et de la famille l'emportait sur tous les raisonnements et Lambo
s'en alla à travers monts et vallées dans la direction du territoire
sakatave.
Un soir, à la tombée de la nuit, quatre ans après son départ, il
parvenait à deux portées de fusil du _palais_ maternel. Caché sous les
arbres touffus d'une forêt voisine, il put voir Ramatava et son frère
Horra se promener devant leur habitation pour respirer l'air parfumé.
Quand l'ombre fut venue, il s'avança avec les plus grandes précautions
vers la case royale, y entra et sauta au cou de celle qui lui avait
donné le jour.
--Malheureux! s'écria la reine, mais c'est la mort que tu es venu
chercher ici!
--Soit! mais au moins je t'aurai revu, mère; je gémissais loin de toi
chez notre frère.
La pauvre mère eut beau supplier son fils de s'en aller de nouveau;
celui-ci refusa.
--Mon intention n'est pas de m'emparer du trône qui est échu à mon
frère d'après nos lois, mais j'entends vivre près de lui, de toi, et
respirer l'air qu'ont humé mon père et tous les miens.
--Mais les puissants de notre territoire, les prêtres de notre dieu
réclameront l'exécution de la loi, c'est-à-dire ta mort!
--Je leur ferai comprendre que ma mort est inutile; que c'est un
sacrifice odieux à une coutume barbare et anticivilisée.
--Mais si tu ne réussis pas à les convaincre?
--Je me résignerai à mourir.
Ce qu'avait prévu la mère arriva. Quelques jours se passèrent avant que
la présence de Lambo fût connue; mais un matin il fut aperçu par un
vieillard très superstitieux et d'un fanatisme sans pareil. Celui-ci
alla le dénoncer.
Deux heures après, un groupe de dix guerriers s'emparait de Lambo et le
conduisait sur la place publique pour y être jugé.
--Lâche et audacieux! lui dit le prêtre. Lâche, pour t'être enfui afin
d'éviter ta destinée fatale; audacieux, pour être revenu nous braver.
--Quel crime ai-je commis? répliqua Lambo.
--Celui de résister à la volonté de nos dieux.
--Vos dieux n'existent pas.
--Il blasphème!
--Je raisonne et je dis la vérité.
--Tu vas mourir: ta vie appartient à _Tépé-Tépé_.
Ce mot signifiait le nom de l'arbre anthropophage, aux étreintes duquel
Lambo allait être fatalement livré.
En vain Ramatava implora-t-elle ses ministres pour obtenir d'eux la vie
de son enfant; ceux-ci refusèrent, croyant être agréables à leurs dieux;
et l'on vit bientôt l'infortuné Lambo, les mains liées par des cordes de
palmier, avancer, tout en résistant, au milieu d'une horde de sauvages:
on l'entraînait vers l'endroit du pays où s'élevait le _Tépé-Tépé_.
Tout autour de lui, des femmes demi-nues, des Sakataves enivrés,
affolés, poussaient des hurlements sinistres et chantaient des hymnes
propitiatoires.
Leurs cris, leurs danses redoublaient autour du pauvre Lambo que l'on
poussait des mains et que l'on piquait avec le fer des javelots pour le
forcer à avancer.
Quand cette foule sauvage fut arrivée près du _Tépé-Tépé_, les bourreaux
hissèrent Lambo sur le sommet de l'arbre et le forcèrent à s'asseoir sur
le cône, au milieu des scions qui s'agitaient déjà autour de sa tête.
Le malheureux n'avait pas perdu son sang-froid: il voyait la mort
arriver, mais son courage résistait aux premières étreintes.
La foule lui cria: _Tick!_ ce qui voulait dire: Bois! et il prit dans sa
main un peu de ce liquide étrange et sinistre, qu'il porta à ses lèvres.
Un moment après, il se relevait d'un bond. Son visage était transfiguré:
on eût dit que la folie s'était emparée de ce jeune homme si calme
d'ordinaire. A peine fut-il debout, les deux pieds dans le creux de
l'arbre, qu'il se vit enlacer par les scions du _Tépé-Tépé_. Sa tête,
son cou, ses bras furent serrés comme dans des étaux de fer; son corps
fut de même enlacé par ces serpents végétaux.
C'était un nouveau Laocoon devenant la proie des boas qui vont le
dévorer.
A ce moment suprême, les grandes feuilles du _Tépé-Tépé_ se redressèrent
lentement, comme les tentacules d'une énorme pieuvre; venant à l'aide
des scions placés autour du coeur de l'arbre, elles étreignaient plus
fortement la victime si odieusement sacrifiée. Ces grands leviers
s'étaient rejoints et s'écrasaient l'un l'autre, et l'on vit bientôt
suinter à leur base, par les interstices de l'horrible plante, des
coulées d'un liquide visqueux; mêlé au sang et aux entrailles de la
victime.
A la vue de cet odieux mélange, les sauvages Sakataves se précipitèrent
sur l'arbre, l'escaladèrent en hurlant, et, à l'aide de noix de cocos,
de leurs mains disposées en creux, recueillirent ce breuvage de l'enfer
qu'ils buvaient avec délices.
Ce fut alors une épouvantable orgie, suivie de convulsions épileptiques,
et enfin d'une insensibilité absolue.
Lorsque l'arbre anthropophage eut achevé son repas, quelques heures
après le moment où la victime lui avait été livrée, il ne restait plus
du corps de Lambo que des ossements broyés et des nerfs desséchés.
Les grandes feuilles s'étaient détendues, les scions voltigeaient
toujours et le cône intérieur de l'arbre rejetait sa liqueur visqueuse,
âcre et intoxicante.
La malheureuse mère de Lambo était folle, mais son fils Horra régnait
sur les Sakataves.
La prairie en feu.
Ce qui suit est un souvenir de voyage au milieu des prairies indiennes.
Nous nous trouvions, quelques amis et moi, lancés parmi les déserts du
Far-West, en compagnie d'une tribu de Sioux, et nous avions campé sur
les bords de la rivière des Pruniers (Plum's River). Un matin, mon
camarade Willie et moi nous partîmes seuls pour aller tuer un cerf ou
deux pour les besoins de notre caravane.
Au lieu d'un «Virginien», nous rencontrâmes un ours. Willie fit feu et
blessa sérieusement l'animal qui prit la fuite à travers les méandres du
désert.
Nous nous décidâmes à poursuivre la bête, en jurant de ne revenir au
campement qu'avec maître Bruin. L'animal avait pris les devants et
nous lançâmes nos montures au galop. Après deux heures de cette course
échevelée, nous comprîmes que l'ours s'était dérobé, ou bien qu'il était
tombé mort dans quelque coin. Notre limier avait cessé de donner de la
voix.
C'est alors que nous songeâmes au retour. Seulement, dans l'ardeur de
notre poursuite, nous avions perdu souvenir de la direction suivie et
nous ne pouvions retrouver le chemin du camp.
Tandis que nous nous orientions, Willie et moi, nous aperçûmes à
l'horizon une énorme troupe de bêtes diverses se précipitant en avant
avec une inquiétude qui n'avait jamais été remarquée auparavant par
nous dans les hardes de ces animaux. Leur allure était celle que donne
l'épouvante, et la présence d'un homme ne devait certainement pas avoir
cette influence sur leur course rapide.
En regardant attentivement à l'horizon, nous vîmes une large bande
noirâtre que nous prîmes d'abord pour un nuage; mais comme l'épaisseur
en augmentait toujours et que sa couleur devenait de plus en plus
sombre, nous nous arrêtâmes sans nous parler, afin de mieux nous rendre
compte.
--Ce n'est pas un nuage, me dit tout à coup Willie.
Les hardes effrayées des habitants du désert se précipitaient toujours
en avant.
Tout à coup l'idée me vint que la prairie était en feu, et je vis un
moment après que je ne m'étais point trompé.
La bande noire que nous apercevions à l'horizon, était formée de nuages
de fumée de plus en plus reconnaissables, qui avaient une étendue
d'environ une lieue et se développaient au fur et à mesure des progrès
de l'incendie.
Il nous fallait fuir: mais dans quelle direction? Quoi qu'il en fût, il
était impossible de rester à l'endroit où nous nous trouvions. Un galop
incessant pouvait seul nous arracher à l'invasion des flammes et à une
mort épouvantable.
Nos montures semblaient deviner l'imminence du danger. Elles regardaient
en hennissant les colonnes de fumée qui s'élevaient de toutes parts et
tiraient sur la bride comme pour inviter leur maître à prendre un parti.
Aussi, à peine eûmes-nous lâché les brides que les animaux s'élancèrent
avec toute la vitesse dont ils étaient capables, comme s'ils eussent
voulu devancer l'ouragan et laisser loin derrière eux le danger
imminent. Ils emportaient leurs cavaliers dans une course effrénée,
précédant toutes les bêtes fauves, les bisons et les chevaux mêlés les
uns aux autres, harde innombrable dont la plaine était couverte aussi
loin que la vue pouvait s'étendre.
Les pauvres égarés s'efforçaient de modérer leurs montures; mais ils
avaient beau leur parler et caresser de la main leur fine encolure,
l'animation de ces pauvres bêtes augmentait à chaque pas et leurs bonds
devenaient de plus en plus impétueux.
A la fin, d'épais nuages de fumée, chassés par l'ouragan et s'enroulant
les uns sur les autres en tourbillons épais et sinistres, vinrent se
ranger au-dessus de nos têtes. L'obscurité augmentait comme lorsque la
nuit couvre la terre et qu'il n'y a pas d'étoiles au ciel.
Tout à coup une lueur rougeâtre perça les ténèbres. Willie et moi, nous
nous retournâmes comme d'un commun accord, et nous vîmes avec horreur
les herbes prendre feu et projeter des flammes jusqu'à l'extrémité de la
prairie. Nous nous crûmes entourés d'une ceinture de feu.
L'éclat intermittent de ce foyer éclairait, d'un reflet ardent et
menaçant à la fois, la foule des animaux affolés de terreur et fuyant à
perdre haleine.
Tout l'espace que Willie et moi nous avions laissé derrière nous
paraissait animé; une trépidation semblable au sourd grondement du
tonnerre frappait nos oreilles.
Nos braves coursiers réussirent--grâce à des efforts incroyables--à
se tenir à distance du feu; c'est à peine si quelques-uns des hôtes les
plus rapides du désert, cerfs, antilopes ou chevaux sauvages, purent
nous atteindre et se maintenir à nos côtés pendant cette fuite
désespérée.
Tout en galopant, nous voyions tomber tantôt un cheval, tantôt une
gracieuse antilope; plus loin, un cerf ou un bison; mais les congénères
de ces animaux s'enfuyaient sans songer à autre chose qu'à leur propre
conservation, et ils abandonnaient les autres à leur malheureux sort.
Jusqu'alors les forces de nos montures n'avaient pas faibli. L'effroi
et l'instinct de la conservation soutenaient leur ardeur et donnaient
à leurs jarrets une souplesse extraordinaire. Cependant au bout d'un
certain temps, Willie sentit les mouvements de sa monture devenir plus
raides: sa respiration lui parut plus haletante, son galop plus allongé.
Il était évident que les flammes se rapprochaient rapidement.
--Du courage! En avant! m'écriai-je, quand je m'aperçus qu'il n'était
plus à ma droite.
Et mon camarade enfonça résolument ses éperons dans les flancs de son
coursier.
Celui-ci s'enleva par un généreux effort, et nous reprîmes de conserve
la direction d'un taillis, ou du moins de quelque chose qui ressemblait
à un courant d'eau.
Mais cette ardeur ne dura pas. J'eus, à un moment donné, la douleur de
voir le cheval monté par Willie s'abattre et tomber pour ne plus se
relever.
La situation était perplexe. Je criai à mon pauvre camarade de monter en
croupe avec moi et, quand cela fut fait, je pressai ma monture et nous
gravîmes ainsi une sorte de colline qui se dressait devant nous.
O bonheur! Arrivés au sommet, nous aperçûmes à nos pieds, à quarante
pas environ, dans le bas-fond, un marécage qui commençait sous un arbre
d'une élévation colossale.
Nous mîmes aussitôt pied à terre, et mon ami, pendant que je maintenais
mon cheval, s'élança sur l'arbre et découvrit un ruisseau qui
jaillissait entre ses racines et allait en serpentant se perdre dans le
palud.
La Providence avait guidé notre course vers cet endroit afin de nous
délivrer du danger. Le courage de Willie et le mien revinrent à la fois.
Tandis que je traînais mon cheval vers le marécage, mon camarade
d'infortune découvrait une anfractuosité de rocher qui pouvait nous
servir d'abri: il m'appela et je le rejoignis, tandis que ma monture se
vautrait dans une flaque d'eau bourbeuse, comme si elle eût voulu se
préserver des atteintes du feu.
Cinq secondes après, nous étions blottis au fond de l'asile humide qui
devait nous sauver la vie.
Nous avions plongé nos couvertures dans le ruisseau, et nous attendîmes
avec impatience le passage de l'ouragan enflammé.
L'incendie avançait à pas de géant. Aux ténèbres opaques succéda la
clarté la plus vive: une pluie de feu vint bientôt s'abattre sur le
marécage, et l'arbre qui s'élevait au-dessus de nos têtes fut ébranlé
jusque dans ses racines. Un vacarme épouvantable se fit entendre et
l'avalanche vivante se précipita en avant.
A droite et à gauche, nous voyions passer des bisons, des chevaux
sauvages, des cerfs, en compagnie d'antilopes, de jaguars, de panthères
qui s'élançaient les uns par-dessus les autres dans le marécage.
En quelques minutes, cet endroit fut comblé, pour ainsi dire, par un
amas de bêtes fauves, aussi loin que nous pouvions diriger nos regards,
ce qui n'empêchait pas l'invasion d'autres animaux qui suivaient les
premiers et s'efforçaient de grimper sur le dos les uns des autres, pour
s'enfoncer à leur tour dans ce bourbier protecteur.
A la première apparition de cette armée d'animaux, Willie et moi, nous
avions tiré nos revolvers de notre ceinture et nous nous tenions prêts à
défendre chèrement notre vie. Mais les bêtes fauves avaient bien autre
chose à faire que de s'occuper de nous. Toutes passèrent outre, sans
même faire attention à notre présence.
Peu à peu le nombre des bêtes sauvages diminua. Les traînards hors
d'haleine avaient été rattrapés par les flammes, et l'incendie les
dévorait.
Les traînées de feu avaient bien passé, courant à la suite des bêtes
affolées, mais le ciel était resté embrasé; le vent apportait toujours
des bouffées de chaleur suffocante.
Cette torture fut, du reste, de courte durée: un air frais, glacial
presque, pénétra dans l'anfractuosité qui nous servait de retraite et
nous rendit l'usage de nos sens.
Les flammes avaient disparu, et le jour brillait de nouveau. Mais,
hélas! nous étions perdus au milieu d'un océan de désolation.
Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la prairie qui, une heure
auparavant, ondulait sous le souffle de la brise, ne présentait plus à
nos yeux qu'une surface nue et dépouillée de toute végétation. Ça et
là gisaient les corps calcinés d'un grand nombre d'animaux, dont
quelques-uns se tordaient encore dans les dernières convulsions de
l'agonie.
A l'aspect de ce spectacle émouvant au suprême degré, mon ami et moi
nous tendîmes la main, et nous pleurâmes en silence.
Nous nous trouvions dans une passe très-fâcheuse. Qu'était devenu mon
cheval? Comment pourrions-nous regagner le campement?
En allant examiner l'endroit où ma vaillante bête s'était abattue, je
vis remuer quelque chose à peu de distance. Je m'approchai et, à ma
grande surprise, j'aperçus la tête d'un cheval bai-brun qui semblait
sortir d'un bas-fond, tandis que son corps était enfoncé dans un fossé
rempli de pierres. C'était un cheval sauvage, un étalon d'environ quatre
ans, dont les flancs se soulevaient péniblement et qui ne parut pas
s'apercevoir de ma présence. Magnifique pur sang, quoique dans un piteux
état, l'animal semblait avoir été privé de la vue par la pluie de
cendres qui avait passé au-dessus de sa tête.
Je courus immédiatement chercher dans l'anfractuosité du rocher le
harnachement de mon cheval, et je bridai et sellai l'étalon sauvage, qui
se trouvait dans un état d'épuisement tel qu'il n'offrit pas la moindre
résistance.
Willie me laissait faire: le pauvre garçon semblait désespéré; il avait
retrouvé le cadavre de mon cheval complètement calciné, et je lui fis
comprendre, qu'à part le regret d'avoir perdu un bon serviteur, il ne
fallait pas perdre courage. Celui que la Providence nous envoyait devait
le remplacer avantageusement.
J'allai remplir d'eau mon chapeau de feutre, je ramassai une bonne gerbe
d'herbes fraîches sur le bord de la fontaine, et après avoir arrosé la
tête de l'animal je lui offris à manger. Mais il refusa de goûter à sa
provende.
Willie m'aida à l'amener près du ruisseau, et nous l'attachâmes
solidement au grand arbre à l'aide du lazzo que j'emportais toujours
dans mes excursions de chasse.
Avant que la nuit fût venue, j'allai aux provisions. Il n'y avait qu'à
choisir autour de nous. Je dépeçai un grand cerf de deux ans dont
la chair me parut tendre, et nous en fîmes des grillades qui nous
semblèrent d'autant meilleures que nous avions grand'-faim.
Notre souper terminé, nous nous arrangeâmes de notre mieux pour dormir,
et nous nous fiâmes pour être avertis d'un danger--en cas qu'il
survînt--sur notre pauvre chien,--que j'ai oublié,--lequel n'avait
pas quitté les sabots de notre monture et s'était prudemment blotti au
fin fond du rocher.
Toutefois, quand le péril avait cessé, il s'était montré et témoignait
de sa joie par des aboiements multiples.
Dès que le jour parut, nous allâmes voir ce que devenait notre cheval
indompté. La bonne bête mangeait et ne parut pas trop s'effrayer de
notre présence.
Il nous fallut deux jours de soins, de tentatives de toute sorte, pour
dompter cette monture primitive. Bref, le troisième jour, Willie prit
sur lui de compléter son éducation. Il sauta en selle et je le suivis à
pied.
Pendant que nous cherchions à nous orienter pour retrouver nos amis,
nous aperçûmes une troupe de cavaliers venant dans notre direction.
Étaient-ce des Indiens ennemis, ou bien nos compagnons? Nous ne pouvions
le savoir. Heureusement que notre anxiété ne fut pas longue.
La plus grande inquiétude avait régné dans le camp, le soir de notre
départ, quand on avait découvert que nous pouvions être englobés par le
terrible incendie que l'on voyait à l'horizon. Une vingtaine de Sioux
étaient montés à cheval; un de nos amis les avait suivis, et, après le
troisième jour de recherches, ils nous avaient enfin découverts.
Nous étions sauvés.
Notre retour au milieu de nos confrères, sur les bords de la rivière
des Pruniers, fut célébré par des cris de joie, car on n'avait pas cru
possible que nous eussions pu échapper à la mort!
Une chasse en ballon.
Les Américains poussent l'excentricité au delà de toutes les limites:
chasser du haut des wagons d'un _Railway_, attaquer les animaux sauvages
dont la force est décuple de celle de l'homme, à l'aide de vêtements
couverts extérieurement de pointes de fer,--comme qui dirait un
hérisson,--faire avaler à des caïmans ou alligators des morceaux de
chair contenant une cartouche explosible, qui communique à l'aide d'un
fil de laiton avec une machine électrique mise en jeu de la hutte du
chasseur. Tout cela est d'invention yankee.
Après tout ces _tricks_, qu'y a-t-il d'extraordinaire que nos voisins et
alliés d'outre-océan aient inventé _la chasse en ballon?_ Le tour est
bien simple. Au lieu de monter en chemin de fer, on monte dans la
nacelle d'un aérostat. A dire vrai, un ballon coûte plus qu'une place
par la voie ferrée, mais un hardi Américain ne s'en tient pas à de
pareilles bagatelles. Une spéculation de ce genre est une fantaisie
qu'il se paie très volontiers.
Il y a deux mois, le courrier de New-York m'a apporté une lettre dont le
contenu m'eût étonné, s'il ne fût pas venu de l'autre côté de l'océan.
Voici ce qui se trouvait dans cette missive. Je copie textuellement:
Deux amateurs d'aérostation, MM. Fergus et Thompson, avaient fait
construire un ballon énorme, dans le but de traverser les prairies et de
se rendre sur les côtes du Pacifique. Munis de provisions de tout genre,
bien lesté de toute façon, les deux amis--_Arcades ambo_--partirent
le 9 août de Toronto (Canada), à quatre heures du soir, par un temps
superbe.
Les voilà perdus dans l'espace éthéré; mais à la rapidité de leur
course, ils comprirent bientôt que la zone atmosphérique dans laquelle
ils se trouvaient était favorable à leur projet. Ils allaient, ils
couraient, emportés par le courant, et la nuit se passa de la sorte.
Quand parut le crépuscule, ils avaient traversé le lac Michigan vers
la pointe qui borde Chicago et s'avançaient triomphalement du côté de
Péoria.
Vers 10 heures du matin, ils avaient franchi 400 milles et le ballon ne
paraissait pas avoir perdu rien de son volume ou de sa force.
Entre Burlington et Monti, MM. Fergus et Thompson aperçurent un village
indien composé d'environ deux cents huttes, et, au moment où ils
passaient au-dessus de cette tribu de Peaux-Rouges, quelques coups
de rifle furent tirés en l'air par les guerriers qui paraissaient
stupéfaits, et prenaient certainement l'aérostat pour un oiseau géant ou
un monstre inconnu.
Les _squaws_ et les enfants se serraient les uns contre les autres,
manifestant la plus grande terreur.
Les deux aéronautes s'étaient empressés de jeter du lest, et ils
disparurent bientôt à travers les nuages, car la journée était brumeuse
et la pluie tombait au-dessous d'eux.
Vers trois heures de l'après-midi, les deux hardis aventuriers se
trouvaient par le travers d'un _canon_, sorte d'entonnoir formé par des
montagnes, quand le vent s'éleva assez furieux, de telle sorte que le
ballon était fort agité et tourbillonnait sur lui-même.
MM. Fergus et Thompson songèrent à atterrir, mais ce n'était pas chose
facile. Au moment où ils décrochaient l'ancre appendue à la nacelle, de
façon à pouvoir saisir une roche qui retiendrait le colosse, quelle ne
fut pas la terreur de ces deux amis en apercevant deux ours grizzly
qui, se dressant sur leur train de derrière, faisaient entendre des
rugissements vraiment terribles. Sans prononcer une parole, sans s'être
même consultés, les deux aventuriers sautèrent sur leurs carabines et
deux détonations se firent entendre, qui couchèrent par terre le plus
gros de ces deux animaux, tandis que l'autre, qui s'était accroché à
l'ancre, se voyait enlevé par le ballon, au moment où les deux Yankees
jetaient du lest pour s'enlever.
Malgré ce poids énorme, l'aérostat, au lieu de s'arrêter, s'en allait
toujours, entraîné avec la rapidité de l'éclair.
L'ours grizzly éprouvait une peur sans pareille; lui qui ne sait pas ce
que c'est que de quitter le «plancher des vaches», qui aime peu l'eau,
ne sentait au-dessous de lui que le point d'appui des deux bras de
l'ancre, et entre ses pattes de devant que la corde qui retenait le
morceau de fer. Dans toute autre position, l'ancre étant retenue à
terre, la corde tendue, l'animal se fût hâté de quitter son refuge et de
couper la corde à l'aide de ses dents; mais en ce moment, à 200 mètres
du sol, ce moyen de fuir lui était dénié. Il se tenait immobile le plus
qu'il pouvait.
MM. Fergus et Thompson mirent fin à cette angoisse, en lui adressant
quatre coups de feu, au moment où le ballon se trouvait à 10 mètres
au-dessus d'une montagne élevée.
Le grizzly dégringola comme une pierre, et, au même instant, le ballon
prit une force d'ascension exceptionnelle.
La nuit était venue, une nuit noire: on ne voyait pas à quinze pas
devant soi; et le bruit de la pluie, tombant sur la soie du ballon,
énervait les deux voyageurs qui, malgré l'épaisseur de leurs vêtements
et leurs couvertures imperméables, se sentaient glacés jusqu'aux os.
L'eau rendait l'aérostat de plus en plus lourd; aussi les deux voyageurs
jetaient-ils du lest, comme le font les prodigues de leur fortune en
numéraire.
Sans un moment donné, un des sacs de lest, tenu par M. Thompson,
s'échappa de ses mains; et, à une secousse très-forte, son ami et lui
s'aperçurent que le ballon remontait comme un trait à la hauteur de 1
mille.
Ils étaient parvenus dans une atmosphère inondée de la lumière de la
lune. L'effet de cet astre, brillant au-dessus de la région des nuages,
était d'un pittoresque sans pareil. L'ombre du ballon passait sur les
montagnes légères, quoique chargées d'eau, comme un point noir sur des
vagues de feu.
Tout à coup le calme se fit. Le ballon descendait: la pluie avait cessé
et toute la nature semblait enveloppée dans un voile obscur.
Cet état de chose dura jusqu'au matin; et quand l'aube revint nos
intrépides aéronautes aperçurent, à 100 mètres au-dessous d'eux, un
énorme troupeau de buffalos qui paissaient tranquillement l'herbe des
prairies.
Ils firent feu et virent rouler par terre deux magnifiques bisons qui se
débattaient dans les spasmes de l'agonie.