Plus rapide que la pensée, mes mains s'étaient emparées des

BÉNÉDICT H. RÉVOIL

NOUVEAUX CONTES EXTRAORDINAIRES

Un tête-à-tête avec une Panthère.

Je remontais un jour le Mississipi au-dessus de sa jonction avec

l'Ohio, et je trouvai la navigation interrompue par les glaces. Cette

congélation inattendue me contrariait fort, mais je n'avais d'autre

parti à prendre que celui de prier mon batelier, un Canadien très

experimenté, de me conduire dans quelque village riverain pour y

attendre la débâcle.

Ce brave homme m'amena dans un petit endroit, nommé le _Tawapatee

Bottom_, où le Mississipi décrivait une grande courbe. Les eaux étaient

fort basses, le froid excessif, et de toutes parts la neige couvrait le

sol.

Le premier soin de mon Canadien fut de préserver son embarcation des

atteintes des blocs de glace. Il alla couper des troncs d'arbres dans la

forêt voisine, qu'il amoncela les uns après les autres autour du bateau,

de façon à le préserver de la pression des glaces flottantes.

Cela fait, nous nous établîmes dans une masure, louée par un des

habitants du village pour quelques dollars, et après en avoir

soigneusement bouché les fissures, nous pûmes y allumer un excellent feu

pour réchauffer nos membres engourdis.

Mais comme le séjour dans une cabane enfumée n'avait rien de bien gai,

et que nous n'étions pas assez ours pour dormir engourdis dans cette

tanière, nous songeâmes à occuper nos loisirs à la chasse.

Les bois du voisinage étaient remplis de gibier: les cerfs, les

opossums, les raccoons et les dindons sauvages se trouvaient à portée de

fusil et venaient rôder jusque devant notre porte. Sur les glaçons de la

rive voisine, opposée à celle où nous nous trouvions, s'étaient abattues

des troupes de cygnes; et les coyottes affamés nous donnaient le

spectacle d'un affût toujours déjoué par la gent empennée, aussi fine

--pour ne pas dire plus--que ses ennemis à robe poilue.

Rien n'était plus curieux que de voir ces oiseaux, aux plumes

immaculées, accroupis sur la glace, mais attentifs au moindre mouvement

de leurs insidieux ennemis. Un coyotte faisait-il mine d'approcher,

fût-ce même à cent mètres, aussitôt la «trompette» d'un cygne

retentissait et on voyait toute la bande ailée se dresser et produire,

en courant sur la glace, un bruit qui ressemblait fort au roulement du

tonnerre. Et tout à coup ils s'envolaient d'un commun accord, laissant

sur la terre ou la glace les coyottes désappointés et réduits à chercher

un tout autre moyen pour déjeuner ou dîner.

Les nuits étaient excessivement froides et nous entretenions, mon

Canadien et moi, un excellent feu, car le bois ne manquait pas; vert ou

mort, peu importait, pourvu qu'il brulât, et quand nous étions rentrés

le soir, rapportant de nos excursions cynégétiques force gibier, nous

n'avions qu'à choisir, à notre goût, du poil ou de la plume, pour

rassasier notre appétit formidable.

Le poisson figurait également dans le menu de nos repas. En faisant des

trous dans la glace, mon batelier se procurait, avec des lignes de fond,

de très-belles anguilles, du saumon et des _hallibuts,_, sorte de brême

de rivière qui remonte le Mississipi jusqu'à sa source.

Une seule chose, indispensable pour un Européen, manquait à notre

confortable existence: c'était du pain. Si nous avions eu de la farine,

rien n'eût été plus facile que de pétrir et de faire des _fougasses_

qui eussent été les bienvenues. Mon Canadien--qui était homme de

ressources--me laissa un matin pour se rendre à quelques milles dans

les terres où il savait trouver un boulanger. Il revint, en effet, le

lendemain, rapportant du pain frais et un demi-baril de pure _primed

flour_ qui nous servit à confectionner des pâtés pour varier notre

ordinaire.

Nous étions ainsi campés, depuis cinq semaines; les eaux avaient

toujours continué à baisser, et, couchée sur le côté, notre embarcation

était complètement à sec. Sur les deux rives du Mississipi, les glaçons

amoncelés formaient de véritables murailles.

Chaque nuit, le Canadien ne dormait que d'un oeil et allait d'heure en

heure s'assurer de l'état des choses. Vers cinq heures du matin, certain

dimanche, il se leva tout à coup en s'écriant:

--La débâcle! sir, la débâcle! Au bateau! Prenez vite votre hache pour

me donner un coup de main, ou la barque est perdue.

Nous courûmes immédiatement sur la rive. En effet, la glace se brisait

de toutes parts avec un fracas pareil à celui des mitrailleuses. Les

eaux s'étaient subitement élevées, en égard au débordement du Mississipi

gonflé par l'Ohio, et les deux courants d'eau se heurtaient avec fureur.

Des blocs congelés se détachaient par larges bandes, se dressaient,

retombaient avec un épouvantable fracas. Ce qui était curieux à

constater, c'est que la température, la veille à 9 degrés au-dessous de

zéro, était remontée à 7 degrés et amenait le vent et la pluie. L'eau

«jisclait» à travers toutes les fissures de la glace, et quand le

jour parut, lorsqu'il nous fut possible de nous rendre compte de la

situation, le spectacle nous parut à la fois redoutable et grandiose. La

masse des eaux était violemment agitée; les glaces, brisées en millions

de blocs, flottaient sur le courant liquide; et l'homme le plus hardi ne

se fût certes pas risqué sur ces morceaux ballottés par les vagues.

A grands coups de hache, les troncs d'arbres, qui avaient préservé

l'embarcation contre la congélation, se détachèrent et s'en allèrent à

vau-l'eau; et bientôt notre embarcation se retrouva à flot et put se

mettre en mouvement.

Tout à coup un horrible craquement nous fit tressaillir: la digue,

formée en amont par la glace, céda et le courant du Mississipi reprit

son cours ordinaire. En moins de quatre heures, la débâcle avait été

complète.

Le soir même, nous étions en route, emportés par notre embarcation que

le Canadien avait grand'peine à diriger. Nous avançâmes ainsi pendant

toute la nuit, éclairés par un admirable clair de lune qui nous

permettait de nous diriger à travers les méandres du fleuve débordé.

Un matin, tandis que mon batelier dormait pour prendre quelque repos,

un choc épouvantable me renversa au fond de l'embarcation qui venait de

toucher sur un _chicot_[1]. Le Canadien se releva d'un bond et vint se

placer près de moi.

[Note 1: Un «chicot» est une épave formée d'un tronc d'arbre (terme

américain).]

--Qu'est-ce? me demanda-t-il.

--Ma foi, je l'ignore! L'essentiel, c'est qu'une voie d'eau ne se

déclare pas, car nous sommes en plein fleuve et il n'y aurait pas moyen

de nous tirer d'affaire.

Le bateau était devenu immobile: nous n'avancions plus. Il était

enchevêtré dans les racines d'un de ces arbres géants qui voyagent la

tête en bas dans le «père des eaux.»

Notre matinée et la plus grande partie de l'après-midi se passèrent à

renouveler de vains efforts pour dégager notre demeure flottante. Il

était dangereux de passer ainsi la nuit qui allait venir au milieu des

glaces flottantes. Il fallait atterrir coûte que coûte.

Il était cinq heures du soir, l'obscurité se faisait et je demandai à

mon batelier quel était son avis.

--Etes-vous bon nageur? me dit-il.

--Ma foi! je ne suis pas de première force, mais je pourrai aller

pendant un mille, à moins que le froid ne me saisisse.

--Il n'y a pas à hésiter. Il faut nous diriger vers la rive gauche du

fleuve. Nous allons accrocher au passage une bille de bois semblable

à celle que vous voyez flotter çà et là. Vous en prendrez une, moi

l'autre, et nous voyagerons vers la terre ferme. J'aperçois là-bas un

village: nous irons nous y réchauffer et faire sécher nos habits. Buvons

un bon verre d'eau-de-vie, et en route!

Ce qui fut dit fut fait. Dès que nous nous fûmes procuré une bille de

bois, nous nous «affalâmes» dans le Mississipi, en nous recommandant à

la Providence.

La première impulsion fut terrible: le froid me glaçait jusqu'à la

moelle des os; mais peu à peu, grâce à la bonne gorgée de _brandy_ que

j'avais avalée, la chaleur animale revint, et je regardai à droite et à

gauche où avait passé mon Canadien. Il avait disparu. Je le hélai. Il ne

répondit pas.

Mon anxiété était fort grande. Je m'aperçus que ma pile de bois s'en

allait à la dérive et je me mis à cheval sur ce tronc d'arbre, ce qui

n'empêchait pas que j'avais de l'eau jusqu'à la ceinture. Le poids de

mon corps, placé à l'extrémité de l'arbre-épave, le faisait pencher en

bas, et je me disposais à m'avancer vers le milieu lorsque je vis, d'une

façon vague, une forme mouvante à l'autre bout. Etait-ce mon batelier?

Je l'appelai, il ne me répondit pas. Peu à peu mes yeux se firent à

l'obscurité, et je compris que j'avais une bête pour compagnon de

navigation fluviale.

Une éclaircie de lune me fit voir un double éclat fulgurant, celui

des yeux de la bête. C'était une panthère de très-forte taille qui

me faisait vis-à-vis. Je n'osais faire le moindre mouvement, dans la

crainte d'exciter la colère de cette «vermine.» Quoique armé de mon

_bowie-knife_, ce grand coutelas, dont se servent tous les Américains

trappeurs ou pionniers, je me sentais disposé à ne rien dire, à ne rien

faire tant qu'on ne m'attaquerait pas.

Nous voguâmes ainsi pendant une heure interminable, sans, ni l'un ni

l'autre--la bête ou l'homme--songer à remuer. On eût dit que nous

jouions à la balançoire, et ce mouvement d'oscillation n'avait rien de

très-récréatif. Comme je savais que le regard humain a le plus grand

pouvoir sur la bête féroce, mes yeux ne la quittaient point.

J'en étais à me demander comment se terminerait ce dangereux

tête-à-tête, lorsque je m'aperçus que nous approchions d'une île envahie

par l'inondation; et l'on voyait les branches des arbres et les rochers

à la surface du Mississipi. Je pris la résolution d'aborder dès que ce

serait possible et de laisser la panthère continuer sans moi ce voyage

aquatique.

A un moment donné, le tronc d'arbre sur lequel je me cramponnais passa

à trois mètres d'une roche plate; et je dégageai ma main et me laissai

aller à l'eau. Au même instant, j'entendis un bruit qui ressemblait à

une chute. Jetant les yeux du côté d'où venait ce son, je découvris à

une portée de la main la panthère qui s'avançait vers l'endroit où je

voulais aborder.

Je crus d'abord qu'elle allait m'attaquer et je jurai de me défendre. Il

n'en était rien: elle aborda la première, mais je la vis s'accroupir à

l'angle de cet îlot, large à peine d'une dizaine de mètres.

Je me hissai à mon tour sur le rocher et je regardai avec précaution

autour de moi.

Fait bizarre à consigner! Nous nous trouvions sur une des îles du

Mississipi, et plusieurs mamelons de ce pic élevé étaient couverts

d'animaux de toute sorte qui avaient fui l'envahissement de l'eau en

gravissant peu à peu les hauteurs. Quatre daims, un dix-cors et trois

biches, un ours noir, un chat sauvage, deux raccoons, un opossum,

deux coyottes à poil argenté et une fouine musquée qui empestait

le voisinage: telle était la «société» au milieu de laquelle je me

trouvais. Mon étonnement fut extrême en apercevant la réunion inattendue

de toutes ces créatures; mais ce qui redoubla ma stupéfaction, ce fut de

voir la façon dont tout ce «monde-là» se comportait vis-à-vis les uns

des autres. Aucun ne semblait faire attention à ses voisins.

L'aube nous surprit tous dans cette position hétéroclite. Notre arche de

Noé ne manifesta pas la moindre velléité de guerre civile, d'hostilités

réciproques. Tous étaient matés, comme je l'étais moi-même: nous

souffrions de la faim particulièrement, mais nous demeurions immobiles.

J'eusse volontiers découpé un _steak_ dans le filet de l'un des cerfs;

mais pouvais-je faire une infraction à la paix générale et amener la

rupture du _statu quo_ de paix?

La journée se passa dans ces transes morales et physiques, et la nuit

vint: nuit terrible, car je souffrais plus qu'on ne peut se l'imaginer

des tortures de la faim.

Le lendemain, je m'aperçus que les eaux baissaient et que les glaçons

cessaient d'agrémenter la surface du Mississipi. A l'aide

de mon _bowie-knife_, je coupai un faisceau de cannes que je liai

solidement avec des osiers, et quand je fus convaincu que ce radeau

improvisé me porterait suffisamment pour pouvoir atteindre, en nageant

avec les pieds, la rive la plus prochaine, je me laissai couler à l'eau.

Il était temps. L'espace sur lequel les animaux et moi avions séjourné

pendant vingt-quatre heures avait augmenté.

La panthère, le chat sauvage, avaient retrouvé leur instinct et

s'étaient rués sur une biche qu'ils dévoraient à belles dents. J'avais

quitté fort à propos mon refuge.

La traversée du fleuve fut assez heureuse: j'abordai à cent mètres d'une

maison, sur le seuil de laquelle se tenait une bonne vieille femme qui

regardait jouer deux enfants confiés à sa garde.

--Jésus! s'écria-t-elle, d'où venez-vous ainsi, étranger?

--De l'eau, comme vous le voyez.

--Seriez-vous le camarade du Canadien que mon fils a sauvé de la mort

il y a deux jours?

--Le Canadien est sain et sauf! lui dis-je. Ah! Dieu soit loué! je le

croyais noyé.

--Il a failli l'être, mais nous l'avons frictionné à temps et ramené

à la vie. En ce moment, il est allé avec mon fils et mes deux neveux à

votre recherche, étranger.

La brave femme m'expliqua en détail comment le sauvetage de mon batelier

avait été opéré. Pendant ce temps-là, je changeais de vêtements et je

dévorais quelque nourriture que m'avait offerte la bonne et hospitalière

vieille.

Puis je demandai à dormir et j'allai m'étendre sur un sac rempli de

paille, devant le foyer de la cheminée.

Quand je me réveillai, le Canadien et mes hôtes étaient près de moi.

Comme je bénis la Providence qui m'avait tiré d'un aussi grand danger!

Le Garrotte.

(SCÈNES DE MOEURS MEXICAINES)

En 1847, à l'époque où les États-Unis déclarèrent la guerre à leurs

voisins du Mexique, je fus envoyé, en qualité de reporter, à

la suite des armées américaines, pour rendre compte de l'expédition

des généraux Taylor et Scott, expédition combinée qui devait prendre

l'ennemi des deux côtés à la fois, pour mieux venir à bout des troupes

du président Santa-Anna.

Les chefs de notre corps avaient traversé le Rio-Grande et, descendant

à travers les _cerros_, les _vueltas_ et les _canons_ du pays, étaient

arrivés en vue du lac de Texicoco, près de la lagune d'Ayalla. A notre

droite, l'_Ixtuccihualt_ (la Femme de neige) nous éblouissait par

l'éclat de sa réverbération, quoique le pic fût à quatre lieues de nous,

et pourtant, grâce à la pureté de l'atmosphère, on eût dit qu'on pouvait

le toucher de la main.

Nous apercevions également, sur la même ligne, le _Popocatepelt_, la

plus haute cime du Mexique et le volcan le plus élégant du globe,

élevant à près de dix-huit mille pieds sa tête orgueilleuse.

Au bas de ces deux rois de la Cordillère, s'étendait la magnifique

plaine d'Amecameca, semée de vertes moissons, et çà et là surgissaient,

rompant la monotonie des lignes, ces pitons extraordinaires, produits

volcaniques à la tête couronnée de sapins, isolés dans la plaine de

Mexico.

Devant nous s'étendait le _Penon_, la grande chaussée qu'il faut

traverser pour arriver à Mexico, dont les murailles blanchissaient au

soleil, dont les dômes étincelaient à nos yeux.

Au-dessus, par-delà la cité, nos regards se perdaient sur les coteaux,

où s'épanouissaient San-Agostino, San-Angel et Tucubaya. Un peu plus sur

la gauche, le clocher de _Nuestra senora de la Guadelupe_ se détachait

sur le fond noir de la montagne. Un panorama splendide, un miroitement

incroyable, une richesse de lignes inouïes, et, par-dessus nos têtes,

un soleil éclatant, jetant à profusion des teintes à désespérer un

peintre... En un mot, c'était une débauche de couleurs qui éblouissait

l'oeil et ravissait l'âme. Ajoutez à cela que nous étions arrivés et que

la paix était signée de la veille.

La nuit survint et bientôt l'on n'entendit plus dans notre camp que

les pas des sentinelles qui, de temps à autre, poussaient leur cri de

ralliement: _Who's there?--Friend!--All right!_

Le lendemain de ce jour mémorable,--le 27 août 1847,--le soleil se leva

radieux comme la veille, et l'armée se mit en marche pour faire son

entrée à Mexico.

Mais, hélas! nous descendions, et nos illusions de la veille

disparaissaient les unes après les autres; les couleurs s'effaçaient, le

mirage s'évanouissait.

Au lieu de la plaine fertile, des lacs délicieux, chargés de _chinampas_

fleuris (îles flottantes), nous traversions une plaine brûlée et

stérile: le paysage devenait morne et triste. A chaque pas en avant, la

féerie disparaissait. Le lac lui-même n'était qu'un marais fangeux, aux

exhalaisons fétides, couvert de myriades de mouches empoisonnées.

Bref, l'entrée de Mexico n'était que celle d'un bouge, et rien ne nous

faisait présager la grande ville. Les rues sales, les maisons basses, le

peuple déguenillé, tout nous désenchantait au fur et à mesure que nous

pénétrions dans Mexico.

Toutefois, lorsque nous débouchâmes sur la place d'Armes, bordée d'un

côté par le palais du gouvernement, de l'autre par la cathédrale, nous

devinâmes une capitale.

Notre premier soin, à mon camarade de lit et à moi,--quand il nous fut

possible de sortir des rangs et de jouir de notre liberté,--fut de

nous rendre à l'ancien palais d'Iturbide [1] qui fut empereur du Mexique

avant la fondation de la République, et, plus tard l'avènement de

Maximilien. Ce palais, devenu un hôtel-caravansérail, abrite les

voyageurs sous ses lambris dorés.

[Note 1: Un des fils de l'empereur Iturbide est mort il y a deux ans

à Paris. Il avait longtemps tenu une taverne de marchand de vin à

Courbevoie, et l'on voyait dans cet établissement le descendant des

Incas offrir à boire et à manger à ses consommateurs, sans vergogne pour

le nom qu'il portait.]

Le lendemain, Thibald (c'était le nom de mon ami) et moi, nous avions

fait toilette et nous allions prendre les ordres de l'état-major du

général Scott.

Quoique la paix fût faite, nos chefs redoutaient quelque coup de Jarnac

dans le genre des Vêpres siciliennes. Les Mexicains, passaient et

passent encore avec juste raison pour une nation traîtresse et de

mauvaise foi: il fallait donc prendre toutes ses précautions pour ne

point risquer la vie des officiers et des soldats.

Ceux-ci étaient consignés dans les divers campements où ils avaient

trouvé l'abri et le confortable. Lorsqu'ils sortaient de ces casernes,

c'était toujours par escouades de dix.

Quant aux officiers, défense expresse leur était faite de se risquer

le soir hors de la place, dans les rues de la ville, après le soleil

couché.

Les raisons données de vive voix à nos camarades, qui nous les

expliquèrent au _Café National_, c'est que deux de nos amis, dont

l'un était le cousin du général Taylor, avaient été attirés dans un

rendez-vous galant, la veille au soir, une heure après notre arrivée à

Mexico, et avaient été traîtreusement assassinés.

En vain, le général avait-il fait fouiller, de la cave au grenier, la

maison où l'on avait trouvé les cadavres de nos pauvres amis, on n'avait

rien trouvé de compromettant. Le logis ne contenait pas même de meubles;

il semblait abandonné, et les voisins déclaraient, sous serment, que

depuis dix ans, la _casa Morales_, n'avait jamais été ouverte. Les

herbes poussaient drues et serrées dans le jardin rempli de branches

mortes et de plantes parasites. On eût dit un cimetière dévasté. Seul,

un _reboso_ de soie, indice du passage d'une femme, avait été trouvé sur

un banc de pierre de la _huerta_, à un mètre des cadavres du capitaine

Thirtle et du major Andrès, frappés tous deux d'un coup de poignard en

pleine poitrine.

Ce meurtre avait jeté la consternation dans l'armée américaine. Les

alguazils et le corrégidor--chef de la police--de Mexico, mandés

auprès des généraux commandants, avaient protesté de leur impuissance à

modérer les passions de leurs compatriotes. Nous étions persuadés qu'ils

en savaient plus long qu'ils ne voulaient l'avouer. Mais que faire

contre des gens qui certainement n'eussent pas dévoilé à leurs

vainqueurs les noms de ceux qui servaient si bien leur haine contre les

envahisseurs de leur patrie?

Lorsque l'on eut rendu les derniers devoirs à nos infortunés camarades,

les ordres de nos généraux furent strictement observés: nous passâmes

trois semaines en corps, ne sortant des casernements qu'en nombre pour

visiter la ville, et toujours armés jusques aux dents. Notre vie se

traînait de l'_Hotel Iturbide_ au _café National_ et _vice versa_,

lorsque nous ne faisions pas quelque excursion hors du centre général,

jusques aux _barrios_ (faubourgs) de la ville.

Une après-midi du mois de septembre, nous étions dix officiers étendus

dans des fauteuils à bascule à côté des tables de notre hôtel, devant la

façade, abrités par une _tendida_ de toile, buvant à petites gorgées

des boissons glacées à la mode du pays et fumant des panatellas

exquis, lorsque nos regards furent attirés par une _tapada_ [1], assez

pittoresquement costumée, qui passait et repassait devant notre _posada_

et cherchait à attirer notre attention, et particulièrement la mienne.

[Note 1: On appelle ainsi une femme qui se cache le bas du visage avec

un fichu de dentelle ou un foulard à la mode turque... et mexicaine.]

A la fin, intrigué par ces évolutions, je me levai et je m'avançai vers

l'inconnue.

--_Que quiere usted?_ lui dis-je en espagnol.

--Une dame de grande famille, me dit-elle, désire vous entretenir ce

soir en particulier, et je suis chargée par elle de vous remettre son

adresse.

--Il m'est impossible, répliquai-je, de me trouver à ce rendez-vous.

Les ordres du général Scott sont formels.

--Bah! le segnor _cabaliero_ a peur, sans doute?

--Peur! Peur! un Français ne tremble jamais.

--Sa Seigneurie réfléchira. Ce soir, à neuf heures, à la _huerta

Moralès_. Silence et discrétion!

La _huerta Moralès_! Mais c'était dans ce jardin même que nos amis

avaient été assassinés, il y avait à peine quinze jours!

Je revins sous la tente rendre compte à mes camarades de la conversation

échangée avec la _tapada_, et notre avis unanime fut qu'il fallait

prévenir notre général en chef.

Je me rendis au quartier, et je fis part au chef de l'armée américaine

de la proposition qui m'avait été faite.

--Eh bien! _my bloody Frenchman_,--un terme d'amitié du général

Scott--avez-vous peur, hein!

--Peur! répondis-je en haussant les épaules, comme je l'avais fait à la

_tapada_.

--Si vous voulez nous rendre un vrai service, vous irez à la _casa

Moralès_. Soyez armé de deux revolvers et ne craignez rien. A peine

serez-vous entré dans la _huerta_ que vous serez protégé. Comment? Cela

me regarde. Ce soir, nous aurons retrouvé les assassins de Thirtle et

d'Andrès! Malheur à eux! je ferai un exemple terrible. Rentrez chez vous

pour vous occuper de vos préparatifs. Surtout, pas un mot à vos amis.

Vous leur direz que je vous ai défendu de sortir et que vous êtes aux

arrêts. Dès que la nuit sera venue, vous revêtirez vos habits civils et

vous vous envelopperez dans un manteau, puis vous vous dirigerez vers le

rendez-vous donné.

--Il suffit, général; vos ordres seront exécutés de point en point. A

la garde de Dieu!

--Et à la mienne!

Je pris congé et j'obéis ponctuellement aux injonctions de ce bon

général, que j'aimais comme s'il eût été mon père.

Pour abréger ce récit, je dirai qu'à neuf heures précises je frappais

discrètement à la porte de la _huerta Moralès_.

Deux secondes après, l'huis s'entr'ouvrait et je me trouvais en présence

de la _tapada_.

--_Muy bien, senor_, dit-elle. Silence! Suivez-moi!

Je la laissai fermer la porte au verrou, puis elle se dirigea vers une

charmille de jasmins et de gardénias en fleurs, dont les émanations

embaumaient l'atmosphère.

Sous cette charmille se trouvait assise une senora admirablement belle,

qui m'adressa la parole dans un français plus ou moins compréhensible.

Je lui répondis avec la plus parfaite politesse, et je portai sa main à

mes lèvres.

Au même instant, je vis se dresser à quatre mètres devant moi trois

_leperos_ armés de coutelas, qui se disposaient à me faire un mauvais

parti.

Plus rapide que la pensée, mes mains s'étaient emparées des deux

revolvers que je portais dans les poches de mon caban, et je fis feu

résolument sur le premier des trois assassins, qui tomba sur le coup. Le

second, atteint par une balle de mon arme, lâcha son couteau et prononça

un _caramba_ formidable en fuyant du côté de la _Casa Moralès_.

Quant au troisième, il s'avançait vers moi et allait se ruer en avant,

lorsqu'un nouveau venu l'étreignit fortement par derrière, tandis qu'il

me criait de ne pas tirer.

En effet, ce _deus ex machina_ n'était rien autre qu'un colosse

américain, appartenant à la maison du général Scott. Morse--tel était

le nom de ce géant--était doué d'une force surhumaine. Par les ordres

de son maître, il avait enrôlé deux autres camarades de l'armée connus

par leur audace et leur amour des aventures, et ils avaient été envoyés

sur mes pas, avec mission de ne pas me perdre de vue, de franchir la

muraille de la _huerta_ et de se rendre compte de ce qui allait s'y

passer.

--Il faut, leur avait dit notre général, que vous preniez vivants le ou

les assassins que vous rencontrerez là-bas.

Ils avaient réussi. J'avais échappé comme par miracle à l'attaque des

complices de la senora inconnue.

Je reviens à celle-ci.

A peine avais-je compris que le troisième meurtrier était solidement

baillonné, que je m'étais retourné pour savoir ce qu'était devenue la

belle Mexicaine.

Elle avait disparu. Par quel moyen? Nous ne pûmes le deviner. Cette

sirène infernale, qui attirait vers un guet-apens les pauvres officiers

de notre armée, devait s'être ménagé une sortie: nous découvrîmes, en

effet, vers un angle de la _huerta_, une sorte de tour au moyen duquel

on pouvait--en pressant un ressort--se trouver en un instant porté

dans une ruelle déserte, qui aboutissait à la route de Puebla.

Les deux Mexicains et le cadavre de leur complice furent entraînés au

quartier général, et l'on fit prévenir le corrégidor.

Celui-ci arriva en toute hâte, mais on remarqua qu'il fit la grimace

lorsqu'il vit et comprit pour quelle affaire il avait été mandé.

--Ces deux misérables ont été surpris en flagrant délit de meurtre, lui

dit le général Scott; la loi martiale les condamne à mort. Mais avant

de les livrer au bourreau, il faut, je le veux, que vous obteniez d'eux

l'aveu de leur crime et le nom, l'adresse de leurs complices, les deux

femmes disparues.

Le corrégidor inclina la tête et procéda à l'interrogatoire des deux

bandits.

Tout d'abord, les scélérats refusèrent de faire le moindre aveu; mais,

poussé par le magistrat mexicain, l'un d'eux déclara qu'il allait

parler.

Il déclara qu'une conspiration, dont il n'était que le bras, avait été

organisée par les soins du président Santa-Anna, et que le chef connu

était un nommé Antonio Cespédès. Tous les affiliés--dont le nombre

était de deux cents au moins--avaient juré sur le Christ de se dévouer

à la sainte cause pour la délivrance de leur pays.

--Quelle est la senora qui sert de sirène à ces rendez-vous meurtriers?

demanda le général Scott.

Après de grandes hésitations, le bandit consentit à la nommer:

--Dona Fernandina Capilla, la fille du riche _haciendero_ Capilla de

_Los Pueblos_.

--Je m'en étais douté! murmura le corrégidor à voix basse. Où est-elle?

--Je l'ignore: peut-être à la _hacienda_ de son père.

Le général Scott envoya un escadron de cavalerie à la ferme du senor

Capilla, mais le logis était abandonné de la veille: les portes en

demeuraient ouvertes, la maison restait vide.

Hieronimo Sanfé, le meurtrier garrotté par Morse, et son complice blessé

par moi, nommé Jacomo Ora, furent condamnés au supplice infâme du

_garrotte_. Puis on les mit _en chapelle_ pour être exécutés le

lendemain matin.

Le _garrotte_ est tout simplement la strangulation primitive. On attache

le patient solidement ficelé à un poteau placé au milieu d'une place

publique. On le fait asseoir sur un banc adossé au poteau et on lui

passe une corde autour du cou. Cette corde est entortillée à une sorte

de tourniquet en bois de chêne, et le bourreau vire le chanvre jusqu'à

ce que le patient soit bel et bien étranglé.

C'est horrible, mais c'est ainsi. La coutume du Mexique est là.

Le lendemain, à dix heures du matin, les tréteaux avaient été dressés

sur la grande place de Mexico, vis-à-vis la cathédrale.

Les deux patients, soutenus chacun par un prêtre, furent amenés au pied

de l'échafaud, et le bourreau--à son corps défendant, mais forcé d'agir

par la présence de toute l'armée américaine rangée en bataille sur le

lieu du supplice--fut bien forcé d'accomplir sa funèbre tâche.

J'assistais à cette exécution, et j'avoue que le spectacle horrible

de ces faces tuméfiées, de ces langues pendantes, de ces contorsions

atroces, resta longtemps gravé dans ma mémoire.

Mes amis Thirtle et Andrès étaient vengés!

Une exécution à San-Francisco.

La découverte des mines d'or en Californie--cette partie conquise de

l'Amérique du Nord sur les côtes du Pacifique--par les habitants des

États-Unis avait attiré sur ce point du globe une quantité d'émigrants,

dont le nombre affluait tous les jours.

Les aventuriers de tous les pays, ceux qui avaient le désir de se

procurer dans le plus bref délai, par tous les moyens possible, la

richesse et le bien-être, sans recourir au commerce ou à l'industrie,

tous les hommes à grandes passions, tous les révoltés de la société

des différents États du monde civilisé, les gens sans aveu, avides de

trouver l'inconnu et de pouvoir pêcher en eau trouble, se ruèrent vers

les _placeres_ dès que la nouvelle de ces gisements aurifères parvint à

leurs oreilles.

Les villes de Sacramento et de San-Francisco devinrent, à dater de ce

moment-là, le rendez-vous d'une population criminelle ou prête à le

devenir. Nulle part, sur le reste de la terre, on n'eût pu rencontrer

plus de scélérats réunis.

Les conséquences de cet état de choses se réalisèrent dans un court

espace de temps et le plus grand désordre régna dans ce pays conquis.

Il ne se passait pas de jour où des vols et des assassinats ne fussent

signalés: la vie était à chaque instant exposée au plus grand danger

et les autorités établies se voyaient incapables de protéger leurs

concitoyens et de punir les crimes, de quelque nature qu'ils fussent.

Peu à peu, cependant, la première invasion de ces chercheurs d'or, sans

feu ni lien, fut suivie par la venue de gens plus respectables et plus

soumis aux règlements de la société, qui venaient essayer de faire du

commerce. Ces nouveaux arrivés comprirent qu'il fallait se ranger du

côté de la loi, pour se débarrasser des criminels au milieu desquels ils

se trouvaient.

Comme l'état de choses existant ne pouvait continuer, les hommes les

plus sérieux et les plus hardis se réunirent pour faire respecter la

loi, et l'opinion publique se montrant en faveur de cette résolution, il

fut décidé que le vol et le meurtre seraient désormais punis avec autant

de sévérité que dans les États policés de l'Union américaine.

Cette façon de procéder d'une société se faisant justice elle-même,

au lieu et place des tribunaux constitués à cet effet, est connue aux

États-Unis sous le nom de _loi de Lynch_, du nom d'un Américain nommé

Lynch qui le premier, dans le pays des frontières, avait inauguré ce

genre de punition contre les ennemis des gens honnêtes établis comme

pionniers dans ces parages voisins des Peaux-Rouges.

Bien souvent la justice populaire s'était ruée sur des gens complètement

innocents et reconnus comme tels après leur exécution sommaire; mais en

Californie le cas n'était pas le même; on se trompait rarement et puis

les juges appartenaient à la classe honnête de la population. C'étaient

eux qui étaient les acteurs et ils agissaient en plein jour en donnant

toute la publicité possible à la sentence irrévocable.

En Europe, nous nous targuons de respecter la loi, et, quelque horreur

que nous éprouvions en présence d'une exécution, nous laissons la

justice suivre son cours.

La raison en est que nous sommes persuadés que la justice sait et saura

nous protéger et nous venger au besoin.

En Californie, ce n'était pas la même chose. Les gens honnêtes de ce

pays étaient convaincus que la loi n'était pas assez puissante pour les

protéger. Ils en étaient donc arrivés à cette conclusion qu'il fallait

se défendre sérieusement contre tous ceux qui en voulaient à leur

propriété et à leur vie; qu'il n'y avait aucune sécurité sans des

exemples frappants et qu'il fallait terrifier les criminels.

Nous avons cru devoir expliquer la situation, pour atténuer quelque peu

les horreurs de ces récits de jugements et d'exécutions sommaires de

San-Francisco et du pays de l'or.

On n'oubliera pas non plus que ces juges «irréguliers» ne prononçaient

leur sentence qu'après des débats sérieux, où la procédure était la même

que dans les cours des autres pays civilisés: acte d'accusation fondé

sur les évidences, liberté de défense de la part de l'inculpé, plaidoyer

d'avocat, etc., etc., ainsi que cela se pratique d'ordinaire.

Quoi qu'il en soit, ces jugements prononcés au XIXe siècle, au milieu

d'un État faisant partie de la grande République américaine, offraient

un intérêt des plus curieux.

Dans le récit qui va suivre, les principaux acteurs se composaient de

deux cents citoyens de San-Francisco qui s'étaient constitués en «comité

de vigilance» dans le but avoué d'empêcher tout voleur, assassin ou

incendiaire d'échapper à la punition méritée, soit par la faiblesse des

juges réguliers, soit par le peu de solidité des prisons, l'insouciance

et la corruption de la police, ou l'insuffisance des moyens de

répression.

Le misérable qui fut reconnu coupable avait volé un coffre-fort rempli

d'argent. On l'avait découvert au moment où il emportait la caisse de

fer enveloppée dans un grand sac. Quand il s'était vu suivi, il avait

sauté dans une embarcation en cherchant à s'éloigner à force de rames.

La personne lésée s'était aperçue du larcin et, immédiatement, avait

couru à la poursuite de son détrousseur, suivie par un grand nombre de

bateliers qui n'avaient pas tardé à rejoindre l'homme qui emportait

le coffre-fort. Ce dernier, se voyant pris, avait jeté la preuve de

conviction à la mer; mais tandis que quelques personnes s'emparaient du

voleur, d'autres repêchaient la caisse de fer.

Ramené vers le rivage, le coupable fut remis aux mains des membres

du conseil de vigilance, qui l'entraînèrent dans la salle de leurs

délibérations. Il fut jugé par quatre-vingts membres présents, à huis

clos, et, convaincu de vol, se vit condamné à être pendu, le soir même,

à Portsmouth-Square.

Tandis que le tribunal était rassemblé, les habitants de San-Francisco

s'étaient rassemblés autour de la maison qui servait de lieu du réunion,

et la cloche de la remise pour la pompe d'incendie sonnait à pleine

volée, afin d'apprendre à la ville ce qui se passait au sein du comité

de vigilance.

La populace se montrant fort excitée, plus excitée que de coutume même;

certains assistants reprochaient aux membres de ce tribunal, imposé de

délibérer à huis clos; mais quand on annonça au public la sentence de

mort décrétée contre le criminel, un sentiment de satisfaction générale

éclata de toutes parts. Quelques personnes, cependant, exprimaient

l'opinion que la mort était un peu sévère pour une pareille offense

envers les lois de la société.

Dès que la sentence eut été signée, la cloche de la pompe à incendie

ne cessa de sonner le glas de mort, pour annoncer la fin prochaine du

condamné.

Le capitaine des hommes de police, nommé Benjamin May, se présenta à la

porte de la salle d'audience et réclama le prisonnier qui, naturellement

lui fut refusé. Quoiqu'il se fut fait accompagner par une escouade

de policemen, il vit bien que ni lui ni ses gens ne réussiraient à

s'emparer du coupable.

Il était une heure après midi, quand un nommé Samuel Bonneau se montra

sur le seuil de la salle d'audience et vint annoncer la sentence

rendue à l'unanimité contre le voleur, qui, malgré l'évidence, avait

constamment nié sa culpabilité.

Le condamné se nommait John Jenkins, et était originaire de Londres.

Samuel Bonneau ajouta qu'on lui avait donné une heure pour se

réconcilier avec Dieu, et qu'à cet effet on avait mandé près de lui un

ministre protestant du nom de James Innes.

La foule approuva par ses cris la décision du comité de vigilance, et

dès ce moment le tumulte arriva à son comble, car chacun voulait donner

son avis et le faire prévaloir.

Nous devons ajouter que la majorité des citoyens de San-Francisco, était

en faveur de l'exécution.

Tandis que ceci se passait au-dehors, le prisonnier était gardé à vue

avec rigueur, mais avec tous les égards possibles: on lui avait même

offert des cigares.

Le pasteur protestant était accouru le premier, à l'appel qu'on lui

avait fait, et il exhortait le condamné à prier avec lui. Nous devons

dire, pour être exact, que toutes les paroles du révérend docteur Innes

étaient prononcées en pure perte: le malheureux à qui il s'adressait

ne lui répondait pas. Toute son attention semblait fixée vers la porte

d'entrée, car il s'attendait à se voir délivré par les gens de la police

municipale.

Au moment où deux heures sonnaient, les portes de la salle du comité

de vigilance s'ouvrirent, et le condamné à mort fut amené devant la

populace. C'était un homme de haute taille, d'une force herculéenne,

dont le visage semblait fait pour inspirer la terreur.

Si épouvantable que fût sa situation, il paraissait de sang-froid en

fumant un cigare de l'air le plus placide du monde. Ses mains attachées

derrière son dos étaient maintenues par deux hommes armés, accompagnés

d'un grand nombre d'individus, de telle façon que la fuite était

réellement impossible.

C'est ainsi qu'il parvint, en traversant la foule, jusqu'au milieu du

square public.

Une fois là, une clameur immense éclata de toutes parts et des

vociférations étranges se firent entendre; c'était un spectacle

effrayant. La lune, obscurcie par les nuages, était entièrement cachée

et l'on n'y voyait que grâce à la lueur des torches.

Quelques individus s'étaient hissés sur l'arbre de la liberté, pour y

attacher une corde destinée à la pendaison.

A ce moment-là, un cri se fit entendre.

--Ne le pendez pas à cette noble potence, disait quelqu'un.

--C'est vrai! conduisez-le vers la vieille maison, hurla un autre

assistant.

Et ce fleuve d'êtres vivants entraîna le condamné vers un _adobe_

(maison de pizai) en ruines, qui avait autrefois servi de douane.

On hissa une poutrelle à l'une des fenêtres, et quand elle eut été

solidement fixée on passa une corde solide à une poulie.

Tandis que ceci se préparait, les hommes de la police faisaient de vains

efforts pour s'emparer du condamné, mais ils se virent repoussés de

toutes parts.

S'ils eussent persisté dans leur projet, on les aurait reçus à coups

de revolver, quoiqu'un certain nombre d'assistants fût opposé à cette

exécution sommaire et se montrât disposé à favoriser les efforts de la

police.

Le prisonnier, balloté entre ceux-ci et ceux-là, se mourait de peur.

Tout à coup, il sentit un noeud coulant glisser autour de son cou, et il

fut enlevé par une vingtaine de bras à 10 mètres au-dessus du sol.

La secousse avait été mortelle, et, après quelques balancements,

quelques trémoussements nerveux, le criminel, victime de la vengeance

populaire, n'était plus qu'un cadavre.

Tandis que ce cadavre restait ainsi suspendu au-dessus de la foule, la

terreur s'était emparée des exécuteurs eux-mêmes, qui se dispersèrent

lentement.

Quelques-uns, les plus endurcis, restèrent seuls jusqu'au lever du jour,

près du lieu de l'exécution.

A six heures, le marshall Mac-Crowski se rendit vers l'_adobe_, coupa la

corde et fit emporter le corps de feu John Jenkins, qui fut déposé à la

salle des morts.

Ainsi se passa la première exécution faite d'après la loi de Lynch à

San-Francisco.

Dans les circonstances particulières où se trouvait la société

californienne, à l'époque où nous reporte le fait qui précède, on peut,

en quelque sorte, excuser ce jugement sommaire.

Mais on ne peut que bénir les lois justes et régulières qui régissent

le pays où nous vivons, car on vit paisiblement en Europe, sous la

protection d'une police destinée à prévenir le crime et de juges prêts à

le punir avec toute la sévérité nécessaire.

L'arbre anthropophage.

A mi-chemin de l'île de la Réunion et de la côte orientale de l'Afrique

centrale s'étend, sur une longueur de 132 myriamètres du nord-est au

sud-ouest, avec une largeur très variable, mais qui, dans sa plus grande

traversée, n'a pas moins de 54 myriamètres de l'est à l'ouest, la grande

île de Madagascar, nommé en langage madécasse _Hiera Bé_, ce qui veut

dire «la grande terre».

C'est, après Bornéo et la Grande-Bretagne, la plus vaste île du monde.

Vue de la mer, cette île magnifique offre à l'oeil de celui qui arrive

par la pleine mer, à bord d'un navire, un vaste amphithéâtre de

montagnes superposées, formant des échelons de verdure qui varient

depuis le vert le plus vif jusqu'aux teintes azurées des pics ardus qui

se confondent avec le bleu foncé du ciel.

Madagascar serait une des possessions les plus importantes que puisse

envier une grande puissance maritime, si cette île n'avait pas contre

elle le climat meurtrier de son littoral.

Il y a trois races distinctes à Madagascar, parmi les trois millions

d'habitants qui composent le chiffre de la population: les Sakataves

à l'ouest, descendus de la côte africaine et qui sont encore de vrais

nègres; les Howas au centre, grande peuplade d'origine malaise, et les

Madécasses, type modifié par de nombreuses révolutions et de fréquents

amalgames.

Les Sakataves ont la peau noire et les cheveux crépus: ils ont conservé

tous les instincts, tous les errements de la race africaine à laquelle

ils doivent leur origine, c'est-à-dire qu'ils sont ignorants,

superstitieux et... anthropophages.

Leurs habitations sont situées au milieu de cavernes creusées dans les

rochers calcaires de leurs montagnes, au centre desquelles se trouvent

des vallées profondes, à 400 pieds au-dessus du niveau de la mer.

Près de la frontière des Sakataves se trouve un joli petit lac de 1

mille environ de diamètre, dont les eaux dormantes s'échappent au sein

d'un canal tortueux, sous le feuillage sombre de la forêt impénétrable.

Les Sakataves sont complètement nus; leurs relations avec les autres

tribus sont assez guerrières, et leur seule religion est celle d'un

culte abominable qu'ils rendent à un arbre déifié par eux qui, comme le

_Drosera rotundifolia_--cette plante carnivore, si bien décrite par

Darwin [1],--suinte un fluide visqueux qui l'aide à s'emparer de sa

proie et possède des qualités enivrantes, dont les naturels se régalent

avec avidité.

[Note 1: M. Darwin, le célèbre naturaliste, a dernièrement attiré

l'attention du public sur quelques espèces de plantes carnivores, qui,

saisissant les insectes et refermant sur eux leurs pétales, sucent tout

leur sang et rejettent après leur cadavre desséché. Des morceaux de

viande crue disparaissent avec la même rapidité dans la «bouche» de ces

arbres fantastiques.]

Qu'on se figure une immense pomme de pin de 3 mètres de haut et d'une

grosseur proportionnelle. Cette pomme de pin géante, qui est le tronc de

l'arbre, est noire et d'une dureté pareille à un bloc de fer. A la cime

de ce cône, qui a près de 50 à 60 centimètres de largeur, on aperçoit

une dizaine de feuilles qui retombent molles et pliantes, à l'instar

de celles d'un bananier, avec cette différence qu'elles sont nerveuses

comme celles de l'agave et terminées par des pointes d'une acuité sans

pareilles et creusés à l'intérieur.

Tout le bord de ces feuilles est armé de forts piquants; leur couleur

est vert foncé, comme qui dirait l'écorce des lièges ou des troënes.

Si l'on se hisse sur un rocher ou sur les épaules d'un insulaire

sakatave pour examiner cet arbre satanique, on aperçoit un cône rond, de

couleur blanche et de forme creuse. Ce n'est point une fleur, mais bien

une sorte d'entonnoir, de suçoir dans lequel est contenu un liquide

visqueux et douceâtre dont les propriétés sont à la fois morphiques et

intoxiennes.

Tout autour de ce récipient se hérissent des rejetons de feuilles, à

l'état de scions, tortillés comme des serpents et remuant comme s'ils

étaient animés. Leur largeur est d'environ 1m, 30, et rien n'est plus

terrifiant que de voir le frétillement de ces plantes verdoyantes, qui

produit une sorte de sifflement fait pour donner le frisson au plus

courageux.

Un arbre pareil à celui-là, transplanté dans notre Jardin

d'acclimatation de Paris, ferait la fortune de cette administration.

Je reviens aux Sakataves et à leur religion superstitieuse. Il y a dix

ans, leur reine, veuve depuis huit mois et mère d'un grand et gros

garçon, héritier de son père, mit au monde un second fils qui, d'après

les lois de la tribu, devait succéder à son père. En Europe, c'est tout

le contraire qui se passe; mais à Madagascar, les lois héréditaires

ne suivent pas le même cours que chez nous. Lambo--c'était l'aîné

de Ramatava, la reine-mère--devait mourir dès que son frère Horra

viendrait prendre sa place.

Or, la reine adorait son fils aîné. Elle eut donné sa vie pour que son

bien-aimé rejeton n'eût pas eu de frère; mais la nature ayant suivi son

cours, Horra avait vu le jour.

Quel parti prendre? Le seul qui fut possible, quelque pénible qu'il fût:

la fuite. Lambo dit adieu à sa mère, par une nuit sombre; et celle-ci,

affolée, sans courage, vit s'éloigner son enfant adoré, qu'elle ne

devait peut-être plus revoir.

Lambo s'enfonça dans les méandres de la montagne, à travers mille

dangers plus terribles les uns que les autres, torrents à franchir,

animaux féroces à défier; son but était d'atteindre les confins de la

tribu des Howas et de se rendre au port de Tamatave où faisaient escale

les navires venant du monde civilisé, à bord desquels il trouverait un

passage.

Après quatre jours de marche, Lambo parvint en vue du port. Devant lui,

au lieu de la montagne où la mer déferlait, il aperçut un millier de

cases divisées en deux parties: le village Malgache sur le bord de

l'Océan, et le village Howa placé derrière le fort.

De nombreux habitants recouverts de _sambas_ et de _sim'bous_, sorte

de toges romaines fabriquées avec des cotonnades du pays, circulaient

devant les cases et se dirigeaient vers un grand hangar qui était le

palais du souverain des Howas.

Les murs de cette grande case étaient formés de poteaux, reliés ensemble

par les longues et fortes tiges du _ravenala_ (l'arbre du voyageur)

serrées les unes contre les autres, et la toiture consistait en feuilles

du même arbre, tressées comme de la paille.

Le roi Radama venait d'être élu par ses sujets et donnait audience à son

peuple.

Pourquoi ne demanderais-je pas asile à mon frère? se dit Lambo.

Et il alla droit au palais du souverain des Howas, lui raconta son

histoire et le pria de le garder auprès de lui.

Non seulement le roi Radama accueillit avec bonté son égal, mais encore

il lui donna un emploi supérieur à sa cour et lui fournit les moyens de

vivre sur un grand pied dû à son rang.

Lambo se montra fort reconnaissant de l'accueil qui lui était fait et,

voulant prouver cette gratitude, il se mit entièrement au service de

Rosaherina.

La présence des Européens à la cour du grand chef de Tamatave lui

fournit l'occasion de montrer son intelligence. C'est lui qui s'aboucha

pendant plusieurs mois avec M. Dupré, envoyé par l'empereur Napoléon

III, pour ratifier un traité de commerce et avec le capitaine Dupré, qui

appuyait la volonté de la France à l'aide de la frégate _Hermione_ et

de l'aviso _le Curieux_. Il ne tint pas à Lambo de voir accepter les

propositions de la France par son souverain, et si notre alliance ne fut

point agréée, c'est à l'influence de l'Angleterre que cette déconvenue

doit être attribuée.

Un matin, le roi Radama fut trouvé étranglé sur son lit. La reine

Rosaherina, sa femme, n'aimait point Lambo, qui dut chercher de nouveau

son salut dans la fuite.

Il s'éloigna donc dans le plus bref délai et au lieu de se recommander

au capitaine Dupré, qui l'eût volontiers accueilli à son bord, il songea

à revoir sa mère et son pays.

Nouveaux contes extraordinaires · 第 1 / 6 段