Il fut secoué d’un brusque frisson, puis son regard égaré, après avoir

erré çà et là, rencontra le mien.

--Pourquoi je pleure? pourquoi?... Eh bien, je croyais que mes malheurs

étaient finis, que je pourrais dormir tranquille: je m’étais si bien

reposé, l’autre nuit!... Et voilà: à présent, ils reviennent...

--Qui, «ils»? questionnai-je en m’efforçant de dissimuler mon trouble.

--Eux! Je ne sais pas comment les nommer, tu comprends... Mais je les

sentais bien, ils se penchaient sur moi, me palpaient, me retournaient,

me flairaient, et j’étais comme une chose, une pauvre chose qui ne peut

pas se défendre, ni crier...

J’essayai de donner à ses idées un autre cours. Mais comme tout ce qu’il

me disait concordait avec ce que j’avais éprouvé moi-même! Pendant mon

sommeil en effet,--je m’en rendais bien compte à présent,--j’avais dû

subir avec la plus complète inertie le contact mou et froid de

tentacules, de pattes, de mains... Et, d’autre part, puisque Ceintras

avait dormi tranquillement la nuit où j’avais pu rester éveillé, que

conclure de tout cela, sinon que les monstres entrevus, dont la crainte

seule entravait l’inquiétante curiosité, avaient profité de notre

sommeil et de notre impuissance pour venir nous observer

méticuleusement.

Mais que fallait-il penser de ces monstres? Devais-je dès à présent me

résigner à voir en eux l’intelligence du monde polaire, ou n’étaient-ils

en définitive que des animaux merveilleusement domestiqués et dressés?

Cette dernière hypothèse me parut d’abord la plus logique, peut-être

parce qu’elle me plaisait davantage. Pour mieux me la confirmer à

moi-même,--car, bien entendu, je continuais à ne parler de rien à

Ceintras,--je cherchais des preuves et je me disais: «Nulle part, ni aux

environs des trappes, ni près du ballon, je n’ai relevé l’empreinte d’un

pied humainement conformé. Ceintras avait raison: nous devons avoir

affaire à des troupeaux qui viennent paître durant la nuit.» Pourtant

c’était en vain que je tentais de chasser de mon esprit l’image de la

face par deux fois aperçue dans le cadre du hublot; implacable était

l’obsession de son regard presque humain, de ce regard que quelque chose

éclairait... Et, malgré tous mes efforts, j’en arrivais constamment à

cette supposition, qui pour moi représentait le pire: «Si c’était là

l’homme du Pôle?»

C’est qu’alors cela devenait horrible. Puisque la race polaire,

retranchée du reste de la terre, n’avait pas évolué dans le même sens

que les autres races humaines, il paraissait peu probable qu’aucun point

de contact intellectuel et moral existât entre elle et nous. Si vraiment

il en était ainsi, je ne pouvais plus garder l’espoir d’entrer jamais en

relations avec mes hôtes.

Du moment que ces êtres se tenaient cachés durant le jour, il me fallait

veiller pour éclaircir le mystère; mais je n’étais même pas le maître de

mon sommeil! Je cherchai désespérément les raisons qui avaient bien pu

une fois me prémunir contre la torpeur irrésistible. Ce n’était pas,

comme je me l’étais imaginé tout d’abord, l’accoutumance, puisque,

encore la nuit précédente, force m’avait été de céder au sommeil.

Soudain avec une brusque netteté je me revis dans la cabine, les

paupières alourdies déjà, avalant du cognac pour me redonner du courage,

et j’eus aussitôt l’intuition que l’alcool avait suffi à m’entretenir

dans un état de relative lucidité.

La provision d’alcool que nous possédions était par bonheur

considérable; même, au moment de notre départ, je l’avais trouvée

exagérée, mais Ceintras, uniquement sans doute dans le dessein de me

contrarier, s’était refusé à me faire grâce d’une bouteille.

Comme l’on pense, je ne mis pas mon compagnon au courant de ma

découverte. Profitant d’un moment où il s’était éloigné, j’enlevai

toutes les bouteilles que je pus trouver dans les coffres et les

enterrai à l’arrière du ballon après avoir dissimulé dans ma poche une

petite fiole destinée à prévenir les premières attaques du sommeil. Ce

n’était pas, naturellement, l’égoïsme qui me poussait à agir de la

sorte, mais la simple prudence; il suffisait en effet qu’un seul de nous

demeurât éveillé, et ce devait être, en toute logique, celui qui n’avait

pas perdu la raison. Je dois dire aussi que Ceintras manifestait depuis

quelque temps un penchant immodéré pour les liqueurs, et que, si je n’y

avais pas mis le holà, notre précieuse provision eût été rapidement

épuisée. Enfin je craignais qu’en restant lui aussi éveillé durant la

nuit, il ne gênât, avec sa folie, les observations que je pourrais

faire.

Le jour même où les bouteilles furent mises en sûreté, Ceintras, après

le repas, ne manqua pas de réclamer la ration que je lui autorisais

d’habitude. J’avais préparé à l’avance une petite comédie destinée à lui

donner le change; de l’air le plus naturel du monde je me dirigeai vers

le coffre; l’ayant ouvert, je feignis une extrême stupéfaction et

m’écriai:

--Ah! par exemple!... Toutes les liqueurs ont disparu...

Il s’avança, regarda le coffre, puis tint ses yeux fixés sur moi... Il

avait l’air de m’examiner avec méfiance. Alors, afin de dissiper ses

soupçons, je fis semblant de réfléchir quelques minutes, puis, me

frappant le front, je hasardai:

--Ce sont les habitants du Pôle qui nous les ont volées!

Idée malencontreuse. Ces simples paroles suffirent à rendre furieux mon

compagnon; les poings crispés, le visage congestionné il se répandit

contre les pillards en invectives effroyables. Durant près d’une

demi-heure, sans qu’il me fût possible de le calmer ou de le retenir, il

courut dans tous les sens, fouillant des pieds et des mains les buissons

du voisinage. Enfin, épuisé, baigné de sueur, il se laissa tomber sur le

sol et ne tarda pas à s’endormir. C’était, du reste, peu de temps avant

le crépuscule, et je sentais déjà moi-même une lassitude infinie peser

sur mon esprit et mon corps.

J’essayai vainement de hisser Ceintras jusqu’à la cabine. Alors,

utilisant ce qui me restait de force, j’allai chercher le petit matelas

de la couchette et j’y installai le dormeur aussi bien que je le pus;

puis je ramassai par brassées des fougères sèches qui jonchaient le sol

et j’allumai un grand feu destiné à effrayer les monstres ou à leur

prouver que nous ne dormions pas. Il est probable que la tactique

réussit. En tout cas, c’est à peine si je pus distinguer, tant elles se

tinrent éloignées, les quelques formes blanchâtres qui, la nuit venue,

apparurent un instant du côté du fleuve pour disparaître presque

aussitôt.

Ceintras, en s’éveillant un peu plus tard, ne fut pas médiocrement

étonné de constater qu’il avait passé la nuit à la belle étoile,

confortablement installé sur le matelas et enveloppé de couvertures.

--Tu dormais si bien, lui expliquai-je, que je n’ai pas pu me décider à

te déranger. Au reste, tu vois que cette nuit, bien que nous ne fussions

pas à l’abri d’une porte, «ils» ont cru devoir nous laisser tranquilles.

Il me manifesta une grande reconnaissance des soins que j’avais pris de

sa personne. Même, se jetant dans mes bras, il me demanda pardon de

l’ennui qu’avait dû me causer l’accès de fureur auquel il s’était laissé

aller la veille.

En somme, la succession rapide d’événements déconcertants avait seule

déterminé la folie de l’infortuné garçon. Dans le calme relatif des

jours qui suivirent, son trouble cérébral diminua peu à peu. Pour

épargner nos provisions, toujours en vue d’un retour dont je n’avais pas

le droit de désespérer encore, je m’étais mis à tuer avec ma carabine

les oiseaux au plumage azuré que nous avions aperçus lors de notre

première exploration. Je ne tardai pas à renoncer à cette chasse, car,

véritablement, le gibier, maigre et de goût médiocre, ne valait pas la

poudre. Ceintras avait été plus heureux. Il s’était fabriqué une ligne

tant bien que mal, avec des épingles et de la ficelle, et pêchait dans

le fleuve. Encore que son engin fût très primitif, il attrapait des

quantités de poissons excellents.

--C’est merveilleux! s’écriait-il triomphalement à chaque nouvelle

prise. Je ne m’ennuie plus du tout ici: le pays est plein de ressources!

Cette distraction utile eut en outre l’avantage de contribuer pour

beaucoup à le calmer et à le guérir. Moi, afin de ménager mes forces et

de rester plus facilement éveillé durant les heures sombres, j’avais

pris l’habitude de dormir pendant que Ceintras pêchait.

--Quelle sacrée marmotte tu fais, me disait-il en riant. Vraiment, mon

pauvre ami, tu n’es guère l’homme de la situation et, si je n’étais pas

là pour te fournir ta nourriture, je me demande ce que tu deviendrais.

Mais, à d’autres moments, je voyais se marquer sur sa physionomie les

traces d’une angoisse et d’une inquiétude profondes. Par suite de cette

acuité de sensation que possèdent certains malades, il s’avisait de

mille petits faits qui m’échappaient, mais qui prenaient dans son esprit

une énorme importance en s’y déformant ou en s’y exagérant. Il lui

arrivait de me réveiller brusquement:

--Tu n’as pas vu? Tu n’as pas entendu? criait-il.

Qu’avait-il entendu ou vu? J’aurais donné très cher pour le savoir;

seulement, dès que je le questionnais, il faisait un geste vague ou

prononçait des paroles plus vagues encore:

--Ce que j’ai vu? Ah! voilà!... C’est très difficile à expliquer... Au

fait, suis-je bien sûr d’avoir vu quelque chose? Non, non...

certainement non: j’ai eu la berlue! Dors tranquille, ne fais pas

attention, excuse-moi...

Et il recommençait à lancer tranquillement sa ligne dans le fleuve.

D’autres fois il avait des intuitions, des pressentiments de la vérité

qui me remplissaient d’une indéfinissable terreur. Il me dit un jour:

--Tu _les_ as vus, tu dois _les_ avoir vus? Comment sont-ils?

Effrayants, n’est-ce pas?

--Mais non, je ne les ai pas vus, je t’assure...

--Si! si! tu les as vus... et il me semble les voir encore dans tes yeux

quand je t’en parle... Oh! ferme tes yeux, je t’en supplie!...

D’autres fois encore, dans ses instants de lucidité parfaite, il

revenait sur le même sujet, mais d’une manière plus rassurante.

--Dis donc, il faudra bien, tout de même, prendre nos dispositions pour

les rencontrer, ou pour aller, s’il n’y a pas moyen d’agir autrement,

reconquérir le moteur de force.

--Sans doute! Mais comment pénétrer dans leurs souterrains?

--Nous avons des cartouches, de la poudre. Nous ferons sauter une de

leurs trappes... Oui, c’est cela... Et le plus tôt possible. Cette

incertitude est exaspérante... Dis, que penses-tu qu’ils soient, en fin

de compte?

Sur ce point, même si j’avais cru devoir le mettre au courant de ce que

je savais, je n’aurais pas pu encore être bien précis. A présent, durant

les quelques heures où le soleil seul éclairait le Pôle, les êtres

mystérieux ne se laissaient entrevoir que de très loin. Naturellement,

j’étais partagé entre la curiosité et la crainte; il m’arriva souvent de

laisser le feu s’éteindre et de simuler le sommeil pour mieux observer

les nocturnes visiteurs; bientôt j’entendais les branches craquer sur

leur passage, puis les bruits devenaient plus proches et je distinguais

à quelques pas de moi des sortes de chuchotements; alors la crainte

devenait plus forte que la curiosité; je me levais brusquement,

j’enflammais une allumette... et je ne voyais rien que de confuses

blancheurs s’évanouissant dans la pénombre.

Cependant, j’avais la persuasion que, bon gré mal gré, je ne tarderais

pas à m’instruire davantage sur leur compte. Évidemment ils

s’enhardissaient peu à peu; le feu ne tarda pas à ne plus les intimider

outre mesure et ils apparurent alors à la limite même du cercle

lumineux. A plusieurs reprises, réfléchissant que somme toute ils ne

nous avaient jamais fait de mal alors même qu’ils eussent pu nous tuer

sans aucun risque, je me levai et allai à leur rencontre. Mais le

moindre de mes mouvements les mettait en fuite.

Le soir du neuvième jour, énervé au delà de toute expression par mon

ignorance anxieuse, j’étais résolu à tout pour les examiner de près et

savoir,--savoir, enfin!--Je m’arrêtai même au dessein d’en abattre un

d’un coup de carabine, quelles que pussent être les conséquences de

cette téméraire cruauté. Je me revois encore marchant à grands pas au

bord du fleuve, le sang brûlé par la fièvre, et répétant à haute voix,

comme un dément:

--C’est dit! Sitôt la nuit venue, j’en tuerai un!

Et je fis halte un instant devant une des portes de fer, gardiennes

inexorables du mystère; je cherchai du regard un arbuste ou un pli de

terrain où je pourrais me mettre à l’affût... Soudain, j’entendis le

grincement du métal le long des rainures, le bruit sec de la plaque à

fond de course; je me retournai: dans l’encadrement de la porte, cloué

par l’étonnement ou la peur, livide au milieu de la clarté violette qui

abondait sous la voûte du souterrain autant que sous celle du ciel,

l’être, en face de moi, se tenait debout.

CHAPITRE X

L’ÊTRE SE MONTRE

Oh! cette face horrible, effarante!... En vérité, à présent, j’attendais

les yeux fixés sur elle qu’elle s’effaçât ou s’évanouît, comme les jours

précédents; mais elle demeurait là, et chaque minute semblait accroître

son atrocité... Toutes mes pensées m’avaient abandonné; il n’y avait

plus place en moi que pour une stupéfaction douloureuse et morne, et

cette impression s’y est si fortement gravée qu’elle persiste

aujourd’hui encore, que je sois éveillé ou que je dorme, que cet être

soit ou non devant mes yeux... Non, ce ne serait pas assez de la durée

d’une vie humaine pour s’accoutumer à son odieuse étrangeté. Ah! mon

souhait a été exaucé autant qu’un souhait peut l’être! J’ai voulu voir

des prodiges, j’en ai vu, je n’en ai que trop vu... Maintenant j’emporte

à jamais en moi l’image de cette face qui, même si je devais un jour

revenir vivre parmi les hommes, hanterait mes nuits et mes jours comme

le pire des cauchemars ou la plus affreuse folie.

Dès que j’eus observé ce crâne extrêmement développé, hypertrophié par

endroits et comme boursouflé d’un excès de cervelle, dès que, surtout,

les grands yeux éclairés d’un reflet intérieur se furent posés sur les

miens, je compris définitivement que cette créature était douée de

raison. Je me rappelle avoir cherché sur elle avec une sorte

d’acharnement quelque vestige d’humanité, afin de diminuer dans une

certaine mesure le trouble que cette constatation apportait dans mes

plus profondes habitudes intellectuelles. Mais l’aspect du monstre ne

rappelait en rien celui de l’homme. Il se tenait accroupi sur ses

membres postérieurs et devait marcher de même, en se servant comme appui

de sa forte queue; ses bras grotesques et courts, au lieu de tomber au

repos, le long de ses flancs, semblaient véritablement sortir de sa

poitrine; point de mains véritables, mais, attachés directement aux

poignets des doigts très déliés et très longs, plus longs, à ce qu’il me

parut, que les bras eux-mêmes, et à peu près pareils à des tentacules.

Sur la face, nulle trace de poils: une peau blême et terne qui me

faisait penser à la couleur d’une tête de veau écorchée. Les yeux

étaient ronds, légèrement bombés et encastrés sans paupières visibles

dans des orbites proéminentes. A la place du nez, deux trous béants d’où

sortait de la buée; au-dessous, c’était la fente démesurée d’une bouche

de reptile garnie d’une multitude de dents aiguës que ne parvenaient pas

à recouvrir des lèvres minces et cornées. Aux deux coins de ces lèvres

qui rejoignaient presque des oreilles mouvantes et minuscules, un peu de

salive suintait. Le menton n’existait pas ou disparaissait sous de

flasques replis de peau molle étagés sur le cou et la partie supérieure

du tronc... Puis, par deux fois, les paupières battirent et voilèrent un

instant les yeux, blanches, ténues, presque diaphanes comme celles des

serpents ou des oiseaux...

Il ne m’était pas possible de chercher plus longtemps à me faire

illusion: cet animal et l’homme actuel ne descendaient pas du même

ancêtre.

Je crois que nous restâmes à peu près cinq minutes,--cinq éternelles

minutes,--à nous regarder fixement. Ensuite je me souviens d’avoir vu,

immobile et glacé par l’horreur, la gueule du monstre s’ouvrir avec un

sifflement doux pendant qu’il faisait un pas vers moi; et, je ne sais

trop pourquoi, cette gueule me parut alors menaçante et prête à

mordre... Mes yeux se fermèrent; je ne fus même pas capable de reculer,

et je sentis bientôt une haleine âcre et glacée sur mon visage. J’aurais

vu la mort s’approcher à petits pas que je n’aurais pas été plus

affolé... Quand je rouvris les yeux, la face était à quelques

centimètres à peine de la mienne.

Soudain une furieuse colère s’empara de moi, plus forte que le dégoût et

que la peur. La taille du monstre était légèrement supérieure à la

mienne et la peau flasque de son cou pendait à la hauteur de mes dents;

dans un inconcevable accès de rage contre lequel ma raison ne put rien,

je me précipitai et je mordis, oui, je mordis comme font les bêtes au

comble de l’effroi. Comment rendre la sensation sur mes lèvres et ma

langue de cette chair pareille à un caoutchouc compact et difficilement

pénétrable?... Le monstre, épouvanté, poussa un cri qui résonna comme le

grincement de deux plaques de cuivre brusquement frottées l’une contre

l’autre, bondit agilement en arrière et disparut au tournant du

souterrain.

Lorsque le calme et l’ordre furent peu à peu revenus dans mon esprit, il

ne me resta plus qu’à maudire l’imprudence de mon mouvement impulsif; je

comprenais bien qu’à cette heure décisive où se jouaient notre avenir et

sans doute notre vie, le moindre de mes actes prenait une importance

considérable, et que, dominant mes nerfs, je n’aurais dû agir qu’avec

une extrême réflexion. Et voilà! cet être qui s’était évidemment

approché de moi sans dessein hostile, uniquement--après une longue

hésitation,--pour m’examiner de près en plein jour et tenter peut-être

d’entrer en relations avec moi, je l’avais, me jetant sur lui, mordu

bestialement! Ne courions-nous pas désormais le risque d’être considérés

par le peuple du Pôle comme des animaux malfaisants et dangereux?

Je repris le chemin du ballon, fort irrité contre moi-même. Je trouvai

Ceintras sur la berge, en train de ranger ses lignes et se préparant au

départ. Toute la journée, il avait été aussi raisonnable que possible,

il ne me semblait pas que rien de fâcheux eût altéré cet état mental

durant mon absence et, avec une certaine amertume, je pensais qu’après

l’acte que je venais de commettre je n’avais guère le droit de me

considérer comme beaucoup plus sensé que lui. Aussi, Ceintras m’ayant

demandé les raisons de mon air pensif, je lui répondis sans préambule:

--Voilà: j’ai vu un des habitants du Pôle, je l’ai vu de tout près,

comme je te vois en ce moment...

--Ah! et alors?

--Eh bien, ce n’était pas un homme, c’était... c’était...

--Quoi donc?

--Je ne sais pas te dire... quelque chose de pareil à un grand lézard

qui se serait tenu sur ses pattes de derrière...

--C’est bien cela, murmura Ceintras après quelques instants de

méditation.

--Comment? m’écriai-je, «c’est bien cela»... Tu en avais donc aperçu un

déjà?

--Oui, répondit-il. Et si je ne t’ai pas mis au courant, c’est que je ne

pensais pas que le moment fût venu d’agir...

--Pourquoi?

--Pourquoi? Parce que,--je m’en rendais bien compte,--j’ai été, ces

jours-ci, malade, très malade... sans trop en avoir l’air. Et je me

méfiais quelque peu des pensées qui pourraient me venir durant cette

maladie. C’est fini, je vais bien, tout à fait bien...

--Mon pauvre ami! dis-je en lui prenant affectueusement les mains...

Mais, à présent, que faire?

--Je vais continuer à y penser. Nous nous heurterons évidemment à des

difficultés de toutes sortes. D’abord, nous sera-t-il jamais possible de

nous faire entendre de ces créatures? Leur gosier doit être aussi

incapable d’imiter les sons du langage humain que le nôtre de produire

et d’assembler d’une manière intelligente les susurrements et les

sifflements dont ils usent pour exprimer leurs pensées...

--Tu sais donc aussi que leur langage...

--Oui.

--Et depuis quand?

--D’une manière certaine, depuis tout à l’heure. Trois de ces singuliers

personnages sont apparus soudain au bord du fleuve, à peine à dix mètres

de moi... A ma vue, ils se sont arrêtés et après quelques instants

d’ahurissement ou de peur, ils se sont mis à converser sans me quitter

des yeux; car ils conversaient, il n’y a pas de doute possible... Si

j’étais demeuré immobile, peut-être se seraient-ils encore plus

approchés de moi.

--Mais tu as bougé, et alors... Raconte! raconte!

--A quoi bon? tu en sais aussi long que moi. Et ce n’est guère le moment

de parler en vain...

--Oui! mais que faire? mon Dieu! que faire?

--... Voient-ils seulement les choses de la même façon que nous? dit

Ceintras, sans avoir l’air de prendre garde à mes dernières paroles. Ils

vivent en société, ils sont intelligents, peut-être même le sont-ils

dans des proportions qui dépassent tout ce qu’il est humainement

possible de concevoir... Mais ce n’est nullement là une raison pour que

leurs sentiments ne diffèrent pas profondément des nôtres. Et s’ils

ignorent la pitié, la clémence, que va-t-il advenir de nous?

--En tout cas, dis-je, ils semblent éprouver la peur, tout comme les

hommes. Qui sait? nous sommes pour eux des objets d’horreur, des

cauchemars réalisés...

--Ils ont peur, évidemment. Mais ils paraissent

aussi,--heureusement!--tourmentés par une grande envie de s’instruire

sur notre compte. Dire qu’il serait si simple de nous entendre!... Mais

regarde, voici la nuit qui, dans un instant, va nous condamner à

l’impuissance!...

Il n’eut pas plutôt prononcé ces mots que ma résolution fut prise. Je

m’approchai de lui et, lui posant la main sur l’épaule, je lui expliquai

qu’il existait un moyen d’éviter le sommeil. Je lui exposai également

les raisons pour lesquelles je n’avais pas cru devoir le mettre au

courant. Il m’approuva,--il lui était bien difficile de faire

autrement,--mais je compris qu’il ne pouvait tout de même se garder

d’une certaine irritation à mon endroit. Pour y parer, je continuai à me

justifier de mon mieux:

--Tu vois, à présent que tu es... que tu es guéri, je me hâte de mettre

un terme à cette cachotterie nécessaire.

--Parfaitement! je ne t’en veux pas. Pourquoi t’en voudrais-je?... C’est

égal, tu fais tes coups en dessous, tu sais dissimuler! Mes compliments.

Ah! ah!...

Il riait; mais ce rire sonnait un peu faux.

--Je suis guéri, reprit-il, et je constate avec plaisir qu’il te tardait

de le reconnaître. Seulement, je t’en prie, évite bien de me faire

sentir, en prêtant à mes paroles et à mes gestes une attention spéciale,

que tu crains encore une rechute... Ceci, je ne te le pardonnerais pas.

--Mais qu’est-ce qui te fait croire?...

--Tu tiens à me faire parler au delà de mon intention? Qu’à cela ne

tienne! Eh bien, si par hasard tu l’ignores, la maladie que j’ai eu

s’appelle folie, et chacun sait que quelqu’un qui a été fou peut le

redevenir un jour ou l’autre... Je ne veux pas que tu m’y fasses penser

à chaque instant. J’ai été fou, je ne suis plus fou; oublie que je l’ai

été.

Il répéta plusieurs fois encore d’un air de menace et de défi: «Je ne

suis plus fou!» Et moi, devant cette exaltation de mauvais augure, je

craignais qu’au moment même l’affreuse démence ne posât de nouveau ses

griffes sur lui!

Dix minutes plus tard nous étions embusqués derrière un buisson, aux

environs de la trappe la plus proche. Ceintras, qui avait emporté dans

sa poche une bouteille de cognac, buvait de temps à autre une gorgée,

avec délice... Notre attente ne fut pas de longue durée. Avant même que

la lumière violette eût tout à fait disparu, les monstres sortirent en

assez grand nombre. Sur le seuil, ils échangèrent des susurrements en se

dandinant et en balançant la tête; puis ils se tournèrent presque tous à

la fois vers le ballon et agitèrent avec animation leurs bras trop

courts.

Le peuple du Pôle · 第 6 / 12 段