Tout d'abord, ses hôtes se refusèrent à croire à la façon romanesque

dont, au dire de Domingo, le drame aérien s'était passé; mais à quelques

jours de là le récit du boucher chilien fut confirmé par un voyageur

touriste qui, du haut d'une montagne où il se trouvait, avait été témoin

de ce combat entre ciel et terre et avait applaudi de loin à la victoire

de Domingo Senas.

Un Vaisseau-Fantôme.

L'équinoxe est une des époques les plus funestes de l'année pour les

navires qui se trouvent en mer. Au mois de septembre dernier, le vent

rugissait avec fureur et ses rafales soulevaient des vagues énormes,

qui venaient déferler avec un bruit épouvantable contre la falaise à

l'extrémité de laquelle s'élevait le phare de _Pine-Light_, situé sur la

pointe sud de Terre-Neuve. Depuis une semaine, on n'avait pas aperçu un

seul navire à travers la brume épaisse de l'Atlantique. Le marin le plus

audacieux n'eût jamais osé défier cette lutte des éléments. Les pilotes

restaient dans leurs cabanes, les yeux fixés sur l'immensité: tout

mouvement avait cessé sur la rive abandonnée. La tempête sévissait

avec tant de violence que les relations entre voisins étaient même

interrompues. La taverne aux armes de La Grande-Bretagne restait

déserte, et le _landlord_ en était réduit à fumer son propre tabac et à

boire son gin tout seul. Si quelque être humain se montrait de temps à

autre sur la plage, s'était le père ou la mère d'un marin absent, ou

bien un vieux pilote plus hardi que les autres qui cherchait à lire,

dans les nuages dispersés à l'horizon, si le _tornado_ equinoxial se

prolongerait encore longtemps.

Tous se dirigeaient vers le Pine-Light, et là, abrités par les murs de

cette construction massive, ils restaient de longues heures, assis en

silence, étudiant les pronostics du ciel et cherchant à découvrir une

voile qui se faisait trop attendre. Une pluie salée rebondissait contre

les parois de l'édifice. Les algues, les coquillages de la mer, soulevés

en spirales, voltigeaient dans l'air et retombaient lourdement sur la

rive.

Le gardien du phare, quoique plus exposé aux rages de l'ouragan, n'était

pas moins le seul qui gardât une impassibilité inébranlable.

Jack Harris, né à Pine-Light, avait été de très-bonne heure abandonné à

ses propres forces par ses parents, trop pauvres pour songer à l'élever.

Doué d'une grande persévérance, d'une résolution intrépide et d'une

obéissance passive,--qualités principales d'un vieux marin,--Harris

avait fait son chemin, et, à cette heure qu'il avait atteint sa

cinquante-neuvième année, il jouissait--grâce à une petite somme

d'argent amassée durant ses campagnes--d'une honnête indépendance, à

laquelle contribuaient les émoluments de sa place de gardien du phare.

Taciturne de son naturel, il n'exprimait généralement ses pensées que

par un regard, un signe de tête, un geste de la main. Si le ciel était

pur, il observait le plus parfait mutisme: on eût dit qu'il n'avait ni

le temps ni la volonté de s'occuper des autres. Toute son attention se

portait sur la mer. Mais si l'orage grondait, Jack Harris devenait tout

autre: son visage s'épanouissait, sa langue reprenait ses fonctions

habituelles et son esprit devenait dispos comme celui d'un jeune homme.

Rien ne lui plaisait plus alors que la compagnie des pilotes qui

venaient lui demander des conseils.

Pendant l'orage terrible dont je viens de parler, Harris, abandonnant

sa rêverie habituelle, s'était livré à une loquacité et à une gaieté

inaccoutumées. Jamais peut-être il ne s'était montré plus dispos.

Dans la soirée du quatrième jour, il se trouvait assis au coin de

sa cheminée, fumant sa pipe et chantonnant entre ses dents, lorsque

plusieurs coups furent frappés à sa porte. Il se leva avec empressement,

alla ouvrir et se trouva en présence de huit marins du hameau de

Pine-Light qui venaient faire la veillée avec lui. Tout en serrant

cordialement les mains de ses amis, Harris leur disait:

--_Halhoah!_ mes garçons! voilà un temps du diable qui ne fait pas vos

affaires. Je prévois que demain il sera encore plus mauvais et pire

après-demain. Ça va mal, _my boys!_ ça va mal! Le réflecteur du phare

est noirci par la fumée que le vent repousse dans l'intérieur de

l'appareil; j'ai toute la peine du monde à le maintenir brillant. Je

suis d'avis que la tempête sera terrible demain.

Chaque ami du gardien du phare prit place autour d'une table sur

laquelle Harris plaça des verres, de l'eau chaude, quelques citrons et

un flacon rempli de whisky. Lorsque les grogs furent préparés et toutes

les pipes chargées et allumées, un des pilotes dit à Harris:

--Voyons, maître, expliquez-nous comment il se fait que vous soyez si

gai pendant le mauvais temps et si taciturne aussitôt que le soleil

reparaît et que la mer devient meilleure. Cela nous semble à tous fort

extraordinaire et très-incompréhensible.

--Mordieu! mes camarades, vous avez tort d'être étonnés; car l'orage,

qui effraye les poules, les femmes et les enfants, ranime au contraire

le véritable matelot. Un marin qui a peur pendant la tempête, emploie

toute la force qui lui reste à se cramponner aux bordages de son navire,

et ce navire-là ne tardera pas à faire naufrage. La mer a ses secrets

terribles, ses terreurs mystérieuses. A ce propos, mes amis, je veux

vous raconter une histoire qui date de cinq ans et qui s'est passée près

de la côte qui fait face au Canada.

--Parlez! parlez! s'écrièrent tous les matelots en se rapprochant du

_rocking chair_, sur lequel se balançait le vieillard.

Les verres furent remplis de nouveau, et Harris commença en ces termes:

--Il y a cinq ans de cela, je revenais de Calcutta à Québec, à bord

d'un navire anglais de Liverpool. C'était précisément à l'époque de

l'année où nous nous trouvons. Notre voyage ne fut signalé par aucun

événement remarquable, jusqu'au moment où nous eûmes doublé le cap de

Sable qui termine la presqu'île de la Nouvelle-Ecosse. Mais alors

les pronostics d'une affreuse tempête se manifestèrent tout-à-coup.

L'horizon se rétrécissait de minute en minute et ressemblait, à s'y

méprendre, à un voile funèbre dont les replis s'agitaient par la force

du vent. Sur nos têtes, les nuages couraient avec la rapidité de la

vapeur et ils étaient sillonnés par les éclats du tonnerre. Autour de

nous, les mouettes, les goélands, les alcyons et les _mother carey

chickens_ rasaient d'un vol effaré et plein d'anxiété, les flancs et les

gréements du navire, prêts à y chercher un refuge. Des bandes de bonites

et de marsouins montraient leurs écailles brillantes à la surface de

l'eau, sur les flancs et sur les sommets des vagues; ce qui, vous le

savez, _my boys_, est toujours le signe le plus infaillible d'un gros

temps.

«Le vent soufflait sud-ouest, et c'était avec la plus grande difficulté

que nous pouvions nous maintenir dans notre route. Bientôt le vent sauta

au nord, et le thermomètre tomba a 2 degrés au-dessous de zéro. Le

soir, il gela très-fort et le brouillard se métamorphosa en blanches

cristallisations dans les cordages du navire. Deux jours après, nous

atteignîmes les atterrages du cap Breton, et alors, louvoyant dans le

canal situé entre deux îles, nous parvînmes dans le golfe de Lorma. Là

un calme plat remplaça la tempête.

»Nous pouvions, sans lunette, distinguer les dentelures des rochers

noirs et polis de la côte de Terre-Neuve et la cime des hautes montagnes

couvertes de neige. Enfin une brise favorable se leva et vint enfin

enfler nos voiles. Nous fîmes route et tout allait pour le mieux

lorsque, vers minuit, la vigie qui faisait le quart poussa un cri auquel

matelots et mousses répondirent à la fois. Tous, se jetant à bas de

leurs cadres, se précipitèrent sur le pont pour s'informer de la cause

de cette alerte.

»Nos yeux cherchaient à percer les ténèbres pour découvrir quelque chose

à l'horizon, lorsque... ô mes amis! à ce souvenir, mon sang se fige

encore dans mes veines... nous restâmes encore pétrifiés par le

spectacle qui s'offrit à nos yeux.

»A quatre cents brasses de nous se dessinait la coque d'un navire aux

proportions colossales, qui nous paraissait immobile et comme rivé au

milieu des eaux. Il n'y avait pas un chiffon de toile au vent: nul

mouvement, nul bruit ne révélait à bord de ce vaisseau la présence d'un

équipage. Les mâts, les vergues, les agrès, tout était recouvert de

neige et offrait aux yeux la blancheur de l'albâtre.

»Notre terreur fut au comble, lorsque nous vîmes cette masse gigantesque

s'approcher. Elle n'était plus qu'à une encâblure de notre bâtiment.

»--Pare à vire! pare! s'écria le capitaine de notre navire, la

voix étranglée et les cheveux hérissés sur sa tête. C'est le

vaisseau-fantôme.

»--Vous faites erreur, capitaine, lui répliqua le second dont les

lèvres étaient aussi blêmes que celles d'un cadavre. Ce n'est pas le

vaisseau-fantôme, car il n'y a pas une âme à bord et le pont n'est pas

couvert, comme celui du _Hollandais volant_, de squelettes blanchis;

c'est plutôt le _vaisseau du diable_ qui marche tout seul, mû par un

pouvoir surnaturel.

»Notre capitaine prit son porte-voix et héla le navire inconnu. Aucun

mouvement, aucun signe de vie ne répondit à cet appel. Seulement le

vaisseau continuait à s'avancer sur nous. En moins de quelques minutes,

il ne fut plus qu'à une encâblure de notre navire. Il semblait vouloir

s'attacher à nous comme le fer à l'aimant. Une catastrophe inévitable et

une mort terrible menaçaient notre vie à tous. Chacun des matelots prit

en main un espar et, au moment où le vaisseau arrivait à bâbord, nous

parvînmes à amortir le choc. Soudain, par un bonheur inespéré, un coup

de vent rejeta notre navire à tribord, et c'est grâce à ce hasard seul

que nous échappâmes au péril.

»--Il y a du monde là-bas! s'écria tout à coup notre capitaine. Regardez

sur la pont, à côté de l'habitacle.»

»Et nos yeux suivaient le vaisseau mystérieux en cherchant à pénétrer

le terrible mystère, la coque demeurait toujours immobile. Point de

timonier à la roue, pas de vigie dans les haubans, pas de matelots

aux manoeuvres; mais sur le gaillard d'arrière nous apercevions

distinctement deux formes blanches, immobiles et comme appuyées sur le

bastingage. Elles étaient enroulées dans des manteaux blancs que le vent

faisait flotter à son gré.

»Une seconde fois notre capitaine héla de toute la force de ses poumons:

cet appel fut inutile. Le vaisseau s'évanouit dans l'obscurité,

silencieusement comme il nous était apparu.

»Pendant les heures qui suivirent cette mystérieuse rencontre, nous

nous demandions à chaque instant si ce n'était point un rêve, si

nous n'avions pas été déçus par une illusion de mirage. Les plus

superstitieux étaient persuadés que le diable était mêlé à cette

fantasmagorie et que nous étions menacés de quelque catastrophe.

»Tout alla bien jusqu'au soir; mais pendant la nuit le vent sauta au

nord-est et nous filions avec une rapidité de douze noeuds à l'heure,

toutes voiles dehors. Tout à coup quelque chose d'informe se dessina

devant nous, se detachant en noir au milieu de l'obscurité de la nuit.

Le timonier gouverna directement sur l'objet; tout l'équipage était

rassemblé sur le pont, les yeux fixés sur ce point de mire.

--»Largue les voiles!--hurla le capitaine qui se mit lui-même au

gouvernail;--pare à vire.

»Et nous arrivâmes à cinq ou six encâblures de l'horrible spectre qui

paraissait devant nous, non pas blanc, comme la nuit précédente, mais

absolument noir, de la flottaison à la cime des mâts.

»A la même place, sur le gaillard d'arrière, les deux formes recouvertes

de blanches draperies, pareilles à des pleureuses, se tenaient

immobiles, laissant flotter au gré de la rafale les vêtements dont elles

étaient couvertes. Les vagues clapotaient contre les parois du navire.

Par un secret instinct de conservation, tous mes camarades et moi nous

sautâmes de nouveau sur les espars, dont plusieurs furent brisés quand

le navire fantôme frôla notre bord. Nous nous crûmes perdus une seconde

fois; mais glissant à la surface des eaux, comme le ferait une ombre, la

coque mystérieuse se perdit aussitôt dans la brume.

»Le jour suivant, le vent passa subitement au sud-est et nous

contraignit à virer de bord, nous poussant au large vers les îles

Madeleines. Nous passâmes en vue de plusieurs embarcations de tout

tonnage occupées à la pêche de la morue. Aucune d'elles n'avait vu le

vaisseau inconnu.

»Pendant les deux jours et les deux nuits qui suivirent, la tempête

continuait et nous restâmes en panne. Mais la troisième nuit ne se passa

pas aussi heureusement. Vers deux heures du matin, la vigie de quart

signala le vaisseau. A une portée de canon vers l'avant, le spectre

se dressait sur la cime des flots, et comme toujours on voyait sur le

gaillard d'arrière les deux formes humaines aux blanches draperies.

Cette fois seulement le navire-fantôme disparut tout d'un coup, sans

nous menacer d'un choc qui eût été fatal.

»Nous restâmes encore vingt-quatre heures ballotés par la tempête

devenue plus terrible: mais vers le soir nous aperçûmes devant nous,

calme comme une mare d'eau douce, le port de _Pine-Light_ qui semblait

nous convier à chercher un refuge dans son enceinte. Le rocher qui

forme la pointe nord de l'autre côté de la tour du phare s'élevait

majestueusement à l'horizon et, devant nous le phare envoyait comme

aujourd'hui sa gerbe de rayons, dont les mouvantes clartés ricochaient

au loin sur les vagues.

»Le capitaine se décida à venir attendre à Pine Light la fin de la

tourmente. Tandis que nous approchions de la côte, l'air fut ébranlé par

une épouvantable détonation. Les coups se suivaient à des intervalles

égaux, avec une rapidité croissante. Et pourtant l'atmosphère était

pure et limpide. Malgré cela, nous ne voyions rien, et il nous était

impossible de découvrir d'où venait ce bruit qui ressemblait à celui

d'un combat naval.

»Tout à coup la vigie s'écria:

»Le vaisseau! Voyez là, devant nous!»

»En regardant dans la direction de son bras tendu, nous le découvrîmes

en effet, pris entre deux rochers du côté du petit îlot qui longe au

nord la côte, dans la direction du Labrador. Ses mâts étaient brisés, et

la carène, qui se cabrait comme un cheval indompté, retombait lourdement

à chaque vague, se désemparant de toutes parts. Les formes humaines dont

j'ai déjà parlé laissaient apercevoir leurs silhouettes blanches, chaque

fois que la lame éparpillait son eau phosphorescente le long des parois

de l'épave.

»Sur la rive du continent, tout s'agitait aussi. Le capitaine du port de

Pine-Light, suivi de la foule des habitants, se dirigeait en toute hâte

vers le lieu du naufrage. La grève était illuminée par des torches

sans nombre, et bien avant que nous eussions atteint le vaisseau,

une flottille d'embarcations de toutes grandeurs couvrait la mer et

s'élançait au-dessus du ressac. Néanmoins nous fûmes les premiers à

aborder l'épave défoncée, disputant aux flots les débris de sa membrure.

Nous nous hissâmes sur le pont, huit matelots et le capitaine; celui-ci

arriva le premier avec moi, mais malgré notre courage, je puis le dire,

les plus braves se sentaient glacés d'effroi en contemplant le spectacle

étrange qui s'offrait à leurs yeux. Il était fait, réellement, pour

exciter la plus profonde horreur.

»Contrairement à notre attente, l'équipage du vaisseau se trouvait au

grand complet.

Mais, le croiriez-vous? cet équipage ne se composait que de cadavres.

A la base du grand mât, amarrés avec des cordes, deux hommes étaient

couchés sur un tapis de Smyrne. Le plus âgé, enveloppé de précieuses

fourrures, tenait enlacé un jeune homme dont la tête reposait sur son

coeur. A côté d'eux, une jeune femme serrait sur sa poitrine glacée un

enfant de cinq à six mois.

»La scène qui devait frapper nos yeux dans la cabine était bien

autrement horrible. Tout autour de ce caveau mortuaire, sur les coussins

du divan, il y avait des cadavres dont les traits crispés laissaient

supposer qu'ils avaient perdu la vie dans des convulsions violentes.

»Bientôt le capitaine, revenant avec le livre du bord, nous lut un

papier qu'il avait trouvé au milieu du registre maritime: il contenait

un récit de la catastrophe qui avait changé ce navire en un vaste

tombeau.

»Voici à peu près la teneur de cette épouvantable histoire.

»Le _San Christoval_ appartenait à un armateur de Lisbonne. Le capitaine

se nommait don Diego de Santas et faisait route pour Ceylan. Son fret

consistait en vin de Porto, en caisses de cinabre et en plusieurs tonnes

d'arsenic. Peu de temps avant de quitter Lisbonne, don Diego avait

épousé dona Mannelita de Penaflor, jeune fille d'une grande beauté, qui

avait voulu l'accompagner à la mer. Dona Mannelita avait été promise par

ses parents à un homme d'un caractère violent et audacieux, aux manières

rudes et grossières; mais elle s'était toujours opposée avec une

résistance respectueuse à la volonté de sa famille, déclarant qu'elle

entrerait dans un couvent plutôt que d'épouser un cavalier pour lequel

son coeur n'éprouvait que de la répulsion. Don Alvar--c'était le nom

de cet homme abhorré,--instruit de la réponse de dona Mannelita, ayant

aussi découvert que don Diego de Santas était son rival, résolut de se

venger d'une manière terrible, si les amants se mariaient jamais. En

attendant, il employa toutes sortes de menaces pour empêcher cette

union. En dépit de cet obstacle, le mariage eut lieu. Mais comme les

nouveaux mariés connaissaient don Alvar, ils résolurent de quitter

Lisbonne pour mieux se dérober aux atteintes de leur ennemi. Don Alvar,

instruit de ce projet, résolut de les accompagner. Il se déguisa

avec une habilité sans égale et vint s'offrir au capitaine du _San

Christoval_, don Diego lui-même, en qualité de cambusier: il fut

accepté.

»Dès ce moment, ce misérable, demeurant inconnu au jeune époux et à

sa femme, tint dans ses mains la vie de tous les deux à la fois. Il

remarqua avec soin quels mets ils mangeaient de préférence et quels vins

ils buvaient, et, une fois ces renseignements obtenus, il basa là-dessus

ses plans de vengeance. Il ouvrit une tonne d'arsenic et mélangea aux

vins et aux aliments une quantité de ce poison plus que suffisante pour

donner la mort à tout l'équipage.

»Ceci se passait le cinquième jour après le départ du _San Christoval_.

Don Diego, à l'occasion du jour anniversaire de sa naissance, avait

organisé une fête à laquelle il avait convié tous les passagers de son

navire. L'équipage n'avait pas non plus été oublié. Tous les matelots

buvaient à la santé de leur capitaine et de sa jeune épouse. C'était la

mort qu'ils buvaient. Dès que don Alvar reconnut les ravages produits

par son atroce vengeance, lorsqu'il comprit que seul de tous les

passagers du navire, de tout l'équipage, il allait rester vivant au

milieu de tant de cadavres, l'effroi et le remords entrèrent dans

son âme, et cédant au vertige que donne à la raison le trouble de la

conscience, il se précipita dans les flots, qui se refermèrent sur lui

pour toujours.

»Don Diego conserva assez de force pour écrire les détails sommaires

de cette catastrophe sur le papier trouvé dans le livre du bord. Cinq

heures après ce fatal repas, le _San Christoval_ n'était plus qu'un

vaste cercueil abandonné à la merci des flots.

»Parmi les passagers, comme le faisait connaître la liste contenue dans

le registre du capitaine, il y avait deux soeurs de la Merci qui se

rendaient à Ceylan pour rejoindre la mission catholique de cette île.

C'étaient les deux personnages aux vêtements blancs, dont les formes

fantastiques nous avaient effrayés. Sans nul doute, les infortunées

n'avaient pris qu'une faible quantité de vin empoisonné, et elles

avaient probablement espéré, en montant sur le couronnement du navire,

éprouver quelque soulagement au grand air. Etroitement serrées dans les

bras l'une de l'autre, elles avaient, dans un embrassement suprême,

attendu la mort à laquelle tous les passagers avaient succombé.

»D'après la date de cette note écrite par don Diego de Santas,

l'horrible catastrophe avait dû s'accomplir la veille du jour où nous

avions aperçu pour la première fois ce navire que nous prenions pour le

_vaisseau-fantôme_, la terreur des matelots.

»Nous nous hâtâmes de quitter cette scène de désolation. D'ailleurs

il nous était impossible de séjourner plus longtemps à bord du _San

Christoval_. Les vagues se ruaient déjà contre les flancs désemparés

du navire, qui ne devait pas tarder à céder à leur violence. Les deux

soeurs de la Merci furent les seules dépouilles que nous eûmes le temps

de transporter à bord de notre yole. Nous allâmes les ensevelir dans le

petit cimetière du hameau, et c'est sous la pierre tumulaire que vous

connaissez tous que reposent leurs dépouilles mortelles. Leur âme est au

ciel, mes amis. Prions pour elles.

»Le lendemain du naufrage du _San Christoval_, il ne restait plus aucun

vestige de cette épave. Les vagues avaient tout brisé, tout emporté.

»Allons, ajouta le vieux Harris en s'adressant à son auditoire, il est

tard, mes enfants. Vous ferez bien de rentrer chez vous. Adieu et bonne

nuit!»

Le Pifferaro.

En l'an 1870, le ministre et la municipalité romaine venaient d'ouvrir

le carnaval en se promenant processionnellement, suivant un ancien

usage, à travers le Corso et les rues adjacentes. Les balcons des

palais, les fenêtres des maisons tendues de draperies aux mille couleurs

étaient occupés par une foule élégamment parée, tandis que la rue était

sillonnée de toutes parts de calèches découvertes aux attelages ornés

de plumets, de fleurs et de grelots retentissant. Des flots de peuples

envahissaient la chaussée et les trottoirs: les voitures s'arrêtaient et

la circulation sur le Corso était devenue difficile. Çà et là, au

milieu des chevaux, se faufilait la foule masquée; le combat à coups

de _confetti_ venait de commencer. C'était une vraie fusillade,

très-inoffensive du reste, entre les balcons, les voitures, les masques

et les promeneurs. Les _confetti_ sont de petits bonbons de plâtre ou de

farine dont chaque promeneur est abondamment pourvu; on les jette par

poignées, par corbeilles, et bientôt, sur tout le Corso, s'élève un

nuage blanc qui recouvre en tombant les habits et les costumes des

spectateurs et des acteurs. Tout ce que touchent les _confetti_ est

enfariné, moucheté, et Rome entière retentit des bruyants éclats de rire

d'un peuple de meuniers.

Tout à coup, du milieu d'un groupe, un cri terrible s'éleva:

--Arrêtez-les! arrêtez-les! Ils m'ont volé mon enfant!

Et en même temps une femme affolée de douleur se dressa sur les coussins

d'une voiture arrêtée sur le Corso: elle avait rejeté le masque qui

cachait son visage et le domino rose qui la recouvrait, et désignait à

la foule qui l'entourait une troupe masquée qui se frayait un passage au

milieu des chevaux et des véhicules et qui disparut bientôt, à la faveur

du tumulte et du mouvement.

La nouvelle s'était répandue comme une traînée de poudre sur le Corso;

les rires et les chants cessèrent comme par enchantement et l'on

n'entendit plus rien que les cris de la mère infortunée qui sanglotait

et redemandait son enfant.

Cet désespoir touchait les indifférents mêmes, et tout Rome apprit

bientôt que la comtesse de Casselmonte avait vu son fils unique ravi

sous ses yeux par une bande de malfaiteurs.

La jeune comtesse appartenait à l'une des plus anciennes familles de la

capitale de l'Italie. Mariée fort jeune au comte de Casselmonte, le type

le plus accompli de l'aristocratie romaine, elle était restée veuve

après quelques années de mariage et avait reporté sur son enfant toute

l'affection qu'elle éprouvait pour celui qui n'était plus.

La police romaine était sur pied: elle avait visité, exploré un à un

tous ces mille réduits, bouges et cloaques qui fourmillent dans la

grande ville, mais les recherches avaient été infructueuses.

Pendant deux ans, la comtesse de Casselmonte, accompagnée d'un serviteur

fidèle, parcourut successivement toutes les grandes villes de l'Europe,

donnant partout le signalement de Pedro et offrant sa fortune entière à

qui lui rendrait son fils bien-aimé. Toutes nos gazettes et celles des

pays voisins prêtèrent leur publicité à cette aventure extraordinaire et

firent retentir l'Europe des cris de douleur de cette mère éplorée. Mais

tout fut inutile, et la malheureuse comtesse revint à Rome la mort dans

l'âme. Elle n'avait plus d'enfant.

Nouveaux contes extraordinaires · 第 5 / 6 段