grand moment le regard fixe et vague, comme hypnotisé par le monotone
ondulement des solitudes qui, au devant de nous, s’étendaient grises, à
l’infini...
Énervé par son immobilité, je me promenais de long en large, en
sifflotant, avec un air moqueur qu’il n’eût pas en toute autre
circonstance supporté aussi patiemment. Il semblait toujours ne pas
remarquer ma présence. A la fin, exaspéré, je heurtai rudement sa botte
avec mon pied, en lui criant dans l’oreille, de toutes mes forces:
--Hé! Ceintras!
Je me repentis aussitôt d’avoir agi si cavalièrement, car, avec le
caractère irascible de Ceintras, il fallait s’attendre à tout. Mais il
avait, pour l’instant, mieux à faire qu’à se formaliser de mon manque de
courtoisie. Il me regarda comme s’il s’éveillait d’un pénible cauchemar
et, d’une voix un peu incertaine, il me dit:
--Alors, cette expédition polaire... on y va? C’est décidé?...
Avec un haussement d’épaule je répondis simplement:
--Parbleu!
Il garda un moment le silence, puis les poings crispés par une sorte de
rage impuissante, il s’écria:
--Mais pour quoi faire! pour quoi faire, bon Dieu!
--Pour voir...
--Voir quoi?
--Des choses que les autres hommes n’ont pas encore vues.
Il eut un ricanement à la fois désolé et méchant et, en répétant les
paroles que je venais de dire, il en exagéra ironiquement le ton
inspiré.
--Des choses... des choses que les autres hommes n’ont pas encore vues!
Mais que comptes-tu donc trouver là-bas? Voyons, parle!
--Nous le saurons quand nous y serons.
--Quand nous y serons!... Tiens, veux-tu connaître le fond de ma
pensée?... Tu n’es qu’un fou à qui l’orgueil a fait perdre la tête, un
vaniteux qui se croit trop supérieur au reste des hommes pour se
contenter de ce qui leur suffit... En vérité, oui, un fou et un
vaniteux...
--Un vaniteux! oh! il me semble que sur ce point, toi-même...
--Et quand cela serait? quand bien même, à la veille d’entreprendre une
expédition aussi périlleuse, je tiendrais, du moins, à ne pas
disparaître à jamais inconnu, au milieu des glaces de la banquise?...
Je savais qu’il n’y avait pas à discuter avec Ceintras, que toutes les
raisons que je pourrais lui donner, si bonnes qu’elles fussent, ne
serviraient qu’à l’irriter davantage. D’ailleurs je n’avais pas de
raisons à lui donner: nous ne faisions qu’exécuter le contrat tacite
passé entre nous dès le début, et ses récriminations arrivaient un peu
tard pour que j’eusse à en tenir compte. Aussi, sans plus m’occuper de
lui, je me mis à feuilleter les journaux qui nous arrivaient assez
régulièrement, mais que nous ne lisions guère, absorbés chacun par une
seule pensée...
Soudain mon regard fut arrêté par ces lignes: «Nous apprenons que le
directeur d’un journal américain, M. Wellmann, a fait le téméraire
projet d’atteindre le Pôle Nord en dirigeable...» Suivaient les
commentaires que tout le monde à cette époque a pu lire dans la
presse... Alors, avec une voix qui fit tressaillir mon voisin, je lui
criai, en lui tendant le journal et en soulignant le passage avec
l’ongle:
--Tiens, imbécile, lis ça... mais lis donc...
Il prit le journal avec indifférence, y jeta négligemment les yeux et
son visage se transforma, s’anima à mesure qu’il lisait... Ah! il aurait
fallu voir mon Ceintras, avec l’inconstance d’humeur qui lui était
propre, passer soudain du découragement le plus plat à la plus fiévreuse
exaltation...
--Ah! non, s’exclama-t-il, après avoir hésité évidemment entre plusieurs
façons de prendre la chose, elle est bonne, celle-là, elle est bien
bonne! Non, mais crois-tu que ce sera drôle et qu’il en fera une tête,
ce Wellmann, lorsqu’au moment de partir, il apprendra que d’autres l’ont
précédé dans son dessein? Car nous serons de retour bien avant son
départ! Et, s’il tient absolument à nous donner de l’inédit, il faudra
qu’il aille au Pôle Sud... Ah! ah! au Pôle Sud... Mais l’idée, qui
l’aura eue le premier? C’est Ceintras, c’est Ceintras!...
Et il finit par chantonner ces derniers mots en gambadant et en battant
des mains, à la stupéfaction des ouvriers qui le soupçonnaient, sans
doute, de s’être livré à des libations un peu trop copieuses. Puis, un
peu calmé par ces démonstrations ridicules, il revint au désir qui
l’avait tourmenté de tout temps, et me dit en affectant un ton détaché:
--On pourrait, peut-être, envoyer un télégramme aux journaux, pour
mentionner notre départ... Nous avons évidemment bien des chances de
réussir, mais enfin, si nous ne revenions pas?...
--Si nous ne revenions pas, comme je te l’ai répété souvent sans que tu
veuilles m’entendre, nos ouvriers communiqueraient, au bout de deux
mois, le procès-verbal que nous dresserons avant de partir, et
l’équipage du bâtiment qui nous conduira au lieu du départ serait là lui
aussi pour attester la vérité.
Il finit par se laisser convaincre qu’ainsi tout allait bien et courut
au chantier, bouleversant les caisses, donnant des ordres, affolant les
ouvriers, travaillant lui-même avec acharnement et fredonnant
gaillardement le premier couplet de «Viens, Poupoule!...»
Je fus obligé de l’entraîner de force pour lui faire prendre un peu de
nourriture et à la dernière bouchée, bien que nos hommes tombassent
littéralement de fatigue, il se remit à l’ouvrage. Deux jours plus tard
le ballon était complètement remonté.
Ceintras, déçu ou taciturne, était simplement ennuyeux; devenu joyeux et
expansif, il fut absolument insupportable. Il se précipitait vers moi
avec effusion, me nommait son cher ami, m’accablait des manifestations
d’une soudaine tendresse, et tout cela avait pour intermède son
intolérable «Viens, Poupoule» dont il soulignait chaque mesure d’un
claquement de doigts ou d’un pas de danse grotesque.--Oh! cet odieux
refrain dont l’obsession a survécu à tant d’aventures et qui bourdonne
encore à mes oreilles à l’heure où j’écris ces lignes!
Nous allions, dès le lendemain, entrer dans la période des essais. En
attendant, Ceintras prépara les documents destinés à illustrer sa
gloire. Je dus le photographier dans la nacelle, au volant de direction,
entouré de nos ouvriers, sur le seuil du hangar, dans toutes les poses,
dans tous les costumes... Et, sur chaque châssis, il collait
soigneusement des bouts de papier où étaient inscrites les explications
qu’il espérait voir, plus tard, reproduites dans les magazines...
--D’ailleurs, me disait-il avec un sérieux imperturbable, si par malheur
nous restions quelque part, là-bas,--et sa main esquissait un geste du
côté du Nord,--ces notes explicatives deviendraient absolument
nécessaires.
Vers la fin de la journée, n’entendant plus résonner dans les environs
la chanson de mon camarade, je me disposais à partir à sa recherche
quand je le vis apparaître, escorté des trois moines de Kabarova et
d’une horde de Samoyèdes luisants et graisseux. En m’apercevant,
Ceintras fit claquer ses doigts et, pour toute réponse aux questions que
je lui posai, se contenta d’abord de chantonner son refrain familier.
Puis, me désignant les trois moines obséquieux, souriants et totalement
incapables de comprendre ses paroles, il s’écria sur un ton d’emphase
comique:
--Voilà! ces respectables moines, avertis par l’interprète que notre
départ était proche, lui ont assuré qu’ils consentiraient volontiers à
bénir notre navire aérien moyennant une bouteille ou deux d’eau-de-vie.
Leur bénédiction vaut bien cela! Pour ce qui est de ces nobles
populations, je pense qu’elles méritent également de prendre part à nos
libéralités.
On alla chercher deux litres de rhum pour les moines et un bidon
d’alcool à brûler que les Samoyèdes commencèrent aussitôt à se passer de
mains en mains et de bouche en bouche en poussant des grognements de
satisfaction.
--Vite, vite, prends un cliché! me cria Ceintras, juché à l’avant de la
poutre armée.
Les moines s’étaient agenouillés à côté de lui; la foule, après avoir
entièrement vidé le bidon, entonna son cantique d’action de grâces...
Quand tout fut terminé, Ceintras, qui entendait que la postérité prît au
sérieux cette solennité burlesque, colla gravement cette note sur le
châssis:
«Les habitants de Kabarova acclament le hardi aéronaute Ceintras, tandis
qu’il fait bénir, en grande cérémonie, son ballon dirigeable par le
clergé du lieu.»
CHAPITRE III
... ET LEUR MONTURE
Je voudrais que mes connaissances mécaniques fussent plus étendues et
précises afin de donner ici une description vraiment utile de notre
ballon. Mon dernier souhait est que la folle entreprise dont nous fûmes
victimes porte au moins des fruits pour d’autres que pour nous.
A ne considérer que l’aspect général de l’appareil, il ne différait
guère des quelques ballons dirigeables qui ont été construits durant ces
dernières années, sinon par ses dimensions considérables: il avait
soixante-quinze mètres de longueur et vingt mètres de largeur au
maître-couple.
La grande originalité consistait en une disposition qui nous permettait
de nous dispenser absolument de lest et de prolonger malgré cela très
longtemps, bien plus longtemps qu’aucun aéronaute ne l’avait fait avant
nous, notre séjour dans l’atmosphère. Les gaz chauds à leur sortie du
moteur étaient recueillis dans un tuyau qui se divisait peu après en
deux branches: par l’une d’elles les gaz arrivaient à des serpentins qui
circulaient autour de notre cabine et y faisaient fonction de
calorifères; au moyen de l’autre,--et c’est en cela que consistait
l’innovation,--les gaz d’échappement, avant leur expulsion définitive à
l’air libre, étaient détournés vers un second système de serpentins
placé à l’intérieur même de l’enveloppe dans une sphère de cuivre; le
ballon se rapprochait-il de la terre, un robinet plus ou moins ouvert
laissait s’échapper par cette voie une quantité de calorique suffisante
pour porter le métal de la sphère à une température de 60° centigrades;
ainsi, à notre gré, nous dilations l’hydrogène et augmentions la force
ascensionnelle sans aucun risque d’inflammation. De plus, dix obus
d’hydrogène comprimé communiquant également par des tuyaux avec
l’intérieur de l’enveloppe devaient nous éviter les ennuis de la
déperdition progressive du gaz durant notre voyage: un tour de robinet
sitôt que le besoin s’en faisait sentir, et une nouvelle provision
d’hydrogène allait remplacer le gaz que les six épaisseurs de soie forte
et de caoutchouc n’étaient pas parvenues à maintenir absolument
prisonnier. Toutes les ramifications de cette tuyauterie compliquée
étaient munies de clapets commandés par des manettes, et lorsque la
température de notre cabine était assez élevée et que le ballon voguait
à une hauteur suffisante nous laissions les gaz s’échapper à l’air libre
avec un fracas étourdissant.
N’ayant pas à nous encombrer du poids inutilisable du lest, nous avions
pu rendre sans crainte notre vaisseau aérien excessivement solide et
confortable; après diverses hésitations, Ceintras s’était résolu à
monter l’enveloppe sur une légère armature d’aluminium qui la maintenait
évidemment plus rigide que n’eût pu le faire l’emploi des ballonnets
compensateurs. Quant à la stabilité de l’aéronef elle était assurée
comme à l’ordinaire par des plans horizontaux et verticaux.
La cabine était une véritable petite maison divisée en deux parties; à
l’avant c’était ce que nous appelions assez prétentieusement la chambre
de chauffe, où se tiendrait Ceintras, pilote et mécanicien. Il y avait
là les ouvertures des réservoirs d’huile, d’essence, d’eau, les
manettes, les boussoles et le volant de direction qui commandait un
puissant gouvernail situé à l’arrière; une porte s’ouvrait sur une
galerie découverte par laquelle on pouvait parvenir jusqu’au moteur
lui-même. Dans l’autre partie de la cabine se trouvaient les coffres à
provisions, une étroite couchette et le petit fourneau électrique sur
lequel je préparerais nos repas. Dans ces conditions le voyage lui-même
ne paraissait pas devoir être autre chose qu’une agréable et un peu
banale partie de plaisir; à coup sûr nous n’endurerions aucune des
souffrances auxquelles avaient dû se résigner à l’avance les autres
explorateurs des pays polaires, la faim, le froid, et les anxiétés d’un
long exil.
Notre nouveau moteur d’une puissance effective de 100 chevaux, ne nous
permettrait pas de couvrir une moyenne de beaucoup supérieure à celle de
vingt-cinq kilomètres à l’heure, car le second ballon était autrement
lourd et considérable que le premier; pour accomplir ce raid de
navigation aérienne, Ceintras avait préféré en fin de compte,--et non
sans raison,--un engin de fond à un engin de vitesse, un cruiser à un
racer; mais, somme toute, en fondant nos prévisions sur la certitude
d’un minimum de 20 kilomètres à l’heure, une semaine nous était
largement suffisante pour accomplir les 2000 kilomètres du trajet
aller-retour. C’était à l’extrémité de la terre François-Joseph que le
navire norvégien devait nous déposer et nous attendre.
Le temps prévu pour l’arrivée de celui-ci à Kabarova nous laissait
environ une quinzaine de jours devant nous. Ceintras trouva là le
prétexte d’une dernière tergiversation; elle eut lieu comme nous
montions dans la nacelle du ballon pour effectuer les essais:
--Et si nous avions fait venir le navire pour rien, me dit-il soudain...
Si maintenant, pour une raison ou pour une autre, le ballon ne nous
donnait pas une entière satisfaction?...
--Nous partirions quand même, répondis-je, c’est à toi de prendre toutes
les précautions pour sauvegarder ta glorieuse existence! Et puis, tu me
l’as dit toi-même, ça doit marcher. Ce n’est pas le moment de devenir
pessimiste.
D’ailleurs, comme les événements allaient le prouver aussitôt, il
n’avait aucun motif de le devenir. L’immense machine reposait sur le
sol, amarrée par des câbles à des poteaux. Les amarres rompues, elle ne
quitta pas de suite la terre, la force ascensionnelle au moment du
départ ne devant pas dépasser le poids brut de l’appareil. Mais une fois
le moteur mis en mouvement, l’air réchauffé dans la sphère de cuivre
alla dilater l’hydrogène de l’enveloppe et le ballon commença à
s’élever; pour activer au besoin la rapidité de l’ascension il eût suffi
d’injecter en outre dans l’enveloppe une certaine quantité de
l’hydrogène comprimé tenu en réserve dans les obus. Comme on le voit ce
dispositif ne nous permettait pas seulement de nous dispenser de lest,
il nous donnait aussi la faculté précieuse d’atterrir où bon nous
semblerait et de repartir ensuite à notre gré.
Il y avait dans la lente ascension de la machine se délivrant pour la
première fois des chaînes de la pesanteur tant de souple docilité jointe
à tant de majestueuse puissance, que toutes sortes d’émotions
puissantes,--orgueil, admiration, respect presque religieux de
nous-mêmes et de l’œuvre,--firent battre éperdument nos cœurs. En vérité
ces triomphales minutes n’étaient pas payées trop cher par les
inquiétudes, les ennuis et les mille difficultés exaspérantes au milieu
desquelles je me débattais depuis de longs mois. Lorsque le moment
décisif fut arrivé, que nous eûmes atteint l’altitude suffisante et que
Ceintras, fermant pour un instant le tuyau par lequel l’air chaud
arrivait dans l’enveloppe, eut embrayé l’hélice propulsive, toutes nos
querelles, tous nos dissentiments furent oubliés, et nos mains
s’étreignirent tandis que nous cherchions en vain des mots dignes
d’exprimer notre bonheur et notre mutuelle reconnaissance.
Tout cela était d’un heureux augure et il faut bien dire que rien ne le
démentit. Je n’ai pas, du reste, le dessein de raconter nos expériences
par le menu; ce serait fastidieux et inutile. Durant les dix jours qui
suivirent, le ballon accomplit plus de 3000 kilomètres et resta en état
de marche sans qu’il eût été nécessaire de renouveler notre provision
d’essence et d’hydrogène. Les menues mésaventures que nous eûmes à subir
ne servirent en définitive qu’à affermir davantage encore notre
confiance. C’est ainsi qu’une fois, à une centaine de kilomètres de
Kabarova, notre moteur resta en panne par suite d’un excès d’huile et
d’un encrassement des bougies; le ballon atterrit doucement, nous
procédâmes à un nettoyage rapide des cylindres, puis le moteur fut remis
en marche, le ballon s’éleva de nouveau et nous rentrâmes au port
d’attache avec un retard d’une demi-heure à peine sur l’horaire prévu.
Une seule modification importante fut apportée à la machine durant ces
derniers jours: nous renforçâmes les amortisseurs destinés à éviter les
heurts au moment des atterrissages et nous les disposâmes d’une façon
nouvelle, qui devait nous permettre d’atterrir sans danger dans des
espaces extrêmement restreints.
Je crois également inutile de raconter notre voyage de Kabarova à la
terre François-Joseph. La lente navigation dans les mers boréales, les
brumes opaques qui semblent être là depuis des siècles et des siècles et
ne s’entr’ouvrir qu’avec peine ou paresseusement pour laisser passer le
vaisseau, l’inquiétude perpétuelle des glaces dans les étroits chenaux
d’eau libre à mesure qu’on se rapproche de la banquise, les icebergs
flottant au loin comme des brumes plus pâles dans la brume, tout cela
est connu par les relations des explorateurs et n’a rien à faire dans
mon histoire, surtout lorsque je pense que mes jours, sans doute, sont
comptés.
Le ballon, dont on n’avait pas eu besoin de démonter la partie
mécanique, fut regonflé et prêt à partir cinq jours après notre
débarquement. Il ne me reste qu’à reproduire ici le document écrit en
double dont nous gardâmes un exemplaire et dont l’autre fut confié aux
soins du capitaine la veille même de notre départ.
«_Le 18 août 1905, le _Tjörn_, bâtiment norvégien, capitaine Hammersen,
a déposé à l’extrémité sud de la terre François-Joseph MM. Jacques
Ceintras et Jean-Louis de Vénasque, sujets français, domiciliés l’un et
l’autre à Paris, 145 bis, avenue de la Grande-Armée, lesquels sont
partis de là le 26 août pour tenter d’atteindre le Pôle Nord en ballon
dirigeable. Un autre document a été remis par eux à M. Henri Dupont,
domicilié à Paris, 75 rue Cujas, chef de l’équipe d’ouvriers qui les
assista durant la période des essais à Kabarova (Russie). En cas de
réussite Hammersen, capitaine du _Tjörn_, H. Dupont et les autres hommes
de l’équipe confirmeront l’exactitude des dits documents. En cas d’échec
et de disparition définitive des deux explorateurs, ils sont priés de
divulguer les faits dont ils ont été témoins. MM. Ceintras et de
Vénasque tiennent à cette divulgation moins pour la satisfaction,
d’ailleurs légitime, d’être inscrits au nombre des victimes de la
science que pour donner un exemple et un enseignement à ceux qui, ayant
dès à présent conçu, par suite des progrès de la navigation aérienne,
des desseins analogues, seraient tentés de les réaliser à leur tour._»
CHAPITRE IV
PROPOS ENTRE CIEL ET TERRE
--Coupez les amarres!
Et, une à une, après le brusque bruit des coups de hache, les cordes
tombèrent en claquant sur le sol sec. L’équipage tout entier nous avait
accompagnés, les mains s’étaient tendues vers nous; déjà nous étions
dans la nacelle. Il y eut alors quelques minutes d’impressionnant
silence. Les hommes s’étaient rangés autour de nous et ne bougeaient
plus.
Je les regardai. A n’en point douter, ces fils des Wikings, ces matelots
hardis qui, bien avant Christophe Colomb avaient traversé l’Atlantique
sur leurs barques vermillonnées et découvert, sans le savoir, un monde,
sentaient, en nous voyant partir, gronder au plus profond d’eux-mêmes
leur héréditaire besoin d’aventures; ce n’étaient pas seulement
l’étonnement et l’admiration, mais une naïve envie, un obscur regret de
n’être pas de la fête, qui faisait à cette minute étinceler d’un éclat
passager leurs yeux pâles de riverains des mers du Nord.
Un chien resté à bord du navire se mit soudain à hurler; j’eus alors la
sensation de l’irréparable; je devais être très pâle, mais Ceintras
l’était affreusement; il chancela en s’avançant vers le moteur et je vis
ses doigts trembler sous l’épaisseur des gants fourrés tandis qu’il
agissait sur le levier de mise en marche. Alors, en cet instant suprême,
s’imposa à mon souvenir l’image d’autres pays, pleins d’animation, de
soleil, de vie... C’était cela que nous avions quitté, peut-être pour
toujours! J’eus durant quelques secondes la certitude horrible d’avoir
jadis frôlé bien des fois le bonheur sans m’en douter, d’avoir désespéré
trop tôt de ma guérison et d’avoir lâché la proie pour l’ombre...
Mais le fracas du moteur déchirait le silence, nous perçûmes des
frémissements dans les muscles de corde et de métal de l’immense bête
impatiente de prendre son essor. Enfin elle s’éleva tout à coup, et si
vite que Ceintras dut presque aussitôt modérer la dilatation de
l’hydrogène. Alors, dominant le bruit du moteur, ce fut une acclamation
formidable qui, nous rattrapant dans notre vol, monta jusqu’à nous de la
terre; devant cette tempête d’enthousiasme mes idées noires et mes
pensées accablantes s’éparpillèrent, se dissipèrent comme des feuilles
mortes au vent. Accoudé à la galerie, je saluai une dernière fois de la
main ceux qui nous acclamaient.
A ce moment toute la grandeur de l’œuvre que j’avais accomplie
inconsciemment, en ne poursuivant pas autre chose que la satisfaction
d’un égoïste désir, m’apparut, et ce fut une merveilleuse aubaine sur
laquelle je n’avais pas compté. Comme aux premiers instants de nos
essais, mon cœur battit éperdument, et cette fois, ce n’était plus
seulement à l’espoir d’un rêve bientôt réalisé qu’il devait cette
impulsion enivrante, mais à un sentiment supérieur et plus doux: dès à
présent, quoi qu’il dût advenir par la suite, j’avais la certitude de
n’avoir pas vécu une vie inutile et de pouvoir tout au moins fournir
dans l’avenir au reste des hommes un exemple illustre d’initiative et de
volontaire audace.
Ceintras avait été lui aussi visiblement flatté et réconforté par
l’acclamation. Mais son incorrigible vanité entraînait ses pensées dans
un autre sens que les miennes:
--Que sont ces ovations, s’écria-t-il soudain, à côté de celles qui nous
attendent à notre retour!
Je ne pus m’empêcher de le considérer avec quelque pitié. Puis à la
pitié succéda l’irritation. La phrase ridicule avait rompu le charme.
Depuis plus d’un quart d’heure les hélices propulsives avaient été
embrayées; déjà le navire s’évanouissait derrière nous, et les hommes,
dont les regards nous accompagnaient encore, n’étaient plus que des
taches noires sur la neige. Aussi loin que ma vue pouvait s’étendre, je
n’apercevais que la monotone blancheur des solitudes polaires. Le froid
commençait à nous engourdir et nous entrâmes dans la «chambre de
chauffe» dont la porte fut soigneusement fermée.
Alors nous nous aperçûmes que nous n’avions plus rien à nous dire.
Ceintras s’absorba en silence dans le réglage des manettes, et moi,
après avoir vainement tenté de nouer quelque conversation je
m’abandonnai au fil d’une vague rêverie. Bientôt, bercé par le bruit
monotone du moteur et accablé par les fatigues des jours précédents, je
me sentis peu à peu envahi par une profonde somnolence. Je crois que
j’étais arrivé au bord même du sommeil lorsque Ceintras me tira soudain
par la manche en s’écriant hargneusement:
--J’ai faim!
Il marmotta ensuite quelques imprécations et je compris qu’il pestait
contre le peu de soin avec lequel je m’acquittais de mon rôle.
N’étais-je pas le cuisinier en chef de l’expédition?