Reconnaissant qu’en principe le reproche était mérité, ou trop ahuri

encore pour avoir grande envie de récriminer, je me mis en devoir de

donner satisfaction à mon compagnon. Je dois dire qu’il n’était pas

besoin, pour préparer nos repas, d’avoir de grandes connaissances

culinaires. Nos approvisionnements consistaient surtout en aliments

d’épargne,--cacao, thé, café, tablettes de viande comprimées,--en

biscuit, et en diverses conserves toutes prêtes qu’il suffisait de faire

chauffer un instant au bain-marie, sur notre fourneau électrique.

Ceintras qui entendait ne pas se priver même du superflu avait adjoint à

tout cela des confitures, des gâteaux secs, des liqueurs, de vieux vins,

du champagne!

Peu après, je disposai sur la couchette, qui était à deux fins et qui

devait également nous servir de table, du biscuit, deux bouteilles de

bordeaux, du jambon et un civet de lièvre dont le fumet chatouilla mes

narines de la plus délicieuse manière.

--Voilà, dis-je triomphalement, un repas que Nansen eût payé bien cher à

certains moments de son voyage.

Bien entendu Ceintras ne fut pas de mon avis: le civet n’était pas assez

chaud, le bordeaux ne devait pas se boire si froid, le biscuit lui

occasionnerait certainement une maladie d’estomac... Avec la meilleure

volonté du monde je ne pouvais pas cependant aller lui chercher des

petits pains! Du reste, tout en grommelant, il fit disparaître une bonne

moitié des mets; je n’eus pas grand’peine à me charger du reste, et, ce

repas pourtant copieux ne nous suffisant pas, nous y adjoignîmes des

fruits en conserve et une bonne lampée de rhum. Il faut noter

ici,--chose assez curieuse étant donné le peu de forces que nous

dépensions,--que nous éprouvâmes durant tout le voyage un formidable

appétit.

Nous jouissions dans l’une et l’autre partie de la cabine d’une

température très douce et, quand notre festin fut terminé, nous eûmes la

sensation d’un absolu bien-être. De temps à autre nous essuyions du

revers de nos manches la buée épaisse et les fleurs de glace qui

s’amoncelaient sur les hublots, et, au dehors, c’était toujours le

monotone paysage que les récits des explorateurs nous avaient rendu

familier. Pourtant, sous l’influence d’une exaltation fiévreuse ou d’un

étrange pressentiment, je ne renonçais pas à mon espoir de contempler

avant peu des prodiges et, bien que prévoyant de la part de Ceintras des

mots ironiques et des haussements d’épaules, je ne me lassais pas

d’exprimer cet espoir à tout moment.

--Ceintras, qui sait ce que nous allons trouver au terme de notre

voyage?

--L’axe de la Terre, parbleu! me répondit-il à la fin en ricanant.

Je répétai sur un ton interrogatif et assez niais:

--L’axe de la Terre?

--Eh! oui, tu sais bien que c’est là-bas qu’il s’emmanche. C’est donc

autour de lui que nous prendrons le virage... Par exemple, il faudra

faire attention à la manœuvre et ne pas le disloquer en le heurtant!

Hein? vois-tu d’ici le cataclysme?

Il ajouta, bien résolu à ne pas abandonner tout de suite une aussi bonne

plaisanterie:

--Dis donc, nous pourrons écrire nos noms sur lui, comme font les

touristes dans les donjons des châteaux historiques... Et nous pourrons

encore en emporter de petits morceaux pour les offrir à nos amis et

connaissances...

Cependant, l’énorme machine poursuivait sa route avec une si parfaite

docilité que j’en éprouvais comme un obscur sentiment d’irritation; en

vérité, c’était trop facile, trop simple: il me semblait que quelques

menus obstacles auraient contribué à donner plus de prix à notre

victoire...

Exactement trente-trois heures après notre départ, nous dépassâmes le

point extrême atteint par Nansen, et nous entrâmes enfin dans le mystère

des régions vierges.

--Ceintras, m’écriai-je, Ceintras, cette fois, nous y sommes!

--Où donc sommes-nous, s’il te plaît?

--Mais en pleine aventure, dans l’inconnu... Rien, depuis d’immémoriales

séries de siècles, n’avait dérangé le silence accumulé sur ces

solitudes, et c’est la première fois que cette nature est troublée par

le passage orgueilleux de l’homme...

--Tu es tout à fait lyrique, interrompit Ceintras sans détourner la

tête. Au fond, tu restes persuadé qu’il va t’être donné, dans quelques

heures, de contempler des merveilles. Crois-moi, si tu ne veux pas

éprouver une déception trop grande, n’espère pas trouver autre chose que

ce que tu vois ici. Dans quelques heures, nos appareils indiqueront que

nous avons atteint notre but, et puis...

--Et puis, selon toi, ce sera tout, et il ne nous restera plus qu’à

revenir?...

--Tu l’as dit. Cependant, en manière de divertissement, ou, si tu

préfères, pour n’avoir pas fait en vain le voyage, nous pourrons

atterrir un instant et planter le drapeau national au point même du

Pôle. Le Pôle Nord colonie française! Ah! Ah! voilà vraiment un joli

cadeau à faire à sa patrie! On pourra faire insérer des annonces:

«Terres à distribuer... grandes facilités d’émigration...» Qu’est-ce que

tu en penses? Avec quelques protections, tu pourras peut-être te faire

nommer gouverneur de la nouvelle colonie!

--Raille si cela t’amuse, mais nous avons encore le droit d’espérer que

des choses imprévues nous attendent; de ma part, c’est mieux qu’un

pressentiment, c’est presque une conviction...

--On ne demande pas mieux que de croire à la réalité de ce qu’on

souhaite.

--Qui sait? un pays nouveau... une flore et une faune particulières,

ajoutai-je sans prendre garde à l’interruption de Ceintras...

--Il est impossible de concevoir la vie dans ces régions de froid cruel

et sans espoir... Et je serais curieux de savoir sur quoi ta conviction

se fonde?

--Sur bien des choses et, notamment, sur les légendes qui courent chez

les peuples voisins du Pôle. Sais-tu que les Esquimaux du Groënland

parlent volontiers de pays fabuleux, situés très loin, vers le Nord, au

delà des glaces? Il ne faut pas faire fi des légendes, qui ne sont pas

des mensonges, mais des traductions de la vérité; il est bien rare

qu’elles ne correspondent pas à quelque chose, et celles que l’on répète

sur le Pôle...

--... N’ont pas évidemment été racontées par quelqu’un qui est allé y

voir. Du reste, si les événements semblent vraiment vouloir confirmer

ces légendes, il ne me restera plus qu’à te présenter mes condoléances,

car, évidemment, tu seras volé, tu ne seras pas le premier touriste qui

aura visité le pays et l’on t’aura coupé l’herbe sous les pieds de la

façon la plus vexante du monde... Il faudra donc te réjouir, en fin de

compte, si, comme il y a tout lieu de le croire, les alentours immédiats

du Pôle ne se distinguent en rien des pays au-dessus desquels nous

naviguons.

--Cependant, hasardai-je à bout d’arguments, la mer libre...

--Ah baste! la mer libre!... D’ailleurs la verrions-nous, on nous en a

tellement rabattu les oreilles que ce ne serait plus rien de bien

neuf...

Il s’interrompit soudain et prêta l’oreille: les explosions du moteur

étaient devenues irrégulières tout à coup. Il s’emmitoufla de fourrures

et sortit sur la galerie; la cause du mal fut vite découverte: un fil

électrique s’étant affaissé contre un cylindre avait été endommagé par

la chaleur. Pour mieux effectuer la réparation, Ceintras arrêta le

moteur un instant. Alors nous constatâmes que, les hélices restant

immobiles, le sol fuyait tout de même à une assez grande vitesse

au-dessous de nous.

--Bigre, s’écria Ceintras, les courants aériens sur lesquels j’avais

compté deviennent de plus en plus forts; nous allons avoir une rude

avance sur notre horaire!

--Mais au retour? demandai-je avec quelque inquiétude.

--Eh bien, répondit tranquillement mon compagnon, si la lutte contre le

vent est trop pénible, au lieu de rebrousser chemin nous irons tout

droit devant nous.

Il remit le moteur en marche, embraya les hélices et donna toute la

vitesse.

Ensuite il parla de déboucher du champagne. J’y consentis volontiers.

Tout marchait à merveille et la manœuvre ne consistait plus guère qu’à

maintenir le ballon dans la bonne direction. Quand nous eûmes chacun

vidé notre bouteille, la conversation se continua très animée, encore

que chacun de nous ne prît guère garde au sens des paroles de l’autre.

Nous étions entraînés par nos idées fixes aussi irrésistiblement que

l’était le ballon par sa force propre et celle du vent.

--... La gloire, disait Ceintras, l’immortalité... Christophe Colomb en

mieux...

--... Des choses, répliquai-je, que nul homme n’aurait été capable

d’imaginer...

--... Réception enthousiaste, réputation universelle...

--... Des points de vue nouveaux, une révolution scientifique...

Seulement mes rêves semblaient décidément plus utopiques que les siens,

et je commençais à me rendre compte que je ne les exprimais si fort que

pour m’halluciner et garder en eux, jusqu’au dernier moment, une

confiance désespérée.

Afin de nous débarrasser des bouteilles que nous venions de boire, je

soulevai le couvercle d’une ouverture ménagée dans la partie inférieure

de la cabine et je demeurai stupéfait: notre vitesse s’était accrue

encore et le sol n’apparaissait plus, dans ce cadre étroit, que comme

une surface grise et plane sur laquelle couraient de minces raies

sombres.

--Viens voir, dis-je, le vent a pris le mors aux dents. Qu’est-ce que

cela signifie?

Ceintras, pour se rendre compte, avait interrompu l’hymne de louange en

son honneur et s’était penché à son tour au-dessus de la baie. Il se

releva stupéfait et même, à ce qu’il me parut immédiatement,

désappointé.

--Courons-nous quelque danger? lui demandai-je.

--Un danger? non, mais en vérité...

--Parle! parle donc!

--Eh bien, voilà: il se peut... il se peut, en définitive, que ce soient

tes prévisions qui se justifient, du moins en partie... Car ce vent

violent et soudainement survenu ne peut avoir pour cause qu’une brusque

différence de température entre les lieux où nous sommes... et ceux où

nous allons.

Mais, cette fois, je ne devais pas profiter longtemps de l’autorisation

inopinée que me donnait Ceintras de poursuivre encore mes rêves. Mon

compagnon qui m’avait quitté pour aller dans la chambre de chauffe

reparut presque aussitôt et me dit, très pâle:

--Regarde!

Je m’avançai et je regardai. Il avait ouvert les deux larges hublots de

l’avant, une immense lumière violette venait d’apparaître à l’horizon et

nous allions vers cette lumière.

CHAPITRE V

LE JOUR VIOLET

La mort n’est que la plus inintelligible des énigmes et ce qui nous

terrifie surtout en elle c’est l’inconnu. Il semble que la peur de

mourir et l’horreur de ne pas savoir, de ne pas comprendre soient deux

sentiments très voisins et que l’on ait eu raison de nommer l’angoisse

qui nous étreint devant un fait inconnaissable «le frisson de la petite

mort». Je ne pense pas avoir jamais mieux éprouvé ce sentiment que dans

les premières minutes qui suivirent l’apparition de la lueur. Ainsi,

après avoir ardemment souhaité des prodiges, je tremblais à leur

approche.

Les mains crispées sur la balustrade de la galerie extérieure, je

sentais la sueur perler à mes tempes, malgré l’affreux froid cinglant

contre lequel dans mon émotion et ma hâte je m’étais peu soucié de me

prémunir. Cependant, à mesure que nous avancions vers elle, la lueur

envahissait de plus en plus l’horizon. Dès ce moment nous pouvions nous

rendre compte de ce qu’il y avait en elle d’étrange et, pour mieux dire,

de «jamais vu». Aux yeux humains la flamme du soleil apparaît comme un

calme et serein rayonnement de clarté uniforme; au contraire, cette

lumière-là n’était pas immobile; on eût dit le reflet contre le ciel

d’une immense torche invisible qui, par instants, eût vacillé; d’autres

fois de larges ondulations la parcouraient d’un bout à l’autre

parallèlement au sol et elle ressemblait alors à un grand drapeau

immatériel et étincelant dont le vent eût fait frémir l’étoffe.

--Qu’est-ce donc? murmurai-je enfin d’une voix à peine distincte.

Mon compagnon me répondit par un geste très vague, puis:

--Peut-être une aurore boréale, dit-il, une prodigieuse aurore

boréale... ou un autre phénomène météorologique que l’on n’avait pas eu

l’occasion d’observer avant nous...

Du reste, il ne paraissait pas trouver lui-même cette explication très

satisfaisante; sa physionomie exprimait à la fois l’inquiétude et

l’irritation. Il ajouta, sans doute pour permettre à sa perspicacité de

triompher au moins sur un point:

--En tout cas mes prévisions en ce qui concerne une température plus

clémente se réalisent. Regarde le thermomètre...

Mais cela ne m’intéressait pas. Je me faisais l’effet d’être au bord

d’un gouffre et de chanceler pris de vertige; il aurait fallu pour

m’empêcher de sombrer que Ceintras me fournît,--pareille à une branche

où m’accrocher,--une explication rationnelle de l’étrange phénomène. Je

l’interrompis et sur le ton suppliant d’un condamné à qui l’on a déjà

refusé sa grâce et qui n’a plus qu’une ombre d’espoir:

--Mais cette lumière, dis-je, cette lumière?...

--Attends un peu, me répondit-il avec quelque impatience; nous arrivons,

nous allons nous rendre compte.

Nous avions gagné, sans nous en apercevoir, une altitude assez élevée,

la tiédeur relative de l’atmosphère qui nous entourait ayant été cause

d’une dilatation progressive de l’hydrogène. Et nous pouvions voir

au-devant de nous la neige blanche et grise sur une distance d’environ

cinq cents mètres se colorer ensuite d’un reflet violet; la ligne de

démarcation entre la clarté pâle du pôle où nous naviguions encore et la

surprenante zone lumineuse semblait d’une netteté parfaite, comme celle

qui, dans une rue, lorsque le soleil est oblique, sépare le côté que ses

rayons atteignent directement de celui où tombe l’ombre des maisons.

Une minute plus tard nous étions au seuil même du mystère.

Comment rendre la première impression que je reçus de ce paysage?

Avez-vous quelquefois placé devant vos yeux un verre de couleur foncée?

Même lorsque le soleil luit de tout son éclat, on dirait que l’horizon

se rétrécit, que le ciel s’alourdit ou se rapproche de la terre; les

parties claires prennent un aspect livide et le moindre coin d’ombre

devient le repaire de la peur. Tout enfant, lorsque je jouais dans le

vestibule du château, je m’amusais parfois à regarder le jardin par une

porte où étaient enchâssées des vitres de colorations différentes et à

m’imaginer que j’étais entré dans un autre monde, ou que le ciel avait

pris cette teinte pour toujours; quand j’arrivais à m’en persuader,

c’était une sensation horrible d’accablement et de tristesse;

l’atmosphère me paraissait soudain irrespirable; je n’osais pas bouger,

car il me semblait que l’air en devenant moins clair était aussi devenu

moins fluide et que le moindre mouvement serait pénible comme le

transport d’un pesant fardeau. Ainsi, le plus longtemps et le mieux que

je pouvais, je consolidais l’illusion pour accroître mon angoisse,

jusqu’au moment où les nerfs tendus, la gorge serrée, prêt à fondre en

larmes, j’ouvrais la porte tout à coup. Alors je remplissais éperdument

mes yeux de l’azur limpide et familier, je courais, je respirais à

pleins poumons, c’était la fin d’un cauchemar, une libération

merveilleuse... A présent je me trouvais à peu près dans le même état

d’esprit que lorsque j’avais, aux jours de mon enfance, longtemps

regardé le parc à travers la vitre violette, mais cette fois il m’était

impossible d’ouvrir la porte.

Tant que nous eûmes encore la neige au-dessous de nous, son reflet clair

atténua quelque peu sur nos visages et sur les objets environnants le

caractère fantastique que leur donnait cette lumière à la fois

éblouissante et sombre. Mais la température continuait à s’élever, et,

çà et là, le sol se laissait entrevoir. Quelques minutes s’écoulèrent

encore et, bientôt les derniers vestiges de neige s’évanouirent à nos

yeux complètement. Le thermomètre marquait +6° centigrades; surpris par

cette tiédeur brusque, nous ruisselions de sueur; nous étions en outre

accablés par la fatigue, l’émotion, et l’attente anxieuse de ce qui

allait arriver.

Bientôt apparurent vaguement des végétations. Autant que nous pûmes en

juger tout d’abord,--car nos yeux avaient peine à faire leur besogne

dans cette clarté à laquelle ils n’étaient pas accoutumés,--ces plantes

devaient appartenir à différentes espèces de fougères et de cactus et ne

pas s’élever à plus d’un mètre au-dessus du sol. Celui-ci s’était

couvert d’un gazon court et dru, et à perte de vue s’étalait sans nul

accident au devant de nous. Le paysage n’avait véritablement plus rien

de terrestre. Ce fut bien pire lorsque, soudain, le manteau de brume qui

couvrait l’horizon se déchira et que le soleil du Pôle apparut au bout

de la plaine, immense et pareil à un bouclier de métal dépoli: le

pouvoir du maître de la Terre semblait ici annihilé par celui de la

singulière force lumineuse qui avait envahi le ciel; nul rayon n’émanait

de lui, et il était dans la clarté violette comme un ver luisant sous

l’éclat d’une lampe à arc.

Alors pour la première fois nous entendîmes auprès de nous le bruit de

l’air fouetté par une aile invisible; puis une petite ombre passa tout

près de nous avec un cri strident et se heurta contre la toiture de la

cabine; nos regards essayèrent de la poursuivre, mais en une seconde la

chose avait déjà disparu.

--C’est affreux! sanglota Ceintras.

Il se tourna vers moi. De ses paupières gonflées, les larmes

commençaient à rouler, avec des reflets bleus et jaunes, pareilles à des

gouttes de pourriture. Sur son visage ravagé par la terreur, la lumière

du Pôle brouillait les traits, exagérait les rides, tuméfiait les

lèvres. Il donnait l’idée épouvantable d’un cadavre qui eût remué et

parlé. Mais, aux larmes près, mon aspect ne devait guère différer du

sien.

--Mon Dieu, murmura le pauvre garçon en reculant jusqu’à la galerie, il

me semble que nous sommes morts!...

Notre hostilité prenait toutes les formes, des plus basses jusqu’aux

plus nobles, depuis la haine furieuse qui crispe les poings et nous fait

ressembler à des bêtes jusqu’à l’émulation qui nous pousse parfois à

prendre des attitudes de héros. Voyant Ceintras si abattu et si

misérable, je sentis mon courage renaître subitement.

--En somme, lui dis-je, si tu étais en ce moment le maître de tes nerfs,

tu te rendrais compte que rien ne nous menace. Il n’est que de nous

avancer prudemment dans ce monde inconnu et, au besoin, un coup de

gouvernail nous aura vite tirés d’affaire.

--Certainement, certainement, balbutia-t-il...

Et, des pieds à la tête, il fut secoué par un brusque frisson. De

nouveau à nos oreilles venait de retentir un cri que d’autres suivirent

aussitôt. Cette fois nous eûmes le temps de voir une de ces bêtes se

profiler en noir sur le fond violet du ciel. Elle nous parut être une

sorte de chauve-souris, volant verticalement et munie d’une sorte de bec

très allongé et très épais.

--Eh bien, Ceintras, mes pressentiments m’avaient-ils trompé? Ne nous

trouvons-nous pas en face d’une flore et d’une faune nouvelles? Allons,

ne prends pas cet air lamentable!... Il vaut mieux pour toi-même que les

choses tournent ainsi: cela ne pourra que profiter à ta gloire! Nos

récits intéresseront bien plus le public que si nous n’avions rien

trouvé d’inattendu au terme de notre voyage. Pense aux nuées de

journalistes qui s’abattront sur ton logis à ton retour... Mais que cela

ne t’empêche pas de surveiller tes manettes.

Mes paroles le rassurèrent quelque peu. Il revint dans la chambre de

chauffe et, comme nous nous étions rapprochés du sol, il manifesta

l’intention d’ouvrir le robinet d’air chaud; je l’arrêtai:

--Il faut atterrir ici, lui dis-je.

--Tu es fou, tu n’y penses pas!... s’écria-t-il en me regardant avec des

yeux dilatés par l’effroi.

--Il me paraît cependant indispensable, insistai-je, de recueillir

quelques échantillons de minéraux, de plantes, et même, si c’est

possible, d’animaux... Laisse-moi passer; je vais préparer ma carabine.

Mais il ne voulut rien entendre. Il parla de faire sauter le ballon

plutôt que de se rendre à mon désir insensé! Puis il se calma, me

représenta que nous avions du temps devant nous, qu’il valait mieux

remettre cette excursion à plus tard... Comme ceci était en somme assez

juste, je cédai et nous poursuivîmes notre route à une altitude de

quatre cents pieds environ.

Le paysage n’avait pas changé, à cela près que les végétations

paraissaient maintenant plus larges et plus hautes; ce qui me frappait

dans leur aspect, c’était qu’au contraire de la plupart des plantes

terrestres elles croissaient plutôt en largeur qu’en hauteur; on aurait

dit qu’un invisible obstacle les empêchait de s’élever au-dessus d’une

certaine limite ou que le sol au lieu du ciel attirait leurs branches.

Un peu plus tard, à des amoncellements de vapeurs blanchâtres, nous

reconnûmes la présence de l’eau; puis, au-dessous de ces vapeurs, durant

quelques minutes, un fleuve se laissa entrevoir, pareil à un glaive

d’argent bruni qu’un géant eût oublié au milieu de la plaine.

--Regarde, me dit soudain Ceintras, la température, en bas, doit s’être

abaissée de nouveau, car j’aperçois çà et là, sur le sol, des lambeaux

de neige...

Je me penchai à la balustrade et tins mes yeux fixés dans la direction

que m’indiquait Ceintras.

--Ceintras!

--Quoi donc?

--Viens voir: on dirait que cette neige remue...

Chaque monceau de blancheurs neigeuses semblait en effet s’agiter et

varier dans la forme de ses contours comme aurait pu le faire un

troupeau de moutons qui, en paissant, se seraient tantôt rapprochés,

tantôt éloignés les uns des autres.

--C’est effrayant! murmura mon compagnon prêt à défaillir.

--Non, répondis-je, c’est tout au plus singulier. Nous nous trouvons

apparemment en présence d’un phénomène d’optique dû à un milieu visuel

nouveau pour nous... Ou bien nous sommes les jouets d’une

hallucination...

--Oui, oui, répéta-t-il machinalement, une hallucination... Et

cependant...

Il se frotta les yeux et se pencha désespérément vers le sol:

--... Une hallucination, ce n’est pas possible! Cela bouge... Regarde,

regarde!... Et nous ne sommes pas fous!

--Alors il nous faut descendre et nous rendre compte.

Nous en étions à ce point où, quoi qu’il puisse advenir, on aime mieux

tout risquer plutôt que de rester davantage dans les affres de

l’indécision, et Ceintras, sans doute, se serait facilement cette fois

rallié à mon désir. Mais, au même moment, l’intensité de la lumière

violette diminua et ce fut bientôt une sorte de crépuscule sillonné de

radiations et de fluorescences. Nous retombions peu à peu dans la

pénombre où nous avions navigué depuis la Terre de François-Joseph.

Alors je me rendis compte que la clarté sombre du Pôle nous était déjà

devenue nécessaire et que, brusquement privés d’elle, nous allions

perdre pour un bon moment l’usage de nos yeux.

L’atmosphère crépitait autour de nous et par instants se pointillait

d’étincelles électriques à peu près pareilles à celles que notre magnéto

produisait dans les cylindres du moteur pour enflammer les gaz; au delà,

des étoiles apparurent immobiles et lointaines. La neige, au-dessous de

nous, paraissait toujours s’agiter vaguement. Les cris des grandes

chauves-souris ne résonnaient plus à nos oreilles et, cependant, l’air

n’était pas absolument silencieux: avec un peu d’attention nous pouvions

percevoir des susurrements et des sifflements très doux qui avaient

l’air de nous arriver de la surface même du sol.

--Ceci dépasse notre compréhension, dit Ceintras à qui l’excès

d’épouvante donnait pour quelques minutes un semblant d’énergie. Il faut

fuir, il faut nous tirer de là au plus vite!

Malgré mon désir d’être ou de paraître le plus fort des deux, je me

sentis alors incapable de lui opposer la moindre résistance. Et, en

vérité, l’indicible horreur du spectacle excusait cette pusillanimité.

Tandis que je considérais le visage de mon compagnon et le reflet sombre

du mien dans un hublot de la cabine, j’eus de nouveau l’idée que nous

étions morts, qu’il ne restait de nous que deux cadavres poussés par une

force irrésistible non pas vers le néant et le repos, mais vers un enfer

peuplé de larves, de spectres, de choses sans nom que je croyais déjà

sentir grouiller au-dessous de nous; car, par moments, de lentes

ondulations verdâtres parcouraient les derniers vestiges de la lumière

violette et alors le sol et les vagues blancheurs qui s’y mouvaient

prenaient sous ces colorations l’aspect d’un immense charnier sur lequel

se fût épandu un douteux clair de lune.

--Partons donc, m’écriai-je d’une voix mal assurée. Nous verrons plus

tard ce que nous aurons de mieux à faire.

Le peuple du Pôle · 第 3 / 12 段