Alors il me raillait sur ce qu’il appelait mon «penchant polaire» et

prétendait que je me sentais un cœur de frère pour ces ignobles

individus. Et ses moments de bonne humeur n’étaient guère moins

redoutables. Il devenait facétieux, taquinait les monstres. Rien ne le

réjouissait davantage que de leur envoyer la fumée de ses cigares à la

figure pour les voir ensuite agiter la tête avec ennui, et il

renouvelait à l’infini cette plaisanterie qu’il jugeait spirituelle.

Incontestablement, cela leur était désagréable, et il fallait qu’ils

fussent doués d’une patience plus qu’humaine pour supporter comme ils le

firent le bizarre caractère de mon compagnon.

Cependant, à mesure que le temps passait, Ceintras devenait de plus en

plus nerveux,--son régime d’ivrognerie y était bien pour quelque

chose,--et je pressentais qu’un moment arriverait où je serais

définitivement incapable de le maîtriser. Et alors, qu’adviendrait-il?

Il m’était impossible de me débarrasser un instant de cette

inquiétude... Or, un jour où nous revenions tous deux silencieux et

lassés vers le ballon, une soudaine exclamation de mon compagnon me fit

tressaillir.

--Qu’y a-t-il? demandai-je.

--Le moteur, s’écria-t-il, le moteur!...

Je mis un certain temps à me rendre compte. La réponse de Ceintras avait

suscité en moi une espérance à laquelle je n’osais pas m’abandonner

encore; je crois même que je tins les yeux clos pendant un quart de

minute pour qu’elle ne s’évanouît pas trop brusquement. Mais il fallut

bien me rendre à l’évidence. Profitant de notre absence pour ne pas être

gênés dans leurs opérations, les monstres avaient remis à la place

voulue la lourde masse du moteur. Agenouillé près de lui, Ceintras le

touchait, le caressait et répétait d’une voix tremblante d’émotion:

--Il est intact... il est intact...

Et, pour la première fois depuis notre arrivée au Pôle, je ne trouvais

plus dans ses regards cette indécision et ce vague qui donnaient à son

visage une si angoissante expression d’hébétement ou de folie.

--Mon ami, continuait-il, nous allons partir, revenir auprès des hommes.

Il ne faut pas attendre; je vais vérifier les boulons, roder les

soupapes et, dès ce soir, je pense que nous pourrons dire adieu au Pôle

pour toujours.

--Mais auparavant, dis-je un peu inquiet encore, il faudrait délivrer le

ballon de l’aimant qui le retient. Et pour cela, comment faire?

--C’est vrai, comment faire? répéta-t-il.

Ses yeux se tournèrent un instant vers la longue pierre brune où des

liens invisibles entravaient l’essor de notre machine.

--Je vais démolir les amortisseurs, reprit-il après avoir réfléchi.

--Je ne te le conseille pas, répondis-je. Attendons encore. Puisqu’ils

nous ont rapporté le moteur, c’est qu’ils veulent bien nous laisser

partir et ils doivent comprendre que cela nous est impossible tant que

le ballon adhérera à l’aimant.

--Mais alors, pourquoi ne nous ont-ils pas délivrés tout de suite?...

Écoute, nous ne pouvons pas attendre leur bon vouloir; le temps nous

presse, il nous reste tout juste assez d’hydrogène... Et puis, s’ils

allaient changer d’idée? Ou si nous nous méprenions une fois de plus sur

leurs intentions?... Crois-moi, il vaut mieux sans plus tarder nous

mettre à l’œuvre.

Avec des branches et de la terre nous édifiâmes une sorte d’échafaudage

destiné à soutenir le ballon lorsque l’amortisseur de l’avant aurait été

déboulonné. Cette opération fut longue et pénible. Nous en vînmes à bout

cependant, mais, lorsque nous nous mîmes en devoir d’enlever

l’amortisseur, il s’échappa de nos mains et alla de tout son long se

coller sur la pierre brune. Le ballon oscilla, la poutre armée parut se

ployer... Il y eut un léger craquement que suivit un long hurlement de

douleur. Je fermai les yeux... Lorsque je les rouvris, notre échafaudage

avait été écrasé comme un fétu, l’extrémité de la poutre métallique

adhérait à son tour à l’aimant et Ceintras, que l’énorme masse avait

entraîné dans sa chute, se débattait à plat ventre par terre en faisant

de vains efforts pour dégager son bras gauche enfoui sous un

amoncellement de décombres.

Par une chance extraordinaire le ballon, malgré la violence du choc, ne

semblait pas avoir été endommagé. Mais, incliné en avant, il avait un

aspect chaviré tout à fait lamentable, il évoquait l’idée sinistre d’une

épave après un naufrage sans espoir. Et une fois de plus je me sentis

accablé par le sentiment d’une puissance contre laquelle l’intelligence

humaine n’est rien, ne peut rien.

Tandis que j’allais au secours de Ceintras, quelque chose me frôla

légèrement. Attirés sans doute par ses cris, deux monstres venaient

d’arriver. Ils se mirent aussitôt à converser en agitant ridiculement

leurs bras trop courts. Et moi, comme s’ils avaient pu m’entendre,

m’étant jeté à genoux devant eux, je les suppliais de nous venir en

aide!

--Sales bêtes, ignobles bêtes! hurlait Ceintras, le corps crispé par la

souffrance et la colère.

--Tâche d’être calme et de te taire, suppliais-je.

--C’est facile à dire... Mais je souffre... oh! je souffre, j’ai

certainement un doigt écrasé...

A ce moment, les monstres se penchèrent vers lui, et, avant qu’il m’eût

été possible de prévenir son mouvement, de sa main restée libre il

frappa violemment l’un d’eux au visage. Le monstre bondit en arrière en

poussant un cri, puis après quelques susurrements, il disparut avec son

compagnon.

--Mon pauvre ami, que viens-tu de faire, dis-je doucement à Ceintras.

Ils ne voulaient pas te faire de mal, ils s’approchaient pour voir ce

qui nous arrivait, pour te délivrer peut-être... Mais, de grâce, ne

t’agite pas ainsi, tu vas te blesser davantage...

Et m’étant accroupi près de lui, je m’efforçai de le maintenir immobile

en attendant qu’il se calmât.

Bientôt nous aperçûmes une trentaine de monstres qui s’avançaient vers

nous. Ils portaient des outres de cuir blanc et divers instruments

étranges.

--Cette fois, plus de doute: ils veulent nous tuer! s’écria Ceintras, en

se cramponnant à moi.

--Mais non, regarde: ils viennent à notre secours.

Déjà, grouillement affairé, ils circulaient autour de nous et

répandaient sur toute la surface de l’aimant un liquide épais et

rougeâtre dont les outres étaient pleines... Peu à peu l’adhérence

diminua et bientôt Ceintras put facilement dégager son bras; il avait

l’ongle de l’annulaire à peu près arraché et toute la main meurtrie,

mais dans sa surprise joyeuse, il ne songea guère à se plaindre.

Cependant, à l’aide de leviers métalliques, les monstres relevaient le

ballon. Après quoi, ils reboulonnèrent les amortisseurs avec une

dextérité merveilleuse et, de nouveau, l’immense appareil oscilla aux

moindres poussées.

--Ah! murmura Ceintras, ils veulent bien que nous partions, ils sont

bons, ils sont meilleurs que les hommes!

Et, se jetant sur un monstre qui se trouvait tout près de lui, il le

prit dans ses bras et le couvrit de caresses. Celui-ci ne parut pas

apprécier outre mesure cette amicale démonstration; il se dégagea de

l’étreinte de mon camarade, et s’en fut en se secouant, en gloussant et

en le regardant d’un air dégoûté par-dessus son épaule.

Peu à peu, tous les monstres, à l’exception de quatre, retournèrent à

leur travail souterrain. Durant l’heure que durèrent nos préparatifs,

ceux qui nous tinrent compagnie ne nous quittèrent pas des yeux et

épièrent avec minutie tous nos mouvements. Nous constatâmes que, grâce à

l’excellente qualité de notre enveloppe, il ne s’était produit, depuis

le gonflement qui devait remonter au moins à un mois, qu’une déperdition

insignifiante d’hydrogène; trois de nos obus de réserve suffirent à

produire la tension nécessaire. Enfin, le ronflement du moteur se fit

entendre, les gaz s’échauffèrent, toute la machine se tendit et

grinça... Une minute encore et nous ne toucherions plus à cette terre

d’horreur... Soudain deux des monstres qui se trouvaient là sautèrent

dans la partie découverte de la nacelle. Nous crûmes un instant qu’ils

allaient encore contrarier nos projets, et Ceintras parlait déjà de les

expulser, de force, mais, attentifs à nos manœuvres, ils s’accroupirent

dans un coin et restèrent immobiles, tandis que le ballon quittait le

sol.

--Alors nous les emmenons avec nous? dis-je absolument interloqué.

--Mais oui, puisqu’ils veulent venir...

Nous nous regardâmes et nous éclatâmes stupidement de rire.

--Dis donc, continuai-je après quelques minutes de silence, là-bas, chez

les hommes, qu’est-ce que nous en ferons?

--Nous les piloterons à travers Paris...

--Oh! oh! Les vois-tu dans le monde, dans un restaurant à la mode, sur

les boulevards, à l’Opéra?...

--Bah! ils feraient très bien dans une loge d’avant-scène. Et ils

auraient un de ces succès!

De nouveau, ce furent des rires. J’étais singulièrement énervé et

Ceintras, traversant une passe de bonne humeur, trouvait partout des

occasions de la faire sonner bien haut. Mais à ce moment un des monstres

se tourna vers nous, et son regard avait quelque chose de si humain que

je devins subitement grave.

--Ceintras, nous avons tort de nous moquer... Qui sait ce qui peut

résulter du contact de leur intelligence avec notre civilisation?

--Tu ne vas pas prétendre qu’ils sont plus intelligents que les hommes?

--Plus intelligents, je n’en sais rien, mais ils le sont autrement. En

tout cas, ils connaissent des choses que nous ignorons encore...

--Et ils en ignorent que nous connaissons depuis longtemps. En réalité,

il existe un abîme infranchissable entre eux et nous. Et puis, tiens,

regarde-les, absorbés depuis notre départ dans la contemplation stupide

du moteur. Ce sont des brutes, de simples brutes, te dis-je, qui

n’auront pour l’humanité qu’un intérêt scientifique et, pour nous, celui

de la réclame qu’ils nous feront, quand la foule se pressera pour les

contempler... au jardin d’Acclimatation!

Mon cœur, en vérité, se serra devant la probabilité de cette injustice.

Certes, Ceintras avait résumé avec clairvoyance l’opinion des hommes à

notre retour prochain: n’ayant pas connu les merveilles du monde

polaire, ils n’admettraient pas de longtemps que ces singulières

créatures fussent autre chose que des animaux...--Cependant, malgré le

vent contraire, nous avancions à une assez bonne allure. Déjà les

murailles de brume qui encerclent le territoire polaire devenaient plus

proches. Dans quelques minutes allait disparaître l’obsession de cette

fatigante clarté violette qui, même lorsqu’on ferme les yeux, persiste

en taches lumineuses sous les paupières, et les deux monstres qui nous

accompagnaient, laissant un univers dont on peut apercevoir les limites

et compter les habitants, pénétreraient dans un autre univers dont

l’étendue immense est peuplée d’êtres innombrables.

--Demain peut-être, dit Ceintras, nous nous demanderons si tout cela n’a

pas été un pénible cauchemar.

--Mais les deux monstres seront là pour nous prouver que nous n’avons

pas rêvé.

Il y eut un silence que je rompis brusquement:

--Écoute, Ceintras, si tu le veux, notre voyage, en effet, ne sera qu’un

rêve. Tout se passera comme si ce monde n’avait jamais existé. Nous

allons atterrir, déposer ces deux êtres, revenir sans eux chez les

hommes et ne jamais parler de ce que nous avons vu.

--Tu es fou!

--Non, je ne suis pas fou, mais, ces créatures, que vont-elles devenir

sous la lumière du jour, sous la chaleur du soleil, parmi des hommes qui

finiront par comprendre, et qui viendront ici en masse?... Et tu connais

les hommes aussi bien que moi, tu sais quelles compagnes les suivront au

Pôle: la cupidité, la discorde, la haine. Ils détruiront la splendide

organisation, l’entente admirable de ce petit peuple; ils troubleront

tout, bouleverseront tout, pilleront tout. Et si ces êtres se révoltent,

essayent de lutter, les hommes, répandant la mort après la ruine, les

massacreront sans pitié jusqu’au dernier... Nous pouvons nous passer

d’eux, ils peuvent se passer de nous... Crois-moi, ne nous faisons pas

les complices conscients du plus effroyable des crimes.

--Tout ce que tu me dis est très juste et très beau, répondit Ceintras;

mais, étant donnés les progrès de la navigation aérienne, d’autres que

nous accompliront sous peu à leur tour le voyage que nous fûmes les

premiers à entreprendre; et, puisque ce pays doit fatalement être

bientôt connu des hommes, je suis disposé à ne céder à personne

l’honneur de l’avoir découvert.

Je ne répondis pas. J’étais forcé de reconnaître en moi-même que, pour

la première fois, Ceintras défendait son amour exagéré de la gloire avec

les arguments irrésistibles de la raison... Et déjà quelques centaines

de mètres à peine nous séparaient du gris sombre de la banquise. Plus

pressé d’atteindre ce que nous considérions comme le salut définitif à

mesure que nous en approchions, Ceintras actionna la pédale de

l’accélérateur; le bruit haletant du moteur se précipita au point de

devenir une sorte de sifflement ininterrompu. Par les hublots nous

vîmes, à la limite du monde polaire, une foule de monstres rassemblés

comme pour nous contempler une dernière fois. Alors nos compagnons,

s’étant penchés à la balustrade, poussèrent tous deux à la fois un cri

perçant; nous nous imaginâmes un instant qu’ils lançaient à leurs frères

un suprême adieu; mais, presque aussitôt, nous perçûmes une légère

secousse, la poutre armée se balança et il nous fut facile de comprendre

que nous n’avancions plus.

--Ils se sont moqués de nous, s’écria Ceintras tout blême, d’une voix

rauque.

--Ils se sont moqués de nous, répétai-je machinalement...

--Ah! mais... ah! mais, ça ne se passera pas ainsi... Ils me le paieront

cher...

Et, les lèvres écumantes, les yeux exorbités, Ceintras se jeta sur l’un

des monstres dont il enserra le cou goîtreux dans l’étau de ses doigts.

La bouche du supplicié s’ouvrit démesurément, de longs spasmes d’agonie

secouaient son corps et jamais mieux que sous l’effet de la souffrance

et de la peur, je ne vis une flamme vraiment humaine briller au fond des

yeux d’une de ces créatures... L’autre monstre s’était réfugié en

tremblant derrière moi, et, envahi soudain d’une instinctive pitié, je

tentai d’implorer la miséricorde de Ceintras.

--Tu vois bien, tu vois bien que tu les soutiens, que tu t’entends avec

eux contre moi! ricana-t-il.

Il s’avança vers nous, menaçant, comme pour nous assommer à notre tour.

Mais le monstre à moitié étranglé essayait de se remettre debout; alors

Ceintras revint vers lui, et, s’étant emparé d’un long couteau qu’il

trouva dans la cabine, il tailla, coupa, déchira sauvagement... Quand le

ballon eut atterri sur un aimant pareil à celui qui l’avait tenu captif

durant près de trois semaines, Ceintras s’acharnait toujours sur un

horrible tas de chair sanguinolente que des frissons agitaient encore

par moments. Rapidement, j’aidai le deuxième monstre presque paralysé

par l’effroi à franchir la balustrade. Mais, tandis que je débrayais les

hélices et arrêtais le moteur à tout hasard, Ceintras, profitant de ce

que j’étais occupé ailleurs, bondit à son tour hors de la nacelle,

s’élança vers le monstre et ses congénères, et disparut à leur suite

dans un souterrain qui s’ouvrait tout près de là.

CHAPITRE XIII

L’AGONIE DE LA LUMIÈRE

Je ne crois pas avoir tout d’abord ressenti trop fortement la

désillusion. Bien souvent, dans mes courts sommeils, j’avais étrangement

rêvé que tout notre voyage au Pôle n’était qu’un rêve, ou que nous

pouvions en partir enfin... Puis venait l’atroce réveil, et j’avais à la

longue quelque peu pris l’habitude de ces réveils-là... Ce faux départ

cruel ressemblait en somme au début d’un de mes rêves familiers, et la

réalité continuait, et elle ne me paraissait pas, dans l’état

d’accablement physique et moral où je me trouvais, devoir continuer

autrement que depuis notre premier atterrissage forcé au cœur du monde

polaire.

Le paysage était à peu près le même; seulement, c’était à présent à

quelques pas du ballon que commençait la région du froid. Nous avions

laissé le fleuve assez loin de nous, et tel que je le vis par la suite,

plus étroit et très peu profond, il était là tout près de sa source,

c’est-à-dire de la banquise. Une lépreuse végétation de gazons et de

fougères avait peine à vivre dans ces parages et, déjà, par places,

avant de se couvrir pour des lieues et des lieues d’un manteau de glace,

la chair ocreuse du sol était nue. Lorsque la nuit polaire tomba, la

température devint très basse. Je grelottai longtemps stupidement assis

au seuil de la cabine. Mais ce fut, je pense, ce froid dont je n’avais

pas souffert jusque-là qui me donna soudain le sentiment de ma nouvelle

situation et de ma détresse. Alors me levant et jetant les yeux autour

de moi j’aperçus la dépouille informe et sanglante du monstre

assassiné...

Et Ceintras?... Qu’était devenu Ceintras?... A quels excès n’avait pas

dû l’entraîner depuis quelques heures une démence à présent furieuse? La

rapide contemplation de quelques images qui se dessinèrent dans mon

esprit à la suite de cette pensée suffirent à transformer mon abattement

en colère. Je me persuadai à ce moment que tout le mal venait de

Ceintras, que s’il n’avait pas été fou nous aurions pu nous entendre tôt

ou tard avec les monstres. Il fallait se mettre à leur place: deux

créatures d’une race inconnue leur apparaissaient, qui construisaient

des machines, parlaient, se tenaient debout, connaissaient l’usage des

vêtements et qui, par conséquent, devaient logiquement passer à leurs

yeux pour raisonnables; mais il s’était trouvé que, de ces deux

créatures, l’une, frappée de folie, n’agissait plus selon la raison.

Qu’en pouvaient-ils conclure sinon que dans notre espèce la raison

n’existait en quelque sorte qu’à titre d’accident, imparfaitement et

incomplètement, et que, par suite de cette infériorité, jointe à une

brutalité incompréhensible, nous risquions de devenir pour eux des

fléaux? Hélas! c’était en vain que j’avais tout tenté pour les rassurer!

La démence criminelle de Ceintras venait de détruire en quelques

instants mon œuvre de patiente sagesse, et il n’était pas besoin de

faire entrer en ligne de compte tout ce qu’il avait pu commettre depuis

sa dernière disparition pour estimer que le plus faible espoir

d’arranger les choses devait être abandonné désormais.

«Ah! pensai-je, ma faute est d’avoir cru que les vieilles lois de pitié

humaine méritaient d’être observées encore hors du domaine de

l’humanité. Des circonstances nouvelles dictent des lois nouvelles, et

la stricte raison me commandait d’immoler Ceintras, dès l’instant où sa

folie m’était apparue comme inguérissable... Me plaçant en dehors de

toute considération personnelle, j’aurais dû tuer un homme pour ne pas

en condamner deux à la mort. Dans la misérable communauté que nous

formions, Ceintras et moi, à côté de la communauté polaire, il eût

fallu, profilant de l’exemple même que nos hôtes nous offraient,

supprimer l’individualité inutile qui d’un moment à l’autre pouvait

devenir néfaste.»

Là-dessus, comme s’il en avait été temps encore, je rentrai dans la

cabine en quête d’une arme. Ceintras, pour donner suite à ses projets

d’effroyable vengeance, avait emporté la boîte à cartouches avec son

revolver... Mais le mien était encore muni de trois balles.

--Misérable, grondai-je férocement, cela me suffit pour ne pas te

manquer!

Et, sans plus tarder, prenant la lanterne, je me dirigeai vers le

souterrain.

Une galerie se perpétua longuement devant moi sans se diviser en

embranchements, sans s’élargir en salles. Je devais avoir accompli trois

kilomètres environ quand je trébuchai contre un monstre mort; deux

autres étendus côte à côte gisaient quelques pas plus loin; et, à partir

de ce moment-là, m’avançant avec l’intention de retrouver Ceintras, je

n’eus véritablement qu’à suivre une piste de cadavres.

A mesure que je m’enfonçais vers le centre de ce monde souterrain, ils

devenaient de plus en plus nombreux, et l’horreur de leurs blessures

croissait avec le nombre; il était manifeste que, de meurtre en meurtre,

Ceintras avait atteint la suprême exaltation de l’ivresse sanguinaire.

Souvent, après avoir abattu avec son revolver, plusieurs monstres, il

s’était acharné sur eux avec son couteau... Les coups de feu presque

toujours tirés à bout portant avaient défoncé les faces; des lambeaux de

chair pendaient comme des rubans rougeâtres au cou de quelques victimes,

toutes droites dans un angle où l’assassin les avait acculées. Je

n’oublierai jamais le globe oculaire de l’une d’elles, qui arraché de

l’orbite, pendait au bout d’un nerf comme une perle énorme et pâle...

Chancelant déjà devant cette atroce boucherie, je continuai ma marche

avec peine au milieu de l’ombre que trouait faiblement ma lanterne; et

je m’entravais parfois dans les intestins d’un monstre éventré.

Combien de temps cela dura-t-il? Le jour parut soudain et, un peu plus

tard, je commençai à entendre quelques détonations que les échos des

couloirs et des salles répercutèrent à l’infini. Un instant j’hésitai à

poursuivre ma route, puis je compris ce qui se passait: Ceintras,

inlassablement, continuait la tuerie!

Tant d’affreuses visions n’avaient fait qu’accroître ma colère. Sans

prendre garde à la fatigue, j’allai, j’allai toujours, m’orientant de

mon mieux à l’aide du bruit des détonations qui résonnaient de plus en

plus prochaines. Le jour favorisait ma marche et l’idée que j’arrivais

en justicier ranimait mon courage. Oui, je tuerais Ceintras, parce que

c’était mon devoir de le tuer; je me promettais même de m’acharner sur

son cadavre comme il l’avait fait sur ceux des monstres, de m’acharner

longtemps, afin que le peuple du Pôle eût connaissance de mon acte... Et

ce n’était pas une lâcheté, le désir d’être épargné par la suite qui

m’entretenait dans ce dernier dessein, c’était l’orgueil de montrer à

nos hôtes que les hommes pouvaient tout de même se comporter selon la

justice.

Pensées de fiévreux et de malade, évidemment! Il n’en est pas moins vrai

qu’au moment où elles se présentèrent à moi, elles me parurent dictées

par la plus rigoureuse logique.

J’étais plein de cette idée de «réparation» nécessaire et j’eus comme

une sorte de chagrin à constater que les premiers monstres vivants qui

m’apparurent fuyaient à mon approche en poussant de véritables cris

d’horreur. Mais, d’autre part, leur vue me procura un sincère

soulagement; depuis des heures que je ne rencontrais que des cadavres,

j’en étais presque à croire que j’arrivais trop tard, que la rage

furieuse de Ceintras avait transformé les souterrains du monde polaire

en une immense nécropole.

Brusquement, après une nouvelle série de détonations, le jour

s’éteignit... Il réapparut un instant vacillant, incertain, en lambeaux

de clarté violette qui flottèrent contre les voûtes de la galerie où je

courais à perdre haleine, et au bout de quelques instants s’éteignit de

nouveau. Il me semblait que je venais d’assister à la dernière

convulsion de la lumière agonisante et qu’à présent la lumière était

morte. Il n’y avait pas deux explications à cette disparition anormale

et prématurée du jour: Ceintras avait tué le vieux monstre de la

tourelle, puis son compagnon. Et la machine, privée de l’intelligence

directrice, s’était arrêtée... Avec une admiration douloureuse je me

rappelle avoir imaginé, dans l’éclair d’une seconde, les deux monstres

qui, voyant la mort s’approcher en abattant leur race autour d’eux, n’en

avaient pas moins été fidèles à leur tâche jusqu’au bout, jusqu’à ce que

la mort les frappât à leur tour, sans chercher à fuir, sans même se

croire héroïques, et restant là seulement pour se conformer aux

injonctions d’un obscur et séculaire devoir.

Je rallumai ma lanterne, j’avançai encore et je débouchai dans une

grande salle. C’était celle même où avaient siégé le vieux monstre et

son compagnon, et je reconnus confusément la tourelle, les machines et

la grande bielle éblouissante à présent immobile. Une balle siffla à mes

oreilles: je venais de rejoindre Ceintras. En même temps, ma lanterne

épuisée s’éteignait... Attendant une occasion de tuer la brute à coup

sûr, j’allai me blottir dans un coin.

Le peuple du Pôle · 第 9 / 12 段