Le ballon allait toujours avec la rapidité d'un train express.

Enfin, à l'horizon, dans la direction du sud-ouest, un point noir se

présenta au bout de la lunette d'approche de M. Thompson.

--Hourra! s'écria-t-il, nous sommes sauvés! c'est un des forts

militaires de la Confédération américaine. Je le vois là-bas devant

nous. En avant! Là, bientôt nous serons arrivés. Nous y voici. Ouvrons

la soupape et descendons lentement. Rien ne s'oppose à ce que nous

atterrissions ici. Il n'y a pas un arbre aux alentours, aucun lac.

Attention, Fergus, attention!

A mesure que le ballon avançait, sa présence avait été signalée par la

sentinelle qui veillait le long de la palissade extérieure.

Trois minutes après, tout le détachement de l'armée américaine, baraqué

dans cet endroit, sortait du fort et accourait au-devant des aéronautes.

Les cris les plus désordonnés se faisaient entendre: _Hurrah! Welcome!_

etc., etc.

MM. Thompson et Fergus donnèrent les indications nécessaires pour qu'on

s'emparât des cordes; cela fut fait aussitôt et, en moins de temps qu'il

n'en faut pour écrire ces lignes, le ballon se couchait sur le côté,

tandis que la nacelle touchait le sol.

Les deux _chasseurs en ballon_ étaient devant les palissades du fort

Leavenworth, sur les frontières du Nebraska.

Je laisse à penser la fête que la garnison fit à ces compatriotes qui

leur tombaient du ciel sans crier gare!

Le capitaine William Smith, qui commandait le fort, leur offrit la plus

cordiale hospitalité. Il leur promit de regonfler leur ballon avec du

gaz qu'il fabriquerait exprès pour eux, en brûlant de la houille que la

garnison tirait des mines et qui servait au chauffage du fort et de ses

habitants. Ces mines précieuses se trouvaient à peine à une lieue du

fort Leavenworth.

Le second jour après l'arrivée des Yankees au milieu du désert, une

tribu de Peaux-Rouges qui venait chercher sa redevance en cet endroit

et trafiquer avec les chefs du fort apporta deux magnifiques

fourrures d'ours grizzly fraîchement écorchés. MM. Fergus et Thompson

interrogèrent les Indiens au sujet de ces dépouilles. Il leur fut

répondu que les animaux à qui elles appartenaient avaient été trouvés,

l'un percé d'une balle qui lui avait traversé les poumons, l'autre

ayant trois blessures bien apparentes, mais ayant en outre les membres

fracassés, comme s'il fût tombé de très-haut.

Il n'y avait pas à s'y méprendre, les deux ours grizzly qui avaient été

trouvés par les Peaux-Rouges étaient les mêmes que les chasseurs en

ballon avaient tués du haut de leur nacelle. Il était fort difficile à

nos Yankees de faire comprendre aux Peaux-Rouges que leur butin ne leur

appartenait pas; aussi prirent-ils le parti d'acheter les deux peaux

afin d'en être les vrais possesseurs.

Huit jours après, MM. Fergus et Thompson virent leur ballon se gonfler

encore devant la forteresse américaine. Il fallut deux jours et demi

pour «renflouer» le ballon. Les Indiens qui assistaient à cette

opération paraissaient très-intrigués. Mais quand ils virent l'immense

globe de soie se tenir debout oscillant sur les cordes qui le

retenaient, fixées par terre à l'aide d'énormes pierres; quand ils

aperçurent nos deux hardis voyageurs qui avaient fait leurs adieux à

leurs compatriotes, monter dans la nacelle et crier, à un moment donné:

«Lâchez tout!» ils poussèrent un formidable _wooop!_ et se précipitèrent

la face contre terre en manifestant une véritable terreur. Quand ils

furent revenus de cette stupéfaction et qu'ils relevèrent la tête, le

ballon parvenait à une hauteur immense et ressemblait à une petite boule

dans l'espace bleu.

La seconde partie du voyage de MM. Fergus et Thompson s'opéra au-dessus

des montagnes rocheuses de la Sierra-Nevada, du pays des Mormons, du lac

Salé et des _placeres_ de la Californie.

Vingt-sept heures après leur départ, ils atterrirent sur les rives du

Sacramento, à 8 milles de San-Francisco. Leur voyage était terminé. Il

leur avait fallu soixante heures pour accomplir la première partie et

quarante-deux pour réaliser la seconde.

Les Yankees sont comme Guzman: ils ne connaissent pas d'obstacles.

Empalé!

La Perse, gouvernée par Mirza Mohamed Khan, tremblait sous la férule de

ce despote cruel.

Seul, son frère, Zulma Khan, avait levé l'étendard de la révolte et

maintenait son indépendance à la tête des tribus turcomanes dans la

province éloignée du Megandejan. Cet illustre rebelle, qui osait braver

le pouvoir du shah, avait, à plusieurs reprises, remporté des avantages

importants sur les troupes royales, grâce à la bravoure de son fils

Zohrab, le héros favori de sa race, la terreur et l'admiration de tout

l'empire d'Iran.

Mais Mirza Mohamed ne désespérait pas de vaincre--avec du temps et de la

patience--ces ennemis redoutables. Malgré les dangers de la guerre, il

trouvait quelques instants pour se livrer aux plaisirs de la chasse et

aux fêtes de son palais. Ce n'est pas qu'il prît grand plaisir à toutes

ces distractions, mais elles convenaient à son rang. Du reste, les

seules passions qui pussent l'émouvoir étaient l'ambition, l'avarice et

la vengeance.

Aucun des despotes de l'Asie n'offre réellement dans l'histoire un

caractère plus bizarre que celui de Mirza Mohamed Khan. Dès son plus

jeune âge, il avait conçu des plans ambitieux accomplis par lui à force

de persévérance, en joignant l'artifice à la bravoure, jusqu'à ce qu'il

eût dompté tous ses rivaux et saisi d'une main ferme le sceptre de la

Perse.

Mirza Mohamed, une fois sur le trône, sut affermir sa domination par le

choix habile de ses ministres et de ses généraux. Il parvint à conserver

son ascendant sur ses soldats, non-seulement par le charme et la terreur

de la puissance souveraine, mais encore par son courage et son mépris de

la mollesse.

Despote et tyran dans son palais, il n'était plus que le premier de ses

soldats dans le camp, mangeant le même pain qu'eux, partageant toutes

leurs fatigues, montrant une sobriété telle qu'il n'avait jamais violé

la loi du prophète contre l'usage du vin. Le shah était si dur envers

lui-même qu'il avait acquis le droit d'être sévère envers les autres

jusqu'à la cruauté.

A l'âge de soixante-trois ans, Mirza Mohamed Khan était si mince de

corps que, de loin, on l'eût pris pour un jeune homme de quatorze à

quinze ans. Mais son visage imberbe et ridé ressemblait plutôt à celui

d'une vieille qu'à celui d'un vieillard.

Comprenant lui-même combien il était laid, il ne pouvait souffrir

qu'aucun homme le regardât en face; il forçait ses plus braves gardes à

détourner la tête ou à baisser la vue chaque fois qu'il passait auprès

d'eux.

Le supplice auquel il condamnait le plus volontiers ses ennemis était

celui du pal, horrible holocauste qui consistait et consiste encore,

dans la Perse et dans quelques pays de l'Orient, à embrocher les

condamnés comme des poulets, en ayant soin de coudre le corps sans

atteindre les parties vitales. L'infortuné patient était ensuite exposé

à l'ardeur du soleil et aux piqûres des mouches, car on lui enduisait le

visage de miel ou de sucre. Bien souvent il ne mourait que six à douze

heures après avoir été empalé.

Une autre supplice favori de Mirza Mohamed était de faire crever les

yeux à ses ennemis; témoin les sept mille aveugles de Veruran, dont

quelques-uns sont encore, de nos jours, les monuments vivants de sa

barbarie inexorable.

Un matin, au lever de ce souverain despote, on venait de prendre ses

derniers ordres pour une grande chasse qui devait avoir lieu le jour

même.

Près du shah se tenait son vizir Hadji-Ibrahim, qui passe encore en

Perse pour le modèle des politiques profonds et cependant humains. Cet

homme intègre se retira après avoir parlé à son souverain d'affaires

plus importantes que la chasse dont il allait s'occuper.

A Ibrahim succéda un être difforme qui jouissait de la faveur la plus

intime de Mirza Mohamed. C'était un bossu, nommé Gougon, qui remplissait

les fonctions de fou de la cour.

Vint ensuite le neveu du shah, jeune homme d'une beauté remarquable,

qu'on nommait Fatteh-Ali et qui était désigné comme le successeur au

trône de Perse.

Mirza Mohamed aimait ce jeune homme autant qu'un despote aime son

héritier. D'autre part, comme il n'avait pas le coeur assez

froid pour être tout à fait incapable d'affection, le shah chérissait

surtout sa nièce, la belle Amina, soeur de Fatteh-Ali.

Il s'occupa d'abord d'elle et c'est en sa compagnie qu'il avait

l'intention d'aller se reposer lorsque la chasse serait terminée.

--Fatteh-Ali, dit Mirza Mohamed à son neveu, j'ai ordonné qu'on portât

les tentes du harem près de Fironza-Bad; c'est en cet endroit que la

chasse sera terminée et que ma nièce nous attendra ce soir. Partons!

Sur ces paroles le shah se mit en route avec son équipage et son

cortège. On parcourut un long espace de chemin et l'on pénétra enfin

dans les gorges des montagnes de Memzaderan, dont les cimes sont les

plus élevées de toute la Perse, et dont les roches noires et tailladées

de toutes les formes semblent défendre aux hommes d'approcher.

Tout à coup un cri aigu se fit entendre, qui fut répété de différents

points dans l'intérieur des gorges du Memzaderan.

--_Gour Khur! Gour Khur!_ (L'âne sauvage!) Et en effet on aperçut deux

ou trois de ces animaux qui paissaient tranquillement au fond d'un

ravin, sans faire en apparence aucune attention aux ennemis dont ils

étaient entourés.

Le chef de la chasse était accouru, hors d'haleine, près de son

souverain, en oubliant quelque peu l'étiquette, pour l'informer de la

découverte de ces quadrupèdes. Il venait aussi le guider vers l'endroit

où l'on devait pousser les ânes, afin de se servir contre eux des divers

relais de chiens postés dans les montagnes, sans lesquels on eût espéré

inutilement lasser l'énergique activité de ces animaux indomptables.

Le shah se laissa diriger sans perdre une minute.

Son grand veneur, avec une adresse patiente, parvint à tourner les ânes

sauvages du côté du vent; et quand il se trouva à deux cents mètres

d'eux, il lâcha deux des plus forts et des plus agiles lévriers qu'il

tenait en laisse.

A peine les ânes eurent-ils entendu le bruit de la chasse qu'ils

dressèrent les oreilles, la crinière qui ornait leur cou se hérissa, et,

comme pour essayer leur souplesse, ils bondirent à quelques pas plus

loin, puis s'arrêtèrent, partirent de nouveau, s'arrêtèrent encore, et

enfin firent face aux chiens et, par une espèce de défi, les laissèrent

approcher à quelques pas.

A ce moment, ils s'élancèrent tout à coup et disparurent avec une

inimaginable rapidité.

Ayant mis entre eux et la chasse une distance considérable, les _Gour

Khur_ semblèrent défier ceux qui les poursuivaient: on les vit s'arrêter

et même brouter l'herbe; puis ils recommencèrent à fuir, toujours avec

le même succès.

Ce fut alors qu'on put remarquer l'intrépidité bien connue des cavaliers

persans. Aucune colline, quelque escarpée qu'elle fût, aucune descente,

malgré sa rapidité, ne pouvaient les arrêter. Ils poussaient leurs

chevaux par-dessus tous les obstacles et tenaient pied aux chiens avec

une incroyable assurance.

Parmi les plus avancés, on distinguait le shah lui-même, l'oeil ardent,

brandissant d'une main son fusil géorgien et guidant de l'autre son

coursier avec une adresse sans égale et une vivacité digne d'un chef des

montagnes.

Après le shah venait le jeune prince, son neveu, insouciant de tout

danger, ne pensant qu'à être le premier à l'hallali et fort triste de

ne pouvoir précéder son oncle. Lui aussi avait pris son fusil entre les

mains, car les ânes sauvages ayant gravi les sommets de la montagne, il

avait plus de chance de les atteindre avec une arme à feu qu'avec un

javelot.

Déjà les ânes avaient été chassés par deux relais sans donner encore un

signe de lassitude. Ils avaient amenés les chiens au faîte des pics

les plus escarpés, où trois ou quatre chasseurs seulement osaient les

suivre; les autres restaient en arrière et cherchaient à tourner les

ravins et les rochers. Mais le lieu de la scène était si bien disposé

que ce spectacle pouvait être aperçu de tous.

La chasse semblait enfin suspendue lorsqu'on vit un de ces infatigables

quadrupèdes se poser sur l'extrême bord d'un rocher qui se découpait en

triangle sur l'azur du ciel.

En ce moment, un coup de feu retentit; l'animal n'avait pas été atteint.

Une seconde après éclata un autre coup, et cette fois l'animal puni de

son orgueil, bondit de roc en roc et vint rouler presque aux pieds du

shah lui-même.

Plus de cinq cents voix se firent entendre aussitôt en prononçant une

acclamation immense que les échos répétèrent dans toutes les montagnes.

Mieux eût valu que celui qui excitait l'admiration générale se fût

abstenu de cet exploit.

Tout à coup la voix de Mirza Mohamed arriva aux oreilles de ses sujets.

--Quel est l'audacieux qui a osé tirer ainsi?

Fatteh-Ali, la tête basse, pouvant à peine retenir son arme dans ses

mains tremblantes, atterré en un mot au milieu de sa joie, avoua sa

culpabilité par son silence.

A l'instant, Mirza Mohamed ordonna à deux de ses guides de s'emparer du

jeune homme. La colère du despote éclata violente, sans pareille.

--C'en est trop! Cet enfant est un aspic réchauffé dans mon sein. Son

audace mérite une punition exemplaire! Si je n'écrasais ce reptile dans

son oeuf, il me renverserait un matin du trône des Paddishahs.

Nul parmi les chasseurs n'osait élever la voix en faveur de l'imprudent

Fatteh-Ali; aussi le retour à Téhéran fut-il triste et silencieux.

A peine rentré dans le palais, Mirza Mohamed manda près de lui Fatteh

Ali. Le shah, assis dans un coin sur des coussins moelleux, ressemblait

assez à un reptile venimeux replié sur lui-même et prêt à fondre sur sa

proie timide.

Le neveu, qui comprenait que sa vie était en danger, se jeta aux pieds

du souverain son oncle.

Celui-ci, sans se laisser émouvoir, prit à côté de lui, sur un escabeau

de bois de santal incrusté de nacre, un coffret en citronnier qu'il

ouvrit sans mot dire, et d'où il tira un vieux mouchoir taché de sang.

--Vois-tu ce _corah_! dit Mirza Mohamed à son neveu.

Le jeune Persan baissa la tête.

--Sais-tu de qui est ce sang? Non. Eh bien, c'est celui de ton père!

L'horreur de Fatteh-Ali se manifesta par un tremblement convulsif.

--Il était aimable et imprudent comme toi, continua le shah; il devint

ambitieux et rebelle. Je surpris ses projets et je le fis empaler. Tu as

agi comme lui, malheureux! tu voulais t'emparer de mon trône, tu mourras

comme ton père.

--Pitié! s'écria Fatteh-Ali.

--Qu'on l'emmène! hurla le despote, et que demain au point du jour mes

ordres soient exécutés sur la place du palais.

On fut obligé d'emporter hors du harem l'infortuné qui s'était évanoui.

Il ne revint à lui que fort tard dans la soirée, pour mieux comprendre

l'horrible situation qui lui était faite.

Tandis que ceci se passait, la nouvelle de la condamnation de Fatteh-Ali

était parvenue aux oreilles de sa soeur.

Amina courut se jeter aux pieds du cruel tyran, qui refusa de la

recevoir, et s'enferma au fond le plus retiré de ses appartements.

Le _chiaoux_ avait été prévenu: ce bourreau de la Perse devait s'occuper

des préparatifs du supplice. Une longue et solide tige de fer, semblable

à un paratonnerre, fut apportée par ses soins sur le lieu désigné du

supplice, et il dressa une sorte de barrière tout autour de l'échafaud

pour empêcher la populace de s'approcher trop près du pal.

Dès que l'aube parut, le pauvre Fatteh-Ali, qui n'avait pu fermer les

yeux, fut extrait de la cellule qu'il avait occupée dans la prison de

Téhéran, et amené par une garde imposante sur le lieu où il devait être

sacrifié.

--Grâce! grâce! criait-il le long de la route.

Mais plus il implorait la pitié, plus ceux qui l'écoutaient se

refusaient à lui montrer la moindre compassion. Ces courtisans abjects

craignaient que l'on suspectât même leur pensée, tant ils redoutaient

d'être désagréables au sublime shah.

Fatteh-Ali se résigna à mourir.

--Tue-moi promptement, dit-il à l'oreille du chiaoux.

Mais celui-ci avait des ordres. Il faut, comme nous l'avons dit, quand

le bourreau persan empale un condamné à mort, qu'aucune des parties

vitales ne soit lésée par l'introduction du fer dans le corps. Or, il

est de l'habileté du bourreau d'embrocher le patient par le côté du

ventre et de faire pénétrer la broche épouvantable dans la poitrine,

sans qu'elle touche au coeur et aux poumons, et il faut que la broche

ressorte par le cou sur l'un des côtés de l'épine dorsale. Il est peu de

chiaoux qui aient assez d'habileté pour arriver à un résultat pareil:

celui qui remplissait ces fonctions sous le règne du grand shah Mirza

Mohamed passait pour très-adroit.

Nous renonçons à raconter de quelle horrible façon fut accomplie

l'exécution inhumaine de Fatteh-Ali.

Tout d'un coup la foule put voir l'infortuné redressé, la tête en l'air;

ses cris n'avaient pas cessé depuis le commencement du supplice. Pour

comble de raffinement de cruauté, le visage de Fatteh-Ali fut badigeonné

de miel, et il demeura exposé toute la journée, par une chaleur

torréfiante, aux incessantes piqûres des mouches qui lui dévoraient les

joues, la bouche, les yeux, le nez et les oreilles.

La nuit vint, et la foule, qui avait peu à peu déserté le lieu de

l'exécution, se retira dans ses maisons respectives.

Il ne resta plus, au pied de l'échafaud, qu'un soldat chargé de veiller

sur le martyr, dont la voix s'éteignait peu à peu, mais que la vie

n'avait pas encore abandonné.

A un moment donné, le soldat s'endormit, et l'on eût pu voir émerger

d'une des portes du palais une femme qui s'avança à pas légers du côté

de l'endroit où Fatteh-Ali agonisait.

Quand elle fut près de l'échafaud, elle se précipita sur le moribond et

lui planta hardiment un poignard dans le coeur.

--Merci, Amina! avait murmuré Fatteh-Ali au moment où celle-ci levait

le couteau.

--A mon tour! s'écria la jeune fille qui se frappa en pleine poitrine

et tomba morte sur les planches aux pieds de son frère. Le soldat

n'avait rien vu et n'avait par conséquent rien pu empêcher.

Mirza Mohamed le despote se repentit--trop tard, hélas!--d'avoir été

aussi cruel. Mais le misérable shah n'avait pas d'entrailles, et il

oublia vite, au milieu des plaisirs, son neveu et sa nièce. L'ambition

avait atrophié le coeur de ce tyran.

Les Gauchos.

TYPES ET MOEURS DE LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE

Partis avant le jour de Buenos-Ayres, nous naviguions depuis quinze à

seize heures entre les rives monotones du Parana. Seuls, jusqu'alors, de

nombreux oiseaux aquatiques, hérons, cigognes, ibis perchés les pieds

dans l'eau sur les bords du fleuve, et s'enlevant à notre approche et

quelques troupeaux de boeufs et de chevaux entrevus au loin avaient

animé le paysage. La nuit tombait, et ses ombres commençantes, estompant

les rivages maigrement boisés, augmentaient encore l'impression de

mélancolie causée par cette nature déserte et désolée, quand, à notre

droite, on signala une habitation devant laquelle quelques êtres humains

étaient groupés.

La cabane, faite de troncs d'arbres dont les intervalles sont bouchés

avec de la terre desséchée, est couverte d'un toit de roseaux. Près

de la masure est amarré un vieux canot qui, par son air misérable,

s'harmonise parfaitement avec elle. Plus en harmonie encore sont les

habitants.

Ils sont une dizaine environ.--En considérant, à la lueur douteuse du

crépuscule, leurs longs cheveux, leurs barbes incultes, leurs yeux noirs

brillants dans l'ombre de chapeaux de feutres informes, les haillons

dont ils sont couverts, nous ne pouvons nous défendre de mesurer avec

satisfaction la distance qui sépare notre navire de la rive et de nous

féliciter d'être en nombreuses compagnie.

Autour d'eux, quelques oiseaux de basse-cour, parmi lesquels nous

remarquons un héron privé, picorent en liberté; plus loin, apparaissent

les têtes de plusieurs chevaux qui ont cessé de brouter au bruit de

notre passage, et, comme leurs maîtres, nous suivent d'un oeil curieux.

Tels nous apparurent pour la première fois les _gauchos_, les habitants

de ces plaines immenses et presque désertes, qui constituent la plus

grande partie du territoire de la République argentine.

Vivant dans leurs misérables cabanes, appelées _ranchos_, auprès

desquelles nos plus pauvres masures françaises sembleraient

confortables, souvent distantes les unes des autres de plusieurs lieues,

ils ont pour profession la garde d'immenses troupeaux de bétail presque

sauvage. Quelques-uns vivent en famille; d'autres, à cause du grand

nombre d'animaux confiés à leur surveillance, sont obligés de s'associer

plusieurs compagnons; d'autres enfin vivent absolument seuls, n'ayant

pour société qu'un ou deux chiens de garde et autant de chevaux.

Au point de vue moral, le _gaucho_ a beaucoup d'analogie avec son

frère le Mexicain. Moins connu que celui-ci, qui, grâce à une guerre

malheureuse pour nous et aux romans du capitaine Mayne-Reid, de Gustave

Aymard et de nombreux auteurs aimés de la jeunesse, a conquis chez nous

une véritable popularité, l'habitant des pampas serait cependant tout

autant digne d'inspirer l'intérêt.

Vivant d'une vie presque sauvage, courageux, turbulent, sans cesse agité

par quelque mouvement insurrectionnel, cavalier intrépide, avec son

large couteau qui, pendu derrière sa ceinture, est toujours prêt à

passer à sa main, il réunit toutes les qualités exigées d'un héros de

romans d'aventures.

Comme l'Arabe, le _gaucho_ est avant tout cavalier. L'abondance des

chevaux en met la possession à la portée des plus pauvres, et, sans

leur secours il serait impossible à l'homme de franchir l'immensité des

pampas et de surveiller les troupeaux qui les parcourent en liberté.

Aussi, avant presque qu'il sache marcher, le gaucho juche son petit sur

une selle. A l'âge où, dans nos pays, des parents hésiteraient à confier

leur progéniture au dos du plus paisible bourriquet, on rencontre, dans

le _campo_, des enfants surveillant, tout seuls, à cheval, d'immenses

troupeaux de moutons, réalisant ainsi le voeu du berger de la fable

devenu roi.

Si courte que soit la course qu'il ait à faire, le _gaucho_ la franchira

à cheval. Nous en avons vu un qui avait imaginé un système fort

compliqué et fort ingénieux pour tirer de l'eau d'un puits sans quitter

sa selle. Ayant à embarquer dans un canot de petits fagots rassemblés en

tas à vingt-cinq ou trente pas au plus du rivage du fleuve, un autre

se livrait à ce manège: il prenait cinq ou six fayots sous son bras,

montait à cheval, allait les jeter dans le canot, revenait au tas,

mettait pied à terre, reprenait une nouvelle charge pour la porter de

nouveau et ainsi de suite; travail qui eût semblé à n'importe lequel de

nous beaucoup plus pénible que d'aller tout simplement chercher son bois

à pied.

Il n'existe cependant pas entre le _gaucho_ et sa monture l'attachement

proverbial qui lie l'Arabe à son coursier. Tout cheval lui est bon,

pourvu qu'il réunisse les qualités de force et de vitesse nécessaire;

d'une brutalité extrême avec lui, il n'hésite pas à le changer contre un

autre, sitôt qu'il ne peut plus lui donner ce qu'il se croit en droit

d'en attendre. Cependant--détail caractéristique--rien au monde ne

pourrait décider un Argentin à enfourcher une jument. Un cavalier,

rencontré sur une pareille monture, serait perdu de réputation et se

verrait l'objet des huées des passants.

Nouveaux contes extraordinaires · 第 3 / 6 段