erré çà et là, rencontra le mien.
--Pourquoi je pleure? pourquoi?... Eh bien, je croyais que mes malheurs
étaient finis, que je pourrais dormir tranquille: je m’étais si bien
reposé, l’autre nuit!... Et voilà: à présent, ils reviennent...
--Qui, «ils»? questionnai-je en m’efforçant de dissimuler mon trouble.
--Eux! Je ne sais pas comment les nommer, tu comprends... Mais je les
sentais bien, ils se penchaient sur moi, me palpaient, me retournaient,
me flairaient, et j’étais comme une chose, une pauvre chose qui ne peut
pas se défendre, ni crier...
J’essayai de donner à ses idées un autre cours. Mais comme tout ce qu’il
me disait concordait avec ce que j’avais éprouvé moi-même! Pendant mon
sommeil en effet,--je m’en rendais bien compte à présent,--j’avais dû
subir avec la plus complète inertie le contact mou et froid de
tentacules, de pattes, de mains... Et, d’autre part, puisque Ceintras
avait dormi tranquillement la nuit où j’avais pu rester éveillé, que
conclure de tout cela, sinon que les monstres entrevus, dont la crainte
seule entravait l’inquiétante curiosité, avaient profité de notre
sommeil et de notre impuissance pour venir nous observer
méticuleusement.
Mais que fallait-il penser de ces monstres? Devais-je dès à présent me
résigner à voir en eux l’intelligence du monde polaire, ou n’étaient-ils
en définitive que des animaux merveilleusement domestiqués et dressés?
Cette dernière hypothèse me parut d’abord la plus logique, peut-être
parce qu’elle me plaisait davantage. Pour mieux me la confirmer à
moi-même,--car, bien entendu, je continuais à ne parler de rien à
Ceintras,--je cherchais des preuves et je me disais: «Nulle part, ni aux
environs des trappes, ni près du ballon, je n’ai relevé l’empreinte d’un
pied humainement conformé. Ceintras avait raison: nous devons avoir
affaire à des troupeaux qui viennent paître durant la nuit.» Pourtant
c’était en vain que je tentais de chasser de mon esprit l’image de la
face par deux fois aperçue dans le cadre du hublot; implacable était
l’obsession de son regard presque humain, de ce regard que quelque chose
éclairait... Et, malgré tous mes efforts, j’en arrivais constamment à
cette supposition, qui pour moi représentait le pire: «Si c’était là
l’homme du Pôle?»
C’est qu’alors cela devenait horrible. Puisque la race polaire,
retranchée du reste de la terre, n’avait pas évolué dans le même sens
que les autres races humaines, il paraissait peu probable qu’aucun point
de contact intellectuel et moral existât entre elle et nous. Si vraiment
il en était ainsi, je ne pouvais plus garder l’espoir d’entrer jamais en
relations avec mes hôtes.
Du moment que ces êtres se tenaient cachés durant le jour, il me fallait
veiller pour éclaircir le mystère; mais je n’étais même pas le maître de
mon sommeil! Je cherchai désespérément les raisons qui avaient bien pu
une fois me prémunir contre la torpeur irrésistible. Ce n’était pas,
comme je me l’étais imaginé tout d’abord, l’accoutumance, puisque,
encore la nuit précédente, force m’avait été de céder au sommeil.
Soudain avec une brusque netteté je me revis dans la cabine, les
paupières alourdies déjà, avalant du cognac pour me redonner du courage,
et j’eus aussitôt l’intuition que l’alcool avait suffi à m’entretenir
dans un état de relative lucidité.
La provision d’alcool que nous possédions était par bonheur
considérable; même, au moment de notre départ, je l’avais trouvée
exagérée, mais Ceintras, uniquement sans doute dans le dessein de me
contrarier, s’était refusé à me faire grâce d’une bouteille.
Comme l’on pense, je ne mis pas mon compagnon au courant de ma
découverte. Profitant d’un moment où il s’était éloigné, j’enlevai
toutes les bouteilles que je pus trouver dans les coffres et les
enterrai à l’arrière du ballon après avoir dissimulé dans ma poche une
petite fiole destinée à prévenir les premières attaques du sommeil. Ce
n’était pas, naturellement, l’égoïsme qui me poussait à agir de la
sorte, mais la simple prudence; il suffisait en effet qu’un seul de nous
demeurât éveillé, et ce devait être, en toute logique, celui qui n’avait
pas perdu la raison. Je dois dire aussi que Ceintras manifestait depuis
quelque temps un penchant immodéré pour les liqueurs, et que, si je n’y
avais pas mis le holà, notre précieuse provision eût été rapidement
épuisée. Enfin je craignais qu’en restant lui aussi éveillé durant la
nuit, il ne gênât, avec sa folie, les observations que je pourrais
faire.
Le jour même où les bouteilles furent mises en sûreté, Ceintras, après
le repas, ne manqua pas de réclamer la ration que je lui autorisais
d’habitude. J’avais préparé à l’avance une petite comédie destinée à lui
donner le change; de l’air le plus naturel du monde je me dirigeai vers
le coffre; l’ayant ouvert, je feignis une extrême stupéfaction et
m’écriai:
--Ah! par exemple!... Toutes les liqueurs ont disparu...
Il s’avança, regarda le coffre, puis tint ses yeux fixés sur moi... Il
avait l’air de m’examiner avec méfiance. Alors, afin de dissiper ses
soupçons, je fis semblant de réfléchir quelques minutes, puis, me
frappant le front, je hasardai:
--Ce sont les habitants du Pôle qui nous les ont volées!
Idée malencontreuse. Ces simples paroles suffirent à rendre furieux mon
compagnon; les poings crispés, le visage congestionné il se répandit
contre les pillards en invectives effroyables. Durant près d’une
demi-heure, sans qu’il me fût possible de le calmer ou de le retenir, il
courut dans tous les sens, fouillant des pieds et des mains les buissons
du voisinage. Enfin, épuisé, baigné de sueur, il se laissa tomber sur le
sol et ne tarda pas à s’endormir. C’était, du reste, peu de temps avant
le crépuscule, et je sentais déjà moi-même une lassitude infinie peser
sur mon esprit et mon corps.
J’essayai vainement de hisser Ceintras jusqu’à la cabine. Alors,
utilisant ce qui me restait de force, j’allai chercher le petit matelas
de la couchette et j’y installai le dormeur aussi bien que je le pus;
puis je ramassai par brassées des fougères sèches qui jonchaient le sol
et j’allumai un grand feu destiné à effrayer les monstres ou à leur
prouver que nous ne dormions pas. Il est probable que la tactique
réussit. En tout cas, c’est à peine si je pus distinguer, tant elles se
tinrent éloignées, les quelques formes blanchâtres qui, la nuit venue,
apparurent un instant du côté du fleuve pour disparaître presque
aussitôt.
Ceintras, en s’éveillant un peu plus tard, ne fut pas médiocrement
étonné de constater qu’il avait passé la nuit à la belle étoile,
confortablement installé sur le matelas et enveloppé de couvertures.
--Tu dormais si bien, lui expliquai-je, que je n’ai pas pu me décider à
te déranger. Au reste, tu vois que cette nuit, bien que nous ne fussions
pas à l’abri d’une porte, «ils» ont cru devoir nous laisser tranquilles.
Il me manifesta une grande reconnaissance des soins que j’avais pris de
sa personne. Même, se jetant dans mes bras, il me demanda pardon de
l’ennui qu’avait dû me causer l’accès de fureur auquel il s’était laissé
aller la veille.
En somme, la succession rapide d’événements déconcertants avait seule
déterminé la folie de l’infortuné garçon. Dans le calme relatif des
jours qui suivirent, son trouble cérébral diminua peu à peu. Pour
épargner nos provisions, toujours en vue d’un retour dont je n’avais pas
le droit de désespérer encore, je m’étais mis à tuer avec ma carabine
les oiseaux au plumage azuré que nous avions aperçus lors de notre
première exploration. Je ne tardai pas à renoncer à cette chasse, car,
véritablement, le gibier, maigre et de goût médiocre, ne valait pas la
poudre. Ceintras avait été plus heureux. Il s’était fabriqué une ligne
tant bien que mal, avec des épingles et de la ficelle, et pêchait dans
le fleuve. Encore que son engin fût très primitif, il attrapait des
quantités de poissons excellents.
--C’est merveilleux! s’écriait-il triomphalement à chaque nouvelle
prise. Je ne m’ennuie plus du tout ici: le pays est plein de ressources!
Cette distraction utile eut en outre l’avantage de contribuer pour
beaucoup à le calmer et à le guérir. Moi, afin de ménager mes forces et
de rester plus facilement éveillé durant les heures sombres, j’avais
pris l’habitude de dormir pendant que Ceintras pêchait.
--Quelle sacrée marmotte tu fais, me disait-il en riant. Vraiment, mon
pauvre ami, tu n’es guère l’homme de la situation et, si je n’étais pas
là pour te fournir ta nourriture, je me demande ce que tu deviendrais.
Mais, à d’autres moments, je voyais se marquer sur sa physionomie les
traces d’une angoisse et d’une inquiétude profondes. Par suite de cette
acuité de sensation que possèdent certains malades, il s’avisait de
mille petits faits qui m’échappaient, mais qui prenaient dans son esprit
une énorme importance en s’y déformant ou en s’y exagérant. Il lui
arrivait de me réveiller brusquement:
--Tu n’as pas vu? Tu n’as pas entendu? criait-il.
Qu’avait-il entendu ou vu? J’aurais donné très cher pour le savoir;
seulement, dès que je le questionnais, il faisait un geste vague ou
prononçait des paroles plus vagues encore:
--Ce que j’ai vu? Ah! voilà!... C’est très difficile à expliquer... Au
fait, suis-je bien sûr d’avoir vu quelque chose? Non, non...
certainement non: j’ai eu la berlue! Dors tranquille, ne fais pas
attention, excuse-moi...
Et il recommençait à lancer tranquillement sa ligne dans le fleuve.
D’autres fois il avait des intuitions, des pressentiments de la vérité
qui me remplissaient d’une indéfinissable terreur. Il me dit un jour:
--Tu _les_ as vus, tu dois _les_ avoir vus? Comment sont-ils?
Effrayants, n’est-ce pas?
--Mais non, je ne les ai pas vus, je t’assure...
--Si! si! tu les as vus... et il me semble les voir encore dans tes yeux
quand je t’en parle... Oh! ferme tes yeux, je t’en supplie!...
D’autres fois encore, dans ses instants de lucidité parfaite, il
revenait sur le même sujet, mais d’une manière plus rassurante.
--Dis donc, il faudra bien, tout de même, prendre nos dispositions pour
les rencontrer, ou pour aller, s’il n’y a pas moyen d’agir autrement,
reconquérir le moteur de force.
--Sans doute! Mais comment pénétrer dans leurs souterrains?
--Nous avons des cartouches, de la poudre. Nous ferons sauter une de
leurs trappes... Oui, c’est cela... Et le plus tôt possible. Cette
incertitude est exaspérante... Dis, que penses-tu qu’ils soient, en fin
de compte?
Sur ce point, même si j’avais cru devoir le mettre au courant de ce que
je savais, je n’aurais pas pu encore être bien précis. A présent, durant
les quelques heures où le soleil seul éclairait le Pôle, les êtres
mystérieux ne se laissaient entrevoir que de très loin. Naturellement,
j’étais partagé entre la curiosité et la crainte; il m’arriva souvent de
laisser le feu s’éteindre et de simuler le sommeil pour mieux observer
les nocturnes visiteurs; bientôt j’entendais les branches craquer sur
leur passage, puis les bruits devenaient plus proches et je distinguais
à quelques pas de moi des sortes de chuchotements; alors la crainte
devenait plus forte que la curiosité; je me levais brusquement,
j’enflammais une allumette... et je ne voyais rien que de confuses
blancheurs s’évanouissant dans la pénombre.
Cependant, j’avais la persuasion que, bon gré mal gré, je ne tarderais
pas à m’instruire davantage sur leur compte. Évidemment ils
s’enhardissaient peu à peu; le feu ne tarda pas à ne plus les intimider
outre mesure et ils apparurent alors à la limite même du cercle
lumineux. A plusieurs reprises, réfléchissant que somme toute ils ne
nous avaient jamais fait de mal alors même qu’ils eussent pu nous tuer
sans aucun risque, je me levai et allai à leur rencontre. Mais le
moindre de mes mouvements les mettait en fuite.
Le soir du neuvième jour, énervé au delà de toute expression par mon
ignorance anxieuse, j’étais résolu à tout pour les examiner de près et
savoir,--savoir, enfin!--Je m’arrêtai même au dessein d’en abattre un
d’un coup de carabine, quelles que pussent être les conséquences de
cette téméraire cruauté. Je me revois encore marchant à grands pas au
bord du fleuve, le sang brûlé par la fièvre, et répétant à haute voix,
comme un dément:
--C’est dit! Sitôt la nuit venue, j’en tuerai un!
Et je fis halte un instant devant une des portes de fer, gardiennes
inexorables du mystère; je cherchai du regard un arbuste ou un pli de
terrain où je pourrais me mettre à l’affût... Soudain, j’entendis le
grincement du métal le long des rainures, le bruit sec de la plaque à
fond de course; je me retournai: dans l’encadrement de la porte, cloué
par l’étonnement ou la peur, livide au milieu de la clarté violette qui
abondait sous la voûte du souterrain autant que sous celle du ciel,
l’être, en face de moi, se tenait debout.
CHAPITRE X
L’ÊTRE SE MONTRE
Oh! cette face horrible, effarante!... En vérité, à présent, j’attendais
les yeux fixés sur elle qu’elle s’effaçât ou s’évanouît, comme les jours
précédents; mais elle demeurait là, et chaque minute semblait accroître
son atrocité... Toutes mes pensées m’avaient abandonné; il n’y avait
plus place en moi que pour une stupéfaction douloureuse et morne, et
cette impression s’y est si fortement gravée qu’elle persiste
aujourd’hui encore, que je sois éveillé ou que je dorme, que cet être
soit ou non devant mes yeux... Non, ce ne serait pas assez de la durée
d’une vie humaine pour s’accoutumer à son odieuse étrangeté. Ah! mon
souhait a été exaucé autant qu’un souhait peut l’être! J’ai voulu voir
des prodiges, j’en ai vu, je n’en ai que trop vu... Maintenant j’emporte
à jamais en moi l’image de cette face qui, même si je devais un jour
revenir vivre parmi les hommes, hanterait mes nuits et mes jours comme
le pire des cauchemars ou la plus affreuse folie.
Dès que j’eus observé ce crâne extrêmement développé, hypertrophié par
endroits et comme boursouflé d’un excès de cervelle, dès que, surtout,
les grands yeux éclairés d’un reflet intérieur se furent posés sur les
miens, je compris définitivement que cette créature était douée de
raison. Je me rappelle avoir cherché sur elle avec une sorte
d’acharnement quelque vestige d’humanité, afin de diminuer dans une
certaine mesure le trouble que cette constatation apportait dans mes
plus profondes habitudes intellectuelles. Mais l’aspect du monstre ne
rappelait en rien celui de l’homme. Il se tenait accroupi sur ses
membres postérieurs et devait marcher de même, en se servant comme appui
de sa forte queue; ses bras grotesques et courts, au lieu de tomber au
repos, le long de ses flancs, semblaient véritablement sortir de sa
poitrine; point de mains véritables, mais, attachés directement aux
poignets des doigts très déliés et très longs, plus longs, à ce qu’il me
parut, que les bras eux-mêmes, et à peu près pareils à des tentacules.
Sur la face, nulle trace de poils: une peau blême et terne qui me
faisait penser à la couleur d’une tête de veau écorchée. Les yeux
étaient ronds, légèrement bombés et encastrés sans paupières visibles
dans des orbites proéminentes. A la place du nez, deux trous béants d’où
sortait de la buée; au-dessous, c’était la fente démesurée d’une bouche
de reptile garnie d’une multitude de dents aiguës que ne parvenaient pas
à recouvrir des lèvres minces et cornées. Aux deux coins de ces lèvres
qui rejoignaient presque des oreilles mouvantes et minuscules, un peu de
salive suintait. Le menton n’existait pas ou disparaissait sous de
flasques replis de peau molle étagés sur le cou et la partie supérieure
du tronc... Puis, par deux fois, les paupières battirent et voilèrent un
instant les yeux, blanches, ténues, presque diaphanes comme celles des
serpents ou des oiseaux...
Il ne m’était pas possible de chercher plus longtemps à me faire
illusion: cet animal et l’homme actuel ne descendaient pas du même
ancêtre.
Je crois que nous restâmes à peu près cinq minutes,--cinq éternelles
minutes,--à nous regarder fixement. Ensuite je me souviens d’avoir vu,
immobile et glacé par l’horreur, la gueule du monstre s’ouvrir avec un
sifflement doux pendant qu’il faisait un pas vers moi; et, je ne sais
trop pourquoi, cette gueule me parut alors menaçante et prête à
mordre... Mes yeux se fermèrent; je ne fus même pas capable de reculer,
et je sentis bientôt une haleine âcre et glacée sur mon visage. J’aurais
vu la mort s’approcher à petits pas que je n’aurais pas été plus
affolé... Quand je rouvris les yeux, la face était à quelques
centimètres à peine de la mienne.
Soudain une furieuse colère s’empara de moi, plus forte que le dégoût et
que la peur. La taille du monstre était légèrement supérieure à la
mienne et la peau flasque de son cou pendait à la hauteur de mes dents;
dans un inconcevable accès de rage contre lequel ma raison ne put rien,
je me précipitai et je mordis, oui, je mordis comme font les bêtes au
comble de l’effroi. Comment rendre la sensation sur mes lèvres et ma
langue de cette chair pareille à un caoutchouc compact et difficilement
pénétrable?... Le monstre, épouvanté, poussa un cri qui résonna comme le
grincement de deux plaques de cuivre brusquement frottées l’une contre
l’autre, bondit agilement en arrière et disparut au tournant du
souterrain.
Lorsque le calme et l’ordre furent peu à peu revenus dans mon esprit, il
ne me resta plus qu’à maudire l’imprudence de mon mouvement impulsif; je
comprenais bien qu’à cette heure décisive où se jouaient notre avenir et
sans doute notre vie, le moindre de mes actes prenait une importance
considérable, et que, dominant mes nerfs, je n’aurais dû agir qu’avec
une extrême réflexion. Et voilà! cet être qui s’était évidemment
approché de moi sans dessein hostile, uniquement--après une longue
hésitation,--pour m’examiner de près en plein jour et tenter peut-être
d’entrer en relations avec moi, je l’avais, me jetant sur lui, mordu
bestialement! Ne courions-nous pas désormais le risque d’être considérés
par le peuple du Pôle comme des animaux malfaisants et dangereux?
Je repris le chemin du ballon, fort irrité contre moi-même. Je trouvai
Ceintras sur la berge, en train de ranger ses lignes et se préparant au
départ. Toute la journée, il avait été aussi raisonnable que possible,
il ne me semblait pas que rien de fâcheux eût altéré cet état mental
durant mon absence et, avec une certaine amertume, je pensais qu’après
l’acte que je venais de commettre je n’avais guère le droit de me
considérer comme beaucoup plus sensé que lui. Aussi, Ceintras m’ayant
demandé les raisons de mon air pensif, je lui répondis sans préambule:
--Voilà: j’ai vu un des habitants du Pôle, je l’ai vu de tout près,
comme je te vois en ce moment...
--Ah! et alors?
--Eh bien, ce n’était pas un homme, c’était... c’était...
--Quoi donc?
--Je ne sais pas te dire... quelque chose de pareil à un grand lézard
qui se serait tenu sur ses pattes de derrière...
--C’est bien cela, murmura Ceintras après quelques instants de
méditation.
--Comment? m’écriai-je, «c’est bien cela»... Tu en avais donc aperçu un
déjà?
--Oui, répondit-il. Et si je ne t’ai pas mis au courant, c’est que je ne
pensais pas que le moment fût venu d’agir...
--Pourquoi?
--Pourquoi? Parce que,--je m’en rendais bien compte,--j’ai été, ces
jours-ci, malade, très malade... sans trop en avoir l’air. Et je me
méfiais quelque peu des pensées qui pourraient me venir durant cette
maladie. C’est fini, je vais bien, tout à fait bien...
--Mon pauvre ami! dis-je en lui prenant affectueusement les mains...
Mais, à présent, que faire?
--Je vais continuer à y penser. Nous nous heurterons évidemment à des
difficultés de toutes sortes. D’abord, nous sera-t-il jamais possible de
nous faire entendre de ces créatures? Leur gosier doit être aussi
incapable d’imiter les sons du langage humain que le nôtre de produire
et d’assembler d’une manière intelligente les susurrements et les
sifflements dont ils usent pour exprimer leurs pensées...
--Tu sais donc aussi que leur langage...
--Oui.
--Et depuis quand?
--D’une manière certaine, depuis tout à l’heure. Trois de ces singuliers
personnages sont apparus soudain au bord du fleuve, à peine à dix mètres
de moi... A ma vue, ils se sont arrêtés et après quelques instants
d’ahurissement ou de peur, ils se sont mis à converser sans me quitter
des yeux; car ils conversaient, il n’y a pas de doute possible... Si
j’étais demeuré immobile, peut-être se seraient-ils encore plus
approchés de moi.
--Mais tu as bougé, et alors... Raconte! raconte!
--A quoi bon? tu en sais aussi long que moi. Et ce n’est guère le moment
de parler en vain...
--Oui! mais que faire? mon Dieu! que faire?
--... Voient-ils seulement les choses de la même façon que nous? dit
Ceintras, sans avoir l’air de prendre garde à mes dernières paroles. Ils
vivent en société, ils sont intelligents, peut-être même le sont-ils
dans des proportions qui dépassent tout ce qu’il est humainement
possible de concevoir... Mais ce n’est nullement là une raison pour que
leurs sentiments ne diffèrent pas profondément des nôtres. Et s’ils
ignorent la pitié, la clémence, que va-t-il advenir de nous?
--En tout cas, dis-je, ils semblent éprouver la peur, tout comme les
hommes. Qui sait? nous sommes pour eux des objets d’horreur, des
cauchemars réalisés...
--Ils ont peur, évidemment. Mais ils paraissent
aussi,--heureusement!--tourmentés par une grande envie de s’instruire
sur notre compte. Dire qu’il serait si simple de nous entendre!... Mais
regarde, voici la nuit qui, dans un instant, va nous condamner à
l’impuissance!...
Il n’eut pas plutôt prononcé ces mots que ma résolution fut prise. Je
m’approchai de lui et, lui posant la main sur l’épaule, je lui expliquai
qu’il existait un moyen d’éviter le sommeil. Je lui exposai également
les raisons pour lesquelles je n’avais pas cru devoir le mettre au
courant. Il m’approuva,--il lui était bien difficile de faire
autrement,--mais je compris qu’il ne pouvait tout de même se garder
d’une certaine irritation à mon endroit. Pour y parer, je continuai à me
justifier de mon mieux:
--Tu vois, à présent que tu es... que tu es guéri, je me hâte de mettre
un terme à cette cachotterie nécessaire.
--Parfaitement! je ne t’en veux pas. Pourquoi t’en voudrais-je?... C’est
égal, tu fais tes coups en dessous, tu sais dissimuler! Mes compliments.
Ah! ah!...
Il riait; mais ce rire sonnait un peu faux.
--Je suis guéri, reprit-il, et je constate avec plaisir qu’il te tardait
de le reconnaître. Seulement, je t’en prie, évite bien de me faire
sentir, en prêtant à mes paroles et à mes gestes une attention spéciale,
que tu crains encore une rechute... Ceci, je ne te le pardonnerais pas.
--Mais qu’est-ce qui te fait croire?...
--Tu tiens à me faire parler au delà de mon intention? Qu’à cela ne
tienne! Eh bien, si par hasard tu l’ignores, la maladie que j’ai eu
s’appelle folie, et chacun sait que quelqu’un qui a été fou peut le
redevenir un jour ou l’autre... Je ne veux pas que tu m’y fasses penser
à chaque instant. J’ai été fou, je ne suis plus fou; oublie que je l’ai
été.
Il répéta plusieurs fois encore d’un air de menace et de défi: «Je ne
suis plus fou!» Et moi, devant cette exaltation de mauvais augure, je
craignais qu’au moment même l’affreuse démence ne posât de nouveau ses
griffes sur lui!
Dix minutes plus tard nous étions embusqués derrière un buisson, aux
environs de la trappe la plus proche. Ceintras, qui avait emporté dans
sa poche une bouteille de cognac, buvait de temps à autre une gorgée,
avec délice... Notre attente ne fut pas de longue durée. Avant même que
la lumière violette eût tout à fait disparu, les monstres sortirent en
assez grand nombre. Sur le seuil, ils échangèrent des susurrements en se
dandinant et en balançant la tête; puis ils se tournèrent presque tous à
la fois vers le ballon et agitèrent avec animation leurs bras trop
courts.