On célèbre, paraît-il, à Turin, des sortes de jeux olympiques où se

réunissent pour disputer des coupes ciselées et des couronnes au

feuillage divers les envoyés du monde entier. Un entrepreneur de

spectacles, qui voyageait par ici, s'est épris de la frimousse (comme il

dit) de Cydalise et l'a priée de venir représenter les déesses sans

voiles devant les peuples assemblés. Il suppose qu'un beau corps est

toujours la suite d'une belle figure et je dois vous confier que cette

fois il ne s'est pas trompé. Cydalise est comme moi, elle n'a pas

beaucoup de pudeur et même elle jugerait criminel de cacher obstinément

aux yeux ce que le Plasmateur suprême des hommes et des satyres a formé

pour le plaisir des yeux. Elle a donc accepté (depuis, elle m'a conté en

riant que le tyran de ce pays, que j'ai connu plus humain, loin

d'alléger les draperies des déesses, les exige bien opaques et bien

lourdes; mais c'est un point secondaire dans l'histoire, passons), sans

se dissimuler qu'il y avait la question _moi_, qui l'embarrassait

beaucoup. Elle redoutait pour son cher Antiphilos, disait-elle, toutes

sortes de dangers, et Antiphilos, qui préférait rester à Toulon,

s'empressa de manifester à l'idée du voyage une joie scandaleuse. Donc,

elle m'a laissé ici, en me promettant, ce que son entrepreneur lui a

accordé, de revenir toutes les semaines passer un jour avec moi.

Elle est revenue fidèlement, comme elle l'avait arrêté, rapportant à

chaque voyage quantité de monnaies d'or aux effigies les plus variées:

je n'aurais jamais cru que l'univers comptât tant de tyrans. S'ils se

font la guerre, comme c'était la coutume autrefois, dans quel état doit

être la terre, ô maître de l'Olympe? Je suis le gardien de ce trésor,

qui s'accroît beaucoup. Je ne sais pas encore bien ce qu'on peut faire

avec de l'or, moi, j'ai d'autres moyens de persuasion, mais Cydalise le

sait et je me contente de remplir mon office qui est de fourrer tout cet

or dans un sac, de le céler et de me taire.

J'ai d'autres moyens de persuasion. Ils sont visibles dans l'éclat de

mes yeux qui ne sont pas, comme dit le poète, «durs, brillants et

tristes», mais doux, brillants et joyeux, des yeux d'amant, des yeux

d'aimant, des yeux qui attirent les coeurs et les yeux, comme font des

saphirs la pierre magique. Vous avez deviné que ma conquête du café de

l'Amirauté est tombée dans mes bras et qu'elle s'y est plu. Elle est

loin d'être aussi belle que Cydalise et ne m'apporte guère que le

plaisir de la variété. Pourtant, elle aussi connaît les règles du jeu et

toutes ses finesses. Ce qui l'exalte surtout, c'est l'idée de tromper

Cydalise, qu'elle connaît et qui n'a pas voulu se lier avec elle.

Pourvu, ô dieu qui as des ailes aux talons, qu'elle n'aille pas se

vanter de sa bonne fortune! Je ferai un sacrifice à Harpocrate pour

qu'il pose un sceau sur ses lèvres. En attendant, je l'ai appelée Erèbe,

elle ne sait pas pourquoi. Son corps est pareil à ces flambeaux, dorés,

mordus de noir, que je me souviens d'avoir vus à Ephèse après

l'incendie. Comme nous errions l'autre soir sur le port, un matelot

chantait:

Elle est un peu brunette,

Ce sont les plus belles gens.

Elle se mit à écouter et à rire:

--«Trouves-tu, Satyros?

--Oui, Erèbe.»

Je ne lui ai pas fait de confidences, mais elle a vu sculptée à la poupe

d'un navire grec une tête de satyre qui me ressemblait et un matelot lui

a épelé le nom dont elle me qualifie. Cela m'amuse. Les Oréades de

Phrygie m'appelaient parfois ainsi, en manière de provocation et elles

avaient bientôt imprimé sur la terre une figure callipyge qui disait ma

victoire. O douce terre de Phrygie!

Tout de même, je l'ai priée de garder bien ce nom pour l'intimité, car

les satyres ont de plus en plus mauvaise réputation dans ce pays, dont

j'enrage. Erèbe n'a-t-elle pas eu l'idée, l'autre jour, d'acheter et de

me lire un journal orgueilleusement appelé _Le Journal des Satyres_:

--«Ah! Ah! voilà un journal pour toi! Il n'y manque que ton portrait.»

Par Apollon! Quelles incohérences! quelles niaiseries! Quelle idée se

font-ils d'un satyre, les esclaves qui ont rédigé cette feuille? Malgré

mon naturel débonnaire, je me suis mis en colère et contre le journal et

contre les archontes qui ont, paraît-il, jeté les esclaves à

l'ergastule. Ce ne sont que des sots. A peine méritaient-ils la punition

dont Priapos menace les larrons du verger: _inrumabo_! J'ai expliqué

cela à Erèbe: elle est devenue sérieuse. Nous avons parlé d'autre chose.

Cydalise, voilà à quoi tu exposes ton satyre familier, en le laissant

errer par les rues, cependant que les éphèbes olympiques vident en ton

honneur les coupes ciselées remplies d'un vin noir. Erèbe n'aime que le

champagne. Moi je suis toujours fidèle à mon lait qui a goût de papier

et, quand Erèbe s'en étonne, je lui dis que le lait est le vin des

satyres. Elle prend vite une figure souriante: c'est sa manière de faire

croire qu'elle a compris.

Quand Cydalise revient, nous passons tous nos moments chez nous, les

jours comme la nuit. Ainsi j'évite les rencontres et les explications,

qui me feraient perdre la tête, car toute ma diplomatie consiste à

prendre la fuite et à m'aller cacher dans un tronc d'arbre. Comme je me

sens empêtré par votre civilisation et que les femmes sont

déraisonnables! Elles appellent cela de la trahison. Mais je les aime

toutes, moi. Est-ce que toutes ne m'appartiennent pas, puisque je puis

toutes les satisfaire? Elles ne savent pas encore, ni vous peut-être, ce

que c'est qu'un satyre, que cette force de la nature déchaînée par le

désir. Il faudra que Cydalise en prenne son parti et qu'elle admette que

les satyres ne sont pas faits pour la fidélité et que le caprice est

divin.

O caprice, diversité des formes sous la règle éternelle, caprice aux

yeux changeants!

Caprice, fille gracile aux seins d'airain, matrone où trône l'automne et

toutes ses couleurs!

Caprice, nymphes barbouillées de mûres, au dos d'argile, aux joues

balafrées par les ronces, pures ou impures comme la terre, et des

feuilles sèches sonnent dans leurs cheveux emmêlés!

Caprice, les jeunes bergers fuient vers la chaumière, et les bergères se

prennent par la main, criant comme des poules qu'un renard a surprises,

et se retournant pour rire entre deux cris!

Caprice, odeur amère des fougères, odeur des épaules sous les saules et

des jambes dans les ruisseaux qui charrient encore l'écume blanche

d'avoir baigné la fille de Latone!

Caprice, etc.

Que ce lyrisme ne vous surprenne pas. C'est l'été qui me monte à la

tête.

Votre ami,

ANTIPHILOS.

X

DIOGÈNE

Toulon, 15 juillet.

Je suis certainement heureux, mon cher ami, depuis que je suis un faune

domestiqué; je ne connais plus le froid ni la disette, ni l'absence

d'amour, ni l'hostilité des hommes, ni la morsure des chiens; mais il se

mêle à mon bonheur je ne sais quelle honte et je ne sais quelle limite.

J'ai le sentiment que ma divinité diminue: l'homme croît en moi, étouffe

peu à peu mon ancienne nature, qui était le Désir! J'ai la nostalgie du

désir! Je désirais les fruits, je désirais les feuilles, je désirais les

femmes et quand tout cela est venu vers moi, je ne rêve plus que d'être

nu et affamé dans un désert. Oh! que la solitude a d'attraits pour qui

vit au milieu des hommes!

Le phrygien Esope (j'ai connu ses frères et ses soeurs, qui étaient

beaux et stupides) a écrit une fable pour montrer que la liberté est le

premier des biens. Je l'ai entendue dans le grec de mon enfance, et des

petites filles l'ont apprise par coeur sur mes genoux. Elle est vraie et

elle est fausse, comme toutes les inventions des hommes. La liberté est

un fardeau qu'on souhaite poser à terre, quand on ne connaît pas autre

chose, et il y a dans l'esclavage le plus heureux des civilisations je

ne sais quelle amertume qui resserre le coeur. Jadis mes tristesses

elles-mêmes étaient des sortes de joies où ma vie se dilatait et

s'exaltait. Elles étaient une transformation momentanée des puissances

de mon être et quand j'avais rencontré par hasard une créature avec qui

les partager, elles grandissaient dans le silence voluptueux des nuits

jusqu'à s'égaler à l'immensité même du monde. Je souffrais parfois, je

ne m'ennuyais jamais. Quel est ce nouveau mal dont j'ai appris

l'existence, comme j'en apprenais le nom? Un jour, j'ai vu que les

choses se décoloraient autour de moi et que les yeux des femmes se

ternissaient à mon approche comme un miroir de métal. Je ne

m'intéressais plus à rien, je rêvais de pays qui n'existent pas. Mon

passé même, si riche de toutes aventures, ne pouvait fixer mon souvenir

sur un point de son histoire et mon désir endormi ne se réveillait pas

pour les amours futures.

Cela n'a duré que quelques jours, mais j'en suis encore malade et je

sens que je n'en guérirai jamais. C'est le retour de Cydalise qui m'a

rendu à moi-même et depuis qu'elle est repartie, je supporte ma vie sans

m'y plaire. Erèbe m'a lassé, je suis seul, et c'est en vain que

Déidamie, une petite Grecque, se met sur mon passage quand je vais voir

mes amis qui boivent de l'eau verte. C'est une amie d'Erèbe, qui m'a

légué aussi un vieux marchand de syllabes qui lui écrivait ses lettres

d'amour pour la récompenser de venir assister à sa toilette. Elle lui

secouait dans la figure sa chevelure poivrée d'où tombaient un tas de

mots qui ne l'étaient pas moins. Erèbe l'appelait son secrétaire et moi

Diogène! J'en ai entendu des débats, l'un voulant mettre en termes

dignes du Portique les secrètes pensées d'Erèbe, l'autre les lançant à

la volée, toutes nues ainsi qu'Aphrodite sortant de l'onde et beaucoup

moins pudiques! Qu'il était comique en cette lutte, mon vieux Diogène;

mais je fus froissé d'y apprendre qu'Erèbe trafiquait de ses charmes,

inconsciente comme le Destin. Comment j'ai rompu avec elle est un

épisode insignifiant. J'ai appris quelques jours plus tard qu'elle était

partie avec un Anglais voyageur, qui n'aime pas à considérer tout seul

les sites ensoleillés. Diogène éploré m'apporta la nouvelle et resta. Il

assiste à ma toilette et attend mes discours du matin, mais c'est moi

qui le fais parler.

Ses propos sont plaisants et amers. Je m'en suis amusé d'abord, mais

bientôt sa parole désabusée m'a fait réfléchir plus qu'il n'aurait fallu

sur moi-même et sur la vie, et c'est peut-être cela, j'y songe, qui m'a

rendu malade. Il n'est pas surprenant qu'il soit désenchanté, car il est

vieux et pauvre, réduit à fréquenter un monde qui contrarie ses

instincts et ses habitudes. Je l'ai peut-être mal nommé Diogène; il est

plus mélancolique que cynique et plus résigné que dépravé. Si peu que je

me connaisse en vêtements et en modes, il m'a paru habillé avec une

sorte de recherche surannée, pauvre et triste. Ses cheveux ont la

couleur du chanvre qu'on voit rouir dans les mares au milieu des prés;

ils sont décolorés comme son âme. Son linge en papier est toujours fort

blanc, son teint est rose, ses mains fines, ses yeux doux et indécis; et

ses lèvres charnues lui donnent un air de bonté et de sensualité

innocente.

Il y a ici des prêtres de Jupiter qui ont cet air-là, mais quelques

phrases grecques qui lui ont échappé m'ont dévoilé l'ancien professeur

d'éloquence ou le philosophe. J'écoute maintenant, sans effroi, ses

explications de la vie et même j'y trouve un plaisir d'initié; tantôt il

me semble entendre un bacchant et tantôt un mithriaque et tantôt encore

un homme entre deux vins. Le vin, qui me rend fou et que je n'aime que

dans les grappes, lui donne de la hardiesse. Quand il est là, j'en fais

toujours quérir un flacon couleur d'ambre ou couleur de roses nouvelles,

qui du moins me réjouit la vue, et j'écoute en me brossant le poil et en

limant mes cornes, car je n'ai plus de secrets pour lui.

Comme Erèbe, il m'appelle familièrement Satyros, et je trouve cela tout

naturel. C'est elle qui fut le sujet de notre premier entretien ou

plutôt de son premier discours:

«Ce qui me plaît dans cette femme, c'est son désintéressement. Elle ne

vend sa peau que pour mieux la donner, c'est sa faiblesse. Elle a un

merveilleux appétit de luxure et ne peut le satisfaire qu'avec celui

qu'elle a choisi. Ceux qui la choisissent ne trouvent qu'une servante

d'Aphrodite. Si elle était riche, elle serait la plus honnête des femmes

et ne prendrait ses amants que parmi ceux qui ressemblent le plus à des

dieux. Même en amours, la richesse est un grand privilège. Cela fait

qu'il y a deux races sur la terre qui se créent et se recréent sans

cesse, la race soumise au destin et celle qui le surmonte. Vous

entendrez dire le contraire de ceci par le monde. Ce ne sont que

sornettes. Ecoutez la voix d'un homme que le destin écrase et qui, pour

se rapprocher d'une femme qu'il aime, s'est fait son esclave domestique.

Elle reviendra, je sentirai encore l'odeur de sa chevelure et celle de

son dédain. Je me suis ruiné pour Aspasie; il est juste qu'Aspasie me

méprise.»

Je vous apporte assez fidèlement quelques-unes de ses paroles, mais je

ne les ai pas bien comprises. Il me sembla d'ailleurs que son teint se

colorait et qu'il penchait vers l'ivresse. Il ajouta des choses que je

compris moins encore sur la volupté de la souffrance et les jouissances

de l'abjection. Puis il me récita la déclamation de Théognis contre la

pauvreté, achevant ainsi l'aveu de ses incohérences.

Il ne m'a point paru toujours aussi fou. C'est un malheureux puni par

Aphrodite pour avoir abusé de l'amour (ce qui n'est permis qu'aux

dieux), mais d'ordinaire elle lui laisse du relâche et sa conversation

est moins déprimante. Si je vous raconte la suite de mes expériences,

j'aurai sans doute à vous parler de Diogène. Mais vraiment, je suis

patient, car il a bien abusé de moi.

Votre ami,

ANTIPHILOS.

XI

DÉIDAMIE

Monte-Carlo, 15 septembre.

Mon cher ami, je ne sais point comment cela s'est ordonné, mais Diogène

m'a engagé dans une aventure qui ne laisse pas que de m'inquiéter un

peu, encore que je croie que la protection des grands dieux ne me

faillira point. J'allais beaucoup mieux, les espiègleries amoureuses de

Déidamie, à laquelle j'avais enfin cédé, m'avaient distrait de l'ennui

vague qui me tourmentait... Mais il faut que je vous la fasse connaître,

en manière d'épisode, avant de vous faire le récit de ma redoutable

aventure. Figurez-vous qu'elle est phrygienne, née sur les bords du

Méandre, et si cela ne vous émeut pas, du moins vous comprendrez mon

émotion en retrouvant l'amour d'une fille de ma terre natale! Mais les

Phrygiennes ont toujours été inconstantes: Déidamie est le type même du

caprice. La charmante fille! Elle était la maîtresse de la femme d'un

archonte, elle-même fort belle, de la beauté que les hommes ont donnée à

Pallas Athéné.

«Tu aimes tes pareilles, ô Déidamie aux yeux de violettes...»

Déidamie aimait ses pareilles et ses non-pareils. Que les femmes sont

privilégiées! Elles mettent de la grâce dans tous les amours. Diogène

m'expliqua que c'est ainsi qu'elles désarment la morale, puissance

redoutée parmi les hommes et dont le soin est d'empêcher qu'ils ne

prennent trop de plaisir à vivre. Déidamie m'a été enlevée quand je

l'aimais encore. C'est un bon moment pour perdre une femme. Les regrets

se transforment en agréables souvenirs, la satiété vous est évitée.

Diogène m'avait prédit que cela ne durerait guère et qu'habituée aux

cajoleries féminines, Déidamie, après les premiers jours d'étonnement

heureux, se lasserait d'un être inexpert aux tendresses.

--«Vous ne saurez pas, me disait-il, entretenir la flamme qui dort dans

ses yeux doux. Votre soufflet de forge l'éteindra au lieu de l'animer.

--«Je vous connais déjà, Satyros. Vous exciterez toujours les curiosités

et vous les décevrez toujours. Votre carrière est le rapt, la surprise,

l'étourdissement.»

J'avais envie de lui répondre qu'il y avait beaucoup de vrai dans ce

jugement sur mon caractère, mais je ne dis rien, méditant sur la sagesse

de mon compagnon et sa perspicacité. Cependant, je pensais à Cydalise,

dont il ne connaissait pas l'histoire. Je la lui racontai et il fut

surpris. Ayant réfléchi quelque peu, il me confessa qu'on avait beau

connaître les femmes et en avoir classé les types dans son esprit, il

s'en rencontrait toujours quelqu'une par qui les plus sûres théories

étaient renversées.

--«Ce que vous me dites, Satyros, ne me contrarie pas, puisque cela

m'instruit. La science des hommes et des femmes est un composé

d'exceptions dont chacune est une règle. Aussi est-elle très longue et

très difficile. Elle ressemble assez à la langue chinoise, dont les

vieillards commencent à se rendre maîtres après soixante ans d'études et

quand ils n'ont plus ni la force ni le goût de discourir. La vue

s'affaiblit à observer les hommes et ce sont encore d'autres facultés

qui s'usent dans la fréquentation des femmes, sans quoi d'ailleurs elles

s'useraient également. Mais vous ne pouvez pas comprendre cela, vous qui

fûtes pétri d'une argile immortelle et sans défaillance, et qui êtes

l'image d'une jeunesse dont les illusions seraient des réalités.»

En disant cela, Diogène me considérait d'un air d'envie où il y avait de

l'amour, de cet air qu'ont les pauvres devant les sébilles pleines d'or,

comme j'en ai vu dans la rue derrière un grillage. Il reprit, comme

sortant d'un songe:

--«Etes-vous vraiment immortel, Satyros? Vos maîtres et ceux des hommes,

les grands dieux sont morts...

--Le destin m'a oublié, Diogène, et d'ailleurs je crois que j'ai des

frères au fond de toutes les forêts, dans les antres de toutes les

montagnes, au creux de toutes les vallées. Je ne les ai jamais vus, mais

je les devine. Nous sommes les forces de la nature et si nous mourions,

vous seriez condamnés à mort.

--C'est bien ce que nous sommes. Je crois que vous confondez

l'immortalité et la perpétuité.»

Je ne répondis rien. Il m'est difficile d'entrer dans ces subtilités. La

tête me tourne. Il me semble que mes cornes poussent au travers de ma

tête. Cette fois il me considéra avec pitié:

--«Hum! Satyros, me dit-il, en revenant à des discours plus sensés,

puisque Cydalise vous aime, pourquoi n'allez-vous pas la retrouver?

--Et vous viendriez avec moi, Diogène?

--Sans doute. Vous parliez du destin, puisqu'il a mis sur mon chemin un

fils, ou même un petit-cousin des dieux immortels, croyez-vous que je

puisse l'abandonner? Vous ne connaissez pas l'amitié, Satyros. C'est la

vertu des hommes.»

Là-dessus, il me fit un long discours qui m'enchanta par la belle

ordonnance cadencée de ses périodes. Je me crus transporté aux temps de

mon enfance, je buvais son éloquence comme le lait de ma mère. J'étais

ému, je pleurais d'attendrissement et je haletais à demi noyé sous ces

flots harmonieux. Je suis Grec et sensible aux délices de la rhétorique.

Ah! s'il avait parlé en grec, je lui eusse offert de partager avec moi

ma divinité, mais je lui sus gré de sa discrétion et je l'embrassai. Ce

fut le moment de nous jurer une amitié éternelle. Je passai le reste de

la journée à me féliciter du nouveau bonheur qui m'était échu parmi les

hommes. J'avais un ami, et sans bien comprendre les joies que cela

devait m'apporter, je les tenais pour très grandes et toutes pareilles à

celles que Diogène m'avait peintes dans son discours aux nombreuses

fleurs.

Dès le lendemain, il vint demeurer avec moi. Il s'installa dans une

chambre voisine que je fus heureux de lui offrir, comme il convient dans

la vraie amitié, et il ne manqua pas de tenir compagnie à la frugalité

de mes repas, dont il voulut bien se contenter. C'est alors qu'il me

reparla de Cydalise, dont le portrait venait de surgir du fond de ses

souvenirs. Je la lui dépeignis et il la reconnut tout de suite. Je me

plaisais à ses entretiens. Parler d'elle la faisait revivre sous mes

yeux et presque sous mes lèvres. Elle était plus près de moi, chaque

fois que je prononçais tout haut son nom et il me semblait que la porte

allait s'ouvrir devant elle.

Cydalise n'était pas revenue depuis près d'un mois et elle ne m'avait

écrit que des lettres assez énigmatiques et qui ne me rassuraient qu'à

demi. La dernière était un billet si court que je le lus d'un regard,

comme on boit d'une haleine l'eau qu'on a cueillie au creux de sa main.

J'avais été distrait de mon inquiétude par le caprice de Déidamie, mais

maintenant que la petite Phrygienne était retournée dormir sur le sein

de son amie, je pensais avec force à Cydalise. Diogène n'eut donc que

peu de chose à faire pour me décider à l'aller rejoindre et, comme il

devait m'épargner tous les ennuis du voyage, notre départ fut décidé, à

la suite d'un nouveau discours qui me remua jusqu'au fond du coeur et

eut raison de mes dernières hésitations. Nous fîmes nos préparatifs. Je

n'oubliai pas le trésor dont j'avais la garde. Diogène s'en chargea.

Vous saurez la suite.

Votre ami,

ANTIPHILOS.

XII

LA GRAPPE DE RAISIN

Monte-Carlo, 20 septembre.

Nous partîmes donc. Diogène était de fort bonne humeur et moi un peu

décontenancé par une décision aussi rapide, car il avait à peine eu mon

consentement que, toutes affaires réglées, nous étions en route.

--«Peut-être, disais-je, que Cydalise revient au moment même que je

pars. Que va-t-elle penser de moi?»

Mais Diogène avait l'air très rassuré.

--«Sans doute, elle monte peut-être en ce moment notre escalier, elle

frappe, on ne répond pas, elle s'inquiète, elle s'informe; c'est

possible, puisque tout est possible. Mais Cydalise n'est pas une de ces

personnes étourdies qui arrivent à l'improviste chez leur amant, surtout

lorsqu'un amant s'appelle Satyros. La vie lui a donné quelque

expérience. Croyez-moi, mon ami, soyons sans inquiétude.»

Comme je subis toujours la dernière impression qui m'a frappé, je me

rangeai facilement à l'opinion de Diogène et je considérai le paysage

qui avait encore toutes les richesses de l'été. Je croyais retrouver

partout les aspects de Cogolin et l'odeur de ses orangers. Diogène avait

beau m'avertir que nous en passions assez loin, je revoyais les bois des

derniers jours de ma liberté et je m'exaltais comme s'ils allaient

revenir.

--«Descendons ici, disais-je à tout moment, je sens qu'un bonheur

m'attend dans ces rochers. Une femme est venue là pour moi, elle me

cherche, elle croit m'apercevoir derrière chaque touffe d'arbousiers.

Vois, elle se retourne pleine d'espoir sur la terre rouge. Descendons,

descendons!

--Il y a longtemps que tu n'as vu les campagnes, Satyros, me répondait

Diogène. La tête te tourne. Que voudrais-tu que nous fassions parmi ce

désert? Ce n'est qu'une couleur, ce n'est qu'une imagination.»

Le train ralentit et Diogène dut m'arrêter, comme je me précipitais vers

la portière. Elle s'ouvrit au même moment et deux femmes montèrent dans

notre boîte où nous avions été seuls jusqu'à ce moment. Diogène, dès

lors, n'eut plus besoin de me surveiller. Il tira de sa poche un journal

et se mit à lire tranquillement, assuré que je ne chercherais plus à

m'enfuir. Je me tins tranquille, en effet. Quoiqu'elles ne donnassent

aucun plaisir à mes yeux, elles ne laissaient pas que d'occuper mon

imagination. Je reconnaissais leur coiffure. Que de têtes pareilles

n'avais-je pas suivies jadis parmi les ombres de la nuit tombante, à la

lisière des vignes! Elles n'étaient pas absolument laides et même leurs

yeux avaient une certaine beauté; mais quelle lourdeur, quelle disgrâce

de formes! Certainement j'en avais aimé plus d'une moins plaisante

encore. C'était donc là ces conquêtes dont j'étais si réjoui, ces fruits

de la nature que j'avais dévorés, ces urnes de terre ou j'avais bu si

fièrement la volupté! Ces grosses filles de Pomone portaient aux bras

chacune deux paniers pleins de raisins, d'oranges et de légumes,

qu'elles avaient posés près d'elles, et comme je les regardais plus

volontiers qu'elles-mêmes, l'une d'elles me dit de sa voix chantante:

--«Vous mangeriez peut-être bien un grapillon de raisin?»

J'avançai la main, et elle haussa gentiment vers mon geste son pesant

panier. C'était la moins rustaude.

--«Je ne puis, répondis-je, vous offrir qu'un baiser.»

Elles se mirent à rire toutes les deux et l'autre dit d'un air

engageant:

--«Les paniers, c'est à nous deux.»

Je l'embrassai sur la joue et l'autre au coin des lèvres. J'étais

redevenu faune; mes réflexions dédaigneuses n'avaient pas tenu contre

l'odeur souriante d'une maraîchère!

Elles riaient si haut, pour dissimuler leur confusion, qu'elles ne

s'étaient pas aperçues qu'on était arrivé aux Arcs. Diogène, que la

scène avait diverti de son journal, en fit la remarque tout haut et les

deux villageoises se hâtèrent de descendre. Comme je leur tendais leurs

paniers, celle que j'avais effleurée de mon désir me salua d'un sourire

pendant que l'autre disait:

--«On se reverra peut-être?»

Lettres d'un satyre · 第 3 / 4 段