et, soudain, poussa un cri:
--Viens voir: une porte!...
J’accourus. Ceintras me désigna du doigt une plaque de métal enchâssée
dans un enfoncement de la falaise rocheuse. Stupéfait, je frappai
machinalement trois coups contre la plaque; l’écho du son sembla
retentir à l’infini dans les profondeurs de la terre.
--C’est creux, fis-je en baissant instinctivement la voix.
--Une porte!... C’est une porte! s’écria Ceintras, et c’est sous la
terre qu’ils ont leur domicile. Voilà pourquoi nous ne les apercevions
nulle part!
--Si on rentrait? proposai-je.
--Diable! fit-il avec un léger mouvement de recul, cela me semble un peu
téméraire.
--Je n’en disconviens pas, répondis-je, Cependant, ces hommes du Pôle
sont intelligents, civilisés... Il n’y a que des créatures raisonnables
pour façonner les métaux, asservir les forces de la nature... Et des
créatures raisonnables, comme ils sont et comme nous sommes, doivent
toujours finir par s’entendre...
--Mais...
--Laisse-moi parler. Il n’y a pas d’hésitation possible. Notre ballon
est cloué au sol par leur volonté. Il faudra tôt ou tard,--et le plus
tôt sera le mieux--les aborder, même s’ils se dérobent... Lier commerce
avec eux, parvenir à nous en faire comprendre, obtenir notre délivrance,
c’est la meilleure ligne de conduite à suivre; c’est même, si tu veux
savoir toute ma pensée, là-dessus que je fonde mon unique espoir de
sortir d’ici.
--Soit, je te suivrai, dit Ceintras après quelques secondes de
réflexion; mais il faut d’abord ouvrir la porte.
--Cela ne sera pas difficile: je ne vois ni loquet, ni serrure; les
voleurs ne doivent pas être à craindre, dans ce pays-ci!
Or, malgré tous nos efforts, la porte ne s’ouvrit pas. Elle adhérait
irrésistiblement à son châssis métallique. Cette fois, instruits par de
précédentes expériences, nous comprîmes vite ce qu’il en était: le
peuple du Pôle usait de courants magnétiques en guise de serrures et de
clefs!
--Qu’est-ce que tu veux, dit Ceintras qui avait essayé d’ouvrir la porte
avec ardeur dès l’instant où il avait compris que c’était impossible,
qu’est-ce que tu veux! nous sommes bien forcés de remettre à plus tard
l’exécution de tes projets...
Il ne paraissait pas en être autrement affecté. Il s’assit, se remit
debout, fit encore quelques pas en sifflotant, puis finalement s’étendit
de tout son long, à plat ventre, devant la porte. Moi, cependant, assis
à quelques pas de lui, j’échafaudais divers plans ingénieux, audacieux,
mais un peu vagues: il fallait nous emparer d’un de ces hommes qui
mettaient une insistance désagréable à nous avoir pour hôtes et le
garder comme otage pour obliger les autres à se rendre à nos désirs.
Comment parviendrions-nous à mettre la main sur lui, c’était une
question que je jugeais superflu d’approfondir pour l’heure... Une
nouvelle exclamation de Ceintras vint me tirer de ces rêveries:
--Ces empreintes... regarde ces empreintes dans l’argile!
--Il y en a partout, dis-je en me baissant. Mais comment se fait-il que
nous ne nous en soyons pas aperçus plus tôt?
--C’est sans doute à cause de cette lumière, de cette maudite lumière,
grommela Ceintras.
L’argile moite et souple avait nettement gardé la trace des pas d’un
animal. Çà et là on voyait aussi des sillons comme en eussent pu laisser
derrière elles des queues traînantes. Plus loin, dans une éclaboussure
boueuse, s’était moulé partiellement le corps d’une de ces bêtes qui
avait dû tomber là ou s’étendre de toute sa longueur.
--Qu’est-ce que cela peut bien être? demandai-je à Ceintras.
--Un pas ici, un autre là, dit-il en observant attentivement le sol...
cela m’a tout l’air d’une trace de bipède, du plutôt d’un animal qui
utilise uniquement pour marcher ses membres postérieurs et sa queue:
quelque chose comme un kanguroo... Cependant cette empreinte en forme de
feuilles de lierre... Je crois me rappeler... Attends... Mais oui! C’est
tout à fait semblable, en plus petit, aux empreintes fossiles que nous
possédons de l’iguanodon...
--L’iguanodon?
--Oui, encore un monstre des vieux âges! Nous avons fait, en venant ici,
un saut formidable dans le passé... Des lambeaux de la période crétacée
sont, en ce pays, restés vivants; d’antiques espèces s’y sont perpétuées
depuis des milliers de siècles!
--Mais, dis-je, puisque la vie paraît, en cette partie isolée de la
terre, avoir suivi son cours d’une façon autre que partout ailleurs,
l’homme lui-même ne se serait-il pas conformé à la loi générale? Qui
sait si nous ne sommes pas séparés de ces hommes du Pôle par un abîme
infiniment profond?
--Oui, peut-être... peut-être qu’ils ont, en effet, évolué dans un autre
sens et qu’il y a quelques différences entre eux et nous. Ils vivent
sous la terre: ils doivent être petits, plus petits que toi et moi, et
difformes et laids... Je les imagine assez bien sous les traits des
gnomes des légendes, comme des nains industrieux et subtils qui
forgeraient merveilleusement les métaux et construiraient des machines
inouïes au fond de leurs souterrains. Qui peut prévoir les prodiges que
le sol recèle au-dessous de nous?
--Mais alors, ces traces d’animaux devant une des portes de leur
demeure?
--Un troupeau qui, le pâturage terminé, sera rentré dans les cavernes
avec eux.
--Un troupeau d’iguanodons, et d’iguanodons domestiques? Voilà qui
vaudrait le voyage... si nous étions bien sûrs de jamais revenir pour le
raconter. Seulement, j’ai beau chercher, je ne vois nulle empreinte de
pied humain parmi les autres...
--Cette ouverture n’est sans doute que celle des bergeries et, comme ces
animaux sont domestiques, ils doivent rentrer seuls au bercail, par
accoutumance...
--Ou sur un appel qu’on leur crie...
--Il se peut. Mais, après tout, je n’en sais rien et, ces inductions, tu
peux les faire aussi bien que moi-même. Quant aux habitants du Pôle, ce
sont peut-être tout simplement des gens qui ne diffèrent pas plus de
nous qu’un Peau-Rouge ou un Esquimau.
--Comment expliques-tu, alors, qu’ils ne se montrent pas? S’ils
préparaient contre nous, sous terre, quelque terrible machination?...
--C’est peu probable. Ils doivent plutôt être effrayés par ces visiteurs
qui tombent du ciel.
--Et le ciel est si peu clément au-dessus de leurs têtes qu’ils ne
doivent pas en attendre grand’chose de bon. Si l’homme a pris l’habitude
d’y loger ses meilleurs espérances c’est que de là lui viennent la
lumière, la chaleur... Mais ici!...
--Certainement. Et nous sommes sans doute, comme je te l’ai déjà dit,
beaucoup plus grands qu’eux... Qui sait? Ils vont peut-être nous adorer
comme des Dieux puissants et redoutables...
Dans des phrases comme celle-ci, je retrouvai bien mon Ceintras... Mais,
lorsque l’heure nous parut arrivée de regagner le ballon et que nous
nous fûmes remis en marche, d’incompréhensibles bizarreries se
glissèrent peu à peu dans ses moindres paroles, surtout aux moments où,
après avoir parlé de nouveau «de saut formidable dans le passé, de
milliers et de milliers de siècles», il recommençait à se lancer dans
des théories nébuleuses et interminables sur le passé et sur le présent,
sur ce qui avait été et ce qui était... A la fin, je ne comprenais
véritablement plus rien à ses discours. Je mis cela sur le compte de ma
fatigue.
Nous atteignîmes enfin le ballon. Une épouvantable surprise nous y
attendait: les organes essentiels du moteur avaient été déboulonnés avec
une dextérité merveilleuse et emportés...
Ceintras me regarda, regarda la place vide, chancela et resta une minute
sans parler; puis, très calme, il s’écria en haussant les épaules:
--Cela n’a aucune importance!
--Mais, malheureux, comment comptes-tu repartir, à présent?
--Nous reviendrons à pied. Ou bien, si tu as peur de te fatiguer en
marchant, je fabriquerai un traîneau... Et j’y attellerai des
iguanodons... Hein? Qu’est-ce que tu en penses? Ce sera splendide, ce
retour!
Il se dandinait, les mains dans les poches et regardait devant lui en
souriant béatement. Je crus inutile de lui répondre: cette fois, j’avais
compris...
CHAPITRE VIII
LA FACE AURÉOLÉE D’ÉTOILES
Étendu sur la couchette, au fond de la cabine, Ceintras chantonna
longtemps, sans prendre davantage garde à ma présence que si je n’avais
pas existé; puis des silences de plus en plus longs ponctuèrent sa
monotone mélopée, sa voix devint plus faible et plus lente, ses
paupières papillotèrent et, bientôt, à la régularité bruyante de sa
respiration, je me rendis compte qu’il dormait.
Alors l’horreur de ma situation m’apparut avec une impitoyable netteté.
Séparé de la patrie humaine par d’infranchissables obstacles, exilé, à
peu près sans espoir de retour, dans un pays de cauchemar, condamné à la
perpétuelle inquiétude d’un peuple mystérieux, plein de ressources et
probablement hostile, exposé à ses incompréhensibles embûches, j’étais
en outre privé, à présent que mon compagnon venait de sombrer dans la
démence, du seul être sur lequel j’aurais pu m’appuyer...
Et la nuit polaire allait revenir! Bientôt la clarté violette
s’évanouirait, et ce serait la lutte inutile contre l’irrésistible
sommeil. Étais-je destiné à m’en réveiller, cette fois? S’il était vrai
que les habitants du Pôle nous redoutaient, ne profiteraient-ils pas de
notre impuissance pour nous immoler, ou,--hypothèse plus horrible
encore,--pour nous enchaîner et nous transporter au fond de leurs
demeures souterraines. Et quels supplices nous y attendraient? Telles
étaient à présent mes pensées. Je me laissai aller à un découragement
morne et bientôt je sentis de grosses larmes ruisseler le long de mes
joues.
Mes nerfs, détraqués par tant d’émotions successives, étaient à bout de
ressort. Je défaillais de fatigue, peut-être aussi de faim, et je
compris soudain que j’allais m’évanouir. Alors, utilisant tout ce qui me
restait d’énergie, je me levai en chancelant et me versai un grand verre
de cognac que je bus d’un trait. Immédiatement, mon sang courut avec
plus de chaleur et de vivacité dans mes veines: «C’est le seul moyen de
reprendre un peu de courage, pensai-je...» Et, coup sur coup, je bus
deux autres lampées.
Ensuite, il me parut que mon sort n’était pas si atroce que je me
l’étais imaginé tout d’abord. Sous l’effet stimulant de l’alcool, de
nouvelles pensées, plus optimistes, se firent jour dans la confusion de
mon esprit, et la crise de désespoir que je venais de traverser ne me
sembla plus que la conséquence d’un trouble cérébral ou d’une faiblesse
physique... La disparition du moteur? Mais, à moins que la cruauté des
hommes ne fût proportionnelle à leur puissance, il était probable que le
peuple du Pôle consentirait à nous le restituer tôt ou tard. Sans doute,
étant données mes faibles connaissances mécaniques, il me serait
difficile de remettre le ballon en état de marche et de le diriger
convenablement; mais la folie de Ceintras était-elle définitive? Je me
rappelai que de tout temps je l’avais jugé moi-même quelque peu
déséquilibré, et, certes, dans les récents événements, il y avait bien
de quoi désorienter et troubler momentanément l’esprit le plus sain...
Enfin, à supposer qu’il me fût désormais impossible de quitter ce
pays,--dussé-je même y trouver la mort avant l’heure,--valait-il la
peine, après tout, de m’en attrister outre mesure? Existait-il pour moi
aucune raison sérieuse de tenir à retourner un jour dans ma patrie, à
vivre de nouveau au milieu d’une civilisation familière? Y avais-je
jamais su trouver autre chose que de l’ennui, de l’écœurement et du
dégoût? Mieux valait, en somme, jouir sans arrière-pensée du plaisir de
voir mon unique souhait exaucé, et affronter l’aventure en homme qui n’a
rien à y perdre.
Cependant, çà et là, des irisations vertes commençaient à ondoyer sur le
manteau violet du jour polaire. Bientôt elles le sillonnèrent
horizontalement, de plus en plus étendues, de plus en plus nombreuses,
et ce crépuscule de proche en proche se transformait en nuit avec une
incroyable rapidité. Déjà je sentais, comme la veille, une sorte de
vertige s’emparer de moi, un voile couvrir mon esprit, mes paupières
vaciller. «Non! pas cela, pas cela!» m’écriai-je comme si j’avais eu
affaire à des ennemis conscients... Et, comprenant que j’allais encore
devenir l’esclave de la peur, je me remis à boire, en attendant la
nuit...
Elle vint et, accroupi dans le coin le plus reculé de la cabine, il me
parut qu’elle allait m’atteindre comme la massue d’un chasseur s’abat
sur une bête traquée. Mes membres s’étaient alourdis, le moindre
mouvement me semblait exiger un effort énorme d’énergie et de volonté;
mais à ma grande surprise mon cerveau restait lucide et, dès cet
instant, j’eus le pressentiment que le sommeil magnétique ne
s’emparerait pas complètement de moi. Avait-il moins de prise sur mes
nerfs qui l’avaient déjà subi une fois? Était-ce une heureuse
conséquence de l’alcool absorbé? Ces deux explications se présentèrent à
mon esprit, mais, à ce moment, je jugeai superflu de donner la
préférence à l’une d’elles.
J’avais chaud et l’air s’était raréfié dans la cabine hermétiquement
close. J’ouvris le hublot; des bouffées de fraîcheur arrivèrent du
dehors; la petite sensation d’étouffement qui toute la journée m’avait
étreint la gorge disparut bientôt; mes poumons se dilatèrent plus
librement et je respirai avec délice cet air qui, en perdant sa
coloration, avait repris sa pureté légère et fluide. Le paysage du Pôle,
pour la première fois, se montrait à moi éclairé seulement par un vague
et lointain soleil. A cela près que mes yeux déroutés par ces brusques
variations de clarté percevaient les étoiles durant le jour polaire,--au
sens humain et habituel du mot,--je me retrouvai sur la Terre, j’étais
chez moi. Au-dessous du hamac où je venais de m’étendre, Ceintras
dormait, d’un sommeil paisible et profond... Un instant, je pus croire
avoir rêvé tout ce qui était advenu depuis notre arrivée au Pôle.
En face, le hublot encadrait un beau cercle de lapis pâle incrusté de
points d’or. Mes yeux se tournèrent vers lui et restèrent fixés sur le
tremblotement lumineux des étoiles; je compris que le sommeil venait,
mais, à présent, il ne m’effrayait plus: il était consenti et non subi.
Mes pensées devinrent nébuleuses, je me demandai en quel endroit de
l’espace, à quel moment du temps, je pouvais bien me trouver... Puis je
ne pensai plus à rien.
Soudain dans le cadre du hublot une blancheur apparut. Du fond de ma
somnolence, je constatai que cela ressemblait à une face grossièrement
sculptée dans de la neige et qu’elle se détachait nettement sur le bleu
grisâtre du ciel, environnée d’une indécise auréole d’étoiles. Je dus
rester ainsi quelques secondes, dans une demi-conscience, à regarder la
chose vaguement, sans y attacher plus d’importance qu’à une de ces
visions baroques qui précèdent souvent le sommeil. Puis, dans un brusque
éclair de raison, je sursautai et me dressai sur mon séant; mais, alors,
j’eus beau ouvrir mes yeux tout grands: le hublot n’encadrait plus que
le ciel sans fond et les étoiles lointaines. Je me jetai à bas du hamac
sans trop comprendre ce qui s’était passé ni savoir ce que j’allais
faire. Mes regards errèrent sur Ceintras endormi, sur la bouteille de
cognac à moitié vide et, peu à peu, je repris complètement le sentiment
de la réalité: «Je me serai endormi, j’aurai rêvé, pensai-je... Cela
doit être un rêve, cela ne peut être qu’un rêve...» Mais c’était en vain
que je me répétais ces mots; je ne parvenais pas à bien me convaincre.
Je résolus de lutter énergiquement contre la fatigue afin de me rendre
compte de ce qui se passerait. Je m’assurai que mon revolver était
chargé, je le posai près de moi sur une planchette et j’allumai un
cigare. Des minutes longues comme des siècles s’écoulèrent dans
l’anxiété de l’attente. Je ne vis rien. Ensuite il me sembla entendre
comme un frôlement au dehors; je fis deux pas, m’arrêtai... Tout était
déjà redevenu absolument silencieux. Alors, ayant reporté mes yeux sur
le hublot, je vis la face qui m’épiait.
Je la vis, ou plutôt je l’entrevis à peine, durant une demi-seconde;
mais ce temps m’avait suffi pour ressentir la plus intense impression
d’horreur. Comment la rendre ici? où trouver des mots pour me faire
comprendre? Imaginez l’effet que peut produire quelque chose
d’impossible... et de quasi tangible en même temps. Car, cette fois, je
n’avais pas rêvé, j’en étais sûr, j’avais vu, bien vu la face de cet
être: un front proéminent, surmonté de peaux plissées, ridées, qui
retombaient de chaque côté comme les boucles d’une chevelure neigeuse;
point de menton, une bouche de reptile, des narines rondes au bout d’une
sorte de nez camard et, au-dessus de ce nez, des yeux, de grands yeux
profonds qui donnaient à cette monstruosité une apparence odieusement
humaine!
J’avais vu, mais je voulais voir mieux encore et cette fiévreuse
curiosité fut plus forte que la terreur et le dégoût. De nouveau ce
furent des bruissements confus et comme des chuchotements derrière la
porte. Alors, sans réfléchir plus longtemps aux conséquences de mon
acte, je la poussai violemment; il y eut un choc, des cris étouffés, des
bonds, une débandade éperdue... Je regardai: les fourrés de cactus et de
fougères s’agitèrent au passage d’invisibles fuyards. Je me lançai à
leur poursuite; un instant j’aperçus, tout près du fleuve, dans un
endroit découvert, deux ou trois formes blanches; je précipitai ma
course, mais quand j’arrivai à cette clairière, il n’y avait plus
rien,--rien qu’une porte aménagée au flanc de la berge, et pareille à
celle que Ceintras et moi avions découverte le jour précédent.
Mais la porte, cette fois, était ouverte. M’agenouillant sur le sol, au
seuil même de la galerie ténébreuse, j’essayai d’abord vainement d’y
apercevoir quelque chose: il n’y avait devant moi que de l’ombre et du
silence. Puis un faible bruit me parvint, analogue au tic-tac d’une
pendule; seulement je me rendis compte qu’il devait en réalité être très
fort et venir de très loin. Un instant encore je prêtai l’oreille, mais
soudain la porte se referma automatiquement avec un bruit sec que
multiplièrent de lointains échos.
Je consultai ma montre. Elle s’était arrêtée durant notre premier
sommeil, mais je l’avais remontée depuis, afin qu’elle nous indiquât au
moins la durée du temps, à défaut de l’heure des hommes. Je constatai
alors que la lumière violette n’avait pas disparu depuis plus de trois
heures; sans nul doute, «la nuit» allait durer longtemps encore; inquiet
de ce qui pouvait se passer autour du ballon pendant mon absence, je
revins lentement sur mes pas. Sous les plantes basses et touffues, dans
tous les coins où s’amassait l’ombre, je devinais que des êtres
m’épiaient. Plusieurs fois même, j’entendis derrière moi des bruits de
feuilles froissées; mais j’eus beau me retourner brusquement, écarter
les branches, fouiller les buissons des mains et des yeux, m’élancer en
courant sur une piste imaginaire, il me fut impossible d’entrevoir de
nouveau les formes blanches vaguement aperçues quelques minutes
auparavant.
Je ruisselais de sueur; la rage et l’exaspération tendaient
douloureusement mes nerfs. Je me dirigeai de nouveau vers le fleuve,
afin de boire et de rafraîchir mon visage. Alors, pour la première fois,
je me trouvai en face du plus prodigieux spectacle que jamais homme ait
pu contempler.
Sur le fond sablonneux de la rivière, au-dessous de la sombre
transparence de l’eau, apparaissaient çà et là de phosphorescentes
lueurs violettes qui, s’étendant peu à peu, recouvrirent aussi les
bas-fonds de gravier et les petits rocs enguirlandés de plantes
aquatiques. Bientôt le fleuve eut l’air de couler sur des améthystes
illuminées contre lesquelles je voyais se découper en noir les
silhouettes de grands poissons qui fuyaient... Lentement, la clarté
violette s’élevait dans l’eau, se mélangeait à elle et, quand elle en
eut atteint le niveau, le fleuve, dans la pénombre du Pôle, ressembla à
quelque Phlégéthon ou à quelque Cocyte qui aurait roulé du soufre
enflammé. Mais après avoir envahi l’eau, la clarté monta dans l’air,
s’épandit sur les rives, et ce fut comme si le fleuve avait débordé
soudain; instinctivement, je me reculai, je me plaçai sur un petit
tertre; la clarté atteignit mes pieds en moins de cinq minutes. La
tranquille régularité de son ascension et de sa diffusion donnaient
l’idée d’une force inévitable, fatale. Déjà, sur les points les plus bas
de la plaine, la terre en était inondée; cela montait du sol comme une
végétation de lumière; des faisceaux minces et palpitants surgissaient,
se multipliaient, se rapprochaient les uns des autres et se confondaient
enfin en une nappe immobile de clarté.
Je me répétais: «C’est le jour, le jour polaire qui se lève...» Et
cependant, j’étais étreint d’une angoisse contre laquelle ma raison ne
pouvait rien; j’avais l’illusion de me noyer, d’être submergé par une
marée immense; je demeurais immobile, crispant les poings. La clarté
dépassa mes épaules, effleura mon menton; alors, cela devint horrible,
car il me semblait que, dans quelques secondes, j’allais suffoquer,
m’étouffer, lorsque j’ouvrirais la bouche pour prendre haleine... Si
puéril ou insensé que cela puisse paraître, je me baissai brusquement, à
peu près pareil au baigneur qui se plonge dans l’eau d’un seul coup,
afin de faire durer le moins possible une sensation désagréable de
froid. Quand je me relevai, mes yeux étaient encore au-dessus de la
nappe de clarté; seuls jusqu’à l’horizon, les sommets du ballon à ma
gauche et du coteau à ma droite restaient encore dans la pénombre,
et,--chose que bien des hommes auront peine à concevoir,--tandis que
l’azur du ciel devenait plus sombre, les étoiles pâlissaient; elles
s’éteignirent complètement derrière le rideau violet... Je levai les
bras, et mes mains, en sortant de l’atmosphère lumineuse, me parurent
être tout contre le ciel.
Peu de temps après, je m’assis pour me reposer un peu avant de continuer
ma route. Je me souviens d’avoir, un instant, tenté d’ordonner quelque
peu les milliers d’images et d’idées confuses qui tourbillonnaient dans
ma tête. J’y renonçai vite: j’étais à bout de force, accablé, brisé...
Et soudain le monde, autour de moi, sembla véritablement s’écrouler dans
les ténèbres; il m’est impossible de dire si je venais de m’endormir ou
de m’évanouir.
CHAPITRE IX
HEURES D’ATTENTE
La période qui suivit fut pénible et trouble. Avant que rien de
définitif se manifestât, neuf fois s’éteignit et reparut la lueur
violette. Les sensations humaines s’émoussent si vite que, maintenant,
dans l’anxiété des nuits, j’attendais véritablement le jour polaire avec
impatience. Je devinais que les nuits étaient hantées de présences
sournoises, mais je ne voyais pas très clair en moi-même et, aux heures
où, recouvert de son manteau violet, le pays redevenait paisible et
désert, il m’arrivait de me demander si les visions nocturnes étaient
réelles ou si mon cerveau surexcité les enfantait.
C’eût été pour moi un grand soulagement de faire part à Ceintras de mes
impressions et de mes découvertes; il retrouvait parfois sa raison et il
me semblait que chaque jour apportait dans son état mental un mieux
sensible; mais je craignais justement de retarder ou de compromettre par
ces révélations trop troublantes une guérison dont il ne fallait pas
désespérer.
Je vis venir sans trop d’appréhension la nuit qui suivit celle où je
m’étais tenu éveillé. Comme j’avais pu échapper une fois au sommeil
magnétique, je m’en croyais délivré pour toujours. Ce fut au milieu de
cette belle confiance qu’il me saisit brutalement; je n’eus même pas le
temps de lutter et les songes terrifiants recommencèrent.
A mon réveil, Ceintras était assis par terre devant la porte de la
cabine et sanglotait, le front dans les mains.
--Pourquoi pleures-tu? lui demandai-je.
Il ne parut pas m’entendre et ne cessa pas de gémir. Alors, écartant
doucement ses doigts sur son visage, je renouvelai ma question avec plus
de force:
--Voyons, Ceintras, pourquoi pleures-tu?