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REMY DE GOURMONT
LETTRES
D'UN
SATYRE
FRONTISPICE DESSINÉ ET GRAVÉ
SUR BOIS PAR P.-EUG. VIBERT
[Marque d'imprimeur: CRES-CAM]
PARIS
GEORGES CRÈS ET Cie
LES MAITRES DU LIVRE
3, PLACE DE LA SORBONNE, 3
MCMXIII
EXEMPLAIRE SUR PAPIER DE RIVES
Nº 741
_A L'AMAZONE_
Vous ne m'avez pas demandé, Amazone, en acceptant la dédicace de cette
histoire singulière, ce que j'avais voulu faire par ces _Lettres d'un
Satyre_. Je n'en ai pas été surpris, parce que vous connaissez souvent
mes intentions mieux que moi-même et que vous êtes toujours prête à
m'attribuer les plus favorables et les plus ingénieuses. Ah! mon amie,
je ne suis pas toujours l'homme des intentions, des plans et des
projets, j'aime à obéir à ce que me suggèrent les dieux et à me fier
pour l'exécution à cette logique qui permane au fond de mon cerveau et
qui me rassure sur la suite de quelques-unes de mes divagations. Quoique
l'enchaînement des causes ait mis un espace de plusieurs années entre
les deux premières _Lettres_ et les autres et quoique celles-ci se
soient encore suivies à des intervalles fort irréguliers et aussi ou
d'abord, quoique mon esprit, le long de ce petit roman, ait subi
certaines modifications, j'ai tâché qu'elles conservassent dans leur
ensemble une assez visible unité de ton. Pourtant je crains, encore que
tout cela soit bien court, qu'on se sente, vers la fin, un peu de
l'ennui que me conférait la monotone psychologie de mon personnage
cornu. Rien n'est plus difficile que l'étude d'un être élémentaire, dont
la naïveté déroute à chaque pas nos habitudes hypocrites ou civilisées,
qui marche de plain-pied dans les vices les plus candides et ne s'étonne
même pas de nos étonnements. Ce qui nous amuse le plus dans nos jeux,
c'est que ce sont des jeux défendus. Or, c'est une qualité de plaisir
dont il ne sent aucunement le sel. L'idée le dépasse, d'un être qui ne
tende pas naturellement vers ce qui lui est agréable, quoiqu'il goûte
aussi, tout comme un autre, le charme des obstacles surmontés et de la
difficulté vaincue. Ce qui m'amusa, en écrivant ces _Lettres_, ce fut de
prendre parti pour la créature instinctive contre la créature
raisonnable, dont la raison est si courte, mais quelle que fût ma
sympathie pour ce dévergondé, je n'ai pu lui procurer le contentement de
vivre dans une société étroite dont il faut comprendre les finesses afin
de s'en accommoder. Pour faire figure en ce monde, il lui manque trop de
choses pour qu'il y réussisse jamais. Qu'est-ce qu'un être qui ne
connaît point la valeur de l'argent et qui d'abord n'en possède pas? Je
doute que même, s'il vient à fréquenter, plus tard, un monde plus
délicat, il en tire de grandes satisfactions. Voyez la simplicité de son
coeur! Il devient amoureux d'une petite gourgandine, et il n'en rougit
pas, ne comprenant d'ailleurs rien à son commerce: mais s'il le
comprenait, je ne sais pas s'il en rougirait davantage. Il n'a pas
encore donné sa mesure. Il lui faudrait un plus vaste théâtre.
Antiphilos peut aller loin dans l'inconscience.
Ne croyez pas du reste que j'aie eu, en lui faisant conter le début de
ses aventures humaines, de grandes intentions satiriques. Critiquer les
moeurs des hommes! Il y faut plus de naïveté que je n'en possède. A vrai
dire, je trouve qu'ils font toujours bien quand ils font leur plaisir:
ceux-là seuls ne sont pas dupes de notre extraordinaire organisation
morale. Mais ne jugeons pas des hommes et encore moins des femmes
d'après nous-mêmes. La plupart sont très satisfaits de leur esclavage,
au point que leur bonté souffre devant la condition misérable de ceux
qui s'en sont libérés. Ils font tout au monde pour les rattraper et leur
passer de force le collier au cou: «Vous ne connaissez pas le bonheur,
notre bonheur, venez et nous vous le ferons partager.» Il y a des
infortunés qui se laissent prendre à ce discours. D'autres, quand on
peut, on les prend de force.
La police, ou de ces âmes charitables comme il y en a trop, découvrit
une fois dans un taudis du quartier Saint-Sulpice un nid de bonheur. Il
était hanté par un tout jeune couple de passereaux. Le garçon pouvait
avoir une quinzaine d'années, moins encore, si je me souviens, et la
fille en avait douze. De quoi vivaient-ils, on n'en sait rien, de
grapillage, sans doute, d'épluchures et d'eau claire? Quand ils n'en
pouvaient plus de vagabonder, ils rentraient dans leur soupente où ils
s'endormaient dans les bras l'un de l'autre, car ils étaient amants. Le
naïf amour les consolait d'avoir trop souvent faim, et ceux qui les
découvrirent découvrirent qu'ils étaient heureux, en leur innocence
animale. Ce fut un grand scandale, dont on parle peut-être encore entre
dévotes et autres personnes de l'endroit. Naturellement on les sépara,
quoiqu'ils en pleurassent beaucoup, et on mit le garçon aux Enfants
Assistés, cependant que la fille dut suivre la cotte de quelque bonne
soeur. Et tout le monde trouva cela très bien. Moi aussi. Je le dois,
pour ne pas me faire honnir, et vous ferez ainsi, n'est-ce pas, mon
amie, afin de conserver l'estime des gens convenables? Est-il
admissible, en effet, que des enfants se mettent à vivre à l'état de
nature, en plein Paris, dans un quartier honorable, à deux pas d'une
église, du jardin du Luxembourg et du Sénat? On eût passé sur le
grapillage, mais l'amour! N'est-il pas vrai que tant de perversité, et
si précoce, déconcerte? Antiphilos eût été ému par cette histoire, mais
Antiphilos est bien suspect et il ne se connaît qu'en morale naturelle.
Il la pratique, encore qu'il n'en sache pas la théorie.
Vous ne savez pas, Amazone, comme je vous sais gré d'avoir aimé ce petit
livre incertain et de ne pas en avoir réprouvé les tendances! C'est au
point que je serais tenté de dire que vous l'avez aimé plus qu'il ne
méritait. N'est-ce pas, d'ailleurs, ce que je pense à peu près de tous
mes écrits. Il n'est guère un seul qui m'ait jamais satisfait
complètement. C'est pourquoi j'ai pris le parti de n'y jamais rien
corriger, quand on les imprime ou qu'on les réimprime, car je me sens
toujours tenté de les remettre sur le chevalet et de faire disparaître,
sous de la peinture nouvelle, l'ancienne. Vous le savez bien, vous qui
m'en avez arraché un des mains. Je suis hanté par la technique du
chef-d'oeuvre inconnu. Mais je pratique trop la philosophie du
détachement pour jamais céder à de telles naïvetés d'amour-propre et je
supporte avec résignation les déplaisirs que me cause ce que j'écrivis,
en rêvant aux livres merveilleux que je n'écrirai jamais. Ah! que
j'envie ces auteurs qui se mirent dans leurs ouvrages et qui ne voient
pas le néant proche ou ils cherront avec eux. Je les envie, mais en
souriant avec quelque ironie, peut-être, car tout cela n'a vraiment pas
beaucoup d'importance. Il faut vivre, cependant, et pour cela s'attacher
fermement à quelques touffes, le long du fleuve qui emporte tout, comme
des naufragés que nous sommes. Le sentiment que l'on plaît à ceux-là
mêmes qu'on aurait choisis et le sentiment que l'on déplaît à d'autres
qu'on aurait volontiers élus pour cet office suffisent quelquefois à
vous maintenir en équilibre et à vous fortifier le coeur et les mains.
L'un de ces réconforts n'agit que sur l'orgueil et n'a que des effets
négatifs sur le plaisir de vivre, mais l'autre, qui remue toutes les
fibres de la sympathie, peut conférer à lui seul la joie suffisante.
Pourquoi, par quelle lâcheté, mettre au pluriel ces termes nécessaires?
Une belle tendresse a fait son oeuvre. Amazone, sans vous, je crois bien
que je ne m'aimerais plus beaucoup et que je n'aurais plus une extrême
confiance ni dans la vie ni dans moi-même. Aussi, je vous remercie
encore d'avoir pris Antiphilos sous votre protection. Je suis rassuré
sur son destin parmi les humains puisque vous lui avez souri, amie.
_REMY DE GOURMONT_.
LETTRES D'UN SATYRE
_... Fugiunt per devia Nymphæ:
Has agitant Satyri per juga quæque leves,
Nec fuit in sylvis arbos nec rupibus antrum
Sub quo non illic pressa puella foret._
_B. P. PRIGNANUS, Mutinensis, De imperio cupidinis. Lib. I._
I
APPARITION
Etang de Saint-Cucufa, 3 juin.
MONSIEUR,
C'est l'indignation qui me dicte cette épître: _Indignatio facit
versum_, comme on disait au bon temps. Je ne sais ni lire ni écrire,
vous pensez bien, mais parfois une petite bouche complaisante veut bien
m'épeler une vieille gazette tout embue de graisse et de vin.
Aujourd'hui, l'aimable menotte d'une écolière munie de tout ce qu'il
faut pour écrire vous signifie ma pensée avec une dextérité charmante.
Mes genoux velus, dont elle n'a pas peur, lui servent de tablette. Alors
je vais vous conter mon histoire et vous faire ma protestation.
Figurez-vous d'abord que c'est la petite qui vous écrit qui m'a
conseillé de m'adresser à vous: «C'en est un qu'on m'a dit qu'a fait un
conte qu'est tout à fait mon histoire. Seulement, moi, j'avais huit ans,
et je n'ai pas été si moche.» Hier, un journal qu'elle me lisait lui a
rafraîchi la mémoire: «Virginal! Mon coeur virginal! C'est bien ça.»
Elle en trépignait. Bien qu'il y ait environ huit mille neuf cents ans
que je rôde dans les campagnes et autour des cités, je ne comprends pas
encore très bien les femmes. J'en ai connu plus qu'il n'y a d'étoiles au
ciel et la dernière m'est, autant que la première, nouvelle et
mystérieuse. Tout cela, c'est pour vous dire que je ne sais pas en quoi
le virginal pouvait l'intéresser. (Ici je la vois qui sourit, en tirant
la langue par le coin de la bouche.) Peut-être songe-t-elle au moment où
elle redeviendra vierge, tout naturellement, pour la commodité des
usages sociaux. (Je l'entends qui gringotte: «Bien sûr, tiens!».) Elles
sont étonnantes.
Mais je viens au fait. Vous voyez mon innocence. Je proteste donc de
toutes mes forces de Satyre honnête, quoique libertin, contre la
qualification de «satyre» donnée par vos journaux à des hommes (oui, par
Jupiter, des hommes!) qui enlèvent les petites filles pour les violer,
leur ouvrir le ventre, les couper en morceaux! Jamais un Satyre ne se
livra à de telles idioties. Violer, quand il n'y a qu'à ouvrir les bras
au désir? Serrer d'une infâme main ces petits cous frais et ployants?
Déchirer cette douce chair, ensanglanter ces corps inachevés, dépecer ce
bouton où la femme déjà se gonfle et rêve? Pour qui nous prenez-vous
donc, journalistes stupides? Pour des hommes? Détrompez-vous. Nous
sommes des dieux.
* * * * *
Mon histoire, qui est très longue, est obscure, mais deux épisodes
l'ennoblissent singulièrement. Je suis né en Phrygie des amours d'Hermès
et d'une élégante Dryade, que j'aimai beaucoup, parce qu'elle était
tendre et jolie. Pourtant, elle ne s'occupa guère de mon enfance; elle
avait des passions fougueuses et les bergers, non moins que les dieux,
attiraient, mais ne fixaient pas son caprice. Je grandis, j'exerçai au
hasard ma curiosité, qui trouvait des curieuses à tous les gués et sur
tous les sentiers. Dyonisos, que vous appelez Bacchus, m'emmena dans son
cortège et je connus, sous les cieux torrides, des femmes plus fondantes
que vos grappes et plus lascives que vos chèvres. A mon retour, je
passai en Grèce, mais les hommes déjà commençaient à se faire la guerre,
ils enfermaient leurs femmes et posaient à leurs champs des clôtures.
L'âge d'or était fini:
Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre
Marchait et respirait dans un peuple de dieux?
Moi, je le regrette si fort et si souvent que j'en ai gardé une
invincible mélancolie. Les grands dieux ne descendant plus sur la terre
souillée par la guerre, la propriété, l'or et ces lois humaines qui
traduisent si mal les douces lois divines, nous restâmes les seuls
immortels qu'un pâtre pût rencontrer sur son chemin, à la tombée du
jour. On nous aimait et on nous craignait aussi. On nous donnait du
lait, des gâteaux et du miel, ce qui était agréable, mais, plus d'une
fois, un paysan hargneux me poursuivit avec une fourche, jusqu'à me
faire fuir vers l'abri de quelque bois. Je suis paisible et vulnérable.
Je suis dieu, mais un butor pourrait fort bien m'écloper. On dit que
l'âge d'or reviendra. Espérons-le.
Ne vous représentez pas la Grèce antique comme un pays à bonnes
fortunes. L'amour n'y était estimé que sous une forme qui me répugna
toujours. Peu de joies: une esclave échappée, une paysanne en rut. Si je
n'avais eu les nymphes, mes soeurs, je serais mort d'ennui; mais les
nymphes sont moins variées que les femmes, quoique plus jolies, et leur
orgueil est terrible. L'enseignement dégoûtant d'un certain Socrate,
apôtre bigarré de la pédérastie et de la vertu, ennemi des femmes et des
dieux, hâta ma fuite. Je passai en Italie, où je retrouvai un certain
état de nature et des moeurs humaines. Pour n'étonner personne, je
m'appelai Faune, comme mes frères italiques.
C'est en Italie que j'ai passé le meilleur de ma vie. J'y retrouvais les
grâces de l'Asie, avec moins de mollesse, beaucoup de curiosité érotique
à la fois et passionnée et cette précocité délicieuse qui fait que les
jeunes fleurs, dans leur ardeur innocente, devancent le printemps et
crèvent leur corselet au premier regard du soleil. J'eus des saisons
dignes d'Apollon. Mon nez camard brilla dans les plus beaux yeux et les
jambes les plus fraîches frissonnèrent sous mes jambes chaudes de bouc.
Le bruit répété de mes sabots sur le flanc rocheux des collines
éveillait les désirs encore endormis dans la poitrine indécise des
vierges latines. Pardonnez à mon émotion devant ces brillants souvenirs.
J'ai encore des journées, je n'ai plus guère de saisons et ma jeunesse
éternelle est souvent contrainte à vivre du passé; l'ère des glanes a
succédé depuis longtemps à l'ère de l'abondance. Songez que j'ai fui, en
ce temps-là, aussi souvent, peut-être, que j'ai poursuivi. J'étais las
d'aimer, las d'ouvrir des routes nouvelles. Un moment, je songeai à
camper dans un de mes défrichements, j'allais me mettre en ménage. Le
ménage de Faunus, vous voyez la jolie atellane! Hélas! je n'en eus pas
le temps.
Un jour, nous nous vîmes cernés par une troupe de paysans armés de
bâtons aigus comme pour la chasse au sanglier. Ils étaient conduits par
une manière de sorcier coiffé comme les Galles, qui remuait dans l'air
un morceau de bois fourchu comme une potence; de son autre main il
trempait un rameau de buis dans une outre que portait un esclave et il
aspergeait la nature. J'aurais bien ri, si je n'avais pressenti un
danger. Ma compagne s'était éloignée pour cueillir des herbes: «Ils
viennent la chercher, me dis-je. Elle, ils ne lui feront pas de mal.
Mais moi, s'ils me joignent, gare aux épieux!» Je pris mon élan et,
franchissant un précipice, je fus bientôt hors d'atteinte. Ce précipice,
je n'ai pu le repasser, pendant près de douze cents ans.
Quels siècles! Je les vécus au milieu des chèvres sauvages et c'est à
peine si de temps à autre je pus faire tomber dans mes rets une paysanne
imprudente, qui d'ailleurs s'en trouvait bien. L'une d'elles m'apprit
que je ne m'appelais plus Faunus, mais Diabolo, et que l'on me
considérait comme l'ennemi du genre humain, celui qui avait fait tomber
l'homme dans le péché. J'avais séduit une femme sous la forme d'un
serpent! Je pensai que les hommes étaient devenus aussi fous qu'ils
étaient méchants déjà, et je m'affligeai, songeant à ma triste
immortalité. Cependant, comme la femme me tirait la barbe et baisait mon
nez camus et mes lèvres moites en m'appelant monstre, je conclus à une
folie mitigée et qui laissait un peu d'espoir, au moins chez une moitié
de l'humanité. (Ici, ma petite amie me tire la langue et dit: «Ah! c'est
toi qu'on appelait le diable?»)
Un bruit de chasse un jour me réveilla. On soufflait dans des conques
qui donnaient un bruit comme celles de mes frères marins, les Tritons.
Des chiens déchiraient l'air de sons rauques et violents. Le galop des
chevaux sonnait sur la terre dure comme un vers de Virgile. (O temps où
les bergers se redisaient les chants du Berger mantouan!) Plus hardi,
depuis quelque temps, je musais dans la brande, courant après les
sauterelles et les lézards. La chasse arrivait. Je n'eus que le temps de
sauter sur un rocher; et, comme je regardais le spectacle avant de
grimper plus haut et de disparaître, j'entendis une voix claire crier,
avec un accent de surprise et de joie: «Ecco il Fauno!» Moi aussi, je
fus bien content, car je compris, mon beau nom de dieu romain m'étant
rendu, que des temps nouveaux étaient advenus. Très ému, je me couchai
dans le thym tout chaud des baisers du soleil; le soir tombait, je
rêvais, quand la même voix claire sonna encore à mes oreilles: «Fauno!
Fauno!» Leurs pointes velues se dressèrent, ainsi que tout mon poil.
J'étais debout, le jarret tendu. «Fauno! Fauno!» En quelques bonds,
j'atteignis la voix claire. C'était une belle jeune femme. Pour mieux
courir, elle avait ouvert son corsage et le vent avait dénoué ses
cheveux. Elle se laissa tomber effarée dans mes bras, cependant que je
murmurais, en élevant ma pensée vers le maître des dieux: «La beauté est
donc redescendue sur la terre? O Jupiter, tu n'oublies pas tes enfants!»
Si je vous disais que vous avez peut-être toujours sous les yeux la
preuve de la véracité de mon récit, vous ne me croiriez pas. Attendez
quelques jours, vous ne serez plus incrédule. Ma petite amie est
fatiguée. («Oui! j'en ai assez, vrai!») Elle va me relire cette lettre
qu'elle se charge de vous faire parvenir. Vous pouvez déjà, avec le
commencement de cette histoire, démontrer à vos amis les journalistes
qu'un Satyre est un être respectable et qui mérite des égards. Mais ce
que j'ai encore à vous dire est bien plus beau.
ANTIPHILOS,
Satyre.
II
LA FOSCA
Au Mont Agel, 17 juillet.
MONSIEUR,
Le froid m'a fait fuir dans le Midi, d'où j'arrivais quand je vous ai
écrit d'abord. C'est sur les flancs parfumés de cette douce montagne,
d'où l'on voit la mer violette, que je passe le rude hiver. Des grottes
propices m'y donnent asile et, quand le soleil luit, je prends mes
ébats, guettant le long des sentiers les passantes curieuses. C'est un
bon pays, et enchanté par le charme de tant de jolies filles! Aux
premières chaleurs un peu indiscrètes, je remonte, et à mesure que je
passe, il semble que j'apporte le printemps avec moi. On me connaît dans
les villages. On m'attend. On se confie à l'oreille: «Tu sais, je l'ai
vu!--Oh! ma chère!» Et à l'orée des bois, le soir, j'aperçois de légères
ombres qui fuient sous les pins ou sous les chênes. J'en attrape une au
hasard, et quelquefois deux. Les rires étouffés se mêlent aux longs
soupirs. Je suis la joie qui passe, la joie crispée par une délicieuse
peur. Ma main a calmé bien des seins agités, ranimé bien des coeurs
tremblants. Je passe, et quand je suis passé, les garçons trouvent les
filles moins farouches. Je sème des baisers, et je n'attends pas la
récolte. A d'autres. Je ne prends que la fleur, tant qu'il y a des
fleurs. Les dieux sont ainsi. Les dieux sont des délicats.
Quand j'ai quitté les bords de la Seine, la petite qui vous a écrit
voulait me suivre. Un vrai amour! Cette enfant sera d'une fidélité
féroce. Je suis parti au galop; j'ai voyagé sans m'arrêter que pour
dormir et j'ai eu bien froid. Ici, je me réchauffe et je m'amuse un peu.
Celle à qui je dicte ceci diffère beaucoup de mon petit secrétaire de
l'étang de Saint-Cucufa. Elle est plus grande. C'est presque une femme
(Presque?). Elle écrit sur du beau papier transparent (vous le voyez)
avec un instrument qu'elle appelle «fountain-pen». Je n'avais encore
jamais vu cela. Elle est frêle et incassable (la fillette) et lascive
comme une déesse, avec un air vraiment d'être descendue de l'Olympe hier
matin. Elle vient de Roquebrune, tous les jours. Levée avec le soleil,
elle arrive dans la rosée, repart pour se mêler innocemment aux
promeneurs matinaux, et ne quitte jamais son masque royal, même quand
elle murmure essoufflée: «Darling! darling!» Elle me plaît beaucoup.
(Ici, la «fountain-pen» s'enfonce terriblement dans mon genou, mais je
ne dis rien, je suis content). Ses curiosités sont infinies, et elle les
satisfait méthodiquement, sans jamais se départir de son sérieux. J'aime
cela. L'amour est sérieux. Il peut, quand on a une sensibilité profonde,
faire pleurer; faire rire, jamais. Il n'y a que parmi les hommes que
l'on rit en aimant. Les dieux ne rient jamais, si ce n'est de la sottise
des hommes. Quand ma petite Anglaise est très émue, elle me récite des
vers, puis elle me les traduit, car je ne connais que les langues
méditerranéennes. Elle dit, en me caressant:
Tiens, couche-toi sur ce tapis de fleurs,
Pendant que je caresserai tes aimables joues,
Pendant que je piquerai des roses parfumées dans le poil soyeux
de ta douce tête
Et que je baiserai tes larges et belles oreilles, ô ma tendre joie!
... Oh! comme je t'aime! je suis folle de toi!
Et quelquefois je m'endors, pendant qu'elle me regarde amoureusement.
Mais je reprends mon histoire où je l'avais laissée. Je tiens à vous
conter l'aventure qui me fait beaucoup d'honneur, à ce que je pense, et
que je vous ai promise. J'aimais depuis deux jours et deux nuits la
belle jeune femme qui était venue à moi en criant: «Fauno! Fauno!» Nous
étions vers les heures du soir; le soleil brillait avec ardeur et ses
rayons, passant sous les pins, illuminaient la terre, chaque brin
d'herbe, chaque fleur. Mon amie dormait et pour la préserver des mouches
bourdonnantes, car elle était nue, j'avais jeté sur elle sa grande
écharpe déployée. Mais de temps en temps, ne pouvant résister à mon
désir, tant elle était belle, je venais soulever un coin du voile et je
la regardais dormir. A un certain moment, je m'aperçus avec frayeur que
nous n'étions pas seuls. Un être nous épiait, caché dans les buissons.
Je courus à l'ennemi: un homme se leva. Je me jetais sur lui, tout
hérissé de jalousie, lorsqu'il me fit un signe à la fois impérieux et
amical:
--«Comprends-tu la langue des hommes? me dit-il. Alors, sache que je ne
viens pas te combattre. Je me promène en quête de belles choses. Je
cherche la Nature, et il me semble que je l'ai trouvée. Alors, je
regarde. Es-tu une bête, es-tu un dieu?
--Je suis un dieu.
--C'est donc vrai, murmura le jeune homme, qu'il existe de tels êtres!
Et elle?
--Elle? C'est une femme, mais aussi belle que ma mère, qui était une
déesse. Je suis né en Phrygie, au temps où les dieux étaient sur la
terre aussi nombreux que les hommes.
--Laisse-moi faire ton portrait et celui de la femme divine qui repose à
nos pieds.»
Il tirait de son pourpoint un carton et des crayons. Je consentais à sa
fantaisie, lorsque mon amie se réveilla. A demi soulevée sur son bras,
elle disait:
--«Seigneur Allegri, vous ne me trahirez pas, j'espère?
--Ah! c'est la Fosca. Je ne te savais pas si belle, ténébreuse beauté!
--Et aujourd'hui lumineuse, n'est-ce pas? Mais détournez la tête un
moment, car il serait malséant de laisser voir les mouvements de mon
corps. Quand je dors, je suis un marbre; mais quand je remue, je suis
une femme. Or, je veux m'habiller pour honorer votre présence et vous
offrir les fruits de nos bois et l'eau de notre source.
--Avez-vous donc fui à jamais les humains?
--Peut-être. Il n'y a que les dieux qui savent aimer, et j'ai trouvé un
dieu.
--Merveilleuse aventure, dit Allegri. Mais si vous mettez une robe, deux
soleils vont donc se coucher à la même minute.
--Vous me verrez encore, si vous revenez ici, car mon dieu n'est pas
jaloux. Et comment le serait-il, lui qui surpasse les hommes en
puissance, à peu près comme un chêne surpasse un lierre?»
J'eus un sourire qui me fit une bouche si large qu'Allegri reprit:
--C'est bien un Faune. Il ressemble à celui que fit, il n'y a pas
longtemps, le seigneur Buonarroti, pour amuser notre saint Giulio.»
Pendant qu'Allegri traçait sur son carton une figure où je me
reconnaissais, la Fosca s'était levée et, drapée dans son écharpe, elle
s'éloignait. J'allai chercher de l'eau dans une corne de buffle, la
Fosca réunit quelques fruits, des mûres, des pommes et des pignons et
nous fîmes une collation agréable.
Allegri revint plusieurs fois les jours suivants. Il dessinait sur des
morceaux de carton avec des crayons de plusieurs couleurs. La Fosca, dès
qu'il arrivait, s'étendait nue, dans la pose que vous connaissez, et moi
j'avais la bonté de rester là, tenant le voile que je venais d'enlever,
et dans une attitude de désir qui n'était pas feinte. Cette comédie
m'agaçait un peu. Je trouvais les séances longues. Et puis la Fosca
avait des sourires trop heureux dans son sommeil simulé, son ventre et
ses seins se soulevaient avec trop de complaisance.
Une nuit que nous étions restés très tard à deviser et à rire (il avait
apporté des confitures et un flacon de vin), le ciel pâlit légèrement.
--«Il est temps, dit alors Allegri, en se levant. Venez. Dans une heure,
nous aurons gagné la masure solitaire où j'ai établi mon atelier. Mon
tableau est fini, mais je voudrais, au moins une fois, le comparer à la
réalité, car le souvenir de mes yeux a pu me tromper, quoiqu'ils soient
des miroirs très fidèles.»
Nous le suivîmes. L'oeuvre était parfaite. La Fosca respirait vraiment
et moi j'étais vraiment beau, avec mon air amoureux. Des peaux de bêtes
attendaient la Fosca, qui s'y étendit, dévêtue, et Allegri, comme avec
fièvre, les yeux à la fois sur le modèle et sur le tableau, jeta sur son
oeuvre de rapides touches, dont chacune, quel miracle! en augmentait le
relief, l'éclat, la vie. A ce moment-là, c'était bien lui, le véritable
dieu!
--«J'entends les paysans, cria-t-il tout à coup. Sauve-toi, je te la
ramènerai ce soir.»
Je m'enfuis, car je crains fort les fourches. Je n'ai jamais revu la
Fosca. Sa perte ne me fut sensible que dans les premiers jours, car
j'avais bien senti qu'elle m'aimait moins, depuis qu'elle se livrait à
l'admiration d'Allegri, et d'ailleurs, j'en avais tiré tant de plaisirs
que la satiété approchait.
Je fis, peu après, la rencontre d'une jeune paysanne qui me la fit tout
à fait oublier. Cependant, ce n'est jamais sans émotion que je revois
l'image de ce bel Allegri, mon portrait et la nudité divine de cette
noble Fosca que l'amour transformait en bacchante, mais qui ne fit
jamais, dans les attitudes les plus lascives, un geste disgracieux. Sa
beauté lui a valu l'immortalité: elle vivra autant que moi, autant que
les arbres, les fleuves et les montagnes, autant que le monde. Ma petite
Anglaise m'en apporta hier la photographie. J'aime mieux les anciennes
gravures, mais cette manière est peut-être plus exacte. Pourquoi
appelle-t-on cela Jupiter et Antiope, la petite, pas plus que d'autres,
jamais, n'ont pu me le dire. Vous saurez, vous, du moins, que cela
représente le Faune Antiphilos et la Fosca, depuis marquise de Sassuolo.
Un mois plus tard, Allegri revint me voir. J'étais avec ma jeune
paysanne et pourtant je m'apprêtais à lui faire des reproches, lorsqu'il
me dit, d'un air fort mélancolique:
--«Elle m'a quitté à mon tour.
--C'est bien fait, répondis-je.
--Sans doute, mais toi, tu es consolé et moi, je ne le suis pas encore.»
Il me conta que la Fosca était la fille d'un patricien de Modène fort
dissolu et endetté, qui l'avait vendue à un prêtre. Elle poignarda le
prêtre au moment même du viol et s'enfuit à Sassuolo où le vieux marquis
Giambattista la rencontra, la recueillit et la cacha pour sa beauté.
Ensuite, elle fut sa maîtresse par reconnaissance, et vécut à sa cour
sur le pied d'une noble dame.
--«Elle était avec lui, à la chasse, quand elle courut vers toi. Il y a
huit jours, le marquis qui faisait de grandes recherches pour la
retrouver, apprit que je cachais une femme dans ma masure. Il vint; au
lieu de se mettre en colère, il pleura, pardonna, m'acheta mon tableau
et m'invita au mariage. Elle est la marquise de Sassuolo depuis ce
matin. Les vieillards ont des idées singulières. Quelles oeuvres
j'aurais faites avec un tel corps!
--Tu n'es ni homme ni dieu, Allegri, tu es peintre.»
Il ne répondit pas et resta longtemps songeur. Je ne l'ai jamais revu.
ANTIPHILOS.
III
L'APRÈS-MIDI D'UN FAUNE
Cogolin, 3 juin.
MONSIEUR,
Enfin j'ai une occasion pour vous écrire et vous dire encore un chapitre
de mes aventures, puisque je sais que vous les avez fait connaître aux
hommes. Les dieux comme la nature n'existent qu'au moment que vous en
parlez, que vous y pensez, et sitôt que votre attention se détourne des
choses divines, ils retombent dans l'obscure immensité panthéiste, où
leur vie s'écoule muette, profonde et végétative. Je participe des
dieux, j'ai vécu cette vie. Je participe des hommes, et je connais les
joies humaines. Hélas! Elles m'ont été si parcimonieusement mesurées par
le destin, en ces derniers temps, que je ne sens presque plus mon
humanité. Cela fait que je suis triste, oui, triste, malgré les yeux
changeants qui me regardent en ce moment d'un air de reproche, malgré
les joues un peu rosies par le fard et maintenant un peu pâles qui se
frottent à mon vieux cuir immortel et poilu. J'ai goûté, depuis trois
ans, plus d'amertume que dans le reste de mes jours. La solitude m'a
empoisonné le coeur, et si des temps pareils, ou pires, qui sait?
devaient revenir pour moi, j'en serais réduit à implorer des dieux mon
rappel à l'Olympe, mon retour à la condition paternelle. Ah! renoncer
aux femmes! Les dieux ne descendent plus sur la terre et je crains les
déesses. Quelle figure, parmi elles, ferait le pauvre chèvre-pieds?
Mais ne suis-je pas né pour être heureux? Cydalise, quand je dis cela,
me traite de satyre romantique, et quoique je ne comprenne pas bien, je
sens que cela signifie qu'un tel rêve est devenu un peu chimérique. Foin
de la chimère! Nous ne comprenons pas le bonheur de la même manière, moi
et vos philosophes. Je ne mourrai qu'avec la nature, ce n'est qu'avec
elle seule que je dois m'accommoder. Les saisons m'importent plus que
les métaphysiques. Pourquoi le temps ne reviendrait-il pas des anciennes
libertés faunesques? La porte des bercails ne sera pas toujours aussi
bien fermée et Vénus, qui semble s'oublier en des amours particulières,
se souviendra encore de sa mission universelle. C'est un fait que les
nymphes n'habitent plus les bois et que je n'ai pu, depuis trois ans,
capter aucune fille, mais Cydalise a réconforté le vieux Faune solitaire
et l'espoir des vendanges est rentré dans mon coeur. Ne croyez pas ce
que je vous dis aux premières pages de cette lettre. C'était un reste
des mélancolies que je n'ai pu partager avec personne. Maintenant que
vous les avez ressenties comme moi, je ne les ressens plus. Que fait le
passé à qui tient le présent!
Cydalise est descendue du chariot de Thespis pour venir à moi. Sa
profession est de déclamer devant les peuples les vers des poètes. Elle
me cherchait, c'est qu'elle m'avait déjà trouvé, comme disent des vers
qu'elle m'a récités et qui s'appliquent évidemment à ma divinité,
toujours présente et toujours active. Cydalise ne l'a pas invoquée en
vain. Le dieu millénaire a toujours la jeunesse de ses désirs et les
désirs de sa jeunesse. Les faibles hommes trahissent les femmes, bien
des femmes me l'ont avoué, les satyres jamais, elles l'ont reconnu,
frémissantes et rougissantes, trop tard aussi pour leur bonheur, dirent
quelques-unes. Rêveuse et libertine, Cydalise aime à dire des poèmes
entre deux délires. Elle commence d'une voix un peu essoufflée par la
course divine, s'exalte puis peu à peu tombe en une sorte de tremblement
précipité qui s'achève dans mes bras, plus rapide encore. Aussi, je sais
plutôt les premiers vers que les derniers, qui meurent dans un murmure
sans paroles. Je me souviens d'une aventure pareille, jadis, en
Campanie. J'aimais une esclave grecque d'une merveilleuse beauté qui
venait me retrouver tous les soirs, et qui tous les soirs voulait me
chanter la première idylle de Théocrite, pour me montrer que sa voix
était aussi pure que son corps oint d'huile de lavande. Elle n'eut
jamais la force d'entamer le troisième vers. «Doux est le murmure du pin
près des fontaines, chevrier, doux le son de ta flûte...» Sa voix
s'évanouissait à [Grec: Tyrisdes]. Peut-être ne se souciait-elle pas,
comme dit Esope, de lâcher la proie pour l'ombre. Les dieux soient
loués! La gaieté me revient avec ces lointains souvenirs qui se
rejoignent si doucement au présent, à travers les siècles. Celle-ci sait
mieux résister à la violence du désir: elle prépare avec plus d'adresse
le dénouement dont elle sait prolonger les syllabes plaintives. Les
hommes ne lui ont pas donné une mauvaise éducation: peut-être
m'attacherai-je à elle plus qu'à toutes les autres, quoique ma nature me
pousse toujours vers de nouvelles découvertes. Les femmes de cette sorte
sont si rares!
Mais il y a des repos forcés à l'amour, et les honnêtes satyres
eux-mêmes les respectent, car ils ont en horreur le sang, comme les
larmes. Un de ses jours de langueur, elle vint avec un livre, et,
souriante encore parmi sa tristesse résignée, elle se mit à lire, tout
haut, sans autre explication: L'APRÈS-MIDI D'UN FAUNE. Miracle! Bercé à
ces rythmes inégaux comme une course dans les collines boisées, j'avais
presque autant de plaisir à contempler ses lèvres mouvantes qu'à les
tenir enfermées dans les miennes. Puis elle m'expliqua le poème comme
jadis les philosophes dans les académies.
Et je me voyais à mesure surgissant d'entre les saules du bord de l'eau,
l'oreille aux aguets d'ébats que je désirais et que je ne voyais pas. Je
me souvenais, c'était une de ces après-midi excitantes et chaudes, telle
que je n'en ai pas eu depuis longtemps, j'avais entendu la rivière
clapoter un peu, comme au jeu d'un corps qui s'y plonge et j'allais
fuir, car je crains l'homme ennemi, quand je crus voir au bord des
cheveux flottants, touffe de chanvre tenue d'un lien de jonc. Je
guettai. Si c'était une femme, partie d'un petit jardin de roses, elle
reviendrait là, et la haie était transparente et la maison assez haut
vers la colline. Je guettai longtemps. Las, je me mis en quête. Je ne
voyais rien. J'entendais des rires maintenant. J'imaginai beaucoup de
choses, celles mêmes que le poète avait dites. Oh! les prendre! Elles
sont au moins deux, puisqu'il y a des rires. Des rires, des jeux, des
caresses légères. C'est là. On se tait. M'a-t-on deviné? Non. Le plaisir
médite avant d'éclater. Et moi? Mais si vous connaissez le poème, vous
connaissez aussi mon agitation, mon inquiétude irritée, hennissante,
toute effarée, toute étourdie. Un homme se leva, parmi les arbres d'en
haut.
--«C'était lui, dit Cydalise.
--Lui?
--Le poète.»
Et elle baisa son nom sur la première page du livre.
--«C'était donc lui?
--Assurément.
--Je pris la fuite.
--Fuir! Mais il te voyait, il aurait voulu s'approcher de toi. Songe, il
te ressemblait, autant qu'un homme peut ressembler à un dieu, et nul ne
fut jamais plus près des dieux par l'esprit. Le fuir, lui, ton frère en
ingénuité!»
Voilà l'aventure telle que je viens de l'apprendre. Cydalise me dit que
je dois en être très fier. Elle m'a fait apprendre par coeur trois vers
de ce divin poème, afin que je n'aie pas l'air d'ignorer tout de mes
fastes:
Alors m'éveillerais-je à la ferveur première,
Droit et seul, sous le flot antique de lumière,
Lys! et l'un de vous tous pour l'ingénuité.
Ingénuité, encore. Mais rien ne me convient davantage.
J'ai fait un marché avec Cydalise. Je lui permets de vous envoyer des
baisers. Recevez-les. Elle me permet de vous faire ou plutôt de vous
renouveler une prière. Ne permettez pas qu'on appelle satyre les vilains
hommes qui éventrent les petites filles. Un satyre est incapable de tels
forfaits. Toutes celles que j'ai rencontrées ont été fort contentes de
moi et leurs baisers, innocents comme la nature, m'ont remercié
fervemment des mille petits jeux que je leur ai appris.
ANTIPHILOS,
Satyre.
IV
CYDALISE
Cogolin, 30 septembre.
MONSIEUR,
Je vous écris moi-même. Cydalise a fait ce miracle. Ma divinité, qui
était déjà vieille il y a six mille ans, en sait presque autant que ces
petits garçons qui sortent en courant de l'école. Je ne dirai pas que
cela m'a ouvert le monde. Cela me l'a voilé, au contraire, et je l'ai vu
diminuer, comme se rapetissent les pins sur la colline, à mesure que
l'on s'en éloigne. Mais en se rapetissant il devient plus net, ses
contours sont plus fixes et ses lumières plus vives. Mon cerveau en est
tout changé. Ce n'est déjà plus celui d'un dieu. La vision vaste, mais
confuse, et presque inconsciente, s'est tout à coup précisée. Peu à peu,
je me suis détaché de la nature, d'où je me suis érigé, seul. Elle
vivait en moi et je la sentais comme le battement de mon coeur. C'est
moi maintenant qui vis en elle et je cherche en vain à la toucher de mes
mains: elle n'est plus que de l'air, de la lumière, des odeurs et des
aliments. Je la sentais respirer du même souffle que moi et il faut
maintenant que je la boive: cela m'enivre.
Cydalise s'amuse de mes étonnements.
--«Je vois, dit-elle, naître un homme. C'est plus beau qu'un dieu.
J'étais curieuse de toi. Maintenant je t'aime, car je lis dans tes yeux
une fraternité. On ne peut aimer que ses pareils ou ceux qu'on a
façonnés à son image. Quand les dieux se mettent à aimer ils deviennent
des hommes.»
Ce singulier langage me réjouit, car c'est la vérité, je me suis mis à
aimer Cydalise, je le reconnais à cela que les plus belles filles me
sont presque indifférentes ou que l'image de Cydalise vient s'interposer
aussitôt entre elles et moi, si par hasard elles me plaisent et
m'attirent. Il y en a eu beaucoup sous nos pins, cet été. Elles se
couchaient dans la lavande, leur grand chapeau sur les yeux et elles
feignaient de dormir dans la paix tiède des sérées, sous le dernier rai
du soleil. Oh! l'émotion soudaine, le frisson qui d'un coup tend l'arc,
quand la robe lentement levée laisse voir un beau corps rayonnant de
nudité! Ce n'est pas un vieux souvenir. Il y a encore des raffinements
qui, jadis, étaient l'habitude. Ces pieds nus dans des sandales, ces
capuces, ces robes de nonne comme j'en vis autrefois à Florence, droites
et modestes dans leur laine grise couleur du temps et de l'innocence,
j'ai revu cela, un soir, sous les pins de Cogolin.
Qu'elle fut bonne, qu'elle fut belle, qu'elle fut douce, la petite nonne
de Cogolin! Et ses yeux, comme à mon approche ils mêlèrent candidement
leurs longs cils d'or! C'est ma dernière aventure. Le souvenir m'en est
cher et je ne l'ai pas sacrifié à l'amour de Cydalise, mais depuis, je
n'ai plus cherché rien, accepté rien. Quand j'ai su mes lettres, j'ai
voulu graver sur l'écorce d'un platane:
LE SATYRE ANTIPHILOS EST FIDÈLE A CYDALISE
En relisant l'inscription, je ne pouvais croire que cela fût la vérité
et que je l'eusse écrit moi-même. J'allais éclater de rire, quand je vis
dans les yeux de Cydalise un regard heureux. Je compris que je n'avais
pas menti.
Nous vivons des jours dorés. Mon amante me donne presque toute sa vie.
Quand elle va à la ville, elle en revient un peu lasse, avec des pièces
d'or qu'elle me montre en souriant et des gâteaux au lait et au miel que
nous partageons au bord d'un ruisseau pur où les colombes comme nous
viennent boire. Puis elle me donne une leçon. Je crois que l'or qu'elle
rapporte lui vient de celle qu'elle donne aux hommes, là-bas. Quand je
lui demande si ses élèves font des progrès, elle me baise le poitrail et
joue avec mes frisures pour toute réponse. Moi, je me laisse faire, puis
nous parcourons notre domaine, c'est-à-dire le bois de pins, la pelouse
de bruyère et de lavande, le coteau aride dans lequel il y a une grotte
et des broussailles qu'arrête le ruisseau près duquel ont poussé
quelques platanes.
Cela semble à Cydalise singulier et amusant de coucher dans une grotte.
Je n'ai jamais dormi qu'en plein air ou dans des grottes, et ce qui
m'étonne et ce qui m'amuse dans la nôtre, ce n'est pas qu'elle soit une
grotte, mais que Cydalise en ait fait un palais digne de l'Olympe. Elle
a apporté dans un char que traînait un cheval rapide un grand sac de
laine cousu avec art, sur lequel nous nous étendons, bien plus à l'aise
que sur les feuilles mortes, qui sont pourtant douces, des peaux de
bêtes, des étoffes richement tissées et peintes des couleurs les plus
vives. Elle a pour sa toilette réuni mille objets qu'envieraient les
déesses et, rangés sur des planchettes élégantes, il y a, ce que je
n'avais pour ainsi dire jamais vu, des livres et des cahiers d'images.
Par elle si nette, si raffinée, divine, on le croirait, je vis dans un
enchantement. J'ai des loisirs. Mes repas tout préparés m'attendent et
le temps que je passais à cueillir fruits et racines, à faire des
provisions d'écureuil, il s'écoule là, maintenant, près d'un livre où je
découvre la vie.
Voilà ce qui est singulier pour moi, bien plus encore que les féeries
créées par Cydalise, c'est que la vie puisse être contenue dans les
pages d'un livre. Oui, j'ai vu qu'une feuille de papier sur laquelle on
dirait qu'un hanneton s'est promené bien sagement, mais les pattes
sales, qu'un tel chiffon détient en lui plus de choses que les vallons
et les coteaux, les arbres et les horizons qui se dressent ou
s'allongent devant mes yeux. Ma longue et divine expérience est
confondue. Je croyais savoir parce que j'avais vu, mais les hommes ont
regardé, et ce n'est pas la même chose. Je ne puis que vous exprimer mal
mes joies de jeune civilisé. Il est entré en moi tant d'idées dont je
n'avais pas le moindre soupçon, que j'en suis tout troublé. C'est en
vain que j'essaierais de vous les dire. Puis, ce serait expliquer le vol
à un habitant des airs. Mais j'ai besoin d'un confident, d'un homme à
qui je puisse avouer, sans qu'il en rie, mon nouvel état d'esprit.
Cydalise m'intimide trop: je suis près d'elle comme un grand enfant qui
cherche à lire dans les yeux et qui s'y mire.
Ah! divine nature, c'est toi la cause, cependant, et c'est toi d'abord
que je dois remercier. C'est ma noble nudité et la hardiesse sauvage de
mon allure qui ont attiré à moi la femme où je frotte la rugosité de ma
peau; je l'ai usée jusqu'au sang et ma chair s'est faite d'une
sensibilité inconnue. Les antennes de la volupté sont devenues peu à peu
celles de l'intelligence. Quand Cydalise, sous mes yeux attentifs,
laisse tomber ses vêtements et éclate, il me semble que c'est Isis qui
se dévoile, mon cerveau s'exalte et non plus seulement mon sens
génésique, et, du même mouvement, que ma chair, mon esprit se dilate et
s'épanouit.
Hein? Ce n'est pas mal pour un Satyre? Je me relis avec complaisance, je
déplace quelques virgules, je m'amuse beaucoup.
Votre
ANTIPHILOS.
V
MÉTAMORPHOSE
Toulon, 15 décembre.
CHER MONSIEUR,
Que d'aventures depuis ma dernière lettre, qui annonçait déjà bien des
changements dans ma vie? Je crois que Cydalise est victime d'Aphrodite
qui l'a rendue folle de moi:
--«Avant de te connaître, me dit-elle, je ne savais pas ce que c'était
que l'amour!»
Cela me fait rire dans ma barbe, car Cydalise, quoique mortelle, m'a
toujours paru fort experte en cette science immortelle que j'ai poussée
assez loin pour être bon juge. Mais je ne dis rien. Comment riposter?
Mon ironie divine s'arrête sur mes lèvres, car Cydalise me fait éprouver
aussi je ne sais quel sentiment inconnu. Je ne puis me passer d'elle,
voilà qui est certain, et cela ne m'était jamais arrivé. Elle m'est plus
belle que toutes les femmes, plus verte que les vierges, plus fondante
que les matrones parfumées. Avec elle je possède tout et je ne regrette
rien, je monte plus haut que les dieux, au point qu'il me semble que,
pour devenir plus qu'un dieu parfois, il faut cesser de l'être à chaque
heure de sa vie. La vraie divinité est intermittente et se repose
délicieusement dans le néant d'avoir été. J'apporte tant de choses dans
l'amour que je n'avais jusqu'ici jamais demandé aux femmes d'être autre
chose qu'un prétexte au déploiement de moi-même. Maintenant, je sens que
Cydalise jette à mes pieds presque autant de richesse que moi: alors,
pour n'être pas vaincu en munificences amoureuses, je lui obéis. Elle
fait de moi ce qu'elle veut: quelle métamorphose!
Je ne pouvais me séparer d'elle et la saison rendait nos rencontres plus
difficiles. Alors elle a eu l'idée de m'emmener à la ville:
--«Et puis, m'a-t-elle dit, je veux t'aimer parmi les hommes.»
Moi qui me souvenais des coups de fourche et des crocs des chiens, je
demeurai muet, en la regardant avec terreur.
--«Tu as peur?
--Et comment te suivrais-je tout nu?»
Cydalise éclata de rire, se jeta à mon cou, et ce jour-là nous ne
parlâmes plus de mon exode.
Un matin, je méditais tristement, songeant à fuir, pareil au sanglier
qui emporte à son flanc l'épieu qui le blessa. Malgré mon amour, la
vision lumineuse de femmes nouvelles commençait à emplir mes yeux,
j'entendais leurs cris, leurs rires, leurs disputes et leurs moqueries
anxieuses, quand Cydalise surgit au bord du sentier, portant un gros
paquet qu'elle laissa choir, en même temps qu'elle-même. Sans m'adresser
la parole, elle regardait alternativement le paquet, puis moi. Enfin,
selon son habitude dans les cas embarrassants, elle prit le parti de
rire. Maintenant elle se roulait sur la mousse, en proie à une telle
crise de gaieté hystérique que sous son sein gonflé le corsage céda.
Cela changea ses idées et la calma aussitôt. Dès que je lui vis un
visage sérieux et inquiet, je m'approchai d'elle et, lui ayant baisé
tendrement les yeux, j'attirai le paquet et je l'ouvris.
Les regards de Cydalise suivaient avec curiosité tous mes mouvements:
--«Oui, c'est pour toi. Je t'emmène à la ville.»
Vous avez deviné que c'étaient des vêtements d'homme. J'eus un moment de
désespoir:
--«Mettre ça!»
Mais Cydalise me regardait, maintenant, avec tant de sollicitude que je
murmurai, soumis comme un petit enfant:
--«Je veux bien.»
Alors elle battit des mains et nous allâmes vers la grotte. Il faisait
assez frais et cela influa peut-être sur mon sentiment. Je me trouvai
fort bien de toutes manières, quand j'eus revêtu ces habits qui
m'avaient semblé d'abord de vilains instruments de torture.
J'avais chaud et il émanait de moi je ne sais quelle élégance humaine
dont je fus aussitôt fier. Un marin m'a dit depuis que j'avais la grâce
du roi nègre Ho-Papo, et il ne plaisantait pas: un roi est toujours un
roi, un satyre est toujours un satyre. Avec le bon goût des femmes,
Cydalise m'admira aussitôt. Elle ne s'en lassait pas, me faisait tourner
comme une toupie, tapotait les plis et les poches. Elle ne fit la moue
que devant la cravate bleue qui n'allait pas à mon teint, disait-elle,
mais on verrait cela plus tard. Mes cothurnes étaient du cuir brillant
le plus souple et ne me blessaient nullement. Un pétase rond emboîtait à
merveille mes petites cornes recourbées et mon épaisse crinière. Elle
mit dans la poche de mon gilet, en rougissant un peu, quelques pièces
d'or et d'argent, puis:
--«Maintenant, tu es complet, mon amour; partons.
--Adieu, grotte où j'ai été heureux parmi le vent et les feuilles, et
vous, arbres, ruisseaux, houx, adieu. Nature, adieu...»
Cydalise interrompit mes effusions, qui d'ailleurs me semblaient
ridicules, maintenant que j'avais revêtu la livrée humaine, et nous
réunîmes le contenu de la grotte en un paquet guère plus gros que celui
qui avait contenu les éléments de ma métamorphose. J'aurais bien voulu
sacrifier une dernière fois à l'Aphrodite champêtre, mais Cydalise me
dit que le train n'attendait pas et nous gagnâmes la voiture qui, elle,
nous attendait à l'orée de la forêt de pins.
Mes sensations, en ce début extraordinaire de ma vie nouvelle, furent
trop confuses pour que je puisse trouver des mots qui les caractérisent
exactement. Je voyageai un peu comme un animal que j'avais été
jusqu'ici, mais un animal divin en qui les choses et les bruits
laisseraient leur empreinte. Avec beaucoup d'application, je pourrais
les déchiffrer, comme j'ai fait des phrases, dans mon premier livre de
lecture, mais j'ai peur que le résultat ne vous donne rien de nouveau,
et je remets à plus tard à coordonner mes émois, si je sens que cela en
vaut la peine:
«Ainsi je participe de ces choses rapides que l'on voit passer dans les
campagnes, plus légères que les cerfs, plus hurlantes que les loups...»
Vous voyez le genre. Ou encore: