Les courses de chevaux sont, on le comprendra, le divertissement par

excellence des Argentins, passionnés d'ailleurs pour le jeu comme les

Mexicains. De vingt lieues à la ronde on s'y donne rendez-vous; et si

la course en elle-même, qui n'est qu'une lutte de vitesse entre deux

cavaliers seulement sur un parcours assez restreint, est loin d'offrir

l'attrait de nos courses de Longchamps ou de Chantilly, elle procure au

moins à l'observateur l'occasion de voir une réunion à peu près complète

de tous les types du pays. Tous les âges, depuis le bambin de quatre

à cinq ans, suivant gravement son père et conduisant son cheval en

véritable écuyer, jusqu'au vieux _gaucho_ à barbe blanche, qui vient

retrouver là quelque étincelle des ardeurs de sa jeunesse; tous les

rangs de la société, depuis le pauvre _péon_ dont la chemise en loques

laisse voir la peau basanée, jusqu'au riche _estanciero_ à la large

ceinture constellée de pièce d'or et d'argent et dont le _pancho_ de

laine de vigogne est rayé des plus brillantes couleurs. Tel n'a qu'une

corde de cuir en guise de rênes, un morceau de tapis en guise de selle;

tel autre, monté sur une bête parée d'un splendide harnais recouvert de

plaques d'argent, est campé fièrement sur une couverture multicolore,

et le bout de sa botte, sur la tige de laquelle certains élégants font

broder leur nom, passe dans des étriers d'une forme bizarre et en argent

massif.

Quelques amazones en robes roses, jaunes ou bleues, la tête couverte de

la mantille de dentelle noire, s'abritant du soleil avec un éventail,

complètent le tableau.

Sur les chevaux qui courent, des paris sont engagés absolument comme sur

nos turfs; mais les fonds sont, pour plus de sûreté, déposés à l'avance

en mains sûres.--C'est le meilleur moyen pour éviter un trop grand

nombre de querelles. Néanmoins, il y en a toujours quelques-unes et rien

au monde ne pourrait donner une idée des clameurs et des gesticulations

furibondes qui accompagnent immanquablement la conclusion des

paris.--Heureux si l'on s'en tenait toujours aux gestes et aux cris!

Malheureusement il est bien rare que, le soir des courses, la boisson

s'en mêlant, les _posadas_, qui regorgent de consommateurs, ne soient

pas le théâtre de quelque duel au couteau.

Le couteau fait d'ailleurs partie intégrante du costume: le _gaucho_ va

quelquefois à pied, rarement il est vrai, mais il ne va jamais sans son

large couteau passé derrière sa ceinture. Cependant nombre de règlements

de police en interdisent le port, et ce n'est pas sans raison, témoin

cette anecdote:

Quelques-uns de nos compagnons de voyage, en excursion, parcouraient au

petit galop les rues de Zarate, bourgade construite sur la rive gauche

du Parana de las Palmas, quand ils se virent tout-à-coup entourés de

_vigilants_ (gardiens de la paix du pays) qui leur intimèrent l'ordre

de mettre pied à terre et de les suivre chez le juge de paix de la

localité.--A leur bien légitime surprise, ce magistrat leur apprit

qu'ils avaient encouru une amende de 60 piastres (12 francs).

Et comme ils se récriaient:

--Voici, leur dit-il, pourquoi il est interdit de galoper dans les rues

de Zarate. Depuis quelque temps, il ne se passait pas de semaines, pas

de jours, pour ainsi dire, où quelques crimes ne fussent commis par les

_gauchos_. Possédant des chevaux très-dociles et admirablement dressés,

ils les arrêtaient au milieu de la rue, descendaient se placer à une

petite distance et, quand venait à passer quelqu'un ayant une chaîne ou

une montre de quelque prix, lui arracher ces objets, bondir à cheval et

partir à fond de train, après avoir le plus souvent gratifié le volé

d'un bon coup de couteau, était pour eux l'affaire d'un instant. Voilà

pourquoi, ajouta le juge, nous infligeons une amende aux cavaliers qui

galopent. De plus, si les délinquants sont trouvés porteurs d'armes,

l'amende monte considérablement (12 ou 15,000 francs).

Il se passera bien du temps, malgré tous les arrêtés imaginables, avant

que le couteau disparaisse des moeurs des _gauchos_. Son maniement leur

procure tant d'agrément que d'aucuns vont jusqu'à jouer entre amis, une

bouteille au premier sang, comme chez nous on la jouerait en _cinq sec_.

En parcourant ces immenses plaines désertes où l'action de la police ne

peut point s'exercer, il est urgent d'ailleurs d'avoir sur soi de quoi

se faire respecter au besoin.--Les mauvaises rencontres sont fréquentes

et il est bon de se défier toujours du passant. Chacun ne manquera pas

de vous saluer avec une formule qui varie suivant l'heure; _buenos

dies_, avant midi; _buenas tardes_, après-midi; _buenas noches_, le

soleil étant couché; politesse que l'on doit rendre.--Mais si après il

vous demande l'heure, dites-la-lui de loin ou affirmez que vous n'avez

pas de montre; s'il vous demande du feu, posez les allumettes à terre

pour qu'il vienne les prendre quand vous vous serez éloigné; un coup

de couteau est si vite reçu!... Voilà du moins les conseils que nous

donnaient ceux des fils du pays avec lesquels nous nous trouvions en

rapport. Le directeur du télégraphe de la ville devant laquelle était

mouillé notre navire, fort aimable jeune homme de vingt ans, prêchait

par l'exemple.--Lors du carnaval, dans un bal masqué improvisé, où

il se livrait à une danse des plus échevelées, revêtu d'un costume

de paysan normand fort drôle, il nous fit voir la crosse d'un énorme

revolver passé dans la ceinture de son pantalon, et que dissimulait sa

veste, en nous disant:

--On ne sait pas ce qui peut arriver!

D'ailleurs l'état pour ainsi dire constant d'insurrection dans lequel

vit ce pays, sans cesse en proie aux luttes de trois ou quatre

partis différents qui se précipitent à tour de rôle du pouvoir, est

merveilleusement propre à entretenir ce désordre. Tandis que depuis 1874

se maintient le gouvernement du président actuel, s'appuyant sur deux

éléments dont la réunion ne semble promettre que de faibles garanties de

solidité, le parti clérical et le parti démocratique avancé, s'agitent

sourdement le parti conservateur et unitaire nommé «mitriste», du nom de

son chef le général Mitre, battu aux élections de 1874, et une troisième

faction réclamant l'autonomie absolue de certaines provinces et dont

le chef Lopez Jordan, qui venait de faire une levée de boucliers dans

l'Entre-Rios, était, quelques jours avant notre arrivée dans le pays,

tombé aux mains des soldats du gouvernement. La façon dont s'est opérée

cette capture est caractéristique et vient parfaitement à sa place ici

en qualité de trait de moeurs argentines.

Aussitôt que le gouvernement eut appris à Buenos-Ayres la nouvelle

du soulèvement, il promit une récompense à celui qui parviendrait à

s'emparer du chef de l'insurrection. Or, dans les courses qu'il misait

pour recruter des adhérents, Jordan s'arrêta chez un de ses amis,

alcade, c'est-à-dire maire d'une ville de l'Entre-Rios, et lui demanda

l'hospitalité pour une nuit, ce qui lui fut accordé avec empressement.

Pendant le sommeil de son hôte, l'alcade se lève, va chercher quelques

soldats, les introduit chez lui, s'empare de Lopez Jordan et l'amène

triomphalement à Buenos-Ayres.

Cette belle action a été récompensée d'une prime de 10,000 francs.

Chacun des soldats, ayant participé à la prise, reçut pour sa peine 200

francs.

On comprend qu'un pareil état de choses, qui est pour ainsi dire l'état

normal du pays, a pour principale conséquence le manque absolu de

sécurité pour les personnes et les propriétés, et est un obstacle

infranchissable au développement commercial et industriel auquel la

République argentine a le droit de prétendre.

Je n'aurais tracé qu'une silhouette bien incomplète du sauvage habitant

de la pampa si, après le cheval et le couteau, je n'avais parlé du

_lasso_, son troisième compagnon inséparable.

Tout le monde a entendu parler du lasso: c'est une corde de cuir tressé

dont la longueur varie, de 20 à 30 mètres, se terminant à une de ses

extrémités par une boule qui permet de la fixer à la selle du cheval et

à l'autre par un anneau de fer qui forme noeud coulant.

C'est à la fois un outil et une arme entre les mains du _gaucho_ dont

l'adresse à le manier est prodigieuse.

C'est un outil quand il sert à capturer les boeufs et les chevaux

sauvages dont les troupes immenses constituent la principale richesse du

pays.

C'est encore un outil dans cet usage qu'en a vu faire un de mes amis,

capitaine au long cours, lors d'un naufrage qu'il fit dans la Plata:

attirés en grand nombre sur le rivage par l'espoir du pillage, des

_gauchos_ poussaient leurs chevaux dans l'eau et, au moyen du lasso,

s'emparaient des épaves qui flottaient sur les vagues sous les yeux du

malheureux capitaine, qui ne pouvait cependant s'empêcher d'admirer

l'adresse de ses voleurs.

C'est encore un outil dans ce jeu qui peint bien le caractère intrépide

de ces hardis cavaliers: les joueurs sont au nombre de deux, l'un armé

d'un lasso, demeure immobile, tandis que l'autre, prenant du champ,

passe ventre à terre devant lui. Le premier doit, au passage, saisir un

des pieds du cheval qui alors roule dans la poussière. Si le cavalier

démonté se retrouve debout à côté de sa bête, les rênes passées au bras,

il a gagné; dans le cas inverse, c'est son adversaire.--On joue ainsi

une bouteille du vin.

Le lasso devient une arme et une arme terrible dans la main de l'écumeur

de la pampa. Saisir au cou sa victime par le noeud coulant, en passant

auprès d'elle au triple galop, et la traîner sur le sol jusqu'à ce que,

étranglée, brisée, elle ne soit plus qu'un cadavre, est pour lui un jeu.

Si, prévenu par le sifflement de la corde qui se déroule, le malheureux

a pu juger au danger, il a encore une ressource: le couteau. Sitôt

saisi, il coupera le lasso et le cavalier n'aura plus dans sa main

qu'une corde inutile. Le couteau est la seule riposte au lasso, et c'est

pour cela qu'on ne les voit pas l'un sans l'autre.

Voici un tableau bien sombre pour clore cette série de croquis; mais

heureusement ces moeurs sauvages et d'un autre âge sont fatalement

condamnées à disparaître. Quand ce pays, où se perdent journellement

tant et de si grandes richesses, sera devenu ce qu'il doit être, un des

marchés de viandes du vieux monde, on ne tardera pas à voir le travail

et la moralité s'établir là où, pour le moment, ne règnent que la

paresse et les mauvais instincts, et ce ne sera pas un des moindres

bienfaits de l'industrie et de la science qui sont les deux grandes

sources d'où doit se répandre la prospérité sur le genre humain.

Un combat entre ciel et terre.

Une chaîne immense de montagnes traverse l'Amérique méridionale dans

toute son étendue, du nord au sud, le long des côtes baignées par

le Grand-Océan, à partir de l'isthme de Panama jusqu'au détroit de

Magellan, sur une longueur d'environ 1,700 lieues. La largeur de cette

chaîne varie de 20 à 40 lieues et sa hauteur moyenne est de 2,400

toises.

Cette «continuation» de montagnes reçoit différents noms suivant les

contrées qu'elle traverse: au Chili, c'est la «Cordilière royale des

Andes» ou la «grande Cordilière». C'est sur ces montagnes ardues que

se trouvent le plus de neiges éternelles et de volcans en activité de

service. Dans ce nombre, on cite le Chimboraço, dont la hauteur est de

3,350 mètres au-dessus du niveau de la mer. C'est dans la Colombie que

sont situées les cimes les plus élevées.

Le faîte des Andes n'a point d'arêtes étroites comme celui des chaînes

européennes: il présente au contraire des plateaux immenses, couverts

de villages où la culture est des plus opulentes. Les vallées, plus

profondes et plus étroites que celles des Alpes et des Pyrénées, offrent

aussi des scènes plus sauvages et sont d'ordinaire entrecoupées de

ruisseaux qui, avec le temps, se sont creusé des lits de 20 à 25 pieds

de profondeur et de 1 pied à 1 pied et demi de largeur.

On marche en frémissant à travers ces crevasses cachées souvent sous une

épaisse végétation. Il faut suivre des sentiers pleins de trous à trois

ou quatre pieds de profondeur et traverser des torrents à la nage ou sur

des ponts formés par des câbles de roseaux jetés d'une rive à l'autre;

il y a encore le hamac de cuir qui parfois vous entraîne jusqu'au fond

de l'abîme... lorsque la corde casse.

Les habitants du Chili sont de race espagnole. Jusqu'au règne de

Napoléon 1er, ils étaient restés soumis à la métropole peninsulaire;

mais pendant la guerre que le roi Ferdinand eut à soutenir contre les

généraux de l'armée de l'empereur, ils pensèrent avec raison que

le moment était venu pour eux de s'affranchir et de se déclarer

indépendants.

En 1818 seulement, le général Saint-Martin--qui guerroyait depuis neuf

ans contre les troupes espagnoles--parvint à les battre définitivement

dans la plaine de Muyro, et peu de temps après le Chili ne comptait plus

parmi les colonies de «toutes les Espagnes».

C'est depuis 1832 environ que le Chili a joui de la paix et de la

tranquillité indispensables à la prospérité d'une nation.

Les calamités causées par de longues perturbations civiles, les

désastres produits par de terribles inondations et par des tremblements

de terre ont, jusqu'à présent, retardé l'essor de la nouvelle République

du Chili; mais, à cette heure, les rouages du gouvernement marchent avec

ensemble, et l'avenir est à cette contrée équatoriale qui ne demande

qu'à se civiliser.

Il y a loin de notre époque à celle où le compagnon de Pizarro--don

Diego d'Almagro--parvint à soumettre ce pays à la domination espagnole

en 1580, sous le règne de Charles-Quint. Ce grand territoire, qui est

de 21,000 lieues carrées, touche, au midi, à la terre des Patagons;

à l'est, au Paraguay; au nord, à la Bolivie, et à l'ouest, à la mer

Pacifique.

Au centre des Cordilières se dresse le Chimboraço, qui forme le point

culminant du globe, et qui est entouré de vingt-six autres volcans en

pleine activité, couverts de neiges éternelles qui touchent aux nuages

recouverts d'une végétation aussi vigoureuse que variée. Il n'est pas

de pays au monde où la terre soit plus féconde et où les plantes, les

arbres et les fleurs de l'Europe se propagent avec autant de rapidité.

De nombreux torrents arrosent le territoire chilien: alimentés par les

neiges des Andes, ils descendent rapidement des hauteurs et courent

tous, en suivant une même direction, de l'est à l'ouest, pour se

précipiter dans l'océan Pacifique.

C'est pour voyager et se rendre d'un point à un autre que les habitants

ont inventé les ponts suspendus de lianes, et les bacs aériens, qui se

promènent au-dessus des précipices et des torrents et roulent sur une

poulie, d'un coté à un autre.

Les fermiers chiliens surtout emploient ce mode de passage et ont

multiplié les cordes et les lianes sur tous leurs défrichements. Nul

n'est plus ingénieux que les colons du Chili; ils sont hardis, courageux

et laborieux à l'excès.

L'agriculture pratiquée par eux est, dans ses procédés, d'une simplicité

primitive. Lorsque ces bons _hacienderos_--dont les domaines ne sont

généralement limités que par des frontières vaguement établies--veulent

livrer un champ à la culture--ils commencent par mettre le feu aux

arbres et aux bruyères qui en couvrent la surface; puis ils façonnent

des charrues avec deux branches d'arbre dont l'une fait l'office de soc,

tandis que l'autre sert de manche. Ils remuent ensuite superficiellement

le sol, y sèment le grain, le hersent avec un fagot d'épines qu'ils

promènent à l'aide d'une corde, et le champ ne les revoit plus qu'au

moment de la récolte. Dès que la moisson est mûre, on coupe les épis et

on les étend sur la terre durcie. Puis on les fait fouler aux pieds par

une troupe de chevaux et de juments qu'on lance au galop et qui sont

maintenus par de grandes courroies. Lorsque le blé est décortiqué, on

l'ensache dans des peaux de boeuf cousues en forme de sac, que l'on

transporte à la ferme, après avoir payé au curé--le _padre_--la dîme

qui lui est due par l'usage.

L'occupation principale des fermiers chiliens est l'élève du boeuf. La

tuerie de ces animaux est une fête pour les propriétaires et leurs amis,

et voici comment on procède.

Chaque fermier choisit dans son troupeau les bêtes qui lui semblent

bonnes à tuer et les enferme dans un enclos près de l'étable. Comme

pour une chasse, on procède au sacrifice de ces animaux. Des _gauchos_

--lanceurs de _lassos_--à cheval, tenant leurs cordages garnis de

_bolas_ en main, se hissent sur leurs selles et se rangent vis-à-vis

d'une escouade de gens à pied qui forment une sorte de haie pour mieux

voir.

Dès que chacun est à son poste, on lève les barreaux de l'enclos pour en

faire sortir un boeuf qui s'élance dehors avec impétuosité.

A l'aspect des _lassos_, l'animal, saisi par une peur instinctive

inspirée par les _bolas_, veut fuir, mais on ne lui en donne pas le

temps. Son cou, ses cornes, ses jambes sont entourés de cordes qui

les enserrent comme entre des étaux. Le boeuf tombe aussitôt sans se

débattre, et on le frappe à mort avec un couteau. Cela fait, quand il ne

bouge plus, on le dégage de ses étreintes et on le transporte hors de

l'arène, dans laquelle paraît aussitôt une autre victime. Un de ces

animaux parvient-il à s'échapper il est aussitôt poursuivi par un

cavalier qui, armé d'une sorte de faux appelée _luna_--à cause de sa

forme en croisant--lui coupe les deux jarrets et l'abat.

Les riches _hacienderos_ font ainsi tuer des centaines de boeufs à la

fois, et les cornes, la peau, le suif, la chair découpée en lanières

et séchée au soleil sont une des branches les plus productives de leur

revenu.

Les _matadors_ de boeufs forment, au Chili, une confrérie qui se rend

de ferme en ferme pour procéder à ces boucheries. Ils voyagent tantôt

seuls, tantôt en compagnie, et il leur faut souvent franchir de grandes

distances pour rejoindre l'endroit où le «travail» doit se faire.

Il y a dix mois, un de ces «tueurs de boeufs» venait d'achever son

ouvrage à la _casa_ Alfarés, située à dix lieues de Santiago, au pied

des Cordilières, et il partit un matin avant l'aube, emportant avec

lui son coutelas aigu et un pistolet d'arçon qu'il avait acheté à

Valparaiso, dans une de ses courses aventureuses. Revêtu de son

_pancho_,--sorte de manteau en forme de chasuble,--le chef couvert de

son _sombrero_ à cône pointu, il cheminait sans songer à autre chose

qu'au gain qu'il avait fait et à celui qu'il allait se préparer, quand

l'horizon se rembrunit. Les nuages s'amoncelèrent au-dessus de sa tête,

et il crut prudent de chercher un refuge contre la tourmente qui ne

devait par tarder à faire rage.

Les _tornados_, au Chili et dans toutes les Cordilières, sont des

ouragans terribles qui effondrent les routes déjà fort mal entretenues,

gonflent les _rios_ qui débordent dans les campagnes ou qui, encaissés

entre deux rochers, emportent tout ce qui se trouve sur leur passage.

Domingo Senas savait parfaitement le danger qu'il y avait à être exposé

à ces tourmentes équinoxiales. Il connaissait le pays et se dirigea au

plus vite vers une sorte de _canon_ à la cime duquel s'ouvrait la gueule

d'une caverne dans laquelle on parvenait avec difficulté, mais qui était

assez profonde pour mettre à l'abri celui qui y pénétrait.

A peine Domingos Senas s'y fut-il glissé que le tonnerre se mit à

gronder et des torrents de pluie tombèrent de toutes parts. Le boucher

chilien alla se blottir vers le fond de la grotte et rencontra sous

ses pieds un amas de brindilles de bois dont il ne connaissait pas

l'existence.

En se couchant sur la pierre, il entendit une sorte de cliquetis: et

quel ne fut pas son étonnement en touchant deux oiseaux vivants qui

cherchaient à le mordre!

A l'aide de son briquet, Domingo Senas éclaira la grotte, et il aperçut

deux jeunes vautours, de l'énorme espèce _urubu_, qui cherchaient à se

défendre contre l'invasion d'un ennemi aussi dangereux pour eux que peut

l'être un homme.

Domingo Senas n'en fit ni une ni deux. Il tordit le cou à ces deux

oiseaux et les jeta hors du trou, au fond du _canon_.

Puis, ramenant en un seul tas, sur le bord de la grotte, tous les débris

du nid des urubus, il alluma un grand feu pour dissiper l'humidité de la

grotte et en même temps--comme c'est la croyance dans l'Amérique

du Sud--pour éloigner les éclats de tonnerre, car les Chiliens sont

persuadés que la flamme n'attire point l'électricité.

La fumée sortait en grande colonne hors de la grotte, le long de la

paroi de la montagne, lorsque tout à coup deux énormes oiseaux vinrent

passer et repasser devant l'orifice, cherchant à pénétrer dans

l'intérieur du rocher, mais ne pouvant y parvenir en égard à la flamme

qui eût brûlé leurs ailes.

Domingo Senas comprit que c'étaient les _urubus_ qui venaient défendre

leurs petits, mais ils n'étaient pas à craindre pour lui. Couché à plat

ventre dans le fond de la grotte, il savait être parfaitement défendu et

protégé.

Tout à coup, au milieu de l'orage qui s'était déchaîné dans tout le

_canon_, il entendit des cris perçants, poussés par les oiseaux de

proie. Les deux _urubus_ avaient retrouvé leurs nourrissons au fond de

la vallée où ils avaient roulé après avoir été tués par Domingo Senas.

La tourmente ne fut pas de très-longue durée: une heure après avoir

éclaté, le soleil se montrait brillant et radieux au milieu d'un ciel

azuré.

Le boucher chilien se dit qu'il était temps de se remettre en route.

On eût pu le voir, quelques moments après cette décision sortir de

la grotte, suivre la corniche étroite et dangereuse qui ramenait sur

l'arête de la montagne, et redescendre de l'autre côté de ce pic élevé,

pour suivre la route qui aboutissait à l'_hacienda_ où il comptait

arriver avant la nuit.

Il descendit avec précaution la déclivité de la montagne, et rien ne

vit entraver sa marche jusqu'au moment où il parvint sur les bords d'un

torrent qui, gonflé par les eaux pluviales, lui barrait complètement le

passage.

--Comment le franchir? se disait à part lui Domingo Senas.

Il se souvint alors d'un bac aérien qui se trouvait à un quart de lieue

plus bas, et à l'aide duquel il pourrait être transporté de l'autre côté

du cours d'eau.

Au détour d'un sentier tracé dans la forêt vierge, le boucher aperçut

bientôt la corde tendue sur la cime d'une roche où elle était solidement

amarée et enroulée autour d'un _Aurocaria_ géant, tandis que de l'autre

côté du torrent celui qui avait fabriqué ce passage aérien l'avait

entortillée et nouée au tronc d'un cèdre à l'épreuve de tous les poids

qu'on aurait pu lui infliger.

Domingo Senas comprit facilement que rien ne l'empêchait de risquer le

passage. Il grimpa donc sur le rocher, se glissa dans la poche suspendue

à la corde et roulant autour d'une poulie en bois. Bientôt il se vit

suspendu au-dessus de l'abîme, cheminant vers l'autre rive du ruisseau

débordé.

Très-attentif à la direction de cette embarcation aérienne, Domingo

Senas ne s'était pas aperçu que deux urubus planaient au-dessus de sa

tête. Ces oiseaux étaient le père et la mère des nourrissons tués par

lui dans la caverne. Avec l'instinct et le flair particuliers à ces

énormes gallinacés, ils avaient compris que l'assassin de leurs jeunes

était à leur merci, les deux mains occupées à se tenir en équilibre dans

la peau de boeuf suspendue à la corde qui lui servait de nacelle.

On eût pu les voir tomber tout à coup du plus haut de l'espace, sur le

voyageur et l'attaquer à coups de bec, cherchant particulièrement à lui

crever les yeux.

Le moment était critique. Domingo Senas devina le danger et se coucha au

fond de la nacelle, se cramponnant d'une main à l'une des quatre cordes

et tirant de l'autre le pistolet d'arçon et le coutelas qu'il portait à

sa ceinture.

Un des urubus s'étant jeté sur lui, il parvint à lui fracasser l'aile

avec la balle de son arme à feu, juste à la jointure. L'oiseau,

désemparé, mutilé, tomba comme une pierre au fond de la vallée, dans les

eaux du torrent qui l'emporta au loin.

Le second _urubu_ se tint alors sur ses gardes, mais, aveuglé par la

rage il eut, comme son _partner_, la folie de se jeter à son tour sur

le voyageur et reçut un coup de sabre en plein corps. L'oiseau blessé

s'accrocha du bec et des pattes aux rebords de la nacelle, et Domingo

Senas put l'achever et s'emparer du cadavre du volatile qu'il jeta au

fond de la peau de boeuf.

Dès qu'il fut remis de ses émotions le boucher chilien songea à

rejoindre la rive et il parvint au pied du cèdre sans encombre,

bénissant la Providence qui l'avait tiré d'affaire et lui permettait de

continuer sa route.

Il chargea l'oiseau sur ses épaules,--sans s'inquiéter de la puanteur

qui se dégageait de ses plumes empestées,--pour montrer aux fermiers

chiliens, chez qui il se rendait, un des trophées de sa victoire.

Nouveaux contes extraordinaires · 第 4 / 6 段