bien, c’est ici le pays de la folie et de la mort!
Bousculant tout ce qui se trouvait sur son passage, il se démenait
fébrilement en face de moi, contre le ciel troué de pâles étoiles.
--Partir... il faut partir, répétait-il...
Et il donna toute la vitesse et, pour nous éloigner au plus tôt de la
terre, il ouvrit en même temps un obus d’hydrogène et le robinet des gaz
chauds... Alors ce fut une autre terrifiante énigme: le moteur ronfla
éperdument, le petit manomètre qui mesurait la pression à l’intérieur de
l’enveloppe indiqua que cette pression ne pouvait plus croître sans
danger; mais tout cela fut inutile; nous n’avancions ni ne montions: on
aurait dit que d’invisibles et impalpables chaînes entravaient notre
marche et nous halaient peu à peu vers la terre.
Comme pour mettre le comble à toutes ces émotions apparut la chose la
plus prodigieuse que nous eussions pu concevoir en ces lieux. C’était,
érigé sur un monticule et se dessinant contre le ciel une sorte de
disque de métal grisâtre fixé au sommet d’une très haute tige et pareil,
en beaucoup plus grand, à ceux qui marquent les points d’arrivée sur les
hippodromes. Il n’y avait pas à en douter, cet appareil était l’œuvre
d’une industrie intelligente et cette conclusion s’offrit immédiatement
à mon esprit dans toute son implacable netteté... Mais le temps me
manqua pour l’approfondir; un inexplicable sommeil m’envahissait si
subit, si violent, que je ne pus pas même tenter de recueillir mon
énergie volontaire pour la lui opposer; j’entendis, comme de très loin,
Ceintras accablé également par ce sommeil me demander d’une voix faible:
--Que faire?
Mais je n’eus pas la force de répondre. Et nos esprits sombrèrent dans
une profonde nuit.
CHAPITRE VI
SUR LA PIERRE BRUNE
Ce fut seulement plus tard que je pus me rendre compte de la durée de
cette léthargie. Quand je m’en éveillai pour la première fois, il me
parut également possible qu’elle se fût poursuivie pendant des mois ou
pendant une heure. Les événements qui l’avaient précédée étaient si
vagues et si extraordinaires que je ne trouvai d’abord en eux nul point
où rattacher mes sensations et mes pensées présentes.
La seule impression précise que j’eus fut que ce sommeil aurait encore
pu se prolonger longtemps, que c’était accidentellement et non par suite
de ma satiété qu’il avait pris fin. Je pensai à de lointaines aubes de
mon enfance où un domestique ayant besoin d’entrer dans ma chambre
allait et venait un instant en atténuant soigneusement le bruit de ses
pas; quand le silence redevenait absolu, je m’apercevais soudain que mes
yeux étaient ouverts... Il avait dû se passer quelque chose d’analogue.
Je me rappelle m’être levé en sursaut, avoir regardé avec effarement
tout autour de moi: Ceintras ronflait, calé dans un coin de la chambre
de chauffe, le buste droit, les jambes étendues, les mains jointes, la
bouche ouverte et le front creusé d’une ride: un sommeil pénible et
qu’on devinait peuplé de cauchemars. Par les hublots entraient des flots
de lumière violette: il faisait «jour».
Puis ce fut une terrible angoisse: où étions-nous? Qu’était devenu le
ballon livré à lui-même pendant le temps peut-être long qu’avait duré
l’inconscience de ses pilotes? J’ouvris la porte... Le ballon reposait
sur le sol, sur ce sol du Pôle où, la veille, nous n’avions pas osé
atterrir. Dominant mon appréhension je descendis, fis le tour de la
machine et un examen sommaire m’assura que nul organe n’avait souffert,
le moteur s’était arrêté uniquement faute d’essence; l’enveloppe
semblait un peu flasque, mais cela n’était rien et, sitôt que le moteur
serait remis en marche, il suffirait d’ouvrir le robinet d’air chaud
pour reprendre notre vol.
Je me disposais à aller réveiller Ceintras et à l’avertir lorsqu’un fait
me frappa auquel je n’avais tout d’abord pas pris garde: le ballon
reposait sur ses amortisseurs d’une manière aussi stable que s’il avait
été attaché par de nombreuses et solides amarres; je remarquai alors que
nous avions atterri sur une longue pierre rectangulaire et brune et que
les amortisseurs y adhéraient irrésistiblement; on aurait dit qu’ils y
étaient soudés; pourtant, étant donnée la quantité d’hydrogène qui,
visiblement, existait encore dans l’enveloppe, la force ascensionnelle
ne pouvait être de beaucoup inférieure à la force d’inertie représentée
par le poids brut de l’appareil; par conséquent un très léger effort
aurait dû suffire pour déplacer ou soulever le ballon; mais ce fut en
vain que je voulus le faire, de la main d’abord, puis en utilisant comme
levier le canon de ma carabine que j’avais emportée par prudence.
Au bout de quelques minutes, il me parut évident que cette adhérence du
ballon à la pierre et l’obstacle mystérieux qui la veille avait entravé
notre marche étaient en relation immédiate. Et j’eus dès lors le
sentiment très net d’une intelligence cachée qui nous avait longuement
épiés, pris au piège et qui dès cet instant nous dominait.
Nous n’étions _pas seuls_. Preuve tangible, irréfutable, le haut disque
de métal brillait d’un éclat terne à quelques mètres de moi. J’entendis
soudain, dans les épais fourrés de cactus et de fougères, un bruit qui
me fit monter le cœur à la gorge... J’épaulai mon arme et m’avançai en
tremblant: de nouveau les feuilles s’agitèrent à dix mètres environ sur
ma gauche. Le coup partit presque malgré moi!... Plus rien... Puis je
m’aperçus que ma peur avait créé des fantômes et que dans les brusques
frémissements des fourrés le vent seul avait été pour quelque chose; il
venait de se lever et arrivait de la banquise en bouffées glaciales qui,
dans la tiédeur du Pôle, me piquaient par instant au visage et aux mains
comme l’eussent fait de menus et lancinants coups de couteaux.
Ceintras, au bruit de la détonation, apparut sur la galerie. Je courus à
lui et le mis au courant de tout ce que j’avais constaté depuis mon
réveil. Il se contenta de hocher la tête et ne répondit pas; il semblait
parfaitement ahuri. Alors je lui demandai en affectant l’air le plus
détaché et le plus tranquille du monde:
--As-tu bien dormi?
Il me parut chercher péniblement des mots:
--Mal, très mal... C’est une chose étrange... je me souviens d’avoir
subi jadis une opération pour laquelle on fut obligé d’employer le
chloroforme...
--Eh bien?
--Eh bien, j’ai eu cette nuit l’impression d’un sommeil analogue à celui
où l’on tombe sous l’influence du chloroforme, d’un sommeil qui accable
odieusement et durant lequel, si profond soit-il, on garde toujours une
lueur de conscience pour se rendre compte qu’on est un esclave...
--On est comme entravé, ligoté par mille chaînes, on fait des efforts
désespérés pour les rompre et l’on sait pourtant qu’il n’y a qu’à
attendre le bon vouloir d’un maître...
--C’est cela; et puis, pour comble, des cauchemars affreux se sont
abattus sur moi...
--Quels cauchemars?
--Comment te dire? il me semblait que je tombais lentement dans quelque
abîme sous-marin, au milieu de pieuvres gigantesques, et je sentais par
instant contre ma peau le frôlement de leurs tentacules...
Il se recueillit une minute, puis:
--J’ai peut-être tort, dit-il, de parler de cauchemar: cela ressemblait
moins à une chose rêvée qu’à une sensation réelle perçue dans une
demi-conscience.
Je ne pus me garder d’un frisson; les paroles de Ceintras avaient
illuminé tout à coup en moi un souvenir obscur et, à présent, j’étais à
peu près sûr de m’être débattu quelques instants auparavant dans un
cauchemar qui ressemblait au sien... Seulement les pieuvres y avaient
été remplacées par des chauves-souris ou des vampires. La coïncidence
était tout au moins étrange et si de part et d’autre les rêves n’avaient
reposé sur rien de réel, il fallait conclure à un cas de télépathie.
Mais une conclusion plus logique et plus effrayante s’imposait, à savoir
que des êtres vivants, hôtes de ces régions, des êtres d’une
intelligence et d’une puissance qui dès cet instant m’apparaissaient
prodigieuses, nous avaient attirés jusqu’à eux en utilisant par des
procédés qui m’échappaient une énorme force magnétique; puis, désireux
de nous observer, ils s’étaient approchés de nous durant notre sommeil:
un sommeil qu’ils avaient peut-être provoqué artificiellement.
Allais-je faire part à Ceintras du point où venaient d’aboutir mes
inductions?... J’eus pitié de lui. Il s’était laissé tomber sur un
rocher et ses yeux vacillants et vagues se fixaient en deçà ou au delà
des objets qu’ils regardaient; son attitude trahissait un accablement
infini; j’avais l’impression très nette d’assister à une effrayante
agonie morale, et je tentai de faire appel à son initiative dans
l’espoir de le remonter, de le remettre en possession de lui-même:
--Que comptes-tu faire? lui demandai-je.
--Je ne sais pas, je vais voir...
Il fit quelques pas, s’avança vers le ballon et sauta sur la pierre
brune où les amortisseurs adhéraient. Je le vis alors s’agiter, se
balancer comme pour prendre son élan et retomber gauchement sur ses
mains sans que ses pieds eussent bougé d’un centimètre. Je m’élançai à
son secours.
--N’approche pas, pour Dieu! n’approche pas, s’écria-t-il en hurlant
comme une bête prise au piège.
Mais j’étais déjà sur la pierre où je continuais comme je l’avais fait
auparavant à pouvoir aller et venir sans encombre. Ceintras, lui, était
aussi incapable d’y faire un pas que si ses pieds y eussent été du
premier coup inexorablement rivés.
--Est-ce que tu souffres? fis-je en essayant vainement de le dégager.
--Non, évidemment non, mais ils vont venir, à présent, et s’emparer de
moi... Sauve-toi, au plus vite; seulement, de grâce, tue-moi avant de
partir, ne me laisse pas tomber vivant entre leurs mains... un coup de
carabine... là... entre les deux yeux... fais vite!...
--Tu parles comme un fou, répondis-je en haussant les épaules. Et puis,
tiens! essaye de te déchausser, je crois que cela m’évitera de te donner
la mort.
Il obéit sans comprendre encore et son trouble seul l’empêcha de tirer
facilement ses pieds hors de ses souliers délacés.
--Emporte-moi, s’écria-t-il ensuite, ne me laisse pas toucher le sol
puisque leur damné sortilège ne semble pas avoir prise sur toi...
J’éclatai de rire:
--Tu peux être tranquille: le sortilège n’avait prise que sur tes
souliers, probablement parce que leurs semelles étaient ferrées...
On connaît à présent suffisamment Ceintras pour ne pas trouver
extraordinaire que l’heureuse issue de cette aventure l’ait fait passer
d’un excès de découragement à une joie exagérée et en tous cas
intempestive... Quant à sa confiance dans l’avenir, qu’il manifesta
aussitôt à grand renfort de gestes et d’éclats de voix, elle eût
réconforté le plus abattu des mortels, si ce mortel n’avait vécu depuis
près d’un an dans l’intimité du pauvre diable...
--Un aimant!... Ils voulaient nous attraper à l’aide d’un aimant! Ils
s’imaginaient que nous en ignorions les propriétés... Au fait, ils
doivent être encore plus effrayés que nous: pourquoi se cacheraient-ils
s’il en était autrement? Est-ce que je me cache, moi? Est-ce que je me
cache? Ah! Ah! Ah! Qu’ils se montrent donc un peu! Je les attends... Je
me promets de leur faire passer pour longtemps l’envie de nous jouer de
vilains tours.
Je crus bon de réfréner légèrement cet enthousiasme:
--Mais, dis donc, le ballon?... comment comptes-tu le tirer de là?
Ceintras n’était pas embarrassé pour si peu.
--Le ballon... Ah! oui!... Eh bien, nous déboulonnerons les
amortisseurs, et pffft!... Le ballon délesté fera un petit bond d’un
millier de mètres dans l’atmosphère... Qu’ils viennent nous y
chercher... Ils pourront garder les amortisseurs en souvenir de nous,
ainsi que ma paire de souliers!... Nous en serons quittes pour ne plus
atterrir jusqu’à notre retour ou pour n’atterrir qu’avec une extrême
prudence... Tiens! parlons d’autre chose: j’ai faim. Cuisinier, à tes
fourneaux!
Le repas fut abondant, bien arrosé et fort gai. Lorsqu’une cause de
tristesse ou de peur persiste un peu plus de vingt-quatre heures, il est
inévitable qu’une détente se produise dans l’esprit de ceux qui
subissent cette tristesse ou cette peur. Nous apportâmes à manger, à
boire et à deviser un entrain qui n’avait rien de factice, qui n’était
nullement dû au désir plus ou moins conscient de nous étourdir, mais qui
venait du fond le plus sincère de nous-mêmes... Nous nous étions à
moitié accoutumés à l’étrange paysage, nous ne pensions plus à nous
inquiéter des mystères qui nous entouraient et, dans la clarté violette
du Pôle, confortablement installés sur les fougères, auprès du fleuve
couleur d’argent bruni, nous débouchions du champagne avec autant de
plaisir que nous eussions pu le faire au bord de la Seine ou de l’Oise,
sous un ciel limpide et léger d’Ile-de-France.
Réconfortés moralement et physiquement, nous résolûmes d’un commun
accord d’aller à la découverte.
CHAPITRE VII
CEINTRAS ÉGARE SON OMBRE ET SA RAISON
Nous longeâmes le fleuve sur une distance d’un demi-mille environ. Le
silence était si grand que le bruit de nos pas et le clapotement de
l’eau semblaient suffire à remplir le ciel.
Quel était ce fleuve? d’où venait-il? où allait-il?... Autant de
questions que nous nous posions vaguement et que nous étions, du reste,
parfaitement incapables de résoudre. Quand nous regardions derrière
nous, il paraissait, là-bas, très loin, après des lieues et des lieues
de plaine, sortir de la brume et probablement de la banquise; en face, à
cent mètres en aval, il s’évanouissait derrière une arête de rochers
bleuâtres, abrupts et déchiquetés, le seul accident qui rompît la
monotonie de l’immensité plate...
Comme si ces rochers avaient abrité les plantes de quelque chose qui,
partout ailleurs, les eût empêchées de s’élever librement, les
végétations, à leur base, devenaient peu à peu arborescentes. A notre
approche, des oiselets, qui perchaient dans cette sorte de bocage,
prirent leur vol avec des pépiements aigus dans la direction des
rochers, puis firent un brusque détour et passèrent en tourbillon
au-dessus de nos têtes. Ils avaient de longs becs, des ailes azurées et
ne différaient guère de nos martins-pêcheurs.
Nous atteignîmes le sommet de la colline par une rampe de rocs éboulés
qui surplombaient les eaux mêmes du fleuve et, de là, nous pûmes
contempler le panorama polaire. De circulaires murailles de brumes le
limitaient sur tous les points et formaient les parois diaphanes d’un
immense vase dans lequel la clarté violette eût bouillonné comme une
liqueur. Elle se diluait au fluide atmosphérique dans des proportions
qui devaient, pour d’obscures raisons, varier selon les lieux et les
heures, car, lorsque le vent soufflait avec quelque violence, on voyait
véritablement bouger l’air. La colline, abrupte du côté par lequel nous
étions arrivés, rejoignait la plaine, devant nous en pente douce, et
longtemps, le fleuve coulait entre de hautes falaises argileuses et
bleues. A notre droite, dans une échancrure de la muraille brumeuse,
l’œil terne du soleil avait l’air de s’ouvrir avec indifférence, sur ce
pays qui n’était pas son domaine. Çà et là, jalonnant l’immensité de la
plaine et du plateau, étaient dressés des disques pareils à celui que
j’avais vu le soir même de notre arrivée au Pôle.
Tournant le dos au fleuve, nous poursuivîmes notre excursion en restant
à mi-pente de la colline. De bizarres fleurs aux calices charnus et
contournés poussaient dans les anfractuosités du sol. Puis, sous
l’auvent d’un éboulis branlant, nous découvrîmes une étroite caverne,
ouverte comme une plaie dans la chair rocheuse du coteau; de petits cris
brefs et perçants s’en échappèrent à notre passage; je m’arrêtai,
indécis, interrogeant Ceintras du regard; mais celui-ci, que son entrain
et son énergie n’avaient pas abandonné encore, s’avança résolument et me
dit:
--Il faut entrer.
Je le suivis, et je constatai avec stupéfaction que dans ce couloir aux
parois tortueuses il faisait aussi clair qu’au dehors: la lumière
violette, en s’y répandant, pénétrait dans les moindres recoins,
chassant l’ombre de partout. Les cris, dans le fond, redoublèrent au
bruit de nos pas; puis ce furent d’éperdus battements d’ailes et des
bêtes passèrent au-dessus de nos têtes en les frôlant; je dis «des
bêtes» parce que je fus, dans le premier moment, incapable de leur
donner un nom plus précis.
Brusquement, d’un coup de crosse, Ceintras en abattit une qui restait
encore accrochée à la voûte de la caverne. Elle pouvait avoir vingt
centimètres de longueur, sa tête ressemblait à celle d’un serpent, mais
la gueule était plus épaisse et plus large; les ailes étaient
constituées par des membranes de couleur verdâtre, et me parurent, pour
le reste, analogues à celles de nos chauves-souris.
--C’est un chéiroptère d’espèce inconnue, m’écriai-je.
--Non, répondit simplement Ceintras en palpant l’animal.
--Pourtant, l’aspect général... et ces ailes...
--Ces ailes ne sont nullement des ailes de chauves-souris. Regarde:
elles ne sont pas soutenues par les quatre doigts, mais seulement par le
doigt extérieur, qui est démesurément allongé; les autres ne servent à
la bête que pour se suspendre... Puis les membres antérieurs sont plus
grands, la tête est plus développée, la mâchoire cornée et garnie d’une
multitude de dents aiguës... et puis... et puis, ça n’a pas de poil...
ni poils ni plumes... Alors...
--Quoi?
Sans répondre il fouilla dans ses poches, y prit un couteau, ouvrit
fébrilement le corps de l’animal, en sortit le cœur et le coupa.
--C’est bien cela: deux oreillettes et un seul ventricule: un reptile!
--Un reptile qui vole?
--Certainement, fit-il un peu pâle... Il y en a déjà eu...
--Quand cela?
--Il y a des milliers et des milliers d’années. Celui-ci appartient à
une espèce qu’on croyait disparue, et, si mes souvenirs ne me trompent
pas, c’est tout bonnement un ptérodactyle que j’ai entre les mains...
Ce nom scientifique me rappela des souvenirs de collège; je revis les
animaux monstrueux des vieux âges dont les figures, sur les manuels de
paléontologie, avaient frappé si fort mon imagination. Et je m’écriai:
--C’est enthousiasmant, c’est magnifique! Il faut en attraper de vivants
et les emporter avec nous.
Ceintras s’était assis sur une pierre. Tenant toujours la bestiole
éventrée et sanglante à la main, il regardait droit devant lui, dans le
vague. Le bruit de mes paroles le fit sursauter.
--Les emporter... Où donc les emporter? demanda-t-il.
--Mais... dans le ballon. Qu’est-ce que cette idée a d’extraordinaire?
Il secoua la tête, fit un geste vague et, d’une voix étrange:
--On ne peut pas empêcher ce qui a été d’être encore, murmura-t-il comme
en s’adressant à lui-même... Ce qui a été se cache, mais existe encore
quelque part... Et quelquefois on le rencontre, on le trouve... Mais
alors c’est que soi-même on a été, et on ne peut plus revenir vers ce
qui est; car ce qui est ne communique pas avec ce qui a été... ou bien
c’est si loin, si loin qu’il faudrait des siècles, des siècles, plus que
des siècles pour en revenir...
--Qu’est-ce que tu racontes? interrompis-je avec anxiété.
Il tressaillit; puis ses yeux perdirent leur fixité nébuleuse; il se
redressa, se ressaisit et me dit en affectant de rire:
--Ce que je racontais? Des choses qui chantaient dans ma tête, des
bêtises!... mais ne nous éternisons pas là-dessous.
Je pensai qu’il avait voulu se rendre intéressant, ou se moquer de moi,
et je ne jugeai pas utile d’insister. Après avoir vainement cherché
d’autres ptérodactyles,--ils n’avaient pas cru devoir rester dans la
caverne à notre disposition,--nous regagnâmes la sortie.
Soudain Ceintras, qui marchait un peu devant moi, s’arrêta, regarda de
tous les côtés et s’écria dans un grand geste de folie et de désespoir:
--Mon ombre! Où est mon ombre?
La question me parut si saugrenue que je restai un instant ahuri et
incapable de rien répondre. Puis, jetant les yeux sur le sol, je
m’aperçus que ni l’ombre de Ceintras ni la mienne ne se projetaient
nulle part; les objets étaient aussi éclairés en haut qu’en bas, à
droite qu’à gauche... Et, jusque-là, nous ne nous étions pas rendu
compte que c’était cette absence absolue d’ombres qui, plus encore que
la coloration de la lumière diffuse dans l’atmosphère, donnait au
paysage son caractère de rêve, d’impossibilité, tout au moins
d’étrangeté hallucinante.
--Mon ombre! Où est mon ombre? hurlait toujours Ceintras en se tournant
dans tous les sens.
Je crus qu’il continuait à plaisanter et, pour mettre fin à cette
comédie énervante:
--En voilà assez! lui dis-je. Une fois admis que cette lumière ne vient
d’aucune source précise et qu’elle est une propriété de l’air en cet
endroit de la terre, il est tout naturel qu’elle soit partout, comme
l’air, et qu’il n’y ait d’ombre nulle part.
Il baissa la tête comme un enfant pris en faute et, après s’être
recueilli un instant, répondit sur un ton d’humilité presque honteuse:
--Ne fais pas attention... j’étais comme accablé, dans celle caverne;
j’ai mal à la tête, et c’est très pénible de penser... presque aussi
pénible que de se mouvoir.
--Le fait est, avouai-je, qu’il me semble avoir moi aussi des membres de
plomb.
Après que nous eûmes fait quelques pas, cette impression de lourdeur
s’atténua un peu. Nous rejoignîmes le cours du fleuve et descendîmes sur
la berge, au pied même de la colline. Alors Ceintras s’agenouilla, et
penché sur l’eau comme une bête but à longues gorgées.
--C’est tout de même de l’eau, dit-il en se relevant; seulement il ne
fait pas bon s’y mirer, nous avons d’effrayants visages.
Et comme je m’informais de sa santé:
--Ça va beaucoup mieux, répondit-il. Mais il y a loin d’ici au ballon,
je suis un peu fatigué encore... Arrêtons-nous une minute, veux-tu?
Nous nous assîmes côte à côte, les pieds pendant au-dessus de l’eau. Et,
durant quelque temps, chacun de nous s’absorba en lui-même.
--Vois-tu, dis-je ensuite à Ceintras qui, le menton dans les mains,
paraissait réfléchir, ce paysage me rappelle ceux que je dessinais,
quand j’étais gamin, pour me distraire: dans mes peintures tout était
plat et au même plan, parce que je ne savais pas les ombrer.
--Oui, répondit-il, ce n’est que par l’ombre que nous pouvons percevoir
le relief... Je me souviens à présent que, tout à l’heure, nous n’avons
découvert la colline que quand nous nous sommes trouvés à sa base...
Nous ne distinguons dans ce paysage que les différences de couleurs et
cela nous trouble... et il nous est bien difficile de nous rendre
compte... Aussi, a-t-on idée de ça? une damnée lumière qui arrive de
partout!...
Encore quelques minutes de silence. Ceintras reprit:
--Il y a une impression dont je ne puis me défendre: malgré moi, en
considérant ce qui nous entoure, je pense à quelque chose d’artificiel,
de _truqué_; cette lumière me rappelle celle que les machinistes de nos
théâtres font ruisseler à flots sur certains décors de féeries... Ici
aussi il doit y avoir des machinistes, disposant d’énormes forces
magnétiques ou électriques, maîtres d’un fluide qui peut rendre l’air
lumineux et l’échauffer jusqu’à une température clémente... Voilà!
seulement ils manquent totalement de sens artistique... Eux non plus ne
savent pas ombrer!... Et c’est désagréable, même fatigant, très
fatigant...
--Est-ce que tu souffres? lui demandai-je, inquiet de son air de
lassitude.
--Non, fit-il; seulement, je te l’ai déjà dit, cette lumière me gêne
pour penser; il me semble qu’elle pénètre en moi, qu’elle désagrège et
éparpille toutes mes idées; je suis obligé de faire effort pour les
tenir réunies. Et pourtant je voudrais pouvoir penser, j’ai besoin de
penser pour essayer de découvrir ce qu’_ils_ sont.
Il s’animait, et bientôt sa volubilité devint telle qu’il me fut
impossible de placer un mot.
--Oui, qu’est-ce qu’ils sont? Où peuvent-ils bien se cacher? Pas une
maison, pas un édifice... Et pourtant ils existent indubitablement: ces
disques de métal, l’entravement mystérieux de notre ballon... Dis donc,
peut-être qu’ils sont invisibles?...