ma voix, je suis persuadé qu’un jour nous pourrons parvenir à nous faire
comprendre... Fais abstraction de leur aspect odieux et inouï: est-ce
que le sens de ce qu’ils pensent ou disent ne t’apparaît pas clairement?
La traduction se fait tout naturellement en mon esprit: «Que deviennent
les êtres qui nous sont arrivés par les chemins du ciel? Irons-nous voir
ce qui se passe?--Sont-ils dangereux?--Non!--Si!--En tout cas, ils ne
sont pas pareils aux poissons du fleuve ou aux oiseaux des bosquets: ils
construisent comme nous des machines et leur voix semble exprimer des
pensées...»
--C’est entendu, interrompit Ceintras en haussant les épaules, je te
confie le rôle d’interprète... Mais pour le moment, essayons de nous
approcher d’eux.
Nous sortîmes lentement de notre cachette. Un monstre nous aperçut
presque aussitôt et poussa un cri d’alarme. Une vive émotion parut
régner au milieu de leur troupe; Ceintras et moi, décidés à en finir,
continuâmes à nous avancer en évitant tout mouvement trop brusque. Nous
ressemblions aux enfants qui guettent les papillons et se dirigent vers
eux sur la pointe des pieds, en retenant leur souffle. Nous redoutions à
chaque instant que l’un des monstres ne donnât le signal d’une débandade
éperdue. En vérité, c’eût été pour nous un grand désappointement...
Mais, grâce à la prudence avec laquelle nous effectuâmes nos travaux
d’approche, tout se passa comme nous le désirions et, un instant plus
tard, les habitants du Pôle s’étant contentés de poursuivre leur
conversation en nous regardant avec une attention extraordinaire, nous
nous trouvâmes au milieu d’eux.
Alors Ceintras,--qui devait avoir préparé de longue date cette
plaisanterie d’un goût contestable,--s’inclina de l’air le plus aimable
du monde et dit:
--Messieurs nos hôtes, bien que vous soyez absolument répugnants et que
nous ne nous plaisions guère en votre compagnie, j’ai bien l’honneur de
vous saluer.
Leurs chuchotements redoublèrent. A présent ils ne paraissaient pas
autrement effrayés; seuls, les gestes trop vifs qu’il nous arrivait de
faire sans y prendre garde provoquaient de temps à autre un brusque
frisson dans la petite troupe à peu près alignée devant nous.
--Par où commencer? demandai-je à Ceintras en me tournant vers lui.
--Dame! je crois que le mieux est de s’en remettre au hasard... Tiens!
si nous tentions de nous faire suivre par eux jusqu’à la cabine?
--Je ne vois pas très bien à quoi cela nous avancera.
--Moi non plus. Seulement, je me rappelle que notre habitation
d’aventure avait l’air, ces jours-ci, d’exciter leur curiosité.
Peut-être se montreront-ils enchantés de notre invitation... Mais
comment la leur transmettre?
Nous cherchâmes les gestes les plus naturellement intelligibles, nous
fîmes les signes qui en pareil cas se seraient imposés entre hommes ne
parlant pas la même langue: les monstres ne parurent pas comprendre; ils
nous regardaient, se regardaient les uns les autres et ne bougeaient
pas. A la fin, risquant le tout pour le tout, Ceintras, sans manifester
du reste la moindre répulsion, en prit un par le bras, aussi doucement
que possible, et se mit en devoir de l’entraîner.
Je regardais cette scène affolante, le cœur battant à rompre...
Qu’allait-il se passer? Avec une joyeuse satisfaction, je vis que le
monstre cédait d’assez bonne grâce au désir de Ceintras. Il poussa
plusieurs cris, dans lesquels je vis, assez puérilement sans doute, une
prière qu’il adressait à ses semblables de ne point l’abandonner;
ceux-ci de nouveau se dandinèrent et secouèrent la tête pendant quelques
secondes, puis s’ébranlèrent et nous suivirent sans hésitation
apparente.
Quand nous fûmes arrivés au ballon, Ceintras conduisit immédiatement son
compagnon devant l’emplacement du moteur et le lui désigna du doigt à
plusieurs reprises. Le monstre reproduisit ces gestes de son mieux en se
tournant vers les autres qui crurent bon de l’imiter. Évidemment, ils
s’étaient mépris sur le sens du geste. Mais comment les détromper?
--Ils sont totalement idiots, déclara Ceintras qui manquait de
patience... En voilà assez pour ce soir! Toutes ces émotions m’ont
affamé; si nous mangions?... Oh! une idée!... Nous pourrions les
inviter; qu’en penses-tu?
--Je pense, répondis-je, que nous ferons bien de prendre cette
plaisanterie au sérieux. La faim est un besoin primordial de toute
créature vivante et il y a peut-être quelque chose à tenter de ce
côté-là.
Laissant Ceintras devant la cabine, j’allai découper quelques tranches
de jambon. J’en présentai une à celui des monstres que Ceintras ne
cessait d’appeler depuis quelques minutes son nouvel ami; il s’en saisit
avec appréhension, la considéra, puis la tendit à son voisin; elle passa
ainsi de mains en mains. Le dernier des monstres, après l’avoir examinée
et palpée comme le reste de la bande, la flaira minutieusement et la
mit... dans sa poitrine. Et je m’aperçus alors que le peuple du Pôle
connaissait l’usage des vêtements: ce que j’avais pris tout d’abord pour
la peau de ces êtres n’était en réalité qu’un manteau de cuir blanchâtre
qui les enveloppait presque entièrement et formait sur la tête de
certains d’entre eux une sorte de capuchon. Notre cadeau avait été
précieusement enfoui dans une poche!
--Ils ne peuvent évidemment pas savoir que c’est comestible, dit
Ceintras en riant.
--Qui sait, ajoutai-je, s’ils ne croient pas que nous voulons les
empoisonner?
--Mangeons, en tout cas; ils comprendront alors que nos intentions ne
sont pas criminelles.
Tandis que nous mangions, ils resserrèrent leur cercle autour de nous.
Puis, après une discussion animée avec ses compagnons, un d’entre
eux,--l’ami de Ceintras, je crois,--s’approcha et nous offrit deux
poissons curieusement desséchés qu’il tira de son manteau de cuir.
--Diable! s’écria Ceintras, mais il me semble que nos affaires marchent
très bien: ils ne veulent pas être en reste de politesse avec nous!
--Qu’allons-nous faire de ces poissons? Les mangeons-nous? Ils ne m’ont
pas l’air très alléchants.
--Fais comme tu voudras. Moi, je mange le mien. Je crois que c’est
préférable: ils n’auraient qu’à être vexés!...
J’entendis le poisson craquer sous les dents de Ceintras comme une
croûte de pain dur.
--Est-ce bon? demandai-je.
--C’est ignoble.
Et il l’avala stoïquement.
Le jour commençait à poindre. Le fleuve, devant nous, apparaissait comme
une immense écharpe lumineuse négligemment jetée sur la plaine encore
obscure. Des vols de ptérodactyles sillonnaient l’air par intervalles et
passaient, petites taches éperdues et mouvantes, entre les astres et nos
yeux. Je constatai bientôt que des querelles s’élevaient dans la troupe
des monstres; sans doute, leurs occupations devaient, à cette heure, les
ramener sous la terre, et plusieurs étaient d’avis de demeurer malgré
tout en notre compagnie. Mais ce fut un bien plus beau tumulte
lorsqu’une autre bande vint s’adjoindre à ceux qui avaient passé la nuit
avec nous. Ceux-ci renseignèrent les nouveaux venus, encore très timides
et méfiants, à grand renfort de cris, de sifflements et de gestes. Puis
les querelles recommencèrent; même quelques horions furent échangés.
--Bon! m’écriai-je, ils ne diffèrent pas tant des hommes qu’on aurait pu
le supposer d’abord.
--C’est vrai, dit Ceintras. Mais, puisqu’ils sont gentils au point de ne
se séparer de nous qu’à regret, si nous les accompagnions un bout de
chemin? Ça couperait court à leurs disputes.
--Accompagnons-les. Suivons-les même sous terre s’ils veulent bien... Le
moteur est lourd, ils n’ont pas dû l’emporter très loin, et, d’autre
part, quand nous l’aurons retrouvé, je ne pense pas qu’ils osent nous
contester le droit de le reprendre...
Ceintras, décidément de joyeuse humeur, approuva ma résolution. Après
nous être munis de quelques provisions et, par prudence, de nos
revolvers, nous nous dirigeâmes vers une des trappes. Les monstres nous
suivirent sans difficulté. Mais, comme s’ils avaient deviné et redouté
nos intentions, à quelques mètres de la trappe ils se concertèrent
durant quelques instants, puis se précipitèrent dans le souterrain avec
une agilité extraordinaire. La plaque de métal se referma sur eux avant
que nous fussions revenus de notre ahurissement. Et, dans son
désappointement, Ceintras n’eut d’autre consolation que celle de
déverser sur le peuple du Pôle le stock d’épithètes injurieuses ou
simplement malveillantes qu’il put trouver en sa mémoire...
Durant les deux nuits qui suivirent, il n’y eut aucun progrès dans nos
relations avec les monstres. Nous remarquâmes même qu’après leurs
sorties ils ne manquaient plus de fermer les portes par lesquelles nous
avions résolu d’entrer subrepticement. Cependant, le temps nous
pressait; dans l’enveloppe du ballon il ne devait plus guère rester
d’hydrogène et celui que nous possédions en réserve dans les obus
suffirait tout juste à notre retour. Pénétrer dans ce mystérieux monde
souterrain devint alors notre idée fixe. Nous reparlâmes sérieusement de
faire sauter une des portes, mais nous renonçâmes à ce moyen qui était
trop violent pour ne pas risquer d’irriter nos hôtes. L’occasion se
chargea de nous fournir un ingénieux stratagème.
Sur la fin de la troisième nuit, une troupe de quarante monstres environ
apparut au bord du fleuve et, sans trop se soucier de nous, certains
d’entre eux se mirent à dérouler un grand filet composé de minces
lanières de cuir blanc. Bientôt la troupe se sépara en deux équipes qui
s’affairèrent chacune à un bout du filet, puis, celle qui se trouvait la
plus rapprochée du fleuve y entra sans hésitation et le traversa à la
nage avec une souplesse merveilleuse. Quand le filet, tendu et maintenu
sous l’eau par des poids, eut barré le fleuve dans toute sa largeur, les
deux équipes le halèrent d’amont en aval sur un parcours de cinquante
mètres environ; après quoi, ceux des monstres qui avaient déjà traversé
l’eau revinrent à la nage vers leurs compagnons, et enfin le filet
chargé de poisson fut ramené sur la rive.
Un peu plus tard, tandis que les monstres recommençaient ailleurs leurs
opérations, nous rencontrâmes, devant une trappe plus grande que les
autres, une sorte de chariot à demi rempli de poissons. La porte restait
inexorablement close, mais il était sûr que dans quelques instants elle
s’ouvrirait pour laisser entrer le chariot; il était de dimensions assez
considérables... Je crois que l’idée de nous y dissimuler surgit en même
temps dans l’esprit de Ceintras et le mien.
--Ceintras, murmurai-je, un peu pâle, sans quitter le chariot des
yeux...
--Oui, oui, je devine ce que tu vas me dire...
--Eh bien?
Il me montra du doigt le grouillement argenté des poissons dont beaucoup
étaient vivants encore:
--Ça ne te dégoûte pas un peu de t’ensevelir là-dessous?
--Il est sûr que je préférerais une litière de velours et de soie, mais
nos hôtes ont oublié de mettre rien de semblable à notre disposition.
--Piteux appareil pour la réception des premiers ambassadeurs de
l’humanité auprès du peuple du Pôle!
--Évidemment, mais le temps nous presse, voici l’aube... Et c’est
peut-être une occasion unique.
--Oh! une occasion unique!...
--Enfin, agis à ta guise. Tu es libre. Moi, je tente l’aventure...
Ceintras, comme c’était à prévoir, céda. Nous nous enfouîmes, surmontant
notre répulsion, entre deux couches de petits corps froids, humides et
visqueux dont les vertèbres, au-dessous de nous, craquèrent écrasées, et
qui, sur nos mains et nos visages, s’agitaient dans les dernières
convulsions de l’asphyxie. Déjà plus qu’à moitié suffoqués par leur
odeur écœurante, nous nous crûmes définitivement étouffés lorsque les
monstres, au moment de regagner leurs demeures souterraines, empilèrent
au-dessus de nous d’autres poissons pour remplir complètement le
chariot. Nous ménageâmes tant bien que mal un passage pour que l’air pût
arriver jusqu’à nos bouches; puis nous sentîmes le véhicule s’ébranler.
Un instant après, le retentissement à l’infini du bruit qu’il faisait en
roulant nous apprit que le libre firmament n’arrondissait plus sur nous
sa voûte illimitée et que nous étions dans les entrailles de la terre,
en route vers l’inconnu.
CHAPITRE XI
EXCURSIONS SOUTERRAINES
--Attention, dit Ceintras à mon oreille, le moment critique est arrivé.
Le chariot s’était arrêté soudain, et je ne sais trop pourquoi, j’eus la
certitude que nous venions de quitter à ce moment un étroit corridor
pour entrer dans une vaste salle. A voix basse, nous nous concertâmes.
Devions-nous attendre, ou surgir immédiatement de notre cachette?
Ceintras émit une idée qui me terrifia: le poisson que lui avait offert
un des monstres était très sec, presque carbonisé... Si on se
contentait, sans préparation préalable, de pousser dans les fours après
la pêche les chariots, qui étaient de métal?
--Bigre! m’écriai-je, voilà un risque qu’il ne faut pas courir!
Alors, je m’aperçus que, dans mon émotion, j’avais parlé très haut: de
toutes façons, il devenait donc inutile d’hésiter sur la décision à
prendre... Nous sortîmes de notre cachette souillés, visqueux, puants.
Un premier coup d’œil suffit à nous convaincre que, pour le moment, nous
étions seuls dans la cuisine ou l’une des cuisines de la communauté
polaire.
C’était une salle circulaire d’un diamètre de trente mètres environ,
dont le plafond, étayé par quatre piliers de granit, formait une sorte
de coupole. L’endroit ne manquait pas d’une certaine majesté. Sur de
longues tables de pierre gisaient des poissons éventrés; au milieu de la
salle, entre les quatre piliers, nous trouvâmes une sorte d’immense gril
fait de minces tiges de fer parallèles qu’un courant électrique portait
à une température élevée: je m’aperçus de ce détail à mes dépens après
avoir sans méfiance posé une main sur l’appareil.
Comme c’était à prévoir, les monstres ne tardèrent pas à paraître. Au
grand dépit de Ceintras, qui se réjouissait à l’avance de «la tête
qu’ils allaient faire et du bon tour que nous leur avions joué», ils ne
manifestèrent pas outre mesure leur stupéfaction. En réalité, sur leurs
visages, il nous était bien difficile de lire les sentiments qu’ils
éprouvaient. Nous ne pouvions même jamais être sûrs qu’ils parlaient de
nous; les attitudes usitées dans telle ou telle circonstance d’une vie
sociale sont si souvent à l’opposé de celles que la nature et la logique
sembleraient indiquer! N’est-il pas inconvenant, dans nos pays
civilisés, de montrer du doigt la personne dont on parle?
En tout cas ils se mirent vite au travail, sans paraître nous prêter
grande attention. Certains nettoyaient les poissons, d’autres les
disposaient sur le gril; d’autres vidaient les chariots; ceux-ci se
contentèrent de nous regarder avec insistance, quand ils arrivèrent au
chariot dans lequel nous nous étions cachés et dont nous avions à coup
sûr endommagé le chargement.
Des halètements énormes de machines parvenaient jusqu’à nous par les
quatre galeries qui aboutissaient à la cuisine polaire. Nous résolûmes
de suivre au hasard l’une d’elles. Si, comme tout nous portait à le
croire, le peuple du Pôle nous avait subtilisé notre moteur pour en
étudier le fonctionnement, il devait se trouver en ce moment dans le
domaine des mécaniciens et des savants, non dans celui des cuisiniers.
Du reste, il faut bien avouer,--si insensé que cela puisse
paraître,--que la raison primitive de notre expédition souterraine ne
s’imposait déjà plus très nettement à notre esprit, et que, durant bien
longtemps, une curiosité émerveillée allait seule nous inspirer nos
recherches et nos démarches.
Nous nous engageâmes donc dans une des galeries, sans que cela provoquât
la moindre résistance de la part des monstres. Ils étaient si affairés
ou, pour mieux dire, si intimement liés à leur tâche, qu’il nous
semblait dès lors presque inconcevable qu’aucun d’eux, pour une raison
ou une autre, pût s’en distraire un seul instant. D’ailleurs, cette
harmonieuse intimité entre l’ouvrier et son travail ne cessa pas de nous
frapper d’admiration, aussi longtemps que se prolongea notre séjour dans
les régions souterraines du Pôle. Ce fut à peine si, sur notre passage,
les êtres livides, porteurs d’objets mystérieux, que nous rencontrâmes,
se détournèrent pour nous regarder...
Cependant les halètements des machines devenaient toujours plus
formidables: on eût dit que nous arrivions au cœur même de ce monde
actif, frénétique, prodigieusement vivant, et que nous étions aspirés
dans l’une de ses artères par le propre mouvement de sa vie. Nous
débouchâmes enfin dans une nouvelle salle plus grande encore que la
première où, de seconde en seconde, une énorme bielle d’un métal
éblouissant surgissait jusqu’au plafond puis disparaissait presque tout
entière, engloutie par un puits rectangulaire aménagé dans le sol.
Commandées par cette bielle, une quantité de machines remplissaient mes
oreilles de leur multiple bourdonnement.--Nul monstre, à première vue,
dans la salle. Cependant, après en avoir fait le tour, nous en
découvrîmes deux au sommet d’une tourelle élevée contre la paroi et qui
atteignait presque la voûte. Une sorte d’échelle conduisait jusqu’à la
plate-forme où ils venaient de nous apparaître. Nous nous enhardissions
peu à peu, et, sans même avoir eu besoin de nous concerter, nous allâmes
les observer à leur poste.
Quand nous passons dans un village humain, l’image de chaque individu se
reflète en nous accompagnée de diverses impressions que traduisent des
mots consacrés comme vieux, jeune, laid, joli... Jusqu’ici, en face des
habitants du Pôle, nous n’avions pu éprouver rien de semblable. Ils
étaient tous également horribles, pareillement vêtus de cuir blanc et à
peu près aussi difficiles à distinguer au premier coup d’œil les uns des
autres que des chiens de même race dans un chenil. Une fois parvenus au
faîte de la tourelle et face à face avec les monstres qui s’y
trouvaient, nous eûmes pour la première fois, en considérant l’un d’eux,
l’idée très nette de ce qu’était une extrême vieillesse chez les êtres
de cette race.
Il se tenait accroupi devant un appareil qui rappelait assez bien par
son aspect une machine à écrire et posait de temps à autre un de ses
longs doigts sur les touches qui devaient actionner électriquement les
machines dont le ronflement retentissait à mes pieds. Il observait aussi
avec une attention soutenue une aiguille horizontale qui oscillait près
de lui au-dessus d’un plateau gradué; lorsque la pointe de cette
aiguille tendait à se rapprocher d’une raie située au milieu du plateau,
le vieux monstre poussait un levier situé à sa gauche et l’aiguille peu
à peu reculait. Ceintras, avec quelque apparence de raison, conclut que
nous devions nous trouver en présence d’un manomètre. Mais plus que ces
détails mécaniques, la physionomie du mécanicien m’intéressait.
Effroyablement ridé, les yeux ternis et suintants, le corps,
immédiatement au-dessous de la lèvre inférieure, tout boursouflé par de
multiples replis de peau jaunâtre et parcheminée, plus hideux encore,
s’il est possible, que la plupart de ses congénères, ce personnage ne
m’en inspirait pas moins un étrange respect, tant je le devinais chargé
d’ans et de sagesse. A notre arrivée, sans même se tourner vers le
monstre d’aspect ordinaire qui se tenait immobile à ses côtés, il émit
deux ou trois brefs susurrements auxquels l’autre répondit plus
brièvement encore. Le sens de cet entretien me parut évident: «Voilà
donc les êtres singuliers dont vous parlez sans cesse?--Ce sont bien
eux.» Après quoi, sans prendre un quart de minute pour nous envisager,
il se remit à faire aller méthodiquement ses mains sur le levier et les
touches de l’appareil.
Nous partîmes de nouveau à la découverte par la première galerie qui
s’offrit à nous, sans trop savoir dans quel sens nous allions, sans peur
de ne plus retrouver par la suite notre chemin vers le ballon et le
libre ciel. La curiosité nous enivrait véritablement; nous avions à
peine pris le temps de nous étonner devant un spectacle inattendu ou un
objet de destination mystérieuse, de nous extasier devant une machine
que, déjà, nous brûlions de contempler autre chose de plus inattendu, de
plus mystérieux, de plus admirable encore.
Je ne saurais m’attarder davantage à raconter dans l’ordre notre
exploration et à décrire les sentiments successifs qui en résultèrent
pour nous. Je ne peux en toute raison attacher à ce que j’écris qu’une
importance documentaire et le mieux est, dès à présent, de donner un
résumé d’ensemble de ce que nous vîmes, et d’exposer les
conclusions,--nécessairement hâtives et sans doute erronées bien
souvent,--que nous crûmes pouvoir en tirer.
Ce qui frappe à première vue dans le monde polaire, c’est sa relative
exiguïté. La lumière violette et la chaleur, la vie et la civilisation
qui en sont les conséquences, s’étendent sur un domaine circulaire dont
le diamètre ne doit pas excéder de beaucoup douze lieues. Les galeries
souterraines rayonnent dans un espace encore moindre. On se trouve
évidemment en présence d’une parcelle de la Terre, qui, lors de la
formation des banquises éternelles du Pôle, fut épargnée pour des
raisons dont une au moins, même aujourd’hui, n’est pas indiscernable et
que j’exposerai un peu plus loin. En tout cas notre exploration
apportera un argument décisif en faveur de la thèse selon laquelle les
glaces des Pôles, sur la Terre et dans les planètes voisines, se sont
formées brusquement, à la suite de grands cataclysmes naturels. Donc,
séparés à tout jamais du reste du monde par les murailles
infranchissables du froid, quelques individus d’une race alors
existante,--race d’iguanodons ou d’êtres analogues,--ont pu continuer à
vivre aux environs immédiats du Pôle Nord. Ceci admis, on conçoit que la
nécessité immédiate d’une lutte à outrance pour la vie dans des
conditions aussi défavorables ait aussitôt donné une énorme impulsion au
progrès général de l’espèce et que celle-ci ait conquis l’intelligence
dès une époque où les ancêtres eux-mêmes de l’homme étaient destinés à
rester longtemps encore dans les limbes du possible.
Si le pays du Pôle n’a pas été condamné comme les territoires qui
l’entourent à porter pour toujours un fardeau de glaces stériles et
mortelles, cela est dû à la présence en cet endroit d’un immense
calorifère naturel. Il est probable que les eaux de l’Océan, non loin du
continent où je me trouve, s’engouffrent dans les profondeurs de la
terre, s’échauffent jusqu’à l’ébullition au contact du feu intérieur, et
reviennent ensuite par toutes sortes de canaux à proximité de la
surface; elles jaillissent même çà et là en geisers salés que nous
aurions découverts le lendemain même de notre arrivée, si nous avions
poussé notre excursion un peu au delà des collines. Ce qui est sûr,
c’est que les monstres polaires ont su asservir depuis d’incalculables
séries de siècles cette force qui bouillonne au cœur de leur monde.
N’ayant jamais eu rien à espérer du ciel, du soleil, de toutes ces
vertus naturelles que les hommes se sont accoutumés de bonne heure à
prendre pour les attributs de Dieu ou les conséquences de sa bonté, ils
nous prouvent merveilleusement aujourd’hui, après avoir transformé à la
longue la force qu’ils avaient à leur disposition en principe même de
vie, que toute créature douée d’intelligence et de raison risque d’être
victime d’une illusion en supposant qu’elle n’est pas pour elle-même son
unique Providence.
A la plupart des carrefours du monde polaire on entend le grondement
tumultueux de l’eau bouillante emprisonnée dans d’énormes tuyaux de
métal. Une fois même, ayant suivi longtemps une galerie qui descendait
en pente rapide, nous atteignîmes les bords d’un gouffre colossal tout
embué de vapeur suffocante, au fond duquel, invisible, le fleuve
souterrain ou une de ses ramifications les plus considérables tombait en
cataracte et roulait avec un fracas de tonnerre. Ce fut à peine si dans
l’opaque buée nous pûmes distinguer à quelques mètres de nous une
immense roue,--fantôme effarant de machine,--qui, entraînée par la force
de la chute ou du courant, tournait avec une indescriptible vélocité.