CHARLES DERENNES
Le
Peuple du Pôle
--ROMAN--
PARIS
SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMVII
DU MÊME AUTEUR
L’ENIVRANTE ANGOISSE, poèmes (chez Ollendorff), 1904 1 vol.
LA TEMPÊTE, poèmes (chez Ollendorff), 1906 1 vol.
L’AMOUR FESSÉ, roman, 1906 1 vol.
En préparation:
LA CHASSE DU CLAIR DE LUNE, LE RIVAL DE DIEU
et LES JOURS DE LA PEUR, romans.
JUSTIFICATION DU TIRAGE:
[Illustration]
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
A
MARIE-THÉRÈSE DERENNES
PROLOGUE
Ceci n’est qu’une manière de préface et, dans les chapitres qui
suivront, ce n’est pas moi qui raconterai l’histoire. Mais comme les
révélations que contient ce livre vont à l’encontre d’un vieux préjugé
de l’orgueil humain, il serait de ma part présomptueux de ne point
craindre que le premier mouvement ne portât le public à ne voir dans _le
Peuple du Pôle_ qu’une imagination de poète ou un jeu de romancier. Je
veux donc avant tout indiquer mes sources, exposer d’où vient le récit
et de qui je le tiens. Au reste, je ne demande point qu’on l’accepte, de
prime abord, les yeux fermés; je me tiendrai pour satisfait si les
lecteurs partagent les sentiments successifs que j’éprouvai moi-même et
qui furent l’incrédulité, puis la stupéfaction, puis la persuasion que
ce que je venais de lire était possible, puis la certitude qu’il
n’existait pas de raison d’en douter.
Il est un axiome qu’il faut énoncer avant d’aller plus loin puisqu’il
marque dans mon esprit le point de départ de la dialectique à laquelle
il conviendrait qu’on se conformât: c’est que nous prononçons avec
quelque mépris les mots d’extraordinaire et d’inadmissible à propos de
réalités que les progrès de l’intelligence et de ses moyens
d’investigation nous permettront demain peut-être d’observer
expérimentalement. Il est sûr qu’à chaque instant tous les savants et
même tous les hommes frôlent dans l’ombre de leur fatale insuffisance
une des innombrables vérités qui semblent chercher consciemment à les
fuir; pour se rendre maîtres de l’une d’elles, il leur eût suffi sans
doute, bien souvent, d’un rien. L’humanité s’avance, mais s’avance au
hasard, et les horizons les plus imprévus, brusquement, se dévoilent;
des hypothèses qu’on osait à peine échafauder dans le secret du rêve se
transforment soudain en faits objectivement incontestables. Ce serait
peut-être assez, par exemple, d’un infime accroissement de nos moyens
d’observation télescopique où microscopique pour que, du jour au
lendemain, la science, les religions et la morale fussent bouleversées.
Je me trouvais au mois de septembre de 1906 à Saint-Margaret’s Bay,
village du comté de Kent, situé sur la côte du Pas de Calais, à six
milles de Douvres. J’y étais venu avec l’intention d’écrire, dans la
paix d’un pays que ne profanent pas encore des hordes trop nombreuses de
touristes, une étude sur _L’automobile et l’âme moderne_. Mon travail
étant à peu près terminé, je n’attendais plus pour rentrer à Paris que
l’arrivée de mon illustre ami, Louis Valenton, professeur au Collège de
France, membre de l’Institut. Au retour d’une longue et pénible mission
paléontologique dans l’Asie du Nord, il devait prendre quelques jours de
repos à Saint-Margaret’s Bay et il était entendu que, de là, nous
regagnerions la France de compagnie. Le 20 au soir, je reçus un
télégramme m’avertissant qu’il venait de débarquer à Liverpool. Le
lendemain, je vis s’arrêter devant l’auberge où je logeais deux chariots
chargés de malles, puis, quelques minutes après, Louis Valenton en
personne descendit d’un antique cabriolet de louage.
Louis Valenton n’est pas seulement un savant d’une compétence
indiscutée, c’est aussi un homme de goût, un artiste sensible à la
beauté des paysages et qui trouve pour les vanter et les décrire des
mots que bien des poètes lui envieraient. Aussi, dès le lendemain de son
arrivée, il ne se contenta pas de me montrer les échantillons
paléontologiques qu’il avait découverts, il me raconta ses voyages à
travers les forêts de pins de la Sibérie, il me dit les immenses plaines
enfouies presque toute l’année sous un linceul de neige, les paysages de
désolation où avaient peine à végéter de maigres mousses et où la voix
éternelle du vent était la seule chose vivante, les ravines aux flancs
desquelles de formidables éboulis de rocs bleuâtres semblaient suspendre
sur ceux qui s’aventuraient en ces parages la menace continuelle de
leurs chutes; il me dit les avalanches soudaines dont les échos des
vastes solitudes faisaient retentir le fracas à l’infini et les cavernes
qui gardaient encloses dans leurs profondeurs des ténèbres vieilles de
mille siècles et où, avant de déterrer les trésors scientifiques des
vestiges fossiles, il avait été obligé, parfois, de soulever un
amoncellement de carcasses rongées la veille par les ours ou les
loups...
L’expédition avait été féconde. En plus de squelettes bien conservés
d’animaux disparus dont on n’avait jusque-là possédé que des débris
insignifiants, il rapportait les os d’un être qu’on n’avait encore ni
entrevu ni pressenti, et dont la découverte devait avoir
d’inappréciables conséquences pour les historiens de l’évolution des
espèces. Il ouvrit une caisse et en tira des os soigneusement
empaquetés, numérotés et luisants sous la couche de blanc de baleine
dont il les avait badigeonnés en les retirant du sol pour éviter leur
pulvérisation rapide.
Puis, accroupi sur le parquet, il reconstitua le squelette, rapidement,
comme font les enfants avec les jeux de patience qui, à la longue, leur
sont devenus familiers. Quand ce travail fut terminé, j’eus peine à
retenir un cri de stupéfaction tant la bête avait une curieuse apparence
humaine, et je m’écriai un peu étourdiment, rappelant mes souvenirs du
collège et certains articles feuilletés dans les revues:
--L’anthropopithèque!
Valenton sourit et secoua la tête négativement.
--Non, dit-il, ce n’est pas là l’être théorique à l’aide duquel, faute
de mieux, nos savants ont essayé de combler l’abîme qui reste toujours
béant entre les singes anthropomorphes et la primitive humanité!... Sans
doute les pattes postérieures et la colonne vertébrale sont disposées de
telle manière qu’il n’y a pas lieu de mettre en doute la possibilité
d’une station verticale à peu près parfaite; sans doute la boîte
crânienne est beaucoup plus développée que chez les gorilles et même que
chez certaines peuplades sauvages... Mais regardez d’un peu plus près ce
squelette, considérez ce cou d’une longueur démesurée, ces dents
coniques et aiguës, cette articulation de l’épaule qui ne permet pas au
bras de se mouvoir autrement que dans le sens vertical, ces pattes
antérieures qui se plient à l’inverse du bras humain, comme les pattes
d’un chien qui nage, ces mains (j’emploie ce mot, faute de mieux) munies
de six doigts peu préhensifs et probablement reliés entre eux par des
membranes, cette queue énorme en forme de nageoire et, enfin, les os du
bassin, si étroits, si peu humainement conformés,--et vous comprendrez
qu’il ne s’agit plus du fameux ancêtre de l’homme, mais d’un reptile
amphibie, hôte des marais ou des mers tertiaires et probablement
ovipare...
Valenton se dirigea vers la caisse et en retira des fragments de
calcaire qu’il me tendit:
--Tenez, ajouta-t-il, regardez les empreintes laissées sur les rochers
où reposèrent les os de l’animal: il n’avait pas de poils et sa peau
devait ressembler étrangement à celle des lézards, telle qu’elle nous
apparaît sous le grossissement de la loupe.
Il se tut un instant, puis reprit:
--Au début j’ai commis moi-même une erreur analogue à la vôtre; j’ai
appelé cet animal pithécosaure... Vous savez que les mammifères sont,
comme les oiseaux, les descendants des grands sauriens primitifs, des
iguanodons, des mégalosaures, des plésiosaures? Eh bien, après un examen
sommaire il me semblait que le pithécosaure devait être au premier singe
ce que le ptérodactyle est à l’archéoptéryx... A présent, j’ai donné à
cette bête un autre nom...
Je demandai, d’une voix émue, presque haletante sous l’effet de
l’angoisse qui m’étreignait au pressentiment d’une révélation énorme:
--Lequel?
--L’anthroposaure, répondit Valenton. Oui... Et vous comprenez ce que
représente le mot _anthropos_ dans ce nom composé; il n’est pas là pour
indiquer une similitude physique qui, comme je vous le faisais remarquer
tout à l’heure, est toute superficielle: il est là, faute de
mieux,--l’intelligence et la raison étant sur la terre les attributs
exclusifs de la race humaine,--pour indiquer que la bête était à quelque
degré intelligente et raisonnable, indubitablement.
Il appuya sur ce dernier mot, le répéta, prit entre ses mains le crâne
qu’il considéra avec attention, puis:
--Cuvier, dit-il, avait reconstitué dans leur ensemble certains animaux
disparus, après l’examen d’un membre ou d’une mâchoire, et, par la
suite, la découverte du squelette complet de ces animaux a démontré
presque toujours l’exactitude de ces reconstitutions... Eh bien, je dis,
moi, je dis qu’il suffit de regarder ce crâne, de mesurer cet angle
facial pour déduire avec une quasi certitude qu’une certaine raison, une
certaine intelligence, les premiers éléments d’une religion, d’une
morale, d’une existence socialement organisée sont les conséquences de
ce crâne-là!
--Alors, m’écriai-je, l’intelligence aurait précédé l’homme sur la
terre?
--Non, répondit Valenton, cet animal est contemporain des premiers
hommes, et l’intelligence humaine et l’intelligence... anthroposaurienne
ont dû, à une époque, exister concurremment. Tenez, il est une
comparaison qui me semble rendre assez bien compte de la façon dont les
espèces évoluent, se transforment et sortent les unes des autres:
imaginez une famille possédant une maison dans un pays fertile. Les
champs qu’elle possède la nourrissent, nourrissent les premiers enfants
et encore peut-être les enfants de ces enfants; mais la race se
multiplie, le domaine ne lui suffit plus, et, bientôt, force est aux
nouvelles générations d’aller chercher fortune ailleurs. Ces hommes
deviennent alors ce que la nature de leur patrie d’adoption veut qu’ils
soient; si le pays est, par exemple, couvert de forêts difficiles à
défricher et peuplées d’animaux, ils sont chasseurs et non plus
agriculteurs comme leurs frères et cousins demeurés au berceau de la
race... Ainsi, délaissant les marais primitifs où vivaient les
monstrueux sauriens des vieux âges, certaines espèces ont peu à peu
gagné la terre ferme, se sont couvertes de poils, et c’est d’elles que
sont sorties les races des mammifères. Mais les espèces fraternelles qui
étaient restées dans les marais n’en continuaient pas moins à se
transformer dans le sens du progrès, et, dès lors, qu’y a-t-il
d’étonnant à ce que l’une d’elles ou plusieurs d’entre elles, soient
parvenues, comme l’espèce humaine, jusqu’à la possession d’un cerveau
doué de raison et d’intelligence, point culminant du progrès qu’il nous
est permis de concevoir pour un être vivant?
Je me revois, quelques minutes plus tard, poursuivant cet entretien avec
Valenton sous la petite tonnelle de l’auberge, devant le thé qui fumait
dans de rustiques tasses de faïence blanche et bleue. Des vols de
mouettes glissaient au ras de la mer que plissait à peine une insensible
brise; sur les falaises de craie laiteuse que couronnaient de vertes
prairies, de gais cottages s’alignaient à gauche et à droite, le long de
la côte, et tout là-bas un petit steamer,--point noir empanaché de
fumée,--disparaissait dans la direction de la France. Ce soir-là était
le plus paisible et le plus doux des soirs de la terre; mais comme
j’étais loin de toute cette familière réalité! Mon esprit avait remonté
le cours des âges; j’imaginais, dans un décor de gigantesques fougères,
au bord des marais où grouillait une vie tumultueuse, sous le vieux ciel
terrestre tout imprégné encore d’humidité et de chaleur, les étranges
créatures que la découverte de Valenton m’avait révélées, et il me
semblait voir les premiers hommes, velus, énormes, cruels, armés de
pierres tranchantes, s’avancer sournoisement vers les anthroposaures
avec le désir obscur d’anéantir cette race rivale.
--Car, disais-je, nous ne pouvons plus admettre aujourd’hui que si
l’homme est sur la terre le roi de la création, ce soit une royauté de
droit divin; cette royauté il l’a obtenue par droit de conquête... Des
diverses espèces intelligentes ou portant en elles la possibilité de
l’intelligence qui existèrent à un moment sur notre planète, il fallait
que l’une triomphât, et ce fut la nôtre...
Mon esprit s’ébrouait, galopait comme un poulain en liberté sur le champ
prodigieusement nouveau qu’on avait soudain ouvert devant lui; une foule
d’idées et d’images apparaissaient pêle-mêle, dans leur richesse
confuse, au hasard de cette course; des mythes s’éclairaient, des êtres
légendaires s’expliquaient; je comprenais à présent ce qu’avaient été
les ondins et les sirènes; dans l’histoire d’Abel et de Caïn, je ne
voyais plus que le symbole de la lutte à la suite de laquelle
l’Homme-Caïn avait immolé à son désir de domination absolue
l’Anthroposaure-Abel... Et je parlais, et je parlais, et ma voix
devenait d’instant en instant plus exaltée et fiévreuse... Alors,
Valenton me mit en souriant la main sur l’épaule et m’avertit, d’un ton
légèrement railleur, que j’allais tout de même un peu trop loin:
--Mon cher ami, en ce moment vous vous égarez en pleine fantaisie... Il
me semble pourtant que, de l’existence de l’anthroposaure, il est facile
de tirer des conclusions qui sont, scientifiquement, plus intéressantes.
On a le droit de dire, par exemple, qu’au lieu d’un roi de la création
sur la terre, il aurait pu y en avoir deux ou plusieurs, si les espèces
avaient vécu assez séparées l’une de l’autre pour ne point se porter
ombrage; ainsi Christophe Colomb, en découvrant l’Amérique, aurait pu y
rencontrer, au lieu d’une nouvelle race humaine, des êtres entièrement
différents de l’homme et pourtant raisonnables et intelligents comme
lui, ayant comme lui leurs villes, leurs lois, croyant comme lui en Dieu
ou, plus tôt que lui, décidés à n’y plus croire...
--Oui, dis-je, mais, maintenant, il ne reste plus une parcelle de notre
étroite Terre qui ne nous soit connue; force nous est d’être assurés que
la victoire de l’homme a été brutale, définitive, et que, s’il existe
des êtres intelligents et pourtant d’une structure physique différente
de la nôtre, il faut nous résigner à les imaginer dans un autre monde de
l’espace... dans la planète Mars, par exemple...
Et j’ajoutai en ricanant assez bêtement:
--Ah! Ah! dans la planète Mars... Voilà une belle occasion de reparler
de ces fameux Marsiens!...
Valenton me regarda bien en face et me dit, très sérieusement:
--Voyons, réfléchissez à ce que vous dites: êtes-vous bien sûr que toute
la Terre nous soit connue?... Et les abîmes de la mer?...
Et,--surtout,--les immenses pays qui s’étendent au delà des banquises
polaires?... D’autre part, vous êtes suffisamment familier avec les
méthodes scientifiques pour savoir qu’il est encore plus vain, devant
l’inconnu, de nier que d’affirmer, puisque, quand il s’agit de faits qui
ne sont pas encore expérimentalement observables, nous pouvons arriver,
sinon à des certitudes, au moins à des possibilités fondées sur des
raisonnements inductifs...
--Les anthroposaures, ou leurs descendants, m’écriai-je soudain,
existent encore quelque part!
Comment arrivai-je à avoir cette pensée avant que Valenton m’eût rien
laissé pressentir de la conclusion où allait aboutir sa petite semonce?
Est-ce que je devinais cette conclusion au son à la fois sérieux et
triomphant de sa voix? Est-ce qu’après avoir vu le squelette de ce
singulier monstre des vieux âges et avoir appris ce qu’il était, je me
trouvais préparé à accepter et même à attendre d’autres révélations
encore plus extraordinaires ou inattendues?... Je ne sais... D’ailleurs,
je me hâte de dire que mon interruption avait été assez étourdie et ma
conjecture assez inexacte.
--Quel enfant vous faites, décidément! dit Valenton; vous allez d’un
excès à l’autre avec une déconcertante désinvolture!... Non, il n’existe
probablement plus d’anthroposaures, ni dans les abîmes de la mer, ni au
Pôle, ni ailleurs... Mais _quelque part_ il y a _quelque chose_...
Il sortit d’une de ses poches,--toujours gonflées de brochures, de
livres et de papiers,--une liasse épaisse qu’il me tendit:
--Vous lirez cela, ajouta-t-il. J’ai rapporté de mon voyage autre chose
que des os datant de milliers et de milliers d’années. Ces papiers
étaient enfermés dans un objet bien moderne, dans un de ces bidons
d’essences comme nos automobilistes en achètent chaque jour à la porte
des garages!... Je dois vous dire que si j’avais trouvé cet objet dans
un fossé de la banlieue de Londres ou de Paris, mon âme de paléontologue
n’aurait pas prêté grande attention à cette banale modernité; mais,
là-bas, dans les glaces boueuses du rivage de l’Ialmal, vers les bouches
de l’Ob, la rencontre ne laissait pas d’être imprévue... Ayant constaté
que le bidon n’était pas vide, je l’adjoignis à mon bagage après un
instant d’hésitation. Je crois que j’ai lieu de m’en féliciter. Sur le
bateau qui me ramenait, je l’éventrai et j’en tirai les papiers que
voici; ils y avaient été glissés un à un, assez soigneusement numérotés,
par l’étroite ouverture: je les ai sommairement classés et lus à la
hâte... Non! ne me demandez rien; vous lirez ça...
Il sourit un instant de ma curiosité impatiente, puis:
--Vous lirez ça, et vous le publierez. Vous comprenez que, cet hiver,
j’aurai assez de travail avec le montage de mes ossements fossiles et la
rédaction de mon rapport... Comme vous voyez, vous me rendrez service...
Sitôt rentré en France, je me suis mis au travail. Les feuillets
couverts d’une hâtive écriture au crayon étaient par endroits
horriblement difficiles à déchiffrer. Je pense toutefois avoir accompli
ma tâche avec toute l’attention et toute la conscience désirables et
offrir à mes lecteurs une transcription aussi satisfaisante que
possible.
Pour le reste, j’avertis ceux qui, une fois ce livre fermé, resteraient
incrédules, que je tiens chez moi à leur disposition le manuscrit
original et le bidon d’essence, tels qu’ils furent rapportés de l’Ialmal
par M. Louis Valenton, membre de l’Institut, professeur au Collège de
France. J’espère pour eux que l’honorabilité de mon illustre ami et la
haute situation qu’il occupe dans le monde scientifique leur interdira
de persister un instant de plus dans l’idée qu’ils se trouvent en face
d’une vulgaire mystification.
CHAPITRE I
DEUX HOMMES, DEUX CHIMÈRES
Je m’appelle Jean-Louis de Vénasque. J’appartiens à une ancienne famille
navarraise dont l’ancêtre fut compagnon du roi Henri IV, combattit à ses
côtés à Arques et à Ivry et obtint plus tard, en récompense de ses
services, le comté de Vénasque et la seigneurie d’Orio. Notre nom
revient souvent dans les chroniques et même dans l’histoire de la
vieille France. Il y a tout lieu de craindre qu’il ne disparaisse, après
moi, non seulement, hélas! de l’histoire, mais même des registres de
l’état civil...
Depuis la Révolution, la dernière branche existante de notre race a vécu
avec le regret des splendeurs et des gloires passées dans notre château
héréditaire d’Orio. J’y suis né le 4 avril 1872. Mon père avait alors
près de quarante ans.
Je le revois au fin fond des souvenirs de ma toute première enfance
vêtu, été comme hiver, d’un costume de velours nankin à grosses côtes,
coiffé de larges feutres, guêtré de cuir fauve et portant
perpétuellement, en dehors des heures de ses repas et de son sommeil, un
fusil en bandoulière. Je ne pense pas qu’il ait jamais connu d’autre
plaisir que celui de la chasse, et je ne me rappelle pas l’avoir entendu
dire plus de dix mots à la file sur un sujet autre que celui de ses
exploits cynégétiques... Tout le long de l’an il parcourait nos domaines
et les solitudes sauvages de la montagne, tuant indifféremment les
corbeaux et les perdreaux, les renards et les lièvres, les ours et les
contrebandiers. Dans les derniers temps, il en tenait pour les
contrebandiers plus que pour tout autre gibier et ce fut, à n’en point
douter, ce qui causa sa perte: un soir il ne rentra pas au château et on
le trouva quelques jours plus tard étendu au bord d’un torrent, le
visage à demi dévoré par les corbeaux et la poitrine trouée de deux
balles. La vengeance pour s’être fait attendre n’en était pas moins
venue. Il faut se méfier du gibier humain.
Ma mère, personne pieuse et timorée, était d’origine modeste et mon père
l’avait, dans le temps, épousée par amour; après ce tragique événement,
l’idée lui étant sans doute venue que son mari était mort sans
confession, elle n’eut plus d’autre but que de sauver cette âme par la
prière et se confina dans une dévotion méticuleuse. Les hobereaux du
voisinage et surtout leurs femmes cessèrent de venir nous visiter quand
le comte d’Orio ne fut plus là pour sauvegarder la dignité de la maison,
car ils avaient toujours, dans leur société, considéré ma mère comme une
intruse. Elle n’y prit pas garde, absorbée par ses pieuses pratiques,
indifférente à tout et à moi-même. Je ne la voyais qu’aux heures des
repas, où elle m’adressait à peine la parole. Deux vieux domestiques
s’occupaient de ma personne, et j’étais libre de chercher mon plaisir où
je croyais le trouver, à la condition de ne pas sortir du parc; toutes
les portes en demeuraient fermées à clef. On craignait,--avec raison du
reste,--que les contrebandiers de la montagne ne poursuivissent leur
vengeance sur le fils de leur ancien bourreau.
Il faut imaginer, pour bien comprendre ma destinée, l’enfant que je fus;
il faut me voir éternellement enclos dans la double prison du parc
verrouillé et d’un horizon étroit de montagnes. Je ne pense pas que
personne au monde ait connu mieux que moi la signification du mot ennui,
et subi, aussi complètement que je l’ai fait, certaines conséquences de
cet état d’âme. Condamné à voir éternellement les mêmes objets,
j’inventais, au delà du mur inexorable des montagnes, des contrées et
des créatures merveilleuses parmi lesquelles mon esprit voyageait. Et il
n’y avait qu’une conclusion possible à tous ces rêves: «Quand je serai
grand, je partirai, j’irai voir ce qu’il y a dans les pays qui sont
derrière les montagnes.» Ainsi se développa peu à peu en moi le besoin
insatiable de l’aventure, et, lorsque les conditions de ma vie s’étant
modifiées, je quittai enfin ma prison, ce désir s’était définitivement
implanté en moi; l’habitude de mes projets de voyages survécut à la
cause qui me l’avait fait prendre.
Il y eut mieux: comme la prison n’existait plus, je m’ingéniais à la
voir partout avec l’inconscient dessein d’entretenir ainsi dans toute
son ardeur mon désir d’évasion. Cela me fut facile entre les quatre murs
du lycée où mon tuteur m’envoya, ma mère morte; aussi avant même
d’entrer dans la vie, j’étais bien sûr que je me considérerais
éternellement comme un prisonnier,--prisonnier des villes et des pays
où m’attacheraient mes désirs et mes goûts, l’amitié ou
l’amour.--D’ailleurs, ayant lu des livres et fait mes études, je n’avais
même plus la consolation d’imaginer en de lointaines contrées des choses
nouvelles ou extraordinaires. Les hommes avaient tout visité, tout
connu, violé les solitudes et raconté leurs voyages. Et c’était la Terre
entière, cette Terre loin de laquelle on ne pouvait s’échapper en aucune
manière, qui m’apparaissait à présent et pour toujours comme une immense
prison.
A quoi bon partir, à quoi bon visiter les pays dont j’avais tant rêvé
jadis, puisque j’étais condamné à y marcher éternellement sur la piste
des autres?...--J’étais arrivé trop tard sur notre planète, le mystère
était banni de partout. En pensant au destin d’un Christophe Colomb ou
d’un Vasco de Gama, j’éprouvais dans le secret de mon cœur le plus
atroce et le plus désespérant des sentiments d’envie. Et cette étrange
maladie mentale s’aggravait tous les jours. Mon rêve, que je croyais
alors irréalisable, avait pris en mon esprit une forme précise et
d’autant plus cruelle; il s’était, pour ainsi dire, cristallisé en
quelques mots que je me répétais constamment: «Voir ce que les yeux
humains n’ont jamais vu!» Cela devenait l’idée fixe et la torture de
tous mes instants. Dans ma maison, dans les rues, dans la campagne,
j’avais perpétuellement cette atroce illusion que les regards posés sur
les objets par les générations des hommes y étaient demeurés attachés
comme des souillures, des souillures que je devinais, que je voyais
presque; rien ne me semblait frais, neuf et digne d’être considéré sans
une sorte de dégoût, pas même le cœur de la fleur épanouie à l’aube, pas
même la pointe du bourgeon qui vient de crever l’écorce, pas même le
sourire d’un enfant...
Des jours passèrent. Je n’avais ni parents ni amis et je vivais replié
sur moi-même face à face avec ma hantise. Craignant de passer pour fou
en révélant à quelqu’un les causes de ma tristesse, je ne m’étais jamais
laissé aller à une confidence et, pendant dix ans, je fus seul à
supporter le poids de mes pensées. Enfin, un jour, dans le café où me
conduisaient quotidiennement le désœuvrement et l’ennui, je rencontrai
par hasard Jacques Ceintras. Il avait été mon camarade, presque mon ami
au collège, mais nous nous étions depuis longtemps perdus de vue. Nous
causâmes. Après avoir banalement évoqué pendant une heure des souvenirs
communs, nous nous abandonnâmes à de plus amicales confidences touchant
nos existences présentes. Ceintras me raconta sa vie. En sortant de
l’École Centrale, il s’était vu obligé, faute de fortune personnelle,
d’accepter une place d’ingénieur, dans une aciérie des Vosges; sa
situation était bonne, son avenir assuré; pourtant, il n’était pas
heureux, il avait de tout temps rêvé autre chose...
Je le regardais et, pendant qu’il répétait mélancoliquement: «J’avais de
tout temps rêvé autre chose...» je me sentais entraîné vers lui par une
brusque sympathie: lui aussi était un rêveur qui poursuivait vainement
la réalisation de son rêve!
--Oui, continuait-il, il est une question qui m’a toujours préoccupé:
celle de la conquête de l’air... Dès le lycée, j’esquissais sur mes
cahiers des plans d’aéroplanes et de ballons dirigeables. J’espérais
alors ne vivre plus tard que pour mener mes recherches à bonne fin. Et,
tu vois, j’ai accepté provisoirement une existence qui m’accapare, qui
ne me laisse pas une minute de liberté, et les jours succèdent aux
jours, rien de nouveau n’arrive et, déjà, plein d’angoisse, je sens
venir l’heure de la résignation, du renoncement définitif à des projets
trop nobles et trop beaux!
Il se recueillit un moment, puis, plus calme:
--D’ailleurs je me plains peut-être à tort; il y a pour les inventions
qui marquent un nouveau triomphe des hommes sur les lois de la Nature et
de leur propre nature, des époques pour ainsi dire prédestinées;
plusieurs inventeurs, sans se connaître, aux divers coins d’un pays ou
du monde, travaillent au même moment, dans le même but, en silence,
comme si un mystérieux mot d’ordre avait été donné; et, sur le nombre
des chercheurs, il en est toujours au moins un assez favorisé pour
pouvoir atteindre le but que tous se proposent. Les résultats auxquels
les Santos-Dumont et les Juchmès sont arrivés devraient suffire à me
consoler de n’avoir pas étudié et résolu personnellement la question...
Mais il est dit que l’on ne peut être jamais satisfait! A présent qu’il
existe des ballons dirigeables, que les hommes savent naviguer à leur
gré dans les airs, accrochés à de frêles bulles de gaz, j’ai entrevu une
application possible de cette découverte et, jusqu’à ce qu’un autre la
pressente et la réalise à défaut de moi, ce sera un nouveau regret, un
nouveau tourment dans ma vie...
--De quoi s’agit-il? demandai-je.
--D’atteindre l’un des Pôles en ballon dirigeable, répondit-il. Oui,
c’est une entreprise que l’on pouvait considérer justement comme
téméraire et chimérique du temps d’Andrée, lorsque les nefs aériennes
étaient les esclaves du vent; mais je suis persuadé que dès à présent
celui qui se mettrait en route avec un ballon dirigeable, soigneusement
construit et de sérieuses connaissances scientifiques aurait toutes les
chances de réussir...
Je crois bon de faire remarquer que ma rencontre avec Ceintras eut lieu
exactement en février 1905 et qu’il n’avait pas encore été question, à
cette époque, de l’expédition Wellmann... Ce fut donc véritablement pour
moi une révélation; l’horizon d’une possibilité merveilleuse se
découvrit brusquement devant ma destinée et l’espoir qui m’avait fui
depuis tant d’années revint me sourire.
--Mon ami, m’écriai-je en serrant chaleureusement la main de Ceintras,
je suis riche... Si tu veux, j’avance les fonds nécessaires aux
expériences, à la construction de l’appareil, et nous partons ensemble
vers le Pôle!
Il dut évidemment, pendant une minute, croire qu’il rêvait ou que
j’étais fou ou qu’il était fou... Mais déjà je lui racontais ma vie, je
lui dévoilais le mal dont je souffrais, et, bientôt je sentis la
confiance naître en son esprit et je vis ses yeux étinceler de joie.
--A combien, demandai-je, penses-tu que doivent se monter les frais de
cette expédition?
Il dit un chiffre énorme, plus de la moitié de ma fortune. Mais que
m’importait? Imaginez un malade qui se croit perdu et à qui un médecin
vient offrir une chance de guérison... Emporté par l’exaltation qui suit
les bonheurs inattendus, je ne crois pas avoir pensé un seul instant aux
difficultés matérielles de l’entreprise; j’étais aussi sûr du résultat
que si le ballon avait été construit, prêt à partir... Et j’étais sûr
aussi qu’après avoir satisfait mon orgueilleux désir, après avoir
contemplé la dernière des contrées vierges de la Terre, je ne
souhaiterais rien de plus, que je pourrais guérir, vivre sans me faire
l’esclave d’un nouveau rêve insensé, vivre comme le commun des hommes,
vivre, enfin!...
Et bénissant le hasard qui avait sauvé deux hommes en les mettant en
présence, nous nous embrassâmes soudain, Ceintras et moi, sans souci du
lieu où nous nous trouvions, sans penser à ce que cela pouvait avoir de
grotesque dans l’esprit des spectateurs à qui nos grands gestes et nos
éclats de voix n’avaient pas échappé et qui, sans aucun doute, nous
croyaient ivres. Ivres, nous l’étions en effet, de joie et d’espoir, et
c’est en titubant un peu que nous sortîmes du café, au milieu des rires,
en nous donnant le bras...
De toute la nuit nous ne nous quittâmes pas: nous fîmes des kilomètres
le long des rues endormies sans éprouver de fatigue, la bouche et le
cœur pleins de projets: dès le lendemain, nous devions nous mettre au
travail!... Et nous parlions, et nous poursuivions au hasard notre
marche hallucinée. Aux premières lueurs de l’aube, nous nous trouvâmes
au sommet de Montmartre; nous sortîmes de la nuit comme du plus beau des
songes, d’un songe dont la réalité allait être le prolongement...
Accoudés à la balustrade, devant le Sacré-Cœur, nous regardions les
clochers, les dômes et les toits surgir de l’ombre peu à peu; les
derniers becs de gaz s’éteignaient, mais déjà leurs vacillantes clartés
étaient remplacées par les reflets éclatants que les rayons du soleil
allumaient çà et là sur les vitres; enfin, la ville apparut toute
entière, tandis que les dernières ombres s’évanouissaient en vapeurs
roses et dorées, elle apparut, merveilleusement belle, aussi nouvelle à
mes yeux que si quelque magicien l’avait de fond en comble rebâtie dans
la nuit... Et ainsi, pour la première fois depuis des ans et des ans, ce
fut d’un cœur radieux que je vis se lever l’aurore.
CHAPITRE II
LES CAVALIERS...
Durant quelques jours je considérai Ceintras comme mon sauveur et
Ceintras me le rendit bien; mais, hélas! il faut avouer que cette lune
de miel de l’enthousiasme et de la reconnaissance dura peu.
Je n’ai ni le désir ni le loisir de faire ici le procès de mon infortuné
collaborateur. Je ne puis cependant pas oublier tous les tiraillements,
toutes les disputes dont il fut cause et qui troublèrent ma vie durant
la période des essais. Les déceptions qu’il avait éprouvées depuis
quelques années avaient aigri son caractère, exalté son orgueil qui
prenait perpétuellement toutes les apparences de la susceptibilité la
plus ridicule. Ma vertu dominante n’a jamais été la patience et, à
l’heure actuelle, un de mes plus grands sujets d’étonnement est que je
n’aie pas renoncé à tout, même à l’espoir de guérir, plutôt que de
supporter comme je l’ai fait durant des jours et des jours la compagnie
forcée d’un être aussi parfaitement haïssable. Mais lorsque le destin
nous entraîne à notre perte, nous franchissons avec une facilité
surprenante et presque sans nous en apercevoir les obstacles que notre
nature paraît dresser entre nos desseins et leur réalisation.
Dès le début de mes relations avec Ceintras, en lui remettant les fonds,
j’avais exigé de lui la promesse d’une discrétion absolue. Je tenais à
ce que tous les préparatifs fussent accomplis en silence. Cette
résolution était la conséquence de mes raisonnements à la fois biscornus
et méticuleusement stricts de maniaque; il me semblait que si les autres
hommes avaient vent de notre tentative, le désir leur viendrait aussitôt
de nous devancer. Nombreux me paraissaient devoir être, de par le monde,
ceux qui souffraient du même mal que moi, et comme le remède n’existait
pas en quantité suffisante, les contrées polaires restant les seules
inexplorées de la terre, j’entendais bien me le réserver à moi tout
seul.
Naturellement, au début, Ceintras accepta cette condition; il eût
aveuglément accepté toutes les conditions que la raison ou la fantaisie
auraient pu me pousser à lui dicter; la reconnaissance gonflait son cœur
dans la même mesure que les billets de banque gonflaient ses poches.
Mais il ne tarda pas à se repentir de sa promesse et à faire des pieds
et des mains pour en être délié. Quoi qu’il en eût dit le jour de notre
rencontre, sa passion pour les découvertes scientifiques n’était pas
inspirée par le seul souci des intérêts de l’humanité; le désir de la
gloire s’y mêlait pour une bonne part. Ceintras rêvait de reporters
assiégeant sa porte, de son nom s’étalant en grosses lettres à la
première page des journaux, de sa photographie reproduite par tous les
magazines. Il finit par m’avouer naïvement cette ambition, et lorsqu’il
comprit que j’étais bien décidé à ne pas lui permettre de la satisfaire,
son désir se transforma en une hantise probablement aussi douloureuse
que la mienne l’avait été. Il ne dormait plus, ne mangeait plus; il
parut même pendant quelque temps se désintéresser de ses travaux.
Parfois, quand j’entrais à l’improviste dans son cabinet, je le voyais
dissimuler certains papiers à la hâte; par la suite j’en retrouvai
plusieurs dans la corbeille: le malheureux, ne pouvant voir des articles
élogieux imprimés sur son compte, en rédigeait lui-même où il parlait en
termes enthousiastes de M. Ceintras, le jeune et brillant ingénieur qui
se disposait à partir à la conquête du Pôle... J’imagine qu’il les
apprenait par cœur et se les récitait ensuite les yeux fermés pour
essayer de se faire illusion!...
J’étais, comme de juste, effrayé par le retard que ce découragement et
ces puérilités apportaient à l’exécution de nos projets. Je disais
parfois à Ceintras aussi doucement et amicalement que possible:
--Plus tôt nous serons partis, plus tôt nous reviendrons et plus tôt tu
posséderas cette gloire à laquelle tu tiens tant! Je n’ai pas
l’intention de t’obliger à garder le secret quand nous serons de retour!
En général, il me répondait hargneusement:
--C’est cela! Ne laisse passer aucune occasion de me rappeler que je
suis à tes ordres et à ta solde!... Avoue donc que tu es pressé d’en
finir et que tu trouves que je te coûte cher... Et puis, tu sais, mon
vieux, je suis pour les explications nettes: si tu te repens de ta
générosité, tu n’as qu’à le dire, j’aimerai mieux ça!
Et il s’en allait, haussant les épaules et faisant claquer les portes.
De mon côté, également obsédé par une idée fixe, j’exerçais
perpétuellement sur ses allées et venues une minutieuse surveillance. Je
craignais, si je le perdais de vue un seul instant, qu’il n’allât porter
des notes aux journaux et remplir du bruit de nos exploits prochains
toutes les trompettes de la renommée. J’habitais avec lui, je
l’accompagnais en tout lieu, chez les fournisseurs, chez les
constructeurs. Jamais amant jaloux ne resta plus obstinément dans le
sillage de sa maîtresse! Naturellement, cette suspicion dont il s’était
vite rendu compte l’exaspérait, et il se vengeait comme il pouvait, par
exemple en cherchant, pour me les envoyer en pleine figure, les mots les
plus cruels et les plus insultants:
--Tu as donc peur, me disait-il parfois, que je ne fasse danser l’anse
du panier? Mon pauvre ami, je plains tes cuisinières!
Pourtant le ballon fut terminé. Je revois Ceintras étalant des croquis
devant mes yeux, couvrant le tableau noir de formules et de chiffres:
«Ça doit marcher», disait-il. A vrai dire, toute ma science se bornant
aux souvenirs qui me restaient de mes années de lycée et aux menus
profits que j’avais retirés, par la suite, de quelques conversations à
bâtons rompus avec Ceintras, j’étais absolument incapable de faire subir
par devers moi-même un examen critique sérieux aux données sur
lesquelles il avait établi son appareil. Il fallait attendre les
expériences; je ne les attendais pas sans appréhension. Non que j’eusse
jamais mis en doute la valeur de Ceintras, mais l’état de surexcitation
et de dépit dans lequel il se trouvait depuis le début de l’entreprise
ne lui avait évidemment pas permis d’exercer ses facultés de chercheur
et d’ingénieur dans de très bonnes conditions.
Mes inquiétudes se justifièrent. Nous avions établi notre aérodrome dans
un petit village de la Beauce, à deux heures de Paris. Nous étions, dans
l’esprit des paysans du lieu, gens grossiers, alourdis de bien-être, à
la fois insolents et sournois, «les deux Parisiens toqués qui
fabriquaient une machine volante». Nous subissions de la part de ces
brutes une hostilité railleuse et stupide que parvenait à peine à
masquer dans leur attitude le respect qu’ils étaient bien obligés de
témoigner tout de même à des gens «qui payaient bien». Le 15 avril eut
lieu la première ascension. Il fut aussitôt évident que, si notre
appareil, comme ballon dirigeable, en valait bien d’autres, il nous
était impossible de compter sur lui pour un voyage qui devait, au bas
mot, durer huit jours. C’était surtout la question du lestage qui avait
été insuffisamment étudiée. Nous nous étions délimité, à l’aide de trois
clochers comme points de repaire, un circuit aérien de 50 kilomètres
environ. Ce circuit fut parcouru dix-huit fois de suite à une moyenne de
30 kilomètres à l’heure; après quoi, notre provision de lest étant
épuisée, le ballon, d’ailleurs alourdi par l’humidité de la nuit
prochaine, se rapprocha peu à peu de la terre; nous parvînmes à nous
maintenir quelque temps encore à une altitude suffisante en jetant
plusieurs bidons d’essence et divers objets qui représentaient le poids
des accessoires indispensables,--des appareils d’observation, des
vêtements, des aliments,--mais cela n’était évidemment pas une solution
satisfaisante et nous nous résignâmes à atterrir.
Il m’était facile, après cet insuccès, de prendre ma revanche et de
représenter triomphalement à Ceintras combien il eût été ennuyeux pour
lui de mettre trop tôt le public au courant... Son attitude ne me le
permit pas. Ce n’était pas, au fond, un mauvais diable. Il me demanda
pardon, versa toutes les larmes de son corps et parla de mourir. Oui, il
ne voulait pas survivre à son déshonneur, il n’avait pas été digne de ma
confiance et, ce qui me restait de mieux à faire, c’était de m’adresser
à un autre. Je le gourmandai vivement, lui rendis courage et, en somme,
cet échec fut bon à quelque chose, puisque Ceintras renonça pour un
temps à son arrogance, à son insolence, à sa vanité et se remit
furieusement au travail.
Je n’étais cependant pas au bout de mes peines. Nous avions décidé que
les essais du second ballon auraient lieu dans un pays voisin des
régions arctiques, afin que les conditions climatériques durant les
expériences et durant le voyage fussent les mêmes à peu de choses près.
Nous choisîmes Kabarova, village samoyède situé au sud du détroit de
Yougor, aux portes de la mer de Kara: c’était dans ce village même que,
douze ans plus tôt, Nansen, avant de s’enfoncer au cœur des solitudes
polaires, avait pris une dernière fois contact avec l’humanité.
Dès le début du mois de juillet, la mise au point du second ballon fut
achevée. Toutes nos dispositions étaient prises, nos dix ouvriers et
notre interprète attendaient nos ordres, les appareils à hydrogène, les
obus de gaz comprimé et les caisses d’approvisionnements étaient
amoncelées à la consigne de la gare du Nord, il ne nous restait plus
qu’à démonter et à emballer le ballon, lorsque Ceintras, un beau matin,
vint m’annoncer froidement qu’il aimait une jeune fille et que son
intention bien arrêtée était de se marier sur-le-champ!
Je me rappelle avoir cherché un revolver dans ma poche avec l’idée de
menacer Ceintras de lui brûler la cervelle s’il ne me donnait pas
immédiatement sa parole d’honneur de remettre à son retour du Pôle
l’exécution de ce projet insensé. Mais je n’avais pas de revolver... Ce
furent, durant deux jours, des scènes terribles, puis Ceintras, m’ayant
promis de partir une semaine après la noce, je compris que le plus court
serait de céder et d’expédier l’affaire au plus tôt. Fort heureusement,
les parents de la jeune fille et la jeune fille elle-même ne voulurent
plus entendre parler de mariage lorsqu’ils surent que Ceintras
entreprendrait huit jours plus tard une expédition polaire. Tout fut
définitivement rompu lorsqu’il leur eut avoué, sous le sceau du secret,
avec l’espoir de se poser en héros à leurs yeux, dans quelles conditions
cette expédition serait accomplie.
On peut penser que mon pauvre ami, vexé et navré comme il l’était, ne
fut précisément pas un très agréable compagnon de voyage. Mais je n’y
prenais guère garde; je pensais être enfin au terme de mes peines, et
avoir réduit à l’impuissance le mauvais vouloir ou plutôt le fâcheux
caractère de Ceintras; je me disais qu’une fois installé à Kabarova il
devrait évidemment se contenter de préparer avec soin le succès de notre
entreprise; et en effet, il était assez difficile d’imaginer d’où
pourrait venir dans les solitudes de la _toundra_ le vent qui lui
soufflerait une nouvelle lubie.
Les premiers événements semblèrent justifier ces prévisions optimistes.
Dès le lendemain de notre arrivée, nous commençâmes à dresser le hangar
portatif où nous devions abriter notre aéronef, et à remonter celle-ci
pièce par pièce,--tout cela malgré les fatigues d’un long voyage qu’il
avait fallu, à la fin, accomplir à l’aide d’inénarrables véhicules, dont
les meilleurs étaient réservés à nos matériaux et à nos
appareils...--Nos ouvriers, que nous avions mis au courant de nos
intentions, nous aidèrent avec un dévouement et un enthousiasme
admirables: la lutte raisonnée de l’homme contre la Nature a pris
aujourd’hui toutes les apparences d’une religion, et ce fut d’un cœur
analogue à celui des vieux maçons constructeurs de cathédrales qu’ils
s’employèrent à établir la machine qui devait dérober à la Terre un de
ses derniers secrets.
Quant à nos hôtes, c’étaient de braves gens, merveilleusement pieux,
ivrognes et simples d’esprit. Durant les après-midi des dimanches que
nous passâmes à Kabarova, nous les vîmes sous la direction de trois
moines sordides qui desservaient dans ce pays sauvage le culte
orthodoxe, exécuter d’interminables processions, durant lesquelles leurs
gosiers bien humectés entonnaient d’ineffables cantiques d’action de
grâce en l’honneur des icones que des bras mal assurés véhiculaient sous
des dais de peau de renne. Les autres jours, la population du village
passait de longues heures à nous contempler; assis par terre, hommes,
femmes et enfants nous adressaient sans répit de bons sourires huilés
par les tartines de graisse de phoque qu’ils engloutissaient sans
discontinuer, d’un appétit tranquille et insatiable. L’interprète leur
ayant annoncé que notre intention était de nous envoler dans les airs
plus haut que les oiseaux, leur sympathie se transforma en une adoration
respectueuse et craintive; et ils commencèrent alors à murmurer autour
de nous de monotones mélopées qu’ils accompagnaient en frappant des
mains et que nous sûmes bientôt être des chants à la louange de nos
mérites. Tout cela ne nous empêchait pas de les tenir à l’œil ou de
monter la garde autour de nos bidons d’essence dont ils auraient bu, à
l’occasion, faute de mieux, quittes à redoubler par la suite de dévotion
à notre endroit.
Le hangar établi, une semaine de travail modéré devait nous suffire pour
remonter définitivement le ballon. Mais, tandis que mon enthousiasme
croissait à mesure qu’avançaient les préparatifs, Ceintras, lui, se
laissait aller de plus en plus à une mélancolie morne; non qu’il ne fît
tous ses efforts pour mener l’entreprise à bonne fin, mais il semblait
bien plutôt accomplir avec conscience et résignation un devoir imposé
qu’agir sous l’impulsion de la folie entreprenante et pleine d’ivresse
d’un explorateur ou d’un inventeur qui se voit arrivé tout près du but.
Il était loin, le Ceintras illuminé et fervent du soir de notre
rencontre! Des heures durant, il restait avec les ouvriers, donnant des
ordres, examinant avec une minutie qui me rassurait,--car elle
manifestait son évidente envie de réussir,--les moindres parties de
l’appareil. Puis, aux moments de repos, il se disait rompu de fatigue et
dormait aussitôt, ou feignait de dormir, évitant ainsi toute
conversation avec moi. Parfois, pris d’une légère inquiétude devant son
air découragé, je lui demandais en lui montrant le ballon:
--Ça marchera?
Il répondait invariablement, d’une voix blanche et sans expression:
--Ça doit marcher.
Mais vers le cinquième jour, brusquement, il parut prendre à tâche de
retarder le travail des ouvriers. Il augmentait les heures de repos, se
disant à bout de forces; puis, comme je le harcelais, le suppliant de
reprendre son travail et lui rappelant que la saison s’avançait, il
revenait au chantier, faisait démonter sous un prétexte futile, quelque
pièce de l’appareil qu’il fallait ensuite remonter, si bien que notre
ballon menaçait fort de ressembler à la toile de Pénélope.
Le septième jour, comme je me demandais avec anxiété ce qui allait
advenir, Ceintras, incapable de contenir plus longtemps la pensée qui le
rongeait, leva la tête de la tâche sur laquelle il était penché et me
dit brusquement:
--Si nous remettions l’expédition à l’an prochain?
Je le regardai avec stupeur, mais, à l’expression craintive de sa
physionomie, je compris aussitôt qu’il serait sans défense devant une
volonté ferme, et, avec une voix dont le calme résolu me surprit
moi-même:
--C’est impossible, lui dis-je; d’ailleurs, il est maintenant trop tard.
Le navire qui doit venir nous chercher est en route.
Le matin même, en effet, décidé à brusquer les événements, j’avais fait
partir un de nos hommes pour la première station télégraphique, avec une
dépêche destinée à avertir le capitaine du bâtiment qui, tout équipé,
attendait nos ordres au fjord d’Hammerfest, en Norvège.
--Tu as raison, dit-il, il vaut mieux en finir et, si c’est la mort qui
nous attend là-bas, ne pas prolonger cette agonie atroce...
Lamentable inconséquence des hommes! Ceintras qui, avant de me
rencontrer, avait tant de fois broyé du noir à la pensée qu’il ne
réaliserait jamais son rêve d’expédition polaire, craignait la mort, à
présent que le destin était sur le point d’exaucer son vœu!