«Me voici installé dans un de ces palais que l'on aperçoit groupés au

loin dans les vallées ou sur les collines et d'où se propage un bruit

confus et continu comme celui de la mer, etc.»

D'ailleurs, mes étonnements ne sont plus. Je demeure avec Cydalise dans

une chambre qui donne sur la mer fleurie et où j'étouffe quand la

fenêtre est fermée. Je ne la vois guère plus, ma divine amante, qu'au

temps où notre couche n'avait pour rideaux que les branches des pins.

Jamais elle ne rentre avant deux ou trois heures du matin et si lasse

que c'est à son réveil seulement qu'elle pense à l'amour. Elle continue

de réciter les vers des poètes devant le peuple assemblé, et après la

séance publique, des amateurs de poésie réclament encore ses talents.

Néanmoins je ne m'ennuie pas. Je regarde. Je ne vois pas encore bien.

Mon bonheur est concentré dans Cydalise, et je fais la joie de ses

jours.

Votre dévoué,

ANTIPHILOS.

VI

LA CELLULE

1er mars.

Quelle vie, mon cher ami, depuis que j'ai quitté, pour l'amour de

Cydalise, mes bois familiers et leurs hasards! D'abord quelle monotonie,

puis que de troubles, que d'ennuis! Dix fois j'ai voulu fuir, mais les

bras de mon amante m'ont retenu, et ses larmes, ses sourires, ses

baisers, ses gestes suppliants.

--«Attends au moins les beaux jours, me dit-elle, mon amour. Que

ferais-tu parmi ce froid, ce vent et la plainte des pins sonores,

maintenant que tu es habitué à la douceur des lits et à la tendresse de

mes bras? Retrouverais-tu ton chemin, seulement, parmi toutes ces

maisons qui te dérobent l'horizon? O Antiphilos, pense à moi, pense à

nos matinées, pense à mes jours que tu as divinisés par ta présence.

Quoi! laisser ta Cydalise! N'as-tu pas tout ce qui est nécessaire à un

satyre? Dis, parle, que veux-tu?»

Je ne sais que répondre à ces paroles de miel qu'elle dépose dans mes

belles oreilles pointues et aussi sur mes lèvres, dans un baiser. Ce que

je désire, c'est me retrouver moi-même, mais comprendrait-elle cela, si

je le lui disais? Et je me tais. Je lui tais aussi une aventure qui m'a

bouleversé, dont elle se doute, j'en ai peur, mais dont je ne veux pas

qu'elle ait jamais la certitude. J'en tremble encore, mais vous la

saurez, car vous êtes mon ami, et à qui donc la conterais-je, puisque je

n'ai plus pour confidents les pins, les rhododendrons, les rochers et

les ruisseaux? Autrefois, quand il m'arrivait quelque vilaine aventure,

pour m'être trop approché des hommes, je chantais allègrement ma peine

et ma peur. Maintenant, prisonnier, je n'ai plus rien de vivant qui

m'écoute, et ma voix, quand elle module, m'assourdit. Et puis, j'ai

d'autres soucis que la liberté, la liberté que je sais que je ne

reprendrai pas.

Un jour de soleil du mois dernier, à force de me pencher par la fenêtre

et de scruter les alentours, je découvris non loin d'ici un coin de

verdure, un jardin d'où montaient parfois des cris aigus et je désirai y

aller. Cydalise me promène tous les jours avant dîner (tout à fait comme

un animal favori); nous allons par les rues vieilles, nous allons vers

le port, nous tâchons de gagner la campagne, mais c'est trop loin et

Cydalise n'a jamais le temps. Nous dînons de bonne heure, elle rentre

avec moi, et, après quelques caresses, me laisse en me recommandant

d'être bien sage. Ces façons maternelles me sont douces, mais elles me

sont sévères aussi: je me vois avec peine redevenu obéissant comme un

petit enfant: ma fierté en souffre. D'autres fois, je réfléchis que

c'est l'amour qui me tient et modifie mon âme; alors je n'ose plus me

plaindre, et bien docilement je fais tout ce qu'a voulu Cydalise.

Je m'endors vite d'ailleurs, la lecture à la lumière m'éblouit et j'ai

conservé cette faculté plus divine encore qu'animale, je crois, du

sommeil facile, à la fois profond et léger, qui tombe aux abîmes en une

seconde et en une seconde remonte à la surface. Je ne me réveille qu'à

l'entrée de Cydalise en qui, souvent à cette heure-là, murmurent encore

les harmonieuses abeilles du Pinde. Elle fredonne les vers qu'elle a

déclamés devant le peuple selon des rythmes nouveaux et fort inattendus

pour mon oreille plus habituée aux bruits du vent dans les arbres qu'aux

inventions du génie de la grasse Euterpe. Quelquefois, elle tombe sur

moi, étourdie de fatigue et la bouche amère. Quelquefois elle se dévêt

avec frénésie et m'étonne bientôt moi-même par l'audace de ses gestes

lascifs. Mais il faut bien dire que, la plupart du temps, elle est fort

calme. Après m'avoir crié: «Bonsoir, Tityre», elle fait le récolement

des monnaies éparses dans le grand sac qui ne la quitte pas, se montre

généralement satisfaite et ne tarde pas à s'endormir.

S'il n'y avait pas les matinées, je ne supporterais assurément pas une

vie si étroite et si mesurée; malgré mon amour pour Cydalise, je m'en

irais au hasard des chemins, mais les matinées, je l'avoue, embellissent

ma vie. Cydalise est très belle et elle me livre sa beauté bien plus

littéralement que dans les grottes et sur les mousses. Le grand air et

l'absence de clôture effarouchent toujours un peu les femmes. Aussi je

comprends et j'admire ce que votre civilisation a fait pour les

rassurer. Si j'en juge par Cydalise, quelles faunesses derrière deux

bons verrous et sous une lumière doucement tamisée par des rideaux

propices! Celle-ci est digne des dieux. Que n'es-tu, telle que moi,

immortelle! Je ne puis te regarder sans mélancolie, après que tu t'es

répandue autour de moi comme une vague de délices, car maintenant que je

perçois ton existence continue, je perçois aussi ton destin. C'est en

passant seulement et comme tombent les éclairs que les dieux doivent

aimer les femmes. Elles les ressentent alors ainsi qu'une foudre

mémorable qui descend, allume, consume, disparaît et, pour eux, ce n'est

dans leur vie qu'une sensation plus ample, qu'une inspiration plus

profonde, qu'une coupe de vin plus ardente. Mais l'union constante de

deux êtres si différents d'essence, quoique presque tout pareils en

désirs et en plaisirs! L'amour de Cydalise me fait connaître la

tristesse des choses périssables. Je pense aux fleurs, je pense aux

moissons, je pense aux saisons, à tout ce qui ne vit qu'un jour, à tout

ce qui tombe sûrement dans le gouffre et qui n'en remontera pas.

Cydalise m'a donné une âme d'homme en me donnant son amour de femme,

mais une âme d'homme qui sait que le destin ne l'atteindra pas,

cependant qu'il verra périr ses amours.

Des hommes, je possède déjà tout le jargon métaphysique. Je ne puis plus

prendre la vie telle qu'elle s'offre à moi, bonne ou mauvaise, mais

toujours adorable puisqu'elle est. Malgré ma divinité, je pense à ce qui

sera, comme si je ne portais pas en moi à la fois le présent et le futur

et comme si je n'étais pas destiné à ne jamais en sentir le poids à mes

épaules. Dieux mystérieux, il me faut un effort pour ne pas penser

douloureusement, moi dont la vie inconsciente exultait en de brefs

moments de lumière! Est-ce que je deviendrais vraiment un homme pour

avoir aimé vraiment une femme? J'aurais donc un âge, moi aussi? Combien

d'années vivent les faunes amoureux? C'est peut-être ainsi qu'ils ont

disparu, car on n'en rencontre plus, du moins sur cette terre

occidentale.

Voilà à quels excès se portent mes divagations et les pensées illogiques

qui m'assaillent en contemplant la tête transitoire de Cydalise,

endormie comme elle sera morte, sur mes genoux fauves. Ah! quel poison

que votre amour, humains, et quelle idée fut la mienne de lever vers mes

lèvres l'amphore fraîche et qui paraissait d'eau pure? Fiez-vous à l'eau

pure, Faunes et Satyres!

Et je ne vous ai pas dit mon aventure. Cydalise dort encore, mais elle

va se réveiller. Je n'ose pas. Je vous écrirai encore prochainement.

Malgré ses matinées de soleil, plaignez le pauvre Satyre.

ANTIPHILOS.

VII

LE SATYRE! LE SATYRE!

Toulon, 15 mars.

Mon cher ami, la tête d'un satyre qui demeure à Toulon avec une

récitante lyrique, favorite du peuple, et qui ne voit plus d'autres

paysages que les inharmoniques logis des humains, est sujette à

d'étranges bouillonnements. Vous me pardonnerez donc les divagations de

ma dernière lettre qui voulait vous raconter une anecdote et qui n'a pas

su le faire. Je n'arrive pas à ranger mes idées dans leur boîte. Elles

empiètent les unes sur les autres, d'où il résulte une grande confusion.

Quand j'en veux tirer une, les autres y sont mêlées et le temps se passe

à les mettre en ordre.

J'allais atteindre le fait principal, quand l'heure est venue pour

Cydalise de rendre à ses traits reposés le sourire qui les éclaire.

C'est pour dire que Cydalise se réveille en souriant. Cela fait comme

une rose qui s'ouvrirait assez vite pour laisser observer le dépliage de

ses feuilles. La vision est de celles que je ne voudrais pas manquer et

chaque matin je cueille sur la rose que je surveille la rosée des lèvres

humides. Les Hamadryades et les Oréades sont belles. Heureux qui peut

les surprendre dans la fraîcheur des aurores et soulever dans leur sein

les orages de la volupté! Mais Cydalise efface leur souvenir par je ne

sais quelle grâce où se mêlent les promesses et les désirs. C'est bien

la nymphe qui s'éveille, mais la nymphe qui attend son amant et va le

prendre joyeusement en même temps qu'elle se donne à lui. Je n'en

finirais pas, cher ami, si j'osais vous dire tous les charmes que

Cydalise me fait éprouver. C'est une incantation, peut-être, mais à

l'effet de laquelle je me prête avec joie, et je ne me rassasie pas du

breuvage divin, non plus que de la folie où il m'exalte.

Un des matins donc du mois dernier, Cydalise fut cruelle. Elle me laissa

bien boire à son sourire naissant, mais la coupe fleurie et parfumée

s'éloigna brusquement de mes lèvres, en même temps que ses bras, un

instant noués sur mon cou, se détachaient et me repoussaient.

--«Tityre (elle m'appelle toujours ainsi), j'ai affaire, il faut que je

sorte et je suis en retard. Sois sage, mon amour.»

Je ne dis mot, je la regardais, navré. Elle fut vite habillée,

m'embrassa presque discrètement et disparut.

Elle m'avait laissé dans un état que vous ne comprendrez peut-être pas,

n'étant pas faune. Des vers en moi murmurèrent:

Tant pis! vers le bonheur d'autres m'entraîneront

Par leur tresse nouée aux cornes de mon front...

Elle avait oublié de m'enfermer. Je fus bientôt dehors, moi aussi.

J'avais eu la patience de soigner ma toilette et de me donner toute

l'élégance compatible avec mes formes athlétiques et satyriques. C'était

l'heure des jeux d'avant-midi. Des cris aigus montant du petit jardin

m'avaient orienté. Il y avait toutes sortes d'êtres en robe courte qui

jouaient, sautaient, couraient, mais à l'écart dans un massif, sur un

banc, deux presque grandes causaient en peignant leurs poupées. Il y

avait un autre banc en face. Je m'y installai.

Vous frémissez déjà parce que vous connaissez le personnage, parce qu'il

vous a confessé quelques anecdotes qui amusèrent sa vie, parce que c'est

par une fillette, comme celles-là, que vous avez eu d'abord la

révélation de mon existence. Eh bien, mon ami, il n'est rien arrivé du

tout, sinon que j'ai eu très peur, que j'ai pris mes jambes à mon cou et

que je suis rentré chez moi suivi (de loin, heureusement) par une troupe

hurlante de Yahous.

--«Le satyre! Le satyre!»

J'étais calmé. Je ne désirais pas du tout être entraîné «par leur tresse

nouée aux cornes de mon front».

Mais quelles réflexions!

Voilà donc ce qu'avaient fait de moi six mois d'une civilisation à

laquelle je n'avais presque pas participé. Certes, je n'ai jamais été

téméraire et je préfère fuir les coups que les coups ne m'atteignent,

mais tout de même autrefois je n'aurais pas, comme un lièvre, tremblé

devant l'ombre de mes oreilles. Ne serait-ce pas la lecture de vos

journaux qui m'aurait affolé? Je le crois. Un honnête homme (j'en avais

l'aspect du moins) ne peut plus s'asseoir en face de deux petites filles

et regarder en souriant leurs minauderies sans entendre ses oreilles

corner de l'aboiement d'une meute!

C'est pourtant joli, les petites filles aux cheveux sur le dos; mais

depuis cette histoire folle, je les déteste. Ah! que je souffre de ma

lâcheté et de ma fidélité. Cydalise, toujours Cydalise! Est-ce qu'elle

s'imagine que, parce que je l'aime, je ne puis aimer qu'elle? Hélas! je

suis enchaîné. Ayant brisé mon lien, je l'ai renoué moi-même. J'ai peur

qu'elle ne gronde, j'ai peur qu'elle ne se moque, je crains ses yeux,

surtout, ses yeux dans lesquels je vis, dont j'attends en tremblant le

réveil.

Aimez-vous comme cela, vous autres? Avec de tels déchirements et une

telle soumission? Sentez-vous en vous-même rugir un animal impatient et

obéissant? Peut-être qu'au fond, les faunes et les hommes sont faits de

la même pâte, avec seulement, dans les faunes, un levain plus énergique?

Cela doit être ainsi, puisque de tout temps les dieux se sont mêlés à

vos femmes et parfois, pour leur plaire et les servir, ont abdiqué leur

condition divine. Nous sommes tous les fils du destin et notre vie

immortelle n'est en somme qu'une succession de vies humaines mal soudées

entre elles par le ciment confus du souvenir. Que m'importe aujourd'hui

le passé? Je vois bien qu'il n'y a qu'un présent, car le présent efface

toutes les autres minutes. Il y a une telle différence entre ce que

j'étais hier et ce que je suis aujourd'hui que je n'y vois que

difficilement des rapports logiques. La durée, ou ce que vous appelez

ainsi n'est que l'illusion de la marche du temps. Mais il est immobile

pour moi, qui demeure toujours le même et dont la vie recommence

toujours, bien plus qu'elle ne dure, puisque la durée c'est le temps,

etc. Comprenez-vous? Mon cher, j'ai lu des métaphysiques et j'en ai

conclu que la vie n'est rien pour les hommes, puisqu'elle a une fin, et

rien pour les dieux, puisqu'elle n'en a pas. Tout est égal dans

l'absurde. Seulement j'ai encore une vague réminiscence de mes plaisirs

d'animal libre; je ne broutais pas tous les jours, mais je ne broutais

pas tous les jours Cydalise. Par Jupiter, si j'allais en venir à ne plus

l'aimer, que deviendrais-je entre ces quatre murs, ou dehors, parmi le

grouillement des Yahous?

Je veux que Cydalise m'emmène avec elle parmi le peuple qu'elle

enchante. Il faut que je me familiarise avec le mouvement et les paroles

extérieures. N'ai-je pas tout ce qu'il faut pour plaire? Oui, je me

plais quand je me regarde dans le miroir de mon amante. D'ailleurs,

puisqu'elle me regarde avec plaisir, pourquoi les autres seraient-ils

plus effarouchés? Je ne doutais pas de moi dans le creux des arbres, les

jambes plaquées de vieille terre, des mousses et des feuilles accrochées

à mon poil hirsute, et jamais femme n'a couru bien longtemps devant moi,

sans faire une chute opportune. Il est vrai que tout m'était bon alors,

et que je suis devenu plus délicat. Je suis même ahuri par la quantité

de femmes laides et déplaisantes que nous rencontrons dans nos sorties.

J'en ris avec Cydalise, si haut qu'elle me sermonne, mais elle est de

mon avis et murmure souvent à mi-voix: «Quelles tournures!»

Je ne voulais pas conter mon histoire de petites filles à Cydalise. J'ai

changé d'avis. Je veux qu'elle la connaisse. Je vais même exagérer les

dangers (presque imaginaires) que j'ai courus parmi les Yahous, afin

qu'elle voie la nécessité de me familiariser avec le monde.

Yahous! C'est l'effet que vous me faites. Ne vous en formalisez pas. Il

y a des femmes, il y a des hommes parmi les Yahous.

Votre

ANTIPHILOS.

VIII

L'EAU DE FENOUIL

Toulon, 1er avril.

Mon cher ami, je vous remercie de vos conseils, je m'en suis bien

trouvé. Tout a parfaitement réussi. Mon chagrin a touché Cydalise. Il

était réel. Je n'ai eu à en feindre que l'excès et à simuler le

désespoir. Huit jours de comédie suprême ont réduit mon amante à toutes

les complaisances. Que les femmes sont faciles à tromper! J'en ai fait

l'expérience autrefois avec les naïves nymphes de ma terre natale; les

femmes, à peine un peu plus rusées, tombent aux mêmes pièges. Occupées

d'elles-mêmes plus que tout au monde et confiantes au dernier point dans

le pouvoir de leurs charmes, elles ignorent que l'on puisse s'en priver

pendant huit jours, même pour acquérir ce bien supérieur, la liberté.

Instinctives, elles sont supérieures dans les conflits de l'instinct,

mais l'exercice de l'intelligence les déroute parce qu'elles ne la

supposent jamais chez leurs adversaires. Cydalise n'a compris qu'une

chose, c'est que je pouvais échapper à sa tendresse et, depuis ce

temps-là, elle redouble de câlineries. Les miennes la rassurent et,

comme j'ai été bien accueilli par les compagnies qu'elle fréquente, nous

sommes plus unis que jamais.

Je me préparais en secret à ma nouvelle vie. J'y fus, du premier coup,

fort à mon aise. Je me dois à moi-même, me disais-je, à l'antiquité et à

la divinité de ma race, et j'ai pris l'attitude désabusée d'un humain

supérieur en exil chez les Scythes. Je parle peu, sinon quand Cydalise

est près de moi pour me pousser du coude ou du genou et je prends peu à

peu la réputation d'un homme dédaigneux ou distrait.

«Quelque fils de famille, quelque solide hobereau», ai-je entendu dire.

Cydalise, à qui j'ai répété cela, en a beaucoup ri.

--«C'est que c'est vrai!» répétait-elle.

Elle m'a appris alors que hobereau, cela voulait dire un noble de

campagne, demeuré un peu paysan, et, caressant ma barbe, elle m'embrassa

devant tout le monde, ce qui fit pousser de petits cris singuliers à

plusieurs femmes qui étaient là. Cela se passait au café de l'Amirauté.

C'est là que j'ai débuté dans la carrière d'homme du monde, du vaste

monde.

Les femmes me regardent beaucoup. Cela ne m'étonne pas, car je dois leur

paraître surnaturel, mais presque aucune ne m'a plu encore et Cydalise

voit ses inquiétudes se dissiper de jour en jour. Elle m'a confié à un

de ses amis, un vieil officier de marine qui a connu des humanités de

toutes les couleurs et qui me fait du matin au soir le récit de ses

navigations et de ses expériences: cela m'instruit. Il est très fier

d'avoir connu une Océanienne nommée Rarahu, qui était inconsolable,

comme Calypso, du départ d'Ulysse, et qu'il a pourtant consolée.

--«Je n'avais pas, me dit-il, mon pareil, pour consoler les filles de

couleur, abandonnées par des Blancs.»

Cet amour subalterne m'inspire un peu de pitié, mais je suis bien aise

de connaître sa fonction amoureuse. Si jamais je quitte Cydalise pour

suivre ma destinée, qui, d'ailleurs, est indéfinie, je la remettrai aux

mains de ce brave homme.

Un camarade est venu le voir et ils se sont mis à raconter ce qu'ils

appellent leurs bonnes fortunes. Ce camarade est très convenable, mais

un peu monotone. Quelle pauvreté de souvenirs et de sensations! Il sort

de leurs récits je ne sais quelle odeur de gaudriole qui prend à la

gorge. Moi, l'amour ne m'a jamais fait rire. Cela fut toujours pour moi

la chose la plus grave du monde et la plus profonde. A la vulgaire fille

de ferme, sentant la bouse de vache, j'ai trouvé encore un goût

d'infini.

Au reste, je crois bien que l'amour nous donne ce que l'on possède déjà

et qu'il ne peut nous donner que cela. C'est pourquoi, à des natures

comme la mienne, la qualité de l'adversaire importe peu, en dehors des

aptitudes de jeunesse et de force. Pourtant la beauté a toujours été une

fontaine où mes forces se sont accrues, où je retrouvais toujours

renouvelé mon désir à mesure que je l'abandonnais au secret des eaux.

Mais la beauté, c'est si rare! Même les nymphes immortelles, je puis

vous l'avouer, sont quelquefois un peu camuses et il y a de la dureté

dans leurs sourcils trop rapprochés et leurs cheveux fauves plantés trop

bas. Comme moi, avant ma transformation, elles sentent la terre, les

feuilles pourries et les fleurs vireuses écrasées par leurs reins. Ne

rêvez pas de ces amours qui ne sont belles que par leur inconscience. Je

puis encore m'y plaire, j'y retrouverais ma saveur originelle et la

jeunesse rude de mes désirs phrygiens, mais vos Cydalises, si précieuses

par leur fragilité même, surpassent les délices des immortelles et c'est

à leur peau que s'est attachée l'odeur des violettes.

Mes deux marins, cependant, buvaient une sorte d'eau couleur d'herbe et

qui sentait le fenouil, leur teint prenait des couleurs de plus en plus

riches et, jouant avec des manières d'osselets, comme les bergers de

Sicile, ils n'échangeaient plus que de rares paroles où revenaient des

mots dont je ne pouvais saisir le sens. Ils avaient oublié les femmes et

je n'en fus pas fâché, car je goûte peu les discours insanes dont elles

sont le prétexte.

Je pus donc regarder celles qui maintenant emplissaient le café et ne

semblaient faire nulle attention à moi. Pourtant je crus remarquer que

deux yeux, en apparence perdus dans le vague, se fixaient de temps en

temps sur ma figure, et la vanité me poussa à sourire. Un sourire me

répondit. Moi qui ne buvais pas d'eau de fenouil, je me sentis devenir

plus rouge que mes voisins et soudain je fis un mouvement pour me lever.

Mes anciens instincts renaissaient, j'allais vers mon plaisir, comme

jadis. Un instant, je crus respirer du véritable fenouil et l'odeur des

oranges de Cogolin. Si elle s'était levée aussi, si elle avait fait,

comme mes folles de jadis, le geste de fuir, comme j'aurais bondi dans

ses pas! Mais elle prit un journal où elle dissimula son visage, et les

mobiles du mouvement m'étant enlevés, je demeurai tranquille. Cydalise

s'approchait. C'était probablement sa venue, aperçue dans la glace, qui

avait fait se déployer le journal. Je me promis désormais d'être plus

maître de moi-même et de surveiller les glaces.

La bien-aimée Cydalise m'agaça, puis m'exaspéra en m'appelant sottement

«son vieux Tityre», ce qui fit déclencher un petit ressort rouillé chez

le vieil officier qui laissa sortir péniblement:

«_Tityre tu recubans, recubans..._»

Le journal ne remuait pas, mais par prudence je baissai les yeux.

Cydalise était également de mauvaise humeur. Heureusement, la partie

d'osselets étant finie, les deux bonshommes se tournèrent vers elle et

l'assaillirent de galanteries. Celui qui était arrivé le dernier était

le plus empressé et Cydalise, amusée, reprit un peu d'entrain. Elle

accepta un verre de jus d'herbe et ces messieurs en profitèrent pour

remplir leurs coupes, après m'avoir prié de suivre leur exemple:

--«Pas lui, pas lui!» s'écria Cydalise. «Cela le rendrait fou. C'est du

lait qu'il lui faut.»

Le lait était bleu et avait un goût de vieux papier, mais je préférais

encore cela au fenouil. Que de fois, dans mes courses à travers les

prés, au lever du soleil, j'avais pressé dans mes lèvres la mamelle

d'Io! Je faillis dire cela tout haut. Par bonheur, la grimace que je

fis, en retournant dans ma bouche le relent de ce singulier breuvage,

éloigna de mon esprit cette confidence intempestive.

Je me tus, dévorant en silence les bienfaits de la civilisation:

«Enfin, il y a des compensations», me dis-je.

Nous partîmes. Sur le seuil je me retournai vers le journal. Il s'était

abaissé. Cydalise surveillait les plis de sa robe. Follement, j'envoyai

un baiser au visage qui maintenant me regardait.

--«Viens-tu, Tityre?»

Je suivis.

Est-ce que je commence à comprendre? Adieu.

Votre

ANTIPHILOS.

IX

ÉRÈBE

Toulon, 17 juin.

Voici ma vie, pendant ces deux mois, mon cher ami, et quoique vous ne

m'ayez point donné de vos nouvelles depuis longtemps, je vais vous la

conter, pour provoquer vos conseils. Les jeunes gens et les dieux

éternellement jeunes, ont besoin de remontrances des sages, et vous êtes

un sage, vous qui ne méprisez pas les satyres. Cet état, vous le savez,

a bien des inconvénients et leur nature insatiable les expose à de

fâcheuses aventures parmi les hommes plus enivrés de l'idée d'amour que

de l'amour lui-même.

Lettres d'un satyre · 第 2 / 4 段