Il est hors de doute (et il me semble qu’on peut pressentir dès à

présent ce fait qui un instant plus tôt eût été bien difficile à

concevoir) que les monstres polaires fabriquent eux-mêmes la lumière de

leurs jours en utilisant cette formidable et inépuisable source

d’énergie. Par quels procédés? Ceintras crut une fois avoir trouvé le

secret de l’énigme,--secret dont personne ne pourrait contester le

prix.--Mais il n’est plus là aujourd’hui pour me répéter une

démonstration à laquelle je ne prêtai sur le moment qu’une oreille

distraite et une attention peu familiarisée avec des questions

scientifiques aussi ardues. Ce que j’ai retenu, c’est qu’il tenait les

habitants du Pôle pour d’extraordinaires électriciens. Je crois aussi me

rappeler qu’il considérait en définitive le jour polaire comme le

résultat d’une chaleur lumineuse de nature électrique, mais, ceci, je

n’ose pas l’affirmer, ni insister davantage, étant à peu près sûr que

tout ce que j’écrirais là-dessus ne pourrait apparaître à des savants

que comme l’inintelligence et l’incohérence mêmes.

Après avoir été obligé de rester dans le vague sur ce point capital, ce

n’est pas sans une certaine satisfaction que je vais à présent donner

quelques chiffres précis sur la durée du jour et de la nuit polaire.

Comme je l’avais constaté dès la première fois où il me fut possible de

ne pas succomber au sommeil, la durée de la nuit était assez brève;

entre la disparition complète de la clarté violette et les premiers

signes de son retour, j’ai noté des temps variant à la surface du sol de

3 h. 35 minutes à 3 h. 44 minutes et sous la terre de 3 h. 24 minutes à

3 h. 35 minutes. Ce fut lorsque nous passâmes la nuit dans la salle où

nous avions rencontré le vieux monstre et dans les salles situées au

même niveau que nous observâmes la moindre durée, d’où je crois pouvoir

conclure que la durée augmentait proportionnellement à la distance qui

séparait de ce niveau le lieu,--supérieur ou inférieur à lui,--où nous

nous trouvions. Le jour n’apparaît pas autrement dans la partie

souterraine du Pôle qu’à la surface, à cela près que dans les salles et

les galeries situées au-dessous du niveau dont il vient d’être question,

il ne s’élève pas du sol, mais tombe de la voûte. Quant au jour, il dure

environ seize heures trois quarts.

C’est l’observation des astres et du soleil qui a fourni aux hommes les

principes sur lesquels ils se basent pour mesurer les temps. Mais au

Pôle, le soleil est un objet inutile et l’on ne doit pas prêter beaucoup

plus d’attention aux étoiles du ciel qu’aux pierres de la plaine. Pour

diviser pratiquement la durée, le peuple du Pôle se sert de vases

d’argile plus ou moins volumineux d’où l’eau s’échappe en minces filets.

Tels vases donnent la mesure de la cuisson des poissons, par exemple,

tels autres de la nuit, tels autres du jour. Un de ces derniers, qui

sont naturellement de dimensions considérables, a été accroché en face

de la tourelle où siège le vieux monstre. Un jour que nous avions résolu

d’observer minutieusement son manège, nous demeurâmes à côté de lui et

de son jeune compagnon jusqu’au moment où l’eau cessa de couler;

aussitôt, s’étant baissé, il poussa un levier placé entre ses pattes;

alors les machines cessèrent peu à peu de ronfler et en moins d’une

minute ce fut la nuit, la nuit noire que ponctuaient seulement autour de

nous les quatre yeux des monstres, luisants comme des escarboucles.

Le plus vieux de ces deux êtres était donc un des personnages les plus

importants de la communauté polaire; d’une défaillance, d’un oubli ou

d’une distraction de sa part risquait de résulter toute une série de

conséquences désastreuses: le froid, l’obscurité, la suppression

momentanée de l’activité individuelle et sociale, fléaux qu’il pouvait

également dispenser dans un accès de colère, par besoin de vengeance, et

même,--ce qui sur le moment ne parut pas absurde à mon âme étourdie et

bornée d’homme,--par caprice ou par fantaisie. Combien devait être grand

aux yeux des habitants du Pôle, de ce monde où tout était produit

mécaniquement, même les conditions premières de la vie, le prestige de

celui d’entre eux qui surveillait le fonctionnement de la machine

cardinale! Apparemment, il était pour eux un roi, peut-être même un

dieu... Telles furent les pensées qui me vinrent tout d’abord à

l’esprit. Des constatations ultérieures devaient les modifier

singulièrement, ou tout au moins me prouver que, pour prononcer ou

écrire à propos de créatures si éloignées de nous des mots comme

respect, prestige, royauté, divinité, il fallait être influencé par un

présomptueux anthropomorphisme. Il est probable (et je me contente de

dire: il est probable) que leurs notions intellectuelles ne doivent pas

essentiellement différer des nôtres, que les théorèmes géométriques sont

vrais pour eux comme pour nous, mais ce qui est sûr c’est que leur

morale et leur moralité ne rappellent en rien les confuses collections

d’habitudes héréditaires auxquelles ces termes servent d’étiquettes dans

les langages humains.

Ce monde étant clos comme une prison, le nombre de ses habitants doit

être rigoureusement limité dans l’intérêt même de la conservation de

l’espèce, et nul ne peut y vivre sans avoir une raison expresse de

vivre, sans accomplir une tâche précise et inévitable. L’humanité est

trop vaste et trop complexe pour que des siècles ne nous séparent pas

encore du jour où elle réalisera son idéal social, si tant est qu’elle

le réalise jamais; même aux yeux des plus optimistes nos mœurs, nos lois

et nos gouvernements actuels ne peuvent être autre chose que de

grossières ébauches, sinon de ridicules caricatures de cet idéal

inaccessible ou infiniment lointain. En revanche, dans le microcosme

polaire, tout est si merveilleusement réglé et ordonné que, devant les

moindres manifestations de son activité, on a l’impression de ce

déterminisme harmonieux qui préside aux mouvements des machines. Qu’un

organe de cette machine soit défectueux, on le supprime sans vaine et

misérable pitié et on le remplace par un autre qu’on a sous la main,

tout prêt. En effet, nous ne tardâmes pas à constater au cours de notre

exploration souterraine que certains monstres, ceux surtout qui étaient

chargés de fonctions importantes, difficiles et dont l’exercice exigeait

une certaine accoutumance, avaient toujours à leurs côtés un «double»,

un compagnon immobile et attentif dont ils ne se séparaient pas et qui

était indubitablement leur successeur éventuel.

Nous assistâmes presque consécutivement à trois suppressions de

monstres. Ils s’égorgèrent eux-mêmes, tout simplement, sans que ceux de

leurs congénères qui assistaient à cette étrange opération parussent

manifester aucun trouble. Encore une fois, sur de tels visages, il est

impossible qu’un homme lise les sentiments avec quelque certitude;

cependant de l’attitude des victimes, de la tranquillité avec laquelle

elles allaient présenter leur gorge à une machine d’où surgissait une

sorte de poignard après un déclic qu’elles provoquaient de leur propre

main, il faut conclure que ce droit à la vie que réclament si éperdument

les humains sur la foi de quelques-uns de leurs prophètes moraux est

remplacé chez les créatures polaires par la conviction profondément

enracinée de la nécessité de la mort en certaines circonstances.

Aussi, les vieux monstres sont-ils infiniment rares; en ce qui me

concerne, tant que j’ai vécu parmi le peuple du Pôle, je suis à peu près

persuadé de n’en avoir rencontré qu’un. Et, à franchement parler, si

l’on excepte quelques fonctions où une grande habitude et une extrême

pondération sont les qualités requises, il est bien évident qu’au delà

d’un âge relativement peu avancé, l’individu devient inférieur à

lui-même et à sa tâche. C’est aux vieillards que, par suite d’une

inexplicable aberration, sont confiés les emplois les plus considérables

dans les sociétés humaines. Quelles ne seraient pas la force et la

vitalité d’une nation moralement et matériellement dirigée par des

hommes de moins de quarante ans! On parlera du respect dû aux

vieillards? Le respect consiste-t-il à les laisser remplir avec une

incapacité fatale diverses missions dont d’autres s’acquitteraient mieux

qu’eux? Mais on se dit: Cela leur est bien dû et, après tout, les

affaires vont leur train tout de même; laissons-les mourir à leur poste:

nul n’en souffrira!

Ainsi la gérontocratie entrave le progrès humain. Est-ce à dire qu’il

faudrait logiquement supprimer les vieillards, ou limiter la vie à un

certain âge chez les hommes comme au Pôle? Non, puisque l’humanité

possède un domaine vaste et riche qui lui permet de supporter des

inutilités sans détriment immédiat pour elle; il suffirait de

généraliser le système des retraites, de le rendre obligatoire au delà

d’un âge variant selon les fonctions, et de ne pas accorder à

l’impuissance d’autre importance que celle qu’elle mérite. Mais, au

Pôle, devant la nécessité de réaliser un maximum d’énergie avec un

minimum d’encombrement, il a fallu de bonne heure et probablement de

tout temps se résigner à ne laisser personne mourir de vieillesse.

Du reste, la suppression de tel ou tel monstre n’offre pas simplement un

intérêt négatif, puisque les autres tirent parti de sa dépouille pour

fabriquer de la graisse et du cuir. C’est ce qui explique pourquoi, à

première vue, nous avions pris pour la peau même des monstres les

vêtements de cuir blanc qui s’adaptent si parfaitement à leurs corps.

Certains d’entre eux conservent même le cuir du crâne et le transforment

pour leur usage personnel en une sorte de capuchon bizarre et compliqué.

Il nous parut par la suite que c’était la parure distinctive des

femelles. La coquetterie féminine serait-elle un sentiment profond et

essentiel au point de pouvoir, à l’exclusion presque absolue de tout

autre, coexister dans une certaine mesure chez deux races radicalement

différentes?... Quant à la graisse, bien qu’il y ait au Pôle des

gisements d’huile minérale et que les monstres n’ignorent pas l’art de

l’extraire du sol, ils s’en servent ordinairement pour adoucir les

frottements des parties les plus délicates de leurs machines. Avant de

se récrier d’horreur sur tout cela, qu’on réfléchisse que, dans la faune

polaire, il ne se trouve pas de gros animaux et que, pour produire cette

graisse et ce cuir, objets indispensables, force est au peuple du Pôle

de se contenter des éléments qu’il a sous la main.

Peu de temps après avoir quitté la salle où s’agitait la grande bielle

éblouissante, nous tombâmes dans une véritable nursery. Sous la

surveillance de quelques femelles, nous vîmes s’ébattre une vingtaine de

petits monstres qui, à notre approche, saisis d’une folle terreur,

allèrent se blottir dans le giron de leurs gardiennes; ils avaient des

fronts énormes, disproportionnés, où rayonnaient au-dessus de chaque œil

des faisceaux de grosses veines frémissantes; leur peau était d’une

blancheur lactée; l’aspect de leurs membres donnait une impression

extraordinaire de fragilité, d’inconsistance même, et malgré ma

curiosité je n’osai pas m’emparer de l’un d’eux qui, en fuyant, passa

presque à portée de ma main, par crainte de l’écraser ou de le briser.

Tout autour de la salle,--preuve définitive de la nature saurienne du

peuple du Pôle,--des œufs étaient alignés sur des appareils du genre de

nos couveuses artificielles. Leurs dimensions étaient à peu près celles

des œufs d’autruches, mais, en l’absence de tout tégument calcaire, ils

n’avaient qu’une enveloppe membraneuse bleuâtre, diaphane, à travers

laquelle apparaissait la silhouette courbe du monstre près d’éclore.

Nous assistâmes même, deux jours plus tard, à l’éclosion en masse de ces

œufs. Les nouveau-nés, qui étaient presque immédiatement capables

d’aller et venir tout seuls, furent examinés par dix monstres de sexes

divers qui en firent un triage minutieux, placèrent les uns dans de

petites niches aménagées contre le mur, et entassèrent sans précaution

le plus grand nombre dans des cages de fer. Ensuite, deux nouveaux

monstres survinrent qui ouvrirent un robinet aménagé dans un coin et

remplirent d’eau bouillante une bassine de métal où les cages et les

petites créatures grouillantes furent plongées sans plus de façon. Nous

n’avions pu assister à ce spectacle sans éprouver un sentiment de

révolte ou d’écœurement; ce fut bien pis lorsque, quelques instants plus

tard, nous eûmes l’occasion de voir comment se terminait cette atroce

cérémonie.

L’animation, dans la nursery, devenait de plus en plus grande. De toutes

parts le peuple du Pôle accourait; la salle étant à peu près comble,

quelques-uns se postèrent aux portes, en défendirent l’accès et

expulsèrent même certains des derniers venus. Quand l’eau de deux

horloges polaires qui se trouvaient au-dessus de la bassine se fut

complètement écoulée, on retira les cages de l’eau, les jeunes monstres

bouillis des cages, après quoi les assistants les répartirent entre eux

équitablement et se mirent à les manger avec divers gestes qui

exprimaient à n’en point douter la plus véhémente satisfaction. La nuit

tomba brusquement là-dessus. A la lueur de la lanterne dont nous étions

munis, nous pûmes voir arriver le vieux monstre de la tourelle qu’on

laissa entrer par faveur, sa tâche terminée, et qui prit sa part de ce

répugnant régal avec un bruit joyeux et solennel de mâchoires.

Ce fut même, soit dit en passant, la seule circonstance où nous eûmes

l’occasion de constater au Pôle quelque chose qui ressemblât de près ou

de loin à un repas en commun. En général, les monstres, à toute heure et

sans interrompre leur travail, grignotaient quelques bribes de poissons

ou de ptérodactyles à demi carbonisés dont ils avaient toujours une

ample provision dans leurs poches.

Je comprends que personne en lisant ce récit ne puisse se défendre de

l’horreur que j’ai ressentie moi-même. Il faut bien dire cependant qu’il

n’existe à cette horreur de légitimes raisons que dans la mesure où nous

nous plaçons à notre point de vue humain; et un esprit libre ou

simplement sensé estimera que le point de vue humain ne saurait

représenter rien d’idéal ou d’absolu. D’abord, ce ne sont pas à

proprement parler leurs enfants que mangent les monstres polaires; le

mot de famille (comprendraient-ils pour le reste notre langage) ne

signifierait rien pour eux. La reproduction, dans leur société, est

assurément considérée comme une mission générale dont chaque individu

doit s’acquitter en plus de sa tâche particulière. Point de pères, de

mères, ni d’enfants. Les œufs, immédiatement après la ponte, sont remis

à des fonctionnaires qui les font éclore par des procédés mécaniques;

ils sont anonymes et appartiennent à la collectivité. D’autre part, ne

l’oublions pas, c’est pour la race polaire une question de vie ou de

mort que la population n’excède pas un certain nombre; il faut donc

nécessairement sacrifier quelques-uns des petits. Ceci entendu, on

excusera aussi le peuple du Pôle de laisser éclore ces condamnés à mort

et de les manger, puisqu’il se procure ainsi, pour le même prix, sans

surcroît de peine, une nourriture qu’il juge substantielle et

succulente. Du reste, pour bien montrer que certaines règles de moralité

qu’on juge volontiers éternelles et imprescriptibles varient selon les

époques et les habitudes au cœur même de la patrie humaine, je

rappellerai qu’il y a cinquante ans, chez certaines peuplades de

l’Océanie, c’était le fait d’un fils respectueux et bien élevé d’égorger

son père chargé d’ans et d’en manger la chair ingénieusement

accommodée... Bien entendu, je n’ai eu nullement l’intention d’écrire

ici un panégyrique des coutumes polaires; je me borne à faire constater

que toutes ces coutumes sont les conséquences d’une clairvoyante et

implacable raison.

Ce fut durant une période à peu près équivalente à la durée de huit

jours terrestres que nous recueillîmes au hasard ces observations;

naturellement, par la suite, elles se complétèrent et s’ordonnèrent peu

à peu dans mon esprit.--A présent, par suite de cette facilité avec

laquelle les monstres semblent avoir toujours pris leur parti des actes

que nous accomplissions contre leurs désirs, nous circulions à notre gré

dans le monde polaire; les trappes, aux heures claires comme aux heures

sombres, restaient ouvertes, mais, bien que pourvus d’une lanterne à

acétylène et d’une bonne provision de carbure, nous profitions de la

nuit pour aller manger ou dormir dans le ballon. A ce moment-là,

d’ailleurs, le sous-sol du Pôle n’offrait plus grand intérêt. Le

bourdonnement des machines faisait trêve, il n’y avait plus dans les

longues galeries et les hautes salles que du silence et de l’immobilité

et tandis que, parmi les monstres, les uns s’étendaient sur le sol pour

prendre les courtes minutes de repos dont se contente leur organisme,

les autres erraient sur les rives du fleuve en quête de plantes à

cueillir, de poissons à pêcher ou chassaient les ptérodactyles dans les

cavernes de la colline.

Ce fut absolument par hasard que nous nous trouvâmes face à face avec

notre moteur, alors que le souci de le reconquérir avait été relégué au

second plan de mon esprit tout occupé de tant de merveilles. Il était

logé au fond d’une grande alvéole aménagée dans la paroi d’une galerie

où nous passions pour la première fois, et de solides barreaux de fer

scellés en plein roc et dressés parallèlement devant lui comme les

barreaux d’une cage le protégeaient contre nos tentatives probables de

rapt. Mais quelle que fût notre émotion à sa vue, elle s’effaça presque

entièrement devant celle que nous valut la présence affolante d’une

autre chose, à côté de lui...

Un crâne humain!... Oui, légèrement incliné en arrière dans un des

angles de ce réduit, un crâne humain me regardait avec les trous de ses

orbites. Ceintras, qui l’avait aperçu en même temps que moi, immobile et

incapable de prononcer une parole, le désignait du doigt, les yeux

hagards, la bouche convulsée. Lorsque je parvins à me ressaisir, je vis

également à côté du moteur et du crâne divers produits de l’industrie

humaine qui ne nous avaient pas appartenu: un couteau, un revolver, une

boussole, des fragments de l’enveloppe d’un aérostat et d’une nacelle

d’osier. Nous avions devant nous une sorte de musée où les monstres

rassemblaient tous les documents qu’ils possédaient touchant les

créatures qui, pour la deuxième fois, leur arrivaient par les chemins du

ciel. Un nom entendu jadis réapparut brusquement dans les régions

claires de ma mémoire:

--Andrée! m’écriai-je... Ce sont les vestiges de l’expédition Andrée...

--Je sais, je sais, j’avais compris, murmura Ceintras comme du fond d’un

cauchemar.

Puis une sinistre exaltation succédant soudain à son accablement, il fit

un bond, tendit un poing menaçant et furieux dans le vide et hurla:

--Oui, c’est lui, et ils l’ont tué... et c’est le sort qu’ils nous

réservent... Ah! misère de nous!...

Mais moi, c’était un sentiment plus affreux encore que la peur de la

mort qui me torturait. Je ne crois pas que le Destin ait jamais préparé

pour une créature pensante une aussi cruelle désillusion avec autant de

raffinement: j’avais sacrifié ma vie à mon rêve, et ce sacrifice était

vain... Un autre homme au moins avant moi avait foulé ce sol, contemplé

ce paysage hallucinant, ces êtres horribles et impitoyables... J’eus un

rire strident, prolongé, dont le bruit m’épouvanta moi-même et qui me

parut, en s’échappant malgré moi de ma poitrine, froisser, déchirer,

écorcher jusqu’au sang les nerfs de ma gorge. Puis je sentis tout mon

être chavirer et, m’étant appuyé pour ne pas tomber aux barreaux de fer

qui emprisonnaient ma dernière espérance, j’éclatai en sanglots.

CHAPITRE XII

FAUX DÉPART

Encore quelques jours s’écoulèrent. Le calme revint peu à peu dans nos

esprits, dans celui de Ceintras par suite de son ordinaire versatilité,

dans le mien lorsqu’il me fut arrivé de concevoir une hypothèse

rassurante et d’ailleurs parfaitement vraisemblable.

En effet, l’étonnement, la stupéfaction, ni aucun sentiment analogue ne

pouvait suffire à expliquer l’attitude des monstres au début de notre

séjour, les précautions inouïes qu’ils avaient prises pour ne pas se

montrer, leur fuite éperdue à notre approche. Cette terreur que nos

actes ne justifiaient pas, ils l’éprouvaient à peu près sûrement sur la

foi d’une expérience antérieure à notre venue; sans doute l’aéronaute

Andrée, saisi d’horreur, s’était comporté brutalement ou cruellement

avec eux. Peut-être s’étaient-ils vengés par la suite, peut-être aussi

l’expédition Andrée avait-elle été anéantie par les maladies et les

privations... En tout cas, à présent, nos hôtes semblaient quelque peu

rassurés et, si nos relations demeuraient stationnaires, s’ils ne

faisaient rien pour les rendre plus étroites, cela devait provenir d’un

reste de méfiance.

C’était de cette méfiance qu’il aurait fallu les guérir à tout prix.

Malheureusement, Ceintras ne s’y prêtait en aucune manière. Sa folie ne

se manifestait guère plus que par des actes stupides ou déplacés et des

entêtements ridicules, mais cela suffisait parfaitement à gâter tout. A

partir du moment où nous pénétrâmes dans les souterrains, il devint

évident que la force mystérieuse qui provoquait le sommeil magnétique ne

s’exerçait plus contre nous, et il en fut de même lorsque nous eûmes

repris l’habitude de passer les nuits dans la cabine du ballon; les

monstres avaient sans doute compris que nous possédions un moyen

d’éviter le sommeil, leur curiosité, d’autre part, était satisfaite et,

ne l’eût-elle pas été, ils osaient sans trop de crainte s’approcher de

nous à n’importe quel moment. Ceintras n’en continua pas moins, malgré

mes supplications, à ingurgiter des quantités d’alcool considérables.

Jusque-là, nous avions pu, à la tombée de la nuit, en prendre beaucoup

sans courir le risque de l’ivresse, parce que la force stimulante du

breuvage était toute entière employée à neutraliser la torpeur qui

s’abattait sur nous; mais, maintenant, lorsque Ceintras déraisonnait ou

agissait inconsidérément, c’était plus souvent par ivresse que par

folie.

Aux heures où il faisait preuve de bon sens, il examinait avec un

plaisir fiévreux les puissantes machines, prenait des notes, levait des

plans et me disait parfois:

--Ah! si jamais nous revenons, de quel progrès l’humanité ne me

sera-t-elle pas redevable! De toutes les connaissances accumulées

péniblement par le peuple du Pôle au cours d’une infinité de siècles,

elle s’enrichira brusquement, pareille à un promeneur qui trouverait sur

sa route un trésor inattendu!

Ces notes, ces plans, il les gardait toujours sur lui. Comme je regrette

aujourd’hui de ne pas les avoir entre mes mains pour les joindre à ces

pages, et comme je lui aurais demandé des explications si j’avais pu

prévoir alors ce qui est arrivé!

D’autres fois nos pas nous ramenaient vers le moteur. Depuis quelque

temps,--on s’était sans doute aperçu que nous avions découvert la

cachette,--deux ou trois monstres restaient devant lui à poste fixe,

avec la mission évidente de surveiller nos agissements. Alors Ceintras

était envahi de furieuses colères que j’avais grand’peine à réprimer.

--Je ne sais ce qui me retient, me disait-il, de me jeter sur ces êtres

stupides, de les assommer, de les écraser, de m’emparer par force du

moteur!

Ensuite il demeurait de longues heures bougon et hargneux, injuriait les

monstres, les bousculait au passage, et ceux-ci levaient sur nous de

grands yeux doux et inquiets.

--Ce n’est pas raisonnable, lui répétais-je. Calme-toi, tu vas les

effrayer.

Le peuple du Pôle · 第 8 / 12 段