--Oui! oui! partir... il faut partir, dit Ceintras haletant! Tu le vois

bien, c’est ici le pays de la folie et de la mort!

Bousculant tout ce qui se trouvait sur son passage, il se démenait

fébrilement en face de moi, contre le ciel troué de pâles étoiles.

--Partir... il faut partir, répétait-il...

Et il donna toute la vitesse et, pour nous éloigner au plus tôt de la

terre, il ouvrit en même temps un obus d’hydrogène et le robinet des gaz

chauds... Alors ce fut une autre terrifiante énigme: le moteur ronfla

éperdument, le petit manomètre qui mesurait la pression à l’intérieur de

l’enveloppe indiqua que cette pression ne pouvait plus croître sans

danger; mais tout cela fut inutile; nous n’avancions ni ne montions: on

aurait dit que d’invisibles et impalpables chaînes entravaient notre

marche et nous halaient peu à peu vers la terre.

Comme pour mettre le comble à toutes ces émotions apparut la chose la

plus prodigieuse que nous eussions pu concevoir en ces lieux. C’était,

érigé sur un monticule et se dessinant contre le ciel une sorte de

disque de métal grisâtre fixé au sommet d’une très haute tige et pareil,

en beaucoup plus grand, à ceux qui marquent les points d’arrivée sur les

hippodromes. Il n’y avait pas à en douter, cet appareil était l’œuvre

d’une industrie intelligente et cette conclusion s’offrit immédiatement

à mon esprit dans toute son implacable netteté... Mais le temps me

manqua pour l’approfondir; un inexplicable sommeil m’envahissait si

subit, si violent, que je ne pus pas même tenter de recueillir mon

énergie volontaire pour la lui opposer; j’entendis, comme de très loin,

Ceintras accablé également par ce sommeil me demander d’une voix faible:

--Que faire?

Mais je n’eus pas la force de répondre. Et nos esprits sombrèrent dans

une profonde nuit.

CHAPITRE VI

SUR LA PIERRE BRUNE

Ce fut seulement plus tard que je pus me rendre compte de la durée de

cette léthargie. Quand je m’en éveillai pour la première fois, il me

parut également possible qu’elle se fût poursuivie pendant des mois ou

pendant une heure. Les événements qui l’avaient précédée étaient si

vagues et si extraordinaires que je ne trouvai d’abord en eux nul point

où rattacher mes sensations et mes pensées présentes.

La seule impression précise que j’eus fut que ce sommeil aurait encore

pu se prolonger longtemps, que c’était accidentellement et non par suite

de ma satiété qu’il avait pris fin. Je pensai à de lointaines aubes de

mon enfance où un domestique ayant besoin d’entrer dans ma chambre

allait et venait un instant en atténuant soigneusement le bruit de ses

pas; quand le silence redevenait absolu, je m’apercevais soudain que mes

yeux étaient ouverts... Il avait dû se passer quelque chose d’analogue.

Je me rappelle m’être levé en sursaut, avoir regardé avec effarement

tout autour de moi: Ceintras ronflait, calé dans un coin de la chambre

de chauffe, le buste droit, les jambes étendues, les mains jointes, la

bouche ouverte et le front creusé d’une ride: un sommeil pénible et

qu’on devinait peuplé de cauchemars. Par les hublots entraient des flots

de lumière violette: il faisait «jour».

Puis ce fut une terrible angoisse: où étions-nous? Qu’était devenu le

ballon livré à lui-même pendant le temps peut-être long qu’avait duré

l’inconscience de ses pilotes? J’ouvris la porte... Le ballon reposait

sur le sol, sur ce sol du Pôle où, la veille, nous n’avions pas osé

atterrir. Dominant mon appréhension je descendis, fis le tour de la

machine et un examen sommaire m’assura que nul organe n’avait souffert,

le moteur s’était arrêté uniquement faute d’essence; l’enveloppe

semblait un peu flasque, mais cela n’était rien et, sitôt que le moteur

serait remis en marche, il suffirait d’ouvrir le robinet d’air chaud

pour reprendre notre vol.

Je me disposais à aller réveiller Ceintras et à l’avertir lorsqu’un fait

me frappa auquel je n’avais tout d’abord pas pris garde: le ballon

reposait sur ses amortisseurs d’une manière aussi stable que s’il avait

été attaché par de nombreuses et solides amarres; je remarquai alors que

nous avions atterri sur une longue pierre rectangulaire et brune et que

les amortisseurs y adhéraient irrésistiblement; on aurait dit qu’ils y

étaient soudés; pourtant, étant donnée la quantité d’hydrogène qui,

visiblement, existait encore dans l’enveloppe, la force ascensionnelle

ne pouvait être de beaucoup inférieure à la force d’inertie représentée

par le poids brut de l’appareil; par conséquent un très léger effort

aurait dû suffire pour déplacer ou soulever le ballon; mais ce fut en

vain que je voulus le faire, de la main d’abord, puis en utilisant comme

levier le canon de ma carabine que j’avais emportée par prudence.

Au bout de quelques minutes, il me parut évident que cette adhérence du

ballon à la pierre et l’obstacle mystérieux qui la veille avait entravé

notre marche étaient en relation immédiate. Et j’eus dès lors le

sentiment très net d’une intelligence cachée qui nous avait longuement

épiés, pris au piège et qui dès cet instant nous dominait.

Nous n’étions _pas seuls_. Preuve tangible, irréfutable, le haut disque

de métal brillait d’un éclat terne à quelques mètres de moi. J’entendis

soudain, dans les épais fourrés de cactus et de fougères, un bruit qui

me fit monter le cœur à la gorge... J’épaulai mon arme et m’avançai en

tremblant: de nouveau les feuilles s’agitèrent à dix mètres environ sur

ma gauche. Le coup partit presque malgré moi!... Plus rien... Puis je

m’aperçus que ma peur avait créé des fantômes et que dans les brusques

frémissements des fourrés le vent seul avait été pour quelque chose; il

venait de se lever et arrivait de la banquise en bouffées glaciales qui,

dans la tiédeur du Pôle, me piquaient par instant au visage et aux mains

comme l’eussent fait de menus et lancinants coups de couteaux.

Ceintras, au bruit de la détonation, apparut sur la galerie. Je courus à

lui et le mis au courant de tout ce que j’avais constaté depuis mon

réveil. Il se contenta de hocher la tête et ne répondit pas; il semblait

parfaitement ahuri. Alors je lui demandai en affectant l’air le plus

détaché et le plus tranquille du monde:

--As-tu bien dormi?

Il me parut chercher péniblement des mots:

--Mal, très mal... C’est une chose étrange... je me souviens d’avoir

subi jadis une opération pour laquelle on fut obligé d’employer le

chloroforme...

--Eh bien?

--Eh bien, j’ai eu cette nuit l’impression d’un sommeil analogue à celui

où l’on tombe sous l’influence du chloroforme, d’un sommeil qui accable

odieusement et durant lequel, si profond soit-il, on garde toujours une

lueur de conscience pour se rendre compte qu’on est un esclave...

--On est comme entravé, ligoté par mille chaînes, on fait des efforts

désespérés pour les rompre et l’on sait pourtant qu’il n’y a qu’à

attendre le bon vouloir d’un maître...

--C’est cela; et puis, pour comble, des cauchemars affreux se sont

abattus sur moi...

--Quels cauchemars?

--Comment te dire? il me semblait que je tombais lentement dans quelque

abîme sous-marin, au milieu de pieuvres gigantesques, et je sentais par

instant contre ma peau le frôlement de leurs tentacules...

Il se recueillit une minute, puis:

--J’ai peut-être tort, dit-il, de parler de cauchemar: cela ressemblait

moins à une chose rêvée qu’à une sensation réelle perçue dans une

demi-conscience.

Je ne pus me garder d’un frisson; les paroles de Ceintras avaient

illuminé tout à coup en moi un souvenir obscur et, à présent, j’étais à

peu près sûr de m’être débattu quelques instants auparavant dans un

cauchemar qui ressemblait au sien... Seulement les pieuvres y avaient

été remplacées par des chauves-souris ou des vampires. La coïncidence

était tout au moins étrange et si de part et d’autre les rêves n’avaient

reposé sur rien de réel, il fallait conclure à un cas de télépathie.

Mais une conclusion plus logique et plus effrayante s’imposait, à savoir

que des êtres vivants, hôtes de ces régions, des êtres d’une

intelligence et d’une puissance qui dès cet instant m’apparaissaient

prodigieuses, nous avaient attirés jusqu’à eux en utilisant par des

procédés qui m’échappaient une énorme force magnétique; puis, désireux

de nous observer, ils s’étaient approchés de nous durant notre sommeil:

un sommeil qu’ils avaient peut-être provoqué artificiellement.

Allais-je faire part à Ceintras du point où venaient d’aboutir mes

inductions?... J’eus pitié de lui. Il s’était laissé tomber sur un

rocher et ses yeux vacillants et vagues se fixaient en deçà ou au delà

des objets qu’ils regardaient; son attitude trahissait un accablement

infini; j’avais l’impression très nette d’assister à une effrayante

agonie morale, et je tentai de faire appel à son initiative dans

l’espoir de le remonter, de le remettre en possession de lui-même:

--Que comptes-tu faire? lui demandai-je.

--Je ne sais pas, je vais voir...

Il fit quelques pas, s’avança vers le ballon et sauta sur la pierre

brune où les amortisseurs adhéraient. Je le vis alors s’agiter, se

balancer comme pour prendre son élan et retomber gauchement sur ses

mains sans que ses pieds eussent bougé d’un centimètre. Je m’élançai à

son secours.

--N’approche pas, pour Dieu! n’approche pas, s’écria-t-il en hurlant

comme une bête prise au piège.

Mais j’étais déjà sur la pierre où je continuais comme je l’avais fait

auparavant à pouvoir aller et venir sans encombre. Ceintras, lui, était

aussi incapable d’y faire un pas que si ses pieds y eussent été du

premier coup inexorablement rivés.

--Est-ce que tu souffres? fis-je en essayant vainement de le dégager.

--Non, évidemment non, mais ils vont venir, à présent, et s’emparer de

moi... Sauve-toi, au plus vite; seulement, de grâce, tue-moi avant de

partir, ne me laisse pas tomber vivant entre leurs mains... un coup de

carabine... là... entre les deux yeux... fais vite!...

--Tu parles comme un fou, répondis-je en haussant les épaules. Et puis,

tiens! essaye de te déchausser, je crois que cela m’évitera de te donner

la mort.

Il obéit sans comprendre encore et son trouble seul l’empêcha de tirer

facilement ses pieds hors de ses souliers délacés.

--Emporte-moi, s’écria-t-il ensuite, ne me laisse pas toucher le sol

puisque leur damné sortilège ne semble pas avoir prise sur toi...

J’éclatai de rire:

--Tu peux être tranquille: le sortilège n’avait prise que sur tes

souliers, probablement parce que leurs semelles étaient ferrées...

On connaît à présent suffisamment Ceintras pour ne pas trouver

extraordinaire que l’heureuse issue de cette aventure l’ait fait passer

d’un excès de découragement à une joie exagérée et en tous cas

intempestive... Quant à sa confiance dans l’avenir, qu’il manifesta

aussitôt à grand renfort de gestes et d’éclats de voix, elle eût

réconforté le plus abattu des mortels, si ce mortel n’avait vécu depuis

près d’un an dans l’intimité du pauvre diable...

--Un aimant!... Ils voulaient nous attraper à l’aide d’un aimant! Ils

s’imaginaient que nous en ignorions les propriétés... Au fait, ils

doivent être encore plus effrayés que nous: pourquoi se cacheraient-ils

s’il en était autrement? Est-ce que je me cache, moi? Est-ce que je me

cache? Ah! Ah! Ah! Qu’ils se montrent donc un peu! Je les attends... Je

me promets de leur faire passer pour longtemps l’envie de nous jouer de

vilains tours.

Je crus bon de réfréner légèrement cet enthousiasme:

--Mais, dis donc, le ballon?... comment comptes-tu le tirer de là?

Ceintras n’était pas embarrassé pour si peu.

--Le ballon... Ah! oui!... Eh bien, nous déboulonnerons les

amortisseurs, et pffft!... Le ballon délesté fera un petit bond d’un

millier de mètres dans l’atmosphère... Qu’ils viennent nous y

chercher... Ils pourront garder les amortisseurs en souvenir de nous,

ainsi que ma paire de souliers!... Nous en serons quittes pour ne plus

atterrir jusqu’à notre retour ou pour n’atterrir qu’avec une extrême

prudence... Tiens! parlons d’autre chose: j’ai faim. Cuisinier, à tes

fourneaux!

Le repas fut abondant, bien arrosé et fort gai. Lorsqu’une cause de

tristesse ou de peur persiste un peu plus de vingt-quatre heures, il est

inévitable qu’une détente se produise dans l’esprit de ceux qui

subissent cette tristesse ou cette peur. Nous apportâmes à manger, à

boire et à deviser un entrain qui n’avait rien de factice, qui n’était

nullement dû au désir plus ou moins conscient de nous étourdir, mais qui

venait du fond le plus sincère de nous-mêmes... Nous nous étions à

moitié accoutumés à l’étrange paysage, nous ne pensions plus à nous

inquiéter des mystères qui nous entouraient et, dans la clarté violette

du Pôle, confortablement installés sur les fougères, auprès du fleuve

couleur d’argent bruni, nous débouchions du champagne avec autant de

plaisir que nous eussions pu le faire au bord de la Seine ou de l’Oise,

sous un ciel limpide et léger d’Ile-de-France.

Réconfortés moralement et physiquement, nous résolûmes d’un commun

accord d’aller à la découverte.

CHAPITRE VII

CEINTRAS ÉGARE SON OMBRE ET SA RAISON

Nous longeâmes le fleuve sur une distance d’un demi-mille environ. Le

silence était si grand que le bruit de nos pas et le clapotement de

l’eau semblaient suffire à remplir le ciel.

Quel était ce fleuve? d’où venait-il? où allait-il?... Autant de

questions que nous nous posions vaguement et que nous étions, du reste,

parfaitement incapables de résoudre. Quand nous regardions derrière

nous, il paraissait, là-bas, très loin, après des lieues et des lieues

de plaine, sortir de la brume et probablement de la banquise; en face, à

cent mètres en aval, il s’évanouissait derrière une arête de rochers

bleuâtres, abrupts et déchiquetés, le seul accident qui rompît la

monotonie de l’immensité plate...

Comme si ces rochers avaient abrité les plantes de quelque chose qui,

partout ailleurs, les eût empêchées de s’élever librement, les

végétations, à leur base, devenaient peu à peu arborescentes. A notre

approche, des oiselets, qui perchaient dans cette sorte de bocage,

prirent leur vol avec des pépiements aigus dans la direction des

rochers, puis firent un brusque détour et passèrent en tourbillon

au-dessus de nos têtes. Ils avaient de longs becs, des ailes azurées et

ne différaient guère de nos martins-pêcheurs.

Nous atteignîmes le sommet de la colline par une rampe de rocs éboulés

qui surplombaient les eaux mêmes du fleuve et, de là, nous pûmes

contempler le panorama polaire. De circulaires murailles de brumes le

limitaient sur tous les points et formaient les parois diaphanes d’un

immense vase dans lequel la clarté violette eût bouillonné comme une

liqueur. Elle se diluait au fluide atmosphérique dans des proportions

qui devaient, pour d’obscures raisons, varier selon les lieux et les

heures, car, lorsque le vent soufflait avec quelque violence, on voyait

véritablement bouger l’air. La colline, abrupte du côté par lequel nous

étions arrivés, rejoignait la plaine, devant nous en pente douce, et

longtemps, le fleuve coulait entre de hautes falaises argileuses et

bleues. A notre droite, dans une échancrure de la muraille brumeuse,

l’œil terne du soleil avait l’air de s’ouvrir avec indifférence, sur ce

pays qui n’était pas son domaine. Çà et là, jalonnant l’immensité de la

plaine et du plateau, étaient dressés des disques pareils à celui que

j’avais vu le soir même de notre arrivée au Pôle.

Tournant le dos au fleuve, nous poursuivîmes notre excursion en restant

à mi-pente de la colline. De bizarres fleurs aux calices charnus et

contournés poussaient dans les anfractuosités du sol. Puis, sous

l’auvent d’un éboulis branlant, nous découvrîmes une étroite caverne,

ouverte comme une plaie dans la chair rocheuse du coteau; de petits cris

brefs et perçants s’en échappèrent à notre passage; je m’arrêtai,

indécis, interrogeant Ceintras du regard; mais celui-ci, que son entrain

et son énergie n’avaient pas abandonné encore, s’avança résolument et me

dit:

--Il faut entrer.

Je le suivis, et je constatai avec stupéfaction que dans ce couloir aux

parois tortueuses il faisait aussi clair qu’au dehors: la lumière

violette, en s’y répandant, pénétrait dans les moindres recoins,

chassant l’ombre de partout. Les cris, dans le fond, redoublèrent au

bruit de nos pas; puis ce furent d’éperdus battements d’ailes et des

bêtes passèrent au-dessus de nos têtes en les frôlant; je dis «des

bêtes» parce que je fus, dans le premier moment, incapable de leur

donner un nom plus précis.

Brusquement, d’un coup de crosse, Ceintras en abattit une qui restait

encore accrochée à la voûte de la caverne. Elle pouvait avoir vingt

centimètres de longueur, sa tête ressemblait à celle d’un serpent, mais

la gueule était plus épaisse et plus large; les ailes étaient

constituées par des membranes de couleur verdâtre, et me parurent, pour

le reste, analogues à celles de nos chauves-souris.

--C’est un chéiroptère d’espèce inconnue, m’écriai-je.

--Non, répondit simplement Ceintras en palpant l’animal.

--Pourtant, l’aspect général... et ces ailes...

--Ces ailes ne sont nullement des ailes de chauves-souris. Regarde:

elles ne sont pas soutenues par les quatre doigts, mais seulement par le

doigt extérieur, qui est démesurément allongé; les autres ne servent à

la bête que pour se suspendre... Puis les membres antérieurs sont plus

grands, la tête est plus développée, la mâchoire cornée et garnie d’une

multitude de dents aiguës... et puis... et puis, ça n’a pas de poil...

ni poils ni plumes... Alors...

--Quoi?

Sans répondre il fouilla dans ses poches, y prit un couteau, ouvrit

fébrilement le corps de l’animal, en sortit le cœur et le coupa.

--C’est bien cela: deux oreillettes et un seul ventricule: un reptile!

--Un reptile qui vole?

--Certainement, fit-il un peu pâle... Il y en a déjà eu...

--Quand cela?

--Il y a des milliers et des milliers d’années. Celui-ci appartient à

une espèce qu’on croyait disparue, et, si mes souvenirs ne me trompent

pas, c’est tout bonnement un ptérodactyle que j’ai entre les mains...

Ce nom scientifique me rappela des souvenirs de collège; je revis les

animaux monstrueux des vieux âges dont les figures, sur les manuels de

paléontologie, avaient frappé si fort mon imagination. Et je m’écriai:

--C’est enthousiasmant, c’est magnifique! Il faut en attraper de vivants

et les emporter avec nous.

Ceintras s’était assis sur une pierre. Tenant toujours la bestiole

éventrée et sanglante à la main, il regardait droit devant lui, dans le

vague. Le bruit de mes paroles le fit sursauter.

--Les emporter... Où donc les emporter? demanda-t-il.

--Mais... dans le ballon. Qu’est-ce que cette idée a d’extraordinaire?

Il secoua la tête, fit un geste vague et, d’une voix étrange:

--On ne peut pas empêcher ce qui a été d’être encore, murmura-t-il comme

en s’adressant à lui-même... Ce qui a été se cache, mais existe encore

quelque part... Et quelquefois on le rencontre, on le trouve... Mais

alors c’est que soi-même on a été, et on ne peut plus revenir vers ce

qui est; car ce qui est ne communique pas avec ce qui a été... ou bien

c’est si loin, si loin qu’il faudrait des siècles, des siècles, plus que

des siècles pour en revenir...

--Qu’est-ce que tu racontes? interrompis-je avec anxiété.

Il tressaillit; puis ses yeux perdirent leur fixité nébuleuse; il se

redressa, se ressaisit et me dit en affectant de rire:

--Ce que je racontais? Des choses qui chantaient dans ma tête, des

bêtises!... mais ne nous éternisons pas là-dessous.

Je pensai qu’il avait voulu se rendre intéressant, ou se moquer de moi,

et je ne jugeai pas utile d’insister. Après avoir vainement cherché

d’autres ptérodactyles,--ils n’avaient pas cru devoir rester dans la

caverne à notre disposition,--nous regagnâmes la sortie.

Soudain Ceintras, qui marchait un peu devant moi, s’arrêta, regarda de

tous les côtés et s’écria dans un grand geste de folie et de désespoir:

--Mon ombre! Où est mon ombre?

La question me parut si saugrenue que je restai un instant ahuri et

incapable de rien répondre. Puis, jetant les yeux sur le sol, je

m’aperçus que ni l’ombre de Ceintras ni la mienne ne se projetaient

nulle part; les objets étaient aussi éclairés en haut qu’en bas, à

droite qu’à gauche... Et, jusque-là, nous ne nous étions pas rendu

compte que c’était cette absence absolue d’ombres qui, plus encore que

la coloration de la lumière diffuse dans l’atmosphère, donnait au

paysage son caractère de rêve, d’impossibilité, tout au moins

d’étrangeté hallucinante.

--Mon ombre! Où est mon ombre? hurlait toujours Ceintras en se tournant

dans tous les sens.

Je crus qu’il continuait à plaisanter et, pour mettre fin à cette

comédie énervante:

--En voilà assez! lui dis-je. Une fois admis que cette lumière ne vient

d’aucune source précise et qu’elle est une propriété de l’air en cet

endroit de la terre, il est tout naturel qu’elle soit partout, comme

l’air, et qu’il n’y ait d’ombre nulle part.

Il baissa la tête comme un enfant pris en faute et, après s’être

recueilli un instant, répondit sur un ton d’humilité presque honteuse:

--Ne fais pas attention... j’étais comme accablé, dans celle caverne;

j’ai mal à la tête, et c’est très pénible de penser... presque aussi

pénible que de se mouvoir.

--Le fait est, avouai-je, qu’il me semble avoir moi aussi des membres de

plomb.

Après que nous eûmes fait quelques pas, cette impression de lourdeur

s’atténua un peu. Nous rejoignîmes le cours du fleuve et descendîmes sur

la berge, au pied même de la colline. Alors Ceintras s’agenouilla, et

penché sur l’eau comme une bête but à longues gorgées.

--C’est tout de même de l’eau, dit-il en se relevant; seulement il ne

fait pas bon s’y mirer, nous avons d’effrayants visages.

Et comme je m’informais de sa santé:

--Ça va beaucoup mieux, répondit-il. Mais il y a loin d’ici au ballon,

je suis un peu fatigué encore... Arrêtons-nous une minute, veux-tu?

Nous nous assîmes côte à côte, les pieds pendant au-dessus de l’eau. Et,

durant quelque temps, chacun de nous s’absorba en lui-même.

--Vois-tu, dis-je ensuite à Ceintras qui, le menton dans les mains,

paraissait réfléchir, ce paysage me rappelle ceux que je dessinais,

quand j’étais gamin, pour me distraire: dans mes peintures tout était

plat et au même plan, parce que je ne savais pas les ombrer.

--Oui, répondit-il, ce n’est que par l’ombre que nous pouvons percevoir

le relief... Je me souviens à présent que, tout à l’heure, nous n’avons

découvert la colline que quand nous nous sommes trouvés à sa base...

Nous ne distinguons dans ce paysage que les différences de couleurs et

cela nous trouble... et il nous est bien difficile de nous rendre

compte... Aussi, a-t-on idée de ça? une damnée lumière qui arrive de

partout!...

Encore quelques minutes de silence. Ceintras reprit:

--Il y a une impression dont je ne puis me défendre: malgré moi, en

considérant ce qui nous entoure, je pense à quelque chose d’artificiel,

de _truqué_; cette lumière me rappelle celle que les machinistes de nos

théâtres font ruisseler à flots sur certains décors de féeries... Ici

aussi il doit y avoir des machinistes, disposant d’énormes forces

magnétiques ou électriques, maîtres d’un fluide qui peut rendre l’air

lumineux et l’échauffer jusqu’à une température clémente... Voilà!

seulement ils manquent totalement de sens artistique... Eux non plus ne

savent pas ombrer!... Et c’est désagréable, même fatigant, très

fatigant...

--Est-ce que tu souffres? lui demandai-je, inquiet de son air de

lassitude.

--Non, fit-il; seulement, je te l’ai déjà dit, cette lumière me gêne

pour penser; il me semble qu’elle pénètre en moi, qu’elle désagrège et

éparpille toutes mes idées; je suis obligé de faire effort pour les

tenir réunies. Et pourtant je voudrais pouvoir penser, j’ai besoin de

penser pour essayer de découvrir ce qu’_ils_ sont.

Il s’animait, et bientôt sa volubilité devint telle qu’il me fut

impossible de placer un mot.

--Oui, qu’est-ce qu’ils sont? Où peuvent-ils bien se cacher? Pas une

maison, pas un édifice... Et pourtant ils existent indubitablement: ces

disques de métal, l’entravement mystérieux de notre ballon... Dis donc,

peut-être qu’ils sont invisibles?...

Le peuple du Pôle · 第 4 / 12 段