Je haussai les épaules. Il se leva, fit quelques pas le long du fleuve,

et, soudain, poussa un cri:

--Viens voir: une porte!...

J’accourus. Ceintras me désigna du doigt une plaque de métal enchâssée

dans un enfoncement de la falaise rocheuse. Stupéfait, je frappai

machinalement trois coups contre la plaque; l’écho du son sembla

retentir à l’infini dans les profondeurs de la terre.

--C’est creux, fis-je en baissant instinctivement la voix.

--Une porte!... C’est une porte! s’écria Ceintras, et c’est sous la

terre qu’ils ont leur domicile. Voilà pourquoi nous ne les apercevions

nulle part!

--Si on rentrait? proposai-je.

--Diable! fit-il avec un léger mouvement de recul, cela me semble un peu

téméraire.

--Je n’en disconviens pas, répondis-je, Cependant, ces hommes du Pôle

sont intelligents, civilisés... Il n’y a que des créatures raisonnables

pour façonner les métaux, asservir les forces de la nature... Et des

créatures raisonnables, comme ils sont et comme nous sommes, doivent

toujours finir par s’entendre...

--Mais...

--Laisse-moi parler. Il n’y a pas d’hésitation possible. Notre ballon

est cloué au sol par leur volonté. Il faudra tôt ou tard,--et le plus

tôt sera le mieux--les aborder, même s’ils se dérobent... Lier commerce

avec eux, parvenir à nous en faire comprendre, obtenir notre délivrance,

c’est la meilleure ligne de conduite à suivre; c’est même, si tu veux

savoir toute ma pensée, là-dessus que je fonde mon unique espoir de

sortir d’ici.

--Soit, je te suivrai, dit Ceintras après quelques secondes de

réflexion; mais il faut d’abord ouvrir la porte.

--Cela ne sera pas difficile: je ne vois ni loquet, ni serrure; les

voleurs ne doivent pas être à craindre, dans ce pays-ci!

Or, malgré tous nos efforts, la porte ne s’ouvrit pas. Elle adhérait

irrésistiblement à son châssis métallique. Cette fois, instruits par de

précédentes expériences, nous comprîmes vite ce qu’il en était: le

peuple du Pôle usait de courants magnétiques en guise de serrures et de

clefs!

--Qu’est-ce que tu veux, dit Ceintras qui avait essayé d’ouvrir la porte

avec ardeur dès l’instant où il avait compris que c’était impossible,

qu’est-ce que tu veux! nous sommes bien forcés de remettre à plus tard

l’exécution de tes projets...

Il ne paraissait pas en être autrement affecté. Il s’assit, se remit

debout, fit encore quelques pas en sifflotant, puis finalement s’étendit

de tout son long, à plat ventre, devant la porte. Moi, cependant, assis

à quelques pas de lui, j’échafaudais divers plans ingénieux, audacieux,

mais un peu vagues: il fallait nous emparer d’un de ces hommes qui

mettaient une insistance désagréable à nous avoir pour hôtes et le

garder comme otage pour obliger les autres à se rendre à nos désirs.

Comment parviendrions-nous à mettre la main sur lui, c’était une

question que je jugeais superflu d’approfondir pour l’heure... Une

nouvelle exclamation de Ceintras vint me tirer de ces rêveries:

--Ces empreintes... regarde ces empreintes dans l’argile!

--Il y en a partout, dis-je en me baissant. Mais comment se fait-il que

nous ne nous en soyons pas aperçus plus tôt?

--C’est sans doute à cause de cette lumière, de cette maudite lumière,

grommela Ceintras.

L’argile moite et souple avait nettement gardé la trace des pas d’un

animal. Çà et là on voyait aussi des sillons comme en eussent pu laisser

derrière elles des queues traînantes. Plus loin, dans une éclaboussure

boueuse, s’était moulé partiellement le corps d’une de ces bêtes qui

avait dû tomber là ou s’étendre de toute sa longueur.

--Qu’est-ce que cela peut bien être? demandai-je à Ceintras.

--Un pas ici, un autre là, dit-il en observant attentivement le sol...

cela m’a tout l’air d’une trace de bipède, du plutôt d’un animal qui

utilise uniquement pour marcher ses membres postérieurs et sa queue:

quelque chose comme un kanguroo... Cependant cette empreinte en forme de

feuilles de lierre... Je crois me rappeler... Attends... Mais oui! C’est

tout à fait semblable, en plus petit, aux empreintes fossiles que nous

possédons de l’iguanodon...

--L’iguanodon?

--Oui, encore un monstre des vieux âges! Nous avons fait, en venant ici,

un saut formidable dans le passé... Des lambeaux de la période crétacée

sont, en ce pays, restés vivants; d’antiques espèces s’y sont perpétuées

depuis des milliers de siècles!

--Mais, dis-je, puisque la vie paraît, en cette partie isolée de la

terre, avoir suivi son cours d’une façon autre que partout ailleurs,

l’homme lui-même ne se serait-il pas conformé à la loi générale? Qui

sait si nous ne sommes pas séparés de ces hommes du Pôle par un abîme

infiniment profond?

--Oui, peut-être... peut-être qu’ils ont, en effet, évolué dans un autre

sens et qu’il y a quelques différences entre eux et nous. Ils vivent

sous la terre: ils doivent être petits, plus petits que toi et moi, et

difformes et laids... Je les imagine assez bien sous les traits des

gnomes des légendes, comme des nains industrieux et subtils qui

forgeraient merveilleusement les métaux et construiraient des machines

inouïes au fond de leurs souterrains. Qui peut prévoir les prodiges que

le sol recèle au-dessous de nous?

--Mais alors, ces traces d’animaux devant une des portes de leur

demeure?

--Un troupeau qui, le pâturage terminé, sera rentré dans les cavernes

avec eux.

--Un troupeau d’iguanodons, et d’iguanodons domestiques? Voilà qui

vaudrait le voyage... si nous étions bien sûrs de jamais revenir pour le

raconter. Seulement, j’ai beau chercher, je ne vois nulle empreinte de

pied humain parmi les autres...

--Cette ouverture n’est sans doute que celle des bergeries et, comme ces

animaux sont domestiques, ils doivent rentrer seuls au bercail, par

accoutumance...

--Ou sur un appel qu’on leur crie...

--Il se peut. Mais, après tout, je n’en sais rien et, ces inductions, tu

peux les faire aussi bien que moi-même. Quant aux habitants du Pôle, ce

sont peut-être tout simplement des gens qui ne diffèrent pas plus de

nous qu’un Peau-Rouge ou un Esquimau.

--Comment expliques-tu, alors, qu’ils ne se montrent pas? S’ils

préparaient contre nous, sous terre, quelque terrible machination?...

--C’est peu probable. Ils doivent plutôt être effrayés par ces visiteurs

qui tombent du ciel.

--Et le ciel est si peu clément au-dessus de leurs têtes qu’ils ne

doivent pas en attendre grand’chose de bon. Si l’homme a pris l’habitude

d’y loger ses meilleurs espérances c’est que de là lui viennent la

lumière, la chaleur... Mais ici!...

--Certainement. Et nous sommes sans doute, comme je te l’ai déjà dit,

beaucoup plus grands qu’eux... Qui sait? Ils vont peut-être nous adorer

comme des Dieux puissants et redoutables...

Dans des phrases comme celle-ci, je retrouvai bien mon Ceintras... Mais,

lorsque l’heure nous parut arrivée de regagner le ballon et que nous

nous fûmes remis en marche, d’incompréhensibles bizarreries se

glissèrent peu à peu dans ses moindres paroles, surtout aux moments où,

après avoir parlé de nouveau «de saut formidable dans le passé, de

milliers et de milliers de siècles», il recommençait à se lancer dans

des théories nébuleuses et interminables sur le passé et sur le présent,

sur ce qui avait été et ce qui était... A la fin, je ne comprenais

véritablement plus rien à ses discours. Je mis cela sur le compte de ma

fatigue.

Nous atteignîmes enfin le ballon. Une épouvantable surprise nous y

attendait: les organes essentiels du moteur avaient été déboulonnés avec

une dextérité merveilleuse et emportés...

Ceintras me regarda, regarda la place vide, chancela et resta une minute

sans parler; puis, très calme, il s’écria en haussant les épaules:

--Cela n’a aucune importance!

--Mais, malheureux, comment comptes-tu repartir, à présent?

--Nous reviendrons à pied. Ou bien, si tu as peur de te fatiguer en

marchant, je fabriquerai un traîneau... Et j’y attellerai des

iguanodons... Hein? Qu’est-ce que tu en penses? Ce sera splendide, ce

retour!

Il se dandinait, les mains dans les poches et regardait devant lui en

souriant béatement. Je crus inutile de lui répondre: cette fois, j’avais

compris...

CHAPITRE VIII

LA FACE AURÉOLÉE D’ÉTOILES

Étendu sur la couchette, au fond de la cabine, Ceintras chantonna

longtemps, sans prendre davantage garde à ma présence que si je n’avais

pas existé; puis des silences de plus en plus longs ponctuèrent sa

monotone mélopée, sa voix devint plus faible et plus lente, ses

paupières papillotèrent et, bientôt, à la régularité bruyante de sa

respiration, je me rendis compte qu’il dormait.

Alors l’horreur de ma situation m’apparut avec une impitoyable netteté.

Séparé de la patrie humaine par d’infranchissables obstacles, exilé, à

peu près sans espoir de retour, dans un pays de cauchemar, condamné à la

perpétuelle inquiétude d’un peuple mystérieux, plein de ressources et

probablement hostile, exposé à ses incompréhensibles embûches, j’étais

en outre privé, à présent que mon compagnon venait de sombrer dans la

démence, du seul être sur lequel j’aurais pu m’appuyer...

Et la nuit polaire allait revenir! Bientôt la clarté violette

s’évanouirait, et ce serait la lutte inutile contre l’irrésistible

sommeil. Étais-je destiné à m’en réveiller, cette fois? S’il était vrai

que les habitants du Pôle nous redoutaient, ne profiteraient-ils pas de

notre impuissance pour nous immoler, ou,--hypothèse plus horrible

encore,--pour nous enchaîner et nous transporter au fond de leurs

demeures souterraines. Et quels supplices nous y attendraient? Telles

étaient à présent mes pensées. Je me laissai aller à un découragement

morne et bientôt je sentis de grosses larmes ruisseler le long de mes

joues.

Mes nerfs, détraqués par tant d’émotions successives, étaient à bout de

ressort. Je défaillais de fatigue, peut-être aussi de faim, et je

compris soudain que j’allais m’évanouir. Alors, utilisant tout ce qui me

restait d’énergie, je me levai en chancelant et me versai un grand verre

de cognac que je bus d’un trait. Immédiatement, mon sang courut avec

plus de chaleur et de vivacité dans mes veines: «C’est le seul moyen de

reprendre un peu de courage, pensai-je...» Et, coup sur coup, je bus

deux autres lampées.

Ensuite, il me parut que mon sort n’était pas si atroce que je me

l’étais imaginé tout d’abord. Sous l’effet stimulant de l’alcool, de

nouvelles pensées, plus optimistes, se firent jour dans la confusion de

mon esprit, et la crise de désespoir que je venais de traverser ne me

sembla plus que la conséquence d’un trouble cérébral ou d’une faiblesse

physique... La disparition du moteur? Mais, à moins que la cruauté des

hommes ne fût proportionnelle à leur puissance, il était probable que le

peuple du Pôle consentirait à nous le restituer tôt ou tard. Sans doute,

étant données mes faibles connaissances mécaniques, il me serait

difficile de remettre le ballon en état de marche et de le diriger

convenablement; mais la folie de Ceintras était-elle définitive? Je me

rappelai que de tout temps je l’avais jugé moi-même quelque peu

déséquilibré, et, certes, dans les récents événements, il y avait bien

de quoi désorienter et troubler momentanément l’esprit le plus sain...

Enfin, à supposer qu’il me fût désormais impossible de quitter ce

pays,--dussé-je même y trouver la mort avant l’heure,--valait-il la

peine, après tout, de m’en attrister outre mesure? Existait-il pour moi

aucune raison sérieuse de tenir à retourner un jour dans ma patrie, à

vivre de nouveau au milieu d’une civilisation familière? Y avais-je

jamais su trouver autre chose que de l’ennui, de l’écœurement et du

dégoût? Mieux valait, en somme, jouir sans arrière-pensée du plaisir de

voir mon unique souhait exaucé, et affronter l’aventure en homme qui n’a

rien à y perdre.

Cependant, çà et là, des irisations vertes commençaient à ondoyer sur le

manteau violet du jour polaire. Bientôt elles le sillonnèrent

horizontalement, de plus en plus étendues, de plus en plus nombreuses,

et ce crépuscule de proche en proche se transformait en nuit avec une

incroyable rapidité. Déjà je sentais, comme la veille, une sorte de

vertige s’emparer de moi, un voile couvrir mon esprit, mes paupières

vaciller. «Non! pas cela, pas cela!» m’écriai-je comme si j’avais eu

affaire à des ennemis conscients... Et, comprenant que j’allais encore

devenir l’esclave de la peur, je me remis à boire, en attendant la

nuit...

Elle vint et, accroupi dans le coin le plus reculé de la cabine, il me

parut qu’elle allait m’atteindre comme la massue d’un chasseur s’abat

sur une bête traquée. Mes membres s’étaient alourdis, le moindre

mouvement me semblait exiger un effort énorme d’énergie et de volonté;

mais à ma grande surprise mon cerveau restait lucide et, dès cet

instant, j’eus le pressentiment que le sommeil magnétique ne

s’emparerait pas complètement de moi. Avait-il moins de prise sur mes

nerfs qui l’avaient déjà subi une fois? Était-ce une heureuse

conséquence de l’alcool absorbé? Ces deux explications se présentèrent à

mon esprit, mais, à ce moment, je jugeai superflu de donner la

préférence à l’une d’elles.

J’avais chaud et l’air s’était raréfié dans la cabine hermétiquement

close. J’ouvris le hublot; des bouffées de fraîcheur arrivèrent du

dehors; la petite sensation d’étouffement qui toute la journée m’avait

étreint la gorge disparut bientôt; mes poumons se dilatèrent plus

librement et je respirai avec délice cet air qui, en perdant sa

coloration, avait repris sa pureté légère et fluide. Le paysage du Pôle,

pour la première fois, se montrait à moi éclairé seulement par un vague

et lointain soleil. A cela près que mes yeux déroutés par ces brusques

variations de clarté percevaient les étoiles durant le jour polaire,--au

sens humain et habituel du mot,--je me retrouvai sur la Terre, j’étais

chez moi. Au-dessous du hamac où je venais de m’étendre, Ceintras

dormait, d’un sommeil paisible et profond... Un instant, je pus croire

avoir rêvé tout ce qui était advenu depuis notre arrivée au Pôle.

En face, le hublot encadrait un beau cercle de lapis pâle incrusté de

points d’or. Mes yeux se tournèrent vers lui et restèrent fixés sur le

tremblotement lumineux des étoiles; je compris que le sommeil venait,

mais, à présent, il ne m’effrayait plus: il était consenti et non subi.

Mes pensées devinrent nébuleuses, je me demandai en quel endroit de

l’espace, à quel moment du temps, je pouvais bien me trouver... Puis je

ne pensai plus à rien.

Soudain dans le cadre du hublot une blancheur apparut. Du fond de ma

somnolence, je constatai que cela ressemblait à une face grossièrement

sculptée dans de la neige et qu’elle se détachait nettement sur le bleu

grisâtre du ciel, environnée d’une indécise auréole d’étoiles. Je dus

rester ainsi quelques secondes, dans une demi-conscience, à regarder la

chose vaguement, sans y attacher plus d’importance qu’à une de ces

visions baroques qui précèdent souvent le sommeil. Puis, dans un brusque

éclair de raison, je sursautai et me dressai sur mon séant; mais, alors,

j’eus beau ouvrir mes yeux tout grands: le hublot n’encadrait plus que

le ciel sans fond et les étoiles lointaines. Je me jetai à bas du hamac

sans trop comprendre ce qui s’était passé ni savoir ce que j’allais

faire. Mes regards errèrent sur Ceintras endormi, sur la bouteille de

cognac à moitié vide et, peu à peu, je repris complètement le sentiment

de la réalité: «Je me serai endormi, j’aurai rêvé, pensai-je... Cela

doit être un rêve, cela ne peut être qu’un rêve...» Mais c’était en vain

que je me répétais ces mots; je ne parvenais pas à bien me convaincre.

Je résolus de lutter énergiquement contre la fatigue afin de me rendre

compte de ce qui se passerait. Je m’assurai que mon revolver était

chargé, je le posai près de moi sur une planchette et j’allumai un

cigare. Des minutes longues comme des siècles s’écoulèrent dans

l’anxiété de l’attente. Je ne vis rien. Ensuite il me sembla entendre

comme un frôlement au dehors; je fis deux pas, m’arrêtai... Tout était

déjà redevenu absolument silencieux. Alors, ayant reporté mes yeux sur

le hublot, je vis la face qui m’épiait.

Je la vis, ou plutôt je l’entrevis à peine, durant une demi-seconde;

mais ce temps m’avait suffi pour ressentir la plus intense impression

d’horreur. Comment la rendre ici? où trouver des mots pour me faire

comprendre? Imaginez l’effet que peut produire quelque chose

d’impossible... et de quasi tangible en même temps. Car, cette fois, je

n’avais pas rêvé, j’en étais sûr, j’avais vu, bien vu la face de cet

être: un front proéminent, surmonté de peaux plissées, ridées, qui

retombaient de chaque côté comme les boucles d’une chevelure neigeuse;

point de menton, une bouche de reptile, des narines rondes au bout d’une

sorte de nez camard et, au-dessus de ce nez, des yeux, de grands yeux

profonds qui donnaient à cette monstruosité une apparence odieusement

humaine!

J’avais vu, mais je voulais voir mieux encore et cette fiévreuse

curiosité fut plus forte que la terreur et le dégoût. De nouveau ce

furent des bruissements confus et comme des chuchotements derrière la

porte. Alors, sans réfléchir plus longtemps aux conséquences de mon

acte, je la poussai violemment; il y eut un choc, des cris étouffés, des

bonds, une débandade éperdue... Je regardai: les fourrés de cactus et de

fougères s’agitèrent au passage d’invisibles fuyards. Je me lançai à

leur poursuite; un instant j’aperçus, tout près du fleuve, dans un

endroit découvert, deux ou trois formes blanches; je précipitai ma

course, mais quand j’arrivai à cette clairière, il n’y avait plus

rien,--rien qu’une porte aménagée au flanc de la berge, et pareille à

celle que Ceintras et moi avions découverte le jour précédent.

Mais la porte, cette fois, était ouverte. M’agenouillant sur le sol, au

seuil même de la galerie ténébreuse, j’essayai d’abord vainement d’y

apercevoir quelque chose: il n’y avait devant moi que de l’ombre et du

silence. Puis un faible bruit me parvint, analogue au tic-tac d’une

pendule; seulement je me rendis compte qu’il devait en réalité être très

fort et venir de très loin. Un instant encore je prêtai l’oreille, mais

soudain la porte se referma automatiquement avec un bruit sec que

multiplièrent de lointains échos.

Je consultai ma montre. Elle s’était arrêtée durant notre premier

sommeil, mais je l’avais remontée depuis, afin qu’elle nous indiquât au

moins la durée du temps, à défaut de l’heure des hommes. Je constatai

alors que la lumière violette n’avait pas disparu depuis plus de trois

heures; sans nul doute, «la nuit» allait durer longtemps encore; inquiet

de ce qui pouvait se passer autour du ballon pendant mon absence, je

revins lentement sur mes pas. Sous les plantes basses et touffues, dans

tous les coins où s’amassait l’ombre, je devinais que des êtres

m’épiaient. Plusieurs fois même, j’entendis derrière moi des bruits de

feuilles froissées; mais j’eus beau me retourner brusquement, écarter

les branches, fouiller les buissons des mains et des yeux, m’élancer en

courant sur une piste imaginaire, il me fut impossible d’entrevoir de

nouveau les formes blanches vaguement aperçues quelques minutes

auparavant.

Je ruisselais de sueur; la rage et l’exaspération tendaient

douloureusement mes nerfs. Je me dirigeai de nouveau vers le fleuve,

afin de boire et de rafraîchir mon visage. Alors, pour la première fois,

je me trouvai en face du plus prodigieux spectacle que jamais homme ait

pu contempler.

Sur le fond sablonneux de la rivière, au-dessous de la sombre

transparence de l’eau, apparaissaient çà et là de phosphorescentes

lueurs violettes qui, s’étendant peu à peu, recouvrirent aussi les

bas-fonds de gravier et les petits rocs enguirlandés de plantes

aquatiques. Bientôt le fleuve eut l’air de couler sur des améthystes

illuminées contre lesquelles je voyais se découper en noir les

silhouettes de grands poissons qui fuyaient... Lentement, la clarté

violette s’élevait dans l’eau, se mélangeait à elle et, quand elle en

eut atteint le niveau, le fleuve, dans la pénombre du Pôle, ressembla à

quelque Phlégéthon ou à quelque Cocyte qui aurait roulé du soufre

enflammé. Mais après avoir envahi l’eau, la clarté monta dans l’air,

s’épandit sur les rives, et ce fut comme si le fleuve avait débordé

soudain; instinctivement, je me reculai, je me plaçai sur un petit

tertre; la clarté atteignit mes pieds en moins de cinq minutes. La

tranquille régularité de son ascension et de sa diffusion donnaient

l’idée d’une force inévitable, fatale. Déjà, sur les points les plus bas

de la plaine, la terre en était inondée; cela montait du sol comme une

végétation de lumière; des faisceaux minces et palpitants surgissaient,

se multipliaient, se rapprochaient les uns des autres et se confondaient

enfin en une nappe immobile de clarté.

Je me répétais: «C’est le jour, le jour polaire qui se lève...» Et

cependant, j’étais étreint d’une angoisse contre laquelle ma raison ne

pouvait rien; j’avais l’illusion de me noyer, d’être submergé par une

marée immense; je demeurais immobile, crispant les poings. La clarté

dépassa mes épaules, effleura mon menton; alors, cela devint horrible,

car il me semblait que, dans quelques secondes, j’allais suffoquer,

m’étouffer, lorsque j’ouvrirais la bouche pour prendre haleine... Si

puéril ou insensé que cela puisse paraître, je me baissai brusquement, à

peu près pareil au baigneur qui se plonge dans l’eau d’un seul coup,

afin de faire durer le moins possible une sensation désagréable de

froid. Quand je me relevai, mes yeux étaient encore au-dessus de la

nappe de clarté; seuls jusqu’à l’horizon, les sommets du ballon à ma

gauche et du coteau à ma droite restaient encore dans la pénombre,

et,--chose que bien des hommes auront peine à concevoir,--tandis que

l’azur du ciel devenait plus sombre, les étoiles pâlissaient; elles

s’éteignirent complètement derrière le rideau violet... Je levai les

bras, et mes mains, en sortant de l’atmosphère lumineuse, me parurent

être tout contre le ciel.

Peu de temps après, je m’assis pour me reposer un peu avant de continuer

ma route. Je me souviens d’avoir, un instant, tenté d’ordonner quelque

peu les milliers d’images et d’idées confuses qui tourbillonnaient dans

ma tête. J’y renonçai vite: j’étais à bout de force, accablé, brisé...

Et soudain le monde, autour de moi, sembla véritablement s’écrouler dans

les ténèbres; il m’est impossible de dire si je venais de m’endormir ou

de m’évanouir.

CHAPITRE IX

HEURES D’ATTENTE

La période qui suivit fut pénible et trouble. Avant que rien de

définitif se manifestât, neuf fois s’éteignit et reparut la lueur

violette. Les sensations humaines s’émoussent si vite que, maintenant,

dans l’anxiété des nuits, j’attendais véritablement le jour polaire avec

impatience. Je devinais que les nuits étaient hantées de présences

sournoises, mais je ne voyais pas très clair en moi-même et, aux heures

où, recouvert de son manteau violet, le pays redevenait paisible et

désert, il m’arrivait de me demander si les visions nocturnes étaient

réelles ou si mon cerveau surexcité les enfantait.

C’eût été pour moi un grand soulagement de faire part à Ceintras de mes

impressions et de mes découvertes; il retrouvait parfois sa raison et il

me semblait que chaque jour apportait dans son état mental un mieux

sensible; mais je craignais justement de retarder ou de compromettre par

ces révélations trop troublantes une guérison dont il ne fallait pas

désespérer.

Je vis venir sans trop d’appréhension la nuit qui suivit celle où je

m’étais tenu éveillé. Comme j’avais pu échapper une fois au sommeil

magnétique, je m’en croyais délivré pour toujours. Ce fut au milieu de

cette belle confiance qu’il me saisit brutalement; je n’eus même pas le

temps de lutter et les songes terrifiants recommencèrent.

A mon réveil, Ceintras était assis par terre devant la porte de la

cabine et sanglotait, le front dans les mains.

--Pourquoi pleures-tu? lui demandai-je.

Il ne parut pas m’entendre et ne cessa pas de gémir. Alors, écartant

doucement ses doigts sur son visage, je renouvelai ma question avec plus

de force:

--Voyons, Ceintras, pourquoi pleures-tu?

Le peuple du Pôle · 第 5 / 12 段