prétendait que je me sentais un cœur de frère pour ces ignobles
individus. Et ses moments de bonne humeur n’étaient guère moins
redoutables. Il devenait facétieux, taquinait les monstres. Rien ne le
réjouissait davantage que de leur envoyer la fumée de ses cigares à la
figure pour les voir ensuite agiter la tête avec ennui, et il
renouvelait à l’infini cette plaisanterie qu’il jugeait spirituelle.
Incontestablement, cela leur était désagréable, et il fallait qu’ils
fussent doués d’une patience plus qu’humaine pour supporter comme ils le
firent le bizarre caractère de mon compagnon.
Cependant, à mesure que le temps passait, Ceintras devenait de plus en
plus nerveux,--son régime d’ivrognerie y était bien pour quelque
chose,--et je pressentais qu’un moment arriverait où je serais
définitivement incapable de le maîtriser. Et alors, qu’adviendrait-il?
Il m’était impossible de me débarrasser un instant de cette
inquiétude... Or, un jour où nous revenions tous deux silencieux et
lassés vers le ballon, une soudaine exclamation de mon compagnon me fit
tressaillir.
--Qu’y a-t-il? demandai-je.
--Le moteur, s’écria-t-il, le moteur!...
Je mis un certain temps à me rendre compte. La réponse de Ceintras avait
suscité en moi une espérance à laquelle je n’osais pas m’abandonner
encore; je crois même que je tins les yeux clos pendant un quart de
minute pour qu’elle ne s’évanouît pas trop brusquement. Mais il fallut
bien me rendre à l’évidence. Profitant de notre absence pour ne pas être
gênés dans leurs opérations, les monstres avaient remis à la place
voulue la lourde masse du moteur. Agenouillé près de lui, Ceintras le
touchait, le caressait et répétait d’une voix tremblante d’émotion:
--Il est intact... il est intact...
Et, pour la première fois depuis notre arrivée au Pôle, je ne trouvais
plus dans ses regards cette indécision et ce vague qui donnaient à son
visage une si angoissante expression d’hébétement ou de folie.
--Mon ami, continuait-il, nous allons partir, revenir auprès des hommes.
Il ne faut pas attendre; je vais vérifier les boulons, roder les
soupapes et, dès ce soir, je pense que nous pourrons dire adieu au Pôle
pour toujours.
--Mais auparavant, dis-je un peu inquiet encore, il faudrait délivrer le
ballon de l’aimant qui le retient. Et pour cela, comment faire?
--C’est vrai, comment faire? répéta-t-il.
Ses yeux se tournèrent un instant vers la longue pierre brune où des
liens invisibles entravaient l’essor de notre machine.
--Je vais démolir les amortisseurs, reprit-il après avoir réfléchi.
--Je ne te le conseille pas, répondis-je. Attendons encore. Puisqu’ils
nous ont rapporté le moteur, c’est qu’ils veulent bien nous laisser
partir et ils doivent comprendre que cela nous est impossible tant que
le ballon adhérera à l’aimant.
--Mais alors, pourquoi ne nous ont-ils pas délivrés tout de suite?...
Écoute, nous ne pouvons pas attendre leur bon vouloir; le temps nous
presse, il nous reste tout juste assez d’hydrogène... Et puis, s’ils
allaient changer d’idée? Ou si nous nous méprenions une fois de plus sur
leurs intentions?... Crois-moi, il vaut mieux sans plus tarder nous
mettre à l’œuvre.
Avec des branches et de la terre nous édifiâmes une sorte d’échafaudage
destiné à soutenir le ballon lorsque l’amortisseur de l’avant aurait été
déboulonné. Cette opération fut longue et pénible. Nous en vînmes à bout
cependant, mais, lorsque nous nous mîmes en devoir d’enlever
l’amortisseur, il s’échappa de nos mains et alla de tout son long se
coller sur la pierre brune. Le ballon oscilla, la poutre armée parut se
ployer... Il y eut un léger craquement que suivit un long hurlement de
douleur. Je fermai les yeux... Lorsque je les rouvris, notre échafaudage
avait été écrasé comme un fétu, l’extrémité de la poutre métallique
adhérait à son tour à l’aimant et Ceintras, que l’énorme masse avait
entraîné dans sa chute, se débattait à plat ventre par terre en faisant
de vains efforts pour dégager son bras gauche enfoui sous un
amoncellement de décombres.
Par une chance extraordinaire le ballon, malgré la violence du choc, ne
semblait pas avoir été endommagé. Mais, incliné en avant, il avait un
aspect chaviré tout à fait lamentable, il évoquait l’idée sinistre d’une
épave après un naufrage sans espoir. Et une fois de plus je me sentis
accablé par le sentiment d’une puissance contre laquelle l’intelligence
humaine n’est rien, ne peut rien.
Tandis que j’allais au secours de Ceintras, quelque chose me frôla
légèrement. Attirés sans doute par ses cris, deux monstres venaient
d’arriver. Ils se mirent aussitôt à converser en agitant ridiculement
leurs bras trop courts. Et moi, comme s’ils avaient pu m’entendre,
m’étant jeté à genoux devant eux, je les suppliais de nous venir en
aide!
--Sales bêtes, ignobles bêtes! hurlait Ceintras, le corps crispé par la
souffrance et la colère.
--Tâche d’être calme et de te taire, suppliais-je.
--C’est facile à dire... Mais je souffre... oh! je souffre, j’ai
certainement un doigt écrasé...
A ce moment, les monstres se penchèrent vers lui, et, avant qu’il m’eût
été possible de prévenir son mouvement, de sa main restée libre il
frappa violemment l’un d’eux au visage. Le monstre bondit en arrière en
poussant un cri, puis après quelques susurrements, il disparut avec son
compagnon.
--Mon pauvre ami, que viens-tu de faire, dis-je doucement à Ceintras.
Ils ne voulaient pas te faire de mal, ils s’approchaient pour voir ce
qui nous arrivait, pour te délivrer peut-être... Mais, de grâce, ne
t’agite pas ainsi, tu vas te blesser davantage...
Et m’étant accroupi près de lui, je m’efforçai de le maintenir immobile
en attendant qu’il se calmât.
Bientôt nous aperçûmes une trentaine de monstres qui s’avançaient vers
nous. Ils portaient des outres de cuir blanc et divers instruments
étranges.
--Cette fois, plus de doute: ils veulent nous tuer! s’écria Ceintras, en
se cramponnant à moi.
--Mais non, regarde: ils viennent à notre secours.
Déjà, grouillement affairé, ils circulaient autour de nous et
répandaient sur toute la surface de l’aimant un liquide épais et
rougeâtre dont les outres étaient pleines... Peu à peu l’adhérence
diminua et bientôt Ceintras put facilement dégager son bras; il avait
l’ongle de l’annulaire à peu près arraché et toute la main meurtrie,
mais dans sa surprise joyeuse, il ne songea guère à se plaindre.
Cependant, à l’aide de leviers métalliques, les monstres relevaient le
ballon. Après quoi, ils reboulonnèrent les amortisseurs avec une
dextérité merveilleuse et, de nouveau, l’immense appareil oscilla aux
moindres poussées.
--Ah! murmura Ceintras, ils veulent bien que nous partions, ils sont
bons, ils sont meilleurs que les hommes!
Et, se jetant sur un monstre qui se trouvait tout près de lui, il le
prit dans ses bras et le couvrit de caresses. Celui-ci ne parut pas
apprécier outre mesure cette amicale démonstration; il se dégagea de
l’étreinte de mon camarade, et s’en fut en se secouant, en gloussant et
en le regardant d’un air dégoûté par-dessus son épaule.
Peu à peu, tous les monstres, à l’exception de quatre, retournèrent à
leur travail souterrain. Durant l’heure que durèrent nos préparatifs,
ceux qui nous tinrent compagnie ne nous quittèrent pas des yeux et
épièrent avec minutie tous nos mouvements. Nous constatâmes que, grâce à
l’excellente qualité de notre enveloppe, il ne s’était produit, depuis
le gonflement qui devait remonter au moins à un mois, qu’une déperdition
insignifiante d’hydrogène; trois de nos obus de réserve suffirent à
produire la tension nécessaire. Enfin, le ronflement du moteur se fit
entendre, les gaz s’échauffèrent, toute la machine se tendit et
grinça... Une minute encore et nous ne toucherions plus à cette terre
d’horreur... Soudain deux des monstres qui se trouvaient là sautèrent
dans la partie découverte de la nacelle. Nous crûmes un instant qu’ils
allaient encore contrarier nos projets, et Ceintras parlait déjà de les
expulser, de force, mais, attentifs à nos manœuvres, ils s’accroupirent
dans un coin et restèrent immobiles, tandis que le ballon quittait le
sol.
--Alors nous les emmenons avec nous? dis-je absolument interloqué.
--Mais oui, puisqu’ils veulent venir...
Nous nous regardâmes et nous éclatâmes stupidement de rire.
--Dis donc, continuai-je après quelques minutes de silence, là-bas, chez
les hommes, qu’est-ce que nous en ferons?
--Nous les piloterons à travers Paris...
--Oh! oh! Les vois-tu dans le monde, dans un restaurant à la mode, sur
les boulevards, à l’Opéra?...
--Bah! ils feraient très bien dans une loge d’avant-scène. Et ils
auraient un de ces succès!
De nouveau, ce furent des rires. J’étais singulièrement énervé et
Ceintras, traversant une passe de bonne humeur, trouvait partout des
occasions de la faire sonner bien haut. Mais à ce moment un des monstres
se tourna vers nous, et son regard avait quelque chose de si humain que
je devins subitement grave.
--Ceintras, nous avons tort de nous moquer... Qui sait ce qui peut
résulter du contact de leur intelligence avec notre civilisation?
--Tu ne vas pas prétendre qu’ils sont plus intelligents que les hommes?
--Plus intelligents, je n’en sais rien, mais ils le sont autrement. En
tout cas, ils connaissent des choses que nous ignorons encore...
--Et ils en ignorent que nous connaissons depuis longtemps. En réalité,
il existe un abîme infranchissable entre eux et nous. Et puis, tiens,
regarde-les, absorbés depuis notre départ dans la contemplation stupide
du moteur. Ce sont des brutes, de simples brutes, te dis-je, qui
n’auront pour l’humanité qu’un intérêt scientifique et, pour nous, celui
de la réclame qu’ils nous feront, quand la foule se pressera pour les
contempler... au jardin d’Acclimatation!
Mon cœur, en vérité, se serra devant la probabilité de cette injustice.
Certes, Ceintras avait résumé avec clairvoyance l’opinion des hommes à
notre retour prochain: n’ayant pas connu les merveilles du monde
polaire, ils n’admettraient pas de longtemps que ces singulières
créatures fussent autre chose que des animaux...--Cependant, malgré le
vent contraire, nous avancions à une assez bonne allure. Déjà les
murailles de brume qui encerclent le territoire polaire devenaient plus
proches. Dans quelques minutes allait disparaître l’obsession de cette
fatigante clarté violette qui, même lorsqu’on ferme les yeux, persiste
en taches lumineuses sous les paupières, et les deux monstres qui nous
accompagnaient, laissant un univers dont on peut apercevoir les limites
et compter les habitants, pénétreraient dans un autre univers dont
l’étendue immense est peuplée d’êtres innombrables.
--Demain peut-être, dit Ceintras, nous nous demanderons si tout cela n’a
pas été un pénible cauchemar.
--Mais les deux monstres seront là pour nous prouver que nous n’avons
pas rêvé.
Il y eut un silence que je rompis brusquement:
--Écoute, Ceintras, si tu le veux, notre voyage, en effet, ne sera qu’un
rêve. Tout se passera comme si ce monde n’avait jamais existé. Nous
allons atterrir, déposer ces deux êtres, revenir sans eux chez les
hommes et ne jamais parler de ce que nous avons vu.
--Tu es fou!
--Non, je ne suis pas fou, mais, ces créatures, que vont-elles devenir
sous la lumière du jour, sous la chaleur du soleil, parmi des hommes qui
finiront par comprendre, et qui viendront ici en masse?... Et tu connais
les hommes aussi bien que moi, tu sais quelles compagnes les suivront au
Pôle: la cupidité, la discorde, la haine. Ils détruiront la splendide
organisation, l’entente admirable de ce petit peuple; ils troubleront
tout, bouleverseront tout, pilleront tout. Et si ces êtres se révoltent,
essayent de lutter, les hommes, répandant la mort après la ruine, les
massacreront sans pitié jusqu’au dernier... Nous pouvons nous passer
d’eux, ils peuvent se passer de nous... Crois-moi, ne nous faisons pas
les complices conscients du plus effroyable des crimes.
--Tout ce que tu me dis est très juste et très beau, répondit Ceintras;
mais, étant donnés les progrès de la navigation aérienne, d’autres que
nous accompliront sous peu à leur tour le voyage que nous fûmes les
premiers à entreprendre; et, puisque ce pays doit fatalement être
bientôt connu des hommes, je suis disposé à ne céder à personne
l’honneur de l’avoir découvert.
Je ne répondis pas. J’étais forcé de reconnaître en moi-même que, pour
la première fois, Ceintras défendait son amour exagéré de la gloire avec
les arguments irrésistibles de la raison... Et déjà quelques centaines
de mètres à peine nous séparaient du gris sombre de la banquise. Plus
pressé d’atteindre ce que nous considérions comme le salut définitif à
mesure que nous en approchions, Ceintras actionna la pédale de
l’accélérateur; le bruit haletant du moteur se précipita au point de
devenir une sorte de sifflement ininterrompu. Par les hublots nous
vîmes, à la limite du monde polaire, une foule de monstres rassemblés
comme pour nous contempler une dernière fois. Alors nos compagnons,
s’étant penchés à la balustrade, poussèrent tous deux à la fois un cri
perçant; nous nous imaginâmes un instant qu’ils lançaient à leurs frères
un suprême adieu; mais, presque aussitôt, nous perçûmes une légère
secousse, la poutre armée se balança et il nous fut facile de comprendre
que nous n’avancions plus.
--Ils se sont moqués de nous, s’écria Ceintras tout blême, d’une voix
rauque.
--Ils se sont moqués de nous, répétai-je machinalement...
--Ah! mais... ah! mais, ça ne se passera pas ainsi... Ils me le paieront
cher...
Et, les lèvres écumantes, les yeux exorbités, Ceintras se jeta sur l’un
des monstres dont il enserra le cou goîtreux dans l’étau de ses doigts.
La bouche du supplicié s’ouvrit démesurément, de longs spasmes d’agonie
secouaient son corps et jamais mieux que sous l’effet de la souffrance
et de la peur, je ne vis une flamme vraiment humaine briller au fond des
yeux d’une de ces créatures... L’autre monstre s’était réfugié en
tremblant derrière moi, et, envahi soudain d’une instinctive pitié, je
tentai d’implorer la miséricorde de Ceintras.
--Tu vois bien, tu vois bien que tu les soutiens, que tu t’entends avec
eux contre moi! ricana-t-il.
Il s’avança vers nous, menaçant, comme pour nous assommer à notre tour.
Mais le monstre à moitié étranglé essayait de se remettre debout; alors
Ceintras revint vers lui, et, s’étant emparé d’un long couteau qu’il
trouva dans la cabine, il tailla, coupa, déchira sauvagement... Quand le
ballon eut atterri sur un aimant pareil à celui qui l’avait tenu captif
durant près de trois semaines, Ceintras s’acharnait toujours sur un
horrible tas de chair sanguinolente que des frissons agitaient encore
par moments. Rapidement, j’aidai le deuxième monstre presque paralysé
par l’effroi à franchir la balustrade. Mais, tandis que je débrayais les
hélices et arrêtais le moteur à tout hasard, Ceintras, profitant de ce
que j’étais occupé ailleurs, bondit à son tour hors de la nacelle,
s’élança vers le monstre et ses congénères, et disparut à leur suite
dans un souterrain qui s’ouvrait tout près de là.
CHAPITRE XIII
L’AGONIE DE LA LUMIÈRE
Je ne crois pas avoir tout d’abord ressenti trop fortement la
désillusion. Bien souvent, dans mes courts sommeils, j’avais étrangement
rêvé que tout notre voyage au Pôle n’était qu’un rêve, ou que nous
pouvions en partir enfin... Puis venait l’atroce réveil, et j’avais à la
longue quelque peu pris l’habitude de ces réveils-là... Ce faux départ
cruel ressemblait en somme au début d’un de mes rêves familiers, et la
réalité continuait, et elle ne me paraissait pas, dans l’état
d’accablement physique et moral où je me trouvais, devoir continuer
autrement que depuis notre premier atterrissage forcé au cœur du monde
polaire.
Le paysage était à peu près le même; seulement, c’était à présent à
quelques pas du ballon que commençait la région du froid. Nous avions
laissé le fleuve assez loin de nous, et tel que je le vis par la suite,
plus étroit et très peu profond, il était là tout près de sa source,
c’est-à-dire de la banquise. Une lépreuse végétation de gazons et de
fougères avait peine à vivre dans ces parages et, déjà, par places,
avant de se couvrir pour des lieues et des lieues d’un manteau de glace,
la chair ocreuse du sol était nue. Lorsque la nuit polaire tomba, la
température devint très basse. Je grelottai longtemps stupidement assis
au seuil de la cabine. Mais ce fut, je pense, ce froid dont je n’avais
pas souffert jusque-là qui me donna soudain le sentiment de ma nouvelle
situation et de ma détresse. Alors me levant et jetant les yeux autour
de moi j’aperçus la dépouille informe et sanglante du monstre
assassiné...
Et Ceintras?... Qu’était devenu Ceintras?... A quels excès n’avait pas
dû l’entraîner depuis quelques heures une démence à présent furieuse? La
rapide contemplation de quelques images qui se dessinèrent dans mon
esprit à la suite de cette pensée suffirent à transformer mon abattement
en colère. Je me persuadai à ce moment que tout le mal venait de
Ceintras, que s’il n’avait pas été fou nous aurions pu nous entendre tôt
ou tard avec les monstres. Il fallait se mettre à leur place: deux
créatures d’une race inconnue leur apparaissaient, qui construisaient
des machines, parlaient, se tenaient debout, connaissaient l’usage des
vêtements et qui, par conséquent, devaient logiquement passer à leurs
yeux pour raisonnables; mais il s’était trouvé que, de ces deux
créatures, l’une, frappée de folie, n’agissait plus selon la raison.
Qu’en pouvaient-ils conclure sinon que dans notre espèce la raison
n’existait en quelque sorte qu’à titre d’accident, imparfaitement et
incomplètement, et que, par suite de cette infériorité, jointe à une
brutalité incompréhensible, nous risquions de devenir pour eux des
fléaux? Hélas! c’était en vain que j’avais tout tenté pour les rassurer!
La démence criminelle de Ceintras venait de détruire en quelques
instants mon œuvre de patiente sagesse, et il n’était pas besoin de
faire entrer en ligne de compte tout ce qu’il avait pu commettre depuis
sa dernière disparition pour estimer que le plus faible espoir
d’arranger les choses devait être abandonné désormais.
«Ah! pensai-je, ma faute est d’avoir cru que les vieilles lois de pitié
humaine méritaient d’être observées encore hors du domaine de
l’humanité. Des circonstances nouvelles dictent des lois nouvelles, et
la stricte raison me commandait d’immoler Ceintras, dès l’instant où sa
folie m’était apparue comme inguérissable... Me plaçant en dehors de
toute considération personnelle, j’aurais dû tuer un homme pour ne pas
en condamner deux à la mort. Dans la misérable communauté que nous
formions, Ceintras et moi, à côté de la communauté polaire, il eût
fallu, profilant de l’exemple même que nos hôtes nous offraient,
supprimer l’individualité inutile qui d’un moment à l’autre pouvait
devenir néfaste.»
Là-dessus, comme s’il en avait été temps encore, je rentrai dans la
cabine en quête d’une arme. Ceintras, pour donner suite à ses projets
d’effroyable vengeance, avait emporté la boîte à cartouches avec son
revolver... Mais le mien était encore muni de trois balles.
--Misérable, grondai-je férocement, cela me suffit pour ne pas te
manquer!
Et, sans plus tarder, prenant la lanterne, je me dirigeai vers le
souterrain.
Une galerie se perpétua longuement devant moi sans se diviser en
embranchements, sans s’élargir en salles. Je devais avoir accompli trois
kilomètres environ quand je trébuchai contre un monstre mort; deux
autres étendus côte à côte gisaient quelques pas plus loin; et, à partir
de ce moment-là, m’avançant avec l’intention de retrouver Ceintras, je
n’eus véritablement qu’à suivre une piste de cadavres.
A mesure que je m’enfonçais vers le centre de ce monde souterrain, ils
devenaient de plus en plus nombreux, et l’horreur de leurs blessures
croissait avec le nombre; il était manifeste que, de meurtre en meurtre,
Ceintras avait atteint la suprême exaltation de l’ivresse sanguinaire.
Souvent, après avoir abattu avec son revolver, plusieurs monstres, il
s’était acharné sur eux avec son couteau... Les coups de feu presque
toujours tirés à bout portant avaient défoncé les faces; des lambeaux de
chair pendaient comme des rubans rougeâtres au cou de quelques victimes,
toutes droites dans un angle où l’assassin les avait acculées. Je
n’oublierai jamais le globe oculaire de l’une d’elles, qui arraché de
l’orbite, pendait au bout d’un nerf comme une perle énorme et pâle...
Chancelant déjà devant cette atroce boucherie, je continuai ma marche
avec peine au milieu de l’ombre que trouait faiblement ma lanterne; et
je m’entravais parfois dans les intestins d’un monstre éventré.
Combien de temps cela dura-t-il? Le jour parut soudain et, un peu plus
tard, je commençai à entendre quelques détonations que les échos des
couloirs et des salles répercutèrent à l’infini. Un instant j’hésitai à
poursuivre ma route, puis je compris ce qui se passait: Ceintras,
inlassablement, continuait la tuerie!
Tant d’affreuses visions n’avaient fait qu’accroître ma colère. Sans
prendre garde à la fatigue, j’allai, j’allai toujours, m’orientant de
mon mieux à l’aide du bruit des détonations qui résonnaient de plus en
plus prochaines. Le jour favorisait ma marche et l’idée que j’arrivais
en justicier ranimait mon courage. Oui, je tuerais Ceintras, parce que
c’était mon devoir de le tuer; je me promettais même de m’acharner sur
son cadavre comme il l’avait fait sur ceux des monstres, de m’acharner
longtemps, afin que le peuple du Pôle eût connaissance de mon acte... Et
ce n’était pas une lâcheté, le désir d’être épargné par la suite qui
m’entretenait dans ce dernier dessein, c’était l’orgueil de montrer à
nos hôtes que les hommes pouvaient tout de même se comporter selon la
justice.
Pensées de fiévreux et de malade, évidemment! Il n’en est pas moins vrai
qu’au moment où elles se présentèrent à moi, elles me parurent dictées
par la plus rigoureuse logique.
J’étais plein de cette idée de «réparation» nécessaire et j’eus comme
une sorte de chagrin à constater que les premiers monstres vivants qui
m’apparurent fuyaient à mon approche en poussant de véritables cris
d’horreur. Mais, d’autre part, leur vue me procura un sincère
soulagement; depuis des heures que je ne rencontrais que des cadavres,
j’en étais presque à croire que j’arrivais trop tard, que la rage
furieuse de Ceintras avait transformé les souterrains du monde polaire
en une immense nécropole.
Brusquement, après une nouvelle série de détonations, le jour
s’éteignit... Il réapparut un instant vacillant, incertain, en lambeaux
de clarté violette qui flottèrent contre les voûtes de la galerie où je
courais à perdre haleine, et au bout de quelques instants s’éteignit de
nouveau. Il me semblait que je venais d’assister à la dernière
convulsion de la lumière agonisante et qu’à présent la lumière était
morte. Il n’y avait pas deux explications à cette disparition anormale
et prématurée du jour: Ceintras avait tué le vieux monstre de la
tourelle, puis son compagnon. Et la machine, privée de l’intelligence
directrice, s’était arrêtée... Avec une admiration douloureuse je me
rappelle avoir imaginé, dans l’éclair d’une seconde, les deux monstres
qui, voyant la mort s’approcher en abattant leur race autour d’eux, n’en
avaient pas moins été fidèles à leur tâche jusqu’au bout, jusqu’à ce que
la mort les frappât à leur tour, sans chercher à fuir, sans même se
croire héroïques, et restant là seulement pour se conformer aux
injonctions d’un obscur et séculaire devoir.
Je rallumai ma lanterne, j’avançai encore et je débouchai dans une
grande salle. C’était celle même où avaient siégé le vieux monstre et
son compagnon, et je reconnus confusément la tourelle, les machines et
la grande bielle éblouissante à présent immobile. Une balle siffla à mes
oreilles: je venais de rejoindre Ceintras. En même temps, ma lanterne
épuisée s’éteignait... Attendant une occasion de tuer la brute à coup
sûr, j’allai me blottir dans un coin.