noires sous le ciel éclaboussé de myriades d’astres.
Je ne sais rien... Un seul espoir me soutint durant ma convalescence:
celui de la venue probable d’autres explorateurs dans ce monde-ci... Je
me rappelais que c’était au cours de l’été de 1906 que Wellmann et ses
compagnons devaient prendre leur vol au Spitzberg; peut-être que si les
ressources de leur savoir, de leur courage et de leur énergie toute
fraîche se joignaient un jour à ma connaissance actuelle du pays, il
nous serait possible d’en repartir ensemble à notre gré et de n’y
revenir par la suite qu’avec la certitude d’agir en maîtres... Et je me
mis à guetter inlassablement à tous les coins du ciel l’apparition d’un
immense oiseau de toile et de métal semblable à celui qui nous avait
jadis amenés au Pôle.
Mais l’été, sans doute, était encore très lointain et, si je voulais
vivre jusque-là, il fallait à toute force abandonner le campement actuel
et m’établir vers le centre du pays polaire, en un lieu où la
température fût plus clémente... Dès que mes forces me le permirent, je
démontai la cabine et je commençai à la traîner peu à peu, avec les
provisions qui me restaient encore et quelques objets indispensables,
vers la petite colline au pied de laquelle j’avais résolu d’habiter. Ce
travail me demanda beaucoup de temps et de peines... Mais, si puéril que
cela puisse paraître en la circonstance, j’éprouvai, lorsque j’en fus
venu à bout et que j’eus pris possession de mon nouveau domaine, une
satisfaction analogue à celle de l’humble travailleur qui va finir ses
jours à la campagne, dans une petite maison, fruit de ses économies...
La vie du monde polaire avait repris son cours normal, et bientôt les
événements m’obligèrent à ne plus craindre de représailles de la part
des monstres. Avaient-ils oublié déjà, pardonnaient-ils, n’osaient-ils
pas se venger? Entre ces suppositions toutes gratuites et bien d’autres
du même genre, la dernière de celles que j’indique était à coup sûr la
moins fondée. Il y a bien des chances pour que le besoin de vengeance
soit une infirmité spéciale à l’âme humaine. Les espèces animales dites
supérieures connaissent comme nous la colère, mais ignorent le
ressentiment.--Tandis que je procédais à mon installation, les monstres
ne cessèrent pas de venir m’observer et, le jour où elle fut terminée,
il y eut grand palabre devant ma porte... Après quoi ils continuèrent à
aller et à venir autour de moi sans manifester beaucoup plus de méfiance
que par le passé.
C’est durant cette période de tranquillité relative que j’ai classé et
complété les notes que voici. Un jour, ayant poussé très loin ma
promenade en suivant le cours du fleuve, je parvins à un endroit où,
après un coude très brusque, il atteignait les régions du froid,
charriait des glaçons dans ses flots devenus soudain très rapides, puis
disparaissait sous la banquise elle-même. La mer sans doute doit être
très voisine et se perpétuer au dessous des glaces éternelles jusqu’à
l’Océan Arctique. Auparavant, je n’avais rédigé ces mémoires que pour
passer le temps ou pour me débarrasser quelque peu de mes idées
accablantes en les jetant sur le papier; après cette importante
découverte, persuadé qu’il y avait quelque espoir de faire parvenir un
message aux hommes, j’ai poursuivi mon travail avec plus de méthode et
d’acharnement.
Je n’ai plus rien à ajouter. Je ne me crois même pas le droit de garder
plus longtemps ce document par devers moi, n’eût-il qu’une chance sur
mille d’être retrouvé un jour par mes semblables et de leur profiter.
Je sens à présent me quitter l’espérance et la vie. Mes forces diminuent
de jour en jour, mes provisions sont presque épuisées; je ne bougerai
plus, je tenterai surtout de ne plus penser en attendant l’ombre
éternelle...
Mais pourrai-je _ne plus penser_? Je demeure des heures durant immobile,
assis ou couché au penchant de la colline et, comme il arrive aux
agonisants, les souvenirs de mon existence passée se présentent à moi
avec une douloureuse précision. Je revois de clairs horizons, d’humbles
et gaies maisonnettes à l’orée des bois, je pense à des villes dont les
noms seuls évoquent le soleil et la joie de vivre... Des enfants dansent
des rondes, des femmes sourient aux balcons, les fleurs s’ouvrent et
embaument... En ce moment, dans mon pays, la fête du printemps doit
battre son plein... Et voilà les trésors, les dons ineffables du destin
que j’ai méprisés, que j’ai abandonnés pour aller de gaîté de cœur au
devant du plus effroyable et du plus compliqué des suicides! Ah! si
j’avais le courage de hâter ma fin, de mettre un terme à la torture de
ce regret!...
Récemment,--lamentable pèlerinage!--j’ai voulu me traîner jusqu’au
ballon... Il n’en restait plus rien; les monstres, comprenant que je
l’avais abandonné à jamais, l’ont démonté pièce à pièce et emporté dans
leurs demeures, comme ils avaient déjà fait lors de la venue d’un autre
que moi. Je crois que cette curiosité sournoise, ce besoin d’apprendre
et de se rendre compte à l’écart, en silence, est un des traits les plus
accusés de leur caractère. Ont-ils d’autres intentions? Veulent-ils
profiter de nos inventions pour tenter prochainement une expédition chez
les hommes? Je me borne à rapporter les faits sans me hasarder à
conclure.
Dans un instant je vais partir le long du fleuve, et j’y jetterai, aussi
près que possible de la banquise, le bidon d’essence où je vais glisser
cette feuille après les autres. Que mon dernier mot ne soit pas
seulement un adieu, mais un cri de fraternité sorti d’un cœur repentant
à l’adresse des hommes,--des hommes qui, au delà des murs de ma prison,
aiment, travaillent, souffrent, vivent et meurent comme j’aurais dû le
faire moi-même,--et puisse Dieu, pour que mon orgueilleuse folie n’ait
pas du moins été inutile, guider ce message et permettre qu’il arrive à
temps!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
(_Ici s’arrête le manuscrit de M. J.-L. de Vénasque._)
ÉPILOGUE
C’est le 25 novembre dernier que j’eus complètement fini de classer et
de recopier la liasse de papiers que m’avait confiée M. Louis Valenton.
Il faut dire que je ne m’étais pas borné à cela et que tout en
poursuivant mon travail d’éditeur, je m’étais livré à une enquête
indispensable. Je crois bon de le répéter ici: pour rien au monde je
n’aurais voulu devenir le complice conscient ou non d’une plaisanterie,
si grandiose fût-elle, et, plus encore, il m’aurait déplu dans ce cas
que le nom de mon illustre ami L. Valenton fût mêlé à l’affaire.
En procédant logiquement, le premier point était de savoir si les héros
de la tragique aventure dont je venais de feuilleter la relation
n’avaient pas été imaginés de toutes pièces. Il me suffit, pour me
persuader du contraire, de me rendre à l’adresse indiquée par l’un d’eux
au chapitre IV. J’y fus reçu par une concierge digne et ventrue qui
consentit à me donner tous les renseignements que j’attendais, non
toutefois sans manifester d’abord quelque gêne ou quelque méfiance: elle
avait cru,--et l’on verra tout à l’heure pour quelles raisons,--que
j’étais de la police...
Elle m’apprit que MM. de Vénasque et Ceintras avaient été ses locataires
du mois de janvier au mois de juillet 1905, que c’étaient des gens très
riches, très comme il faut, qui menaient une vie rangée et qui réglaient
leurs termes... fallait voir ça!...
--Pensez donc, monsieur, dit la bonne femme, avant de s’en aller ils
m’ont payé un an de loyer d’avance et m’ont laissé cent francs pour moi,
par-dessus le marché. Voyez-vous,--ajouta-t-elle en baissant la
voix,--les sociétés d’anarchistes leur fournissaient des quantités d’or
que c’était à vous éblouir les yeux.
--Les sociétés d’anarchistes? questionnai-je absolument interloqué.