Le chagrin minait cette belle âme qui s'abandonnait tout entière à sa

douleur et qui demanda à la religion les consolations que le monde était

impuissant à lui donner. Sa vie se passait à accomplir des actes de

charité, et il n'était pas une misère à Rome qu'elle ne soulageât, pas

un appel de malheureux qu'elle n'entendît. Aussi l'avait-on nommée la

_Madre degl' infelici_. C'est ainsi que la comtesse de Casselmonte

priait Dieu pour son fils.

Cette année, à l'ouverture du Salon, il y avait foule dans les salles du

palais de l'Industrie où sont exposées, chaque année, les oeuvres de

nos meilleurs artistes. Parmi les tableaux qui s'y trouvent réunis, les

curieux s'arrêtaient avec une prédilection marquée devant une toile due

au pinceau de M. V... L..., un de nos artistes les plus aimés. C'est

cette toile que reproduit notre gravure. Elle représente un pifferaro

aux grands yeux noirs, à la physionomie ouverte, à la mine souriante et

éveillée.

Les larges boucles de cheveux noirs qui s'échappent de tous côtés

encadrent merveilleusement cette délicieuse figure. On ne se lasse pas

de contempler cette tête expressive, et l'on ne sait ce qu'il faut le

plus admirer, ou de la beauté du modèle ou de l'art que le peintre a

déployé dans l'interprétation du sujet. Les éloges les plus mérités ont

été prodigués à M. V... L... par les critiques les plus éminents de la

presse de Paris.

Parmi les nouveaux arrivants, une femme toute vêtue de noir s'était

approchée du groupe de curieux et leva tristement les yeux sur le

tableau. Tout-à-coup elle pâlit, chancela et tomba évanouie sur le

parquet en poussant un cri à peine contenu.

On s'empressa autour d'elle, on lui prodigua les soins d'usage, et,

quand elle eut repris connaissance, la belle inconnue montra à tous ceux

qui se trouvaient près d'elle, le jeune _pifferaro_ de V... L... qui

était, disait-elle, son fils chéri, son Pedro bien-aimé qu'on lui avait

volé il y a huit ans sur le Corso, un jour de carnaval, et qu'elle

croyait à jamais perdu.

Une heure après cette scène qui avait vivement ému tous ceux qui en

avaient été témoins, la comtesse de Casselmonte se présentait chez le

peintre auteur du tableau et, après lui avoir raconté son histoire en

quelques mots, lui demandait en suppliant l'adresse de son jeune modèle.

Malheureusement, comme cela arrive à Paris, le petit pifferaro était un

de ces modèles de rencontre qui s'était présenté un matin chez lui, avec

d'autres Italiens. Le sujet lui avait plu, et il avait demandé au chef

de la bande de le lui amener dans son atelier, ce à quoi celui-ci avait

consenti avec quelque difficulté.

Tout ce que le peintre V... L... savait, c'est que l'enfant s'appelait

Ludovico, mais il ignorait son adresse, et depuis un an on ne l'avait

plus revu dans le quartier Bréda.

Avec les renseignements très-bornés que lui avait donnés l'artiste, la

comtesse alla demander une audience à M. Gigot, notre préfet de police;

elle lui fut aussitôt accordée. Ce magistrat mit à sa disposition un

agent très habile, avec lequel elle entra aussitôt en campagne.

Notre policier s'en alla dans le quartier Mouffetard fouiller tous ces

bouges hideux où grouille la population des _pifferari_. Dans la rue des

Boulangers, il amena un certain matin la comtesse, qui y trouva entassés

pêle-mêle une douzaine de _pifferari_ qui préludaient par leurs concerts

discordants aux accords abominables qu'ils exhibaient le soir dans les

brasseries et les cafés de la capitale.

Tous, rangés en cercle, le violon renversé, suivaient de l'oeil les

mouvements du maître et s'étudiaient à reproduire les airs que celui-ci

leur notait.

La comtesse n'eut pas besoin d'un long examen pour découvrir Pedro au

milieu de ces petits virtuoses du pavé, tous sales et déguenillés.

Elle alla droit à lui, le prit dans ses bras et le tint longtemps

embrassé, tandis que le policier procédait à l'arrestation du misérable

logeur.

FIN

TABLE

Un tête-à-tête avec une Panthère.

Le Garrotte.

Une exécution à San-Francisco.

L'arbre anthropophage.

La prairie en feu.

Une chasse en ballon.

Empalé.

Les Gauchos.

Un combat entre ciel et terre.

Un Vaisseau-Fantôme.

Le Pifferaro.

FIN DE LA TABLE.

Nouveaux contes extraordinaires · 第 6 / 6 段