Metz, où il avait vécu depuis notre séparation, était arrivé chez moi
tout défait, tout pâle! Entré dans mon salon, sans parler à Marie, il
causait avec mon portrait.
--C'est donc vrai, pauvre fille, je ne te verrai plus? je suis revenu
trop tard!
Marie lui disait:
--Trop tard! Pourquoi donc, monsieur?
--Mais pour voir Céleste avant qu'elle ne meure!... Je l'ai bien aimée,
allez! je l'aime encore.
--Monsieur a raison, dit Marie; mais madame se porte bien: elle est à la
campagne et m'a écrit hier.
Il l'embrassa de joie et partit laissant son adresse.
J'étais à peine réinstallée chez moi, qu'un agent du quartier de la
Madeleine vint me demander. On lui dit que je n'y étais pas. Il s'éloigna
en grommelant et en disant qu'il me trouverait bien. Marie me prévint.
Je pris aussitôt mon parti. Il y a toujours eu en moi une telle ardeur
d'existence, une telle force de vie, que je ne puis rester longtemps sous
l'impression d'une inquiétude ou d'une douleur. Je m'agite jusqu'à ce que
j'aie retrouvé l'équilibre de mes facultés, sentant bien que si la
souffrance s'acclimatait dans mon âme, elle me rendrait folle ou me
tuerait.
Je me décidai à partir, à faire un voyage. J'allai chez le commissaire de
mon quartier. Je pris un passe-port avec deux témoins, et je fis dire à
Jean que je voulais aller au Havre. Je le priais de m'accompagner.
Il accepta. Mon passe-port, visé du Havre, était une garantie pour ne pas
être punie si j'étais prise; je pourrais prouver que j'avais été absente.
Nous partîmes le soir même.
XXIII
LE HAVRE-DE-GRACE.
Le cœur est une singulière énigme; je m'aperçus, en arrivant au Havre,
que j'avais eu pour m'éloigner de Paris un motif dont je ne m'étais pas
rendu compte à moi-même. C'était un prétexte pour _lui_ écrire. Datée du
Havre, et motivée par un voyage, ma lettre semblerait plus naturelle.
Aussi, la première chose que je fis, en descendant à l'hôtel, fut de
demander du papier et de l'encre.
«Mon cher Robert, les raisons qui nous ont séparés sont si
bonnes, que vous avez vu ma résignation. Pourtant, il ne faut pas
demander à la créature humaine plus qu'elle ne peut! Je pense
plus à vous que jamais. Grâce à vos soins, j'ai recouvré la
santé. Je ne veux plus faire ces excès qui me rendaient si
malade. Le chagrin qu'on étouffe un jour revient le lendemain
plus fort. J'ai retrouvé l'amitié de Jean. Je suis ici pour
quelques jours; si vous aviez quelque chose à me dire, vous
pourriez m'écrire. Pensez à moi.
»CÉLESTE.»
Je n'avais jamais vu la mer; j'éprouvai que ce spectacle était bien
grand, car il me consola. Mon admiration était mêlée d'un sentiment de
tristesse et de mélancolie. L'aspect de la mer me rendait triste, tout en
faisant une distraction à mes peines. Je me demandais comment des gens
avaient le courage de confier leur vie à ces grands berceaux, appelés
navires, qu'une vague soulève doucement un jour et peut engloutir le
lendemain; vivre des mois entiers entre le ciel et l'eau m'aurait paru
au-dessus de mes forces. L'hôtel où j'étais descendue donnait sur la
jetée; je voyais loin en mer. A force de fixer le mouvement des vagues,
il me sembla remuer comme elles; je pris ma maison pour un vaisseau;
j'eus peur, j'arrachai ma pensée et mes regards à ce tableau; je rentrai
et fermai ma fenêtre. Il faisait froid; mais la journée était belle.
Jean vint me demander si je voulais faire une promenade en mer avec
d'autres voyageurs.
--Non, dis-je en me serrant dans mon manteau, par un mouvement nerveux
d'appréhension; j'aime mieux marcher.
Je pris son bras et nous sortîmes.
J'achetai une foule de chinoiseries. Un coup de vent nous enveloppa si
fort que je faillis être enlevée comme un ballon avec mes acquisitions.
L'air qui s'engouffrait sous mes jupes m'inquiétait bien un peu; mais je
ne voulais pas lâcher mes petits pots! Je marchais plus vite que je ne
voulais; heureusement, nous étions poussés du côté de la maison.
Le temps devint si noir qu'il faisait presque nuit à deux heures.
J'arrivai sans accident; je rangeai sur un meuble les fantaisies dont je
venais de faire emplette. Le vent battait les maisons et les vitres en
sifflant comme une furie.
--Quel temps! dis-je à Jean, comme j'ai bien fait de ne pas aller me
promener en bateau, avec votre mer qui était comme une glace.
--Oui, me dit-il, c'est une vraie tempête! c'est beau à voir, regardez!
Je m'approchai de la fenêtre, je fus effrayée! Pourtant cette émotion me
plaisait. Les grandes voix de la nature calment, en s'harmonisant avec
elles, les voix des passions qui grondent sourdement dans nos cœurs.
--Vous trouvez cela beau? lui dis-je; mais c'est à vous faire mourir de
peur! Ces pauvres gens qui sont sortis, que vont-ils faire avec leur
coquille de noix, contre une pareille bourrasque?
--Bah! il n'y a pas de danger... ils ne doivent pas être loin!
Les flots arrivaient comme des montagnes, se brisaient sur la plage;
d'autres les suivaient, semblaient les écraser, et se retiraient en
mugissant. Plus loin, au large, nous voyions d'immenses masses d'eau
s'élever avec fracas et retomber sur elles-mêmes en entr'ouvrant de
grands abîmes qui semblaient plonger jusqu'au fond des mers.
Parfois, il me semblait distinguer la pauvre petite barque comme un point
noir.
--Les voilà, disais-je!... Ils s'enfoncent!
--Non, non, me disait Jean, ce sont des lames!
--Mon Dieu! mais si un de ces géants les enveloppe, ils sont perdus!
Oubliant le froid, nous ouvrîmes la fenêtre. Beaucoup de monde était sur
la porte au-dessous de nous; chacun, le cou tendu, l'œil fixe, cherchait
les promeneurs.
Dans la foule, un homme se désolait et disait:
--Mon Dieu! pourquoi ai-je permis à mon fils de sortir? ils sont perdus!
Il pleurait; il était bien vieux. Ses cheveux étaient tout blancs... il
me fit mal... je partageais sa peine; la barque m'intéressa encore
davantage! J'avais de bons yeux; je les plongeais dans le lointain, pour
tâcher d'apercevoir les promeneurs.
Ce fut moi qui les vis la première. J'étais si émue que, pour dire au
pauvre père: «les voilà,» je faillis tomber par-dessus le balcon. Je
l'engageai à monter près de moi pour qu'il vît mieux. On s'était procuré
des lorgnettes; cela ne lui servait à rien: il avait la vue trop basse
pour rien distinguer. Je lui indiquais tous les mouvements que faisait la
barque. La vieillesse et l'enfance se ressemblent.
Quand je disais: «ils avancent,» le pauvre vieillard riait, me serrait
les mains! Quand je les perdais de vue, il me poussait et semblait me
faire un reproche, comme si je les eusse empêchés d'avancer.
--Les voilà! je les revois! ils luttent avec peine, mais ils avancent!
Il m'attirait à lui, me serrait presque dans ses bras, et me disait:
--Regardez, mon enfant, regardez bien!
Cent fois, je les crus coulés. Ils étaient assez près pour que je les
visse rouler comme une plume, monter, descendre! Ils étaient près, mais
sans pouvoir aborder. Deux heures se passèrent ainsi, deux heures
d'angoisse. Enfin, ils arrivèrent, pâles, défaits, brisés par la fatigue
et par l'émotion.
Le vieillard me quitta, courant aussi vite que ses jambes le lui
permettaient, pour aller embrasser un beau grand jeune homme, qui pouvait
avoir vingt-cinq ans. Je me disais en le voyant partir:
--Ingrat comme un enfant! il ne me remercie pas d'avoir partagé ses
terreurs.
Mais le soir, à table d'hôte, il vint se mettre près de moi. Son fils me
remercia de l'intérêt que je lui avais porté et du service que j'avais
rendu à son père.
Je m'étais trompée: au lieu d'une conquête, j'en avais fait deux. Le père
n'avait pas cessé de parler de moi! Il me trouvait charmante, adorable!
J'étais jolie! je vous ai dit qu'il avait la vue basse! J'avais un esprit
d'ange! je ne lui avais pourtant dit que quelques mots, mais je les avais
répétés à satiété:
«Ah! les voilà, ils sont sauvés! Ah! mon Dieu, je ne les vois plus! Si,
les voilà! ils avancent!»
Le fils avait sans doute l'habitude de penser comme son père. Il devint
plus qu'assidu, et, au bout de deux jours, il me déclara tout net qu'il
était amoureux fou de moi.
Jean voyait bien ce petit manége, et, ce qu'il y a de plus singulier,
c'est qu'il le protégeait en se retirant. Il détestait Robert; il se
serait sacrifié à tous mes caprices pour me faire oublier un seul nom, un
seul souvenir.
Mon naufragé n'avait pas grand esprit; il commençait à m'ennuyer
beaucoup! Il m'écrivait de si drôles de lettres que je ne pouvais
m'empêcher de lui rire au nez. Quand je le rencontrais, il voulait
toujours m'enlever, ou par terre ou par mer, cela lui était égal; il ne
parlait de rien moins que de m'épouser, sûr, me disait-il, que son père
lui pardonnerait un amour que lui-même avait fait naître. N'étais-je pas
l'ange qui l'avait sauvé des flots par mes prières? Pourrait-il repousser
celle qui avait sauvé la vie de son fils?
Je dis à Jean que je voulais dîner chez moi. Il me demanda pourquoi je ne
voulais plus descendre. Je lui répondis que le père et le fils étaient
fous; qu'ils voulaient absolument faire de moi un ange; qu'ils méditaient
un enlèvement, ce qui m'obligeait à prendre des précautions, pour ne pas
les exposer à une si mauvaise capture.
--Je croyais que cela vous amusait? dit Jean.
--Je ne m'amuserai jamais aux dépens des gens qui m'aiment; si je fais
souffrir quelqu'un, ce sera involontairement.
Je le regardai en disant ces mots, car ils étaient à son adresse. Il ne
répondit rien.
Jean avait un ami au Havre. Après dîner, il me demanda la permission
d'aller le voir une demi-heure.
Il était à peine sorti que la porte s'ouvrit. Je crus que c'était lui qui
revenait; je ne quittai pas même ma lecture. J'entendis donner un tour à
ma serrure; je me retournai, et je vis mon naufragé, plus pâle que le
jour où il était revenu de sa promenade.
--Pourquoi n'êtes-vous pas descendue dîner?.. me dit-il d'un air effaré;
vous me fuyez, n'est-ce pas?..
Il était vraiment effrayant. Je crus prudent de lui parler doucement; je
lui dis que je n'étais pas descendue parce que j'avais mal à la tête.
--Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu?
L'aplomb naïf avec lequel il démasquait ses petits plans de tyrannie
m'étonna tellement, que je fus quelques minutes sans savoir que répondre.
Il reprit:
--Vous n'êtes pas descendue pour me faire souffrir, vous êtes une
coquette, comme toutes les Parisiennes. Vous vous faites aimer des gens
afin de les tourmenter. Je vous aime et ne m'arrangerai pas de cela; j'ai
vu votre passe-port, vous êtes libre; vous allez quitter ce monsieur et
me suivre, ou je lui cherche querelle.
Il était du Midi et paraissait avoir mauvaise tête.
La conversation commençait à prendre une tournure inquiétante. Jean
pouvait rentrer. Il était d'un caractère froid, mais il était amoureux et
ne céderait pas à un nouveau venu, comme il avait fait à Robert, qui
avait des droits antérieurs. Je ne vis qu'un moyen: lui dire du mal de
moi:
--Voyons, mon ami, ne vous montez pas ainsi la tête! Vous rencontrez une
femme avec un homme qui n'est pas son parent, cela ne doit pas vous
donner bonne opinion d'elle... Au lieu de vous raisonner, vous vous
mettez à l'aimer comme un fou, vous voulez l'enlever, l'épouser, vous
battre; et pour qui, je vous le demande?.. Vous n'en savez rien!.. Je
vais vous le dire... Pour une fille qui a gâché sa jeunesse, qui n'est
digne de l'intérêt de personne, que l'on prend et que l'on quitte, qui
pourrait abuser de vous et vous entraîner dans cette vie infernale, d'où
l'on ne sort qu'après avoir laissé ses illusions, sa fortune,
quelquefois son honneur; enfin, pour Mogador!
Je croyais que ce nom allait l'épouvanter; il me dit:
--Mogador! je ne sais pas ce que c'est; mais je vous aime! peu m'importe
ce que vous avez été, je vous aime. Je n'habite pas Paris, vous cacherez
votre passé dans mon pays. Venez avec moi, ou je vous suivrai partout,
même à Paris, dans ce gouffre dont vous croyez en vain me faire peur.
Vous me verrez toujours.
--Eh bien! lui dis-je, soyez raisonnable... attendez quelques jours; la
personne avec laquelle je suis venue au Havre va partir; quand je serai
seule, nous verrons. Seulement, je ne veux pas lui faire de peine; il ne
faut pas qu'il vous trouve ici. Sortez; mais, pour Dieu, calmez-vous, et,
jusque-là, ne faites point de folie.
Il me le promit en m'embrassant les mains!... Il paraissait bien heureux!
Jean rentra quelques minutes après et me dit tout surpris:
--Tiens! vous faites votre malle?...
--Oui; nous partons demain, au petit jour.
Personne n'était levé dans l'hôtel, que j'en sortais, laissant un regret
pour ce pauvre garçon, qui m'aimait au moins autant que j'aimais Robert.
XXIV
UN BAL MASQUÉ A L'OPÉRA.--VICTORINE, DITE LA PANTHÈRE.
Je n'étais restée que dix jours absente; il me semblait que des années
s'étaient écoulées, j'approchai de mon logement avec des battements de
cœur. Peut-être avais-je une lettre de Robert!... Le concierge m'en
remit une.
Jean prit congé de moi sans que j'y fisse attention. Je dévorais ma
lettre en montant. Elle était longue! Robert me félicitait de la manière
dont je prenais mon parti de sa perte. Il me disait que cela lui était
moins facile qu'à moi, qu'il n'avait personne pour se consoler.
Cette lettre, je la lus plusieurs fois. Il était jaloux de moi. Un
éclair de joie monta de mon cœur à mon cerveau! Il était jaloux. J'avais
barre sur lui. Je ressentis un immense bonheur, parce que j'eus, pour la
première fois, conscience entière de ma force. L'amour est le tyran du
monde, mais devant la jalousie, il n'est plus qu'un pauvre enfant
tremblant. On s'est effrayé, de notre temps, de l'empire que certaines
femmes ont pris sur le caractère de leurs amants, et des ravages qu'elles
ont faits dans leur existence. On a crié au miracle; on a cherché
l'explication dans des contrastes impossibles. D'une part, on a supposé
des monstres de cruauté et de sécheresse de cœur; de l'autre, des
prodiges de niaiserie et de faiblesse. On s'est doublement trompé. Les
données générales du cœur humain suffisent à tout expliquer. Quand la
jalousie ne tue pas l'amour, elle l'aiguillonne: c'est le fouet des
furies; l'âme qui a une fois senti ses lanières ne s'appartient plus. Il
y a de pauvres femmes qui souffrent et qui meurent sans se douter de
cela. Je connaissais trop le monde pour ne pas profiter de mon
expérience, dans l'intérêt de cet amour qui remplissait mon cœur.
«Pour le ramener à mes pieds, me disais-je, je n'ai qu'un moyen: le
tourmenter.» Et, comme je l'aimais beaucoup, je fus impitoyable.
Mes lettres pouvaient laisser à désirer sous le rapport du style et de
l'orthographe, mais j'affirme qu'elles étaient des chefs-d'œuvre de
coquetterie. Je réussis au gré de mes désirs. Au bout de huit jours, il
était plus épris que jamais, et m'écrivait:
«Ma chère enfant, j'arrive passer deux jours à Paris. Je descends
à l'hôtel Chatam; si vous pouvez disposer d'une heure pour moi,
vous savez tout le plaisir que j'aurai à vous voir.»
C'était un dimanche; le boulevard était plein de monde, je voulais aller
vite, et ne réussissais qu'à me faire bousculer par les passants. Arrivée
à la porte de Robert, je tâchai de me remettre pour avoir l'air calme,
même froid. Il m'embrassa et, me regardant bien en face, il me dit:
--Est-ce que vous ne m'aimez plus, Céleste?...
--Si, lui dis-je; mais il faut bien que je me fasse à l'idée de ne plus
vous voir, puisque vous allez vous marier.
--Non, me dit-il presque joyeux, je ne me marie pas; j'allais, sans m'en
douter, faire un très-sot mariage. Ma bonne étoile m'a sauvé. Une femme
de chambre m'a appris, sur le compte de ma fiancée, des choses... que ses
parents ne m'auraient certainement pas dites. Ce sera pour plus tard.
--C'est pour cela que vous me revenez?
--Oui, un peu, et beaucoup parce que je vous aime.
--Vrai, Robert?
--Vous le savez bien!
--Jamais assez...
Nous passâmes huit jours ensemble; il ne me quittait pas. J'avais écrit à
ce pauvre Jean pour lui éviter une rencontre, et, fidèle à ses habitudes
d'abnégation devant les droits acquis, il n'était pas venu me voir.
Robert était obligé de retourner en Berri.
--Je vous emmène, me dit-il.
Il n'avait pas besoin de me dire: «Voulez-vous venir?» Je passai deux
mois près de lui. Il reçut une lettre qui lui annonçait l'arrivée d'une
de ses parentes.
Pour moi, cette lettre était un ordre de départ. Je le compris. Il
m'annonça cette nouvelle avec tous les ménagements possibles.
--Retournez quelque temps à Paris, me dit-il; dès que je serai seul,
j'irai vous chercher.
Je me doutai bien que cette visite cachait quelque nouveau projet de
mariage, et que Robert ne me disait qu'une partie de la vérité. Je
cherchai la lettre et n'eus pas de peine à la trouver. Mes
pressentiments ne m'avaient pas trompée. Il s'agissait d'une alliance
proposée, qui devait se nouer par les soins d'une amie de sa famille.
Je revins à Paris et lui écrivis que je n'étais pas dupe de ce qu'il
m'avait dit. Il resta quelque temps sans me répondre. Le pauvre garçon
cherchait sans doute à affermir sa résolution. J'étais bien moins
inquiète que la première fois.
Un pressentiment me disait que tous ces mariages manqueraient. Je marchai
résolûment dans la voie que je m'étais tracée: je faisais au cœur de
Robert une guerre terrible par mes folies et mes excentricités. J'allais
partout, aux bals, aux concerts, aux spectacles. Cette époque est la plus
agitée de ma vie. Mon esprit, du reste, était devenu plus réfléchi, et
dans le monde nouveau que je voyais, tout pour moi était un objet
d'étude. En sortant du théâtre, nous allions presque toutes les nuits
souper au café de Paris. Ces beaux salons aux vases dorés garnis de
fleurs resplendissaient de lumières. Le repas, préparé d'avance,
ressemblait à une féerie. Les convives étaient jeunes, riches et
élégants. Leurs noms étaient les plus beaux noms de France; mais leur vie
était frivole, leurs caractères étaient capricieux et changeants. Ce
monde ne ressemblait en rien à celui que j'avais vu pendant que j'étais
à l'Hippodrome.
Léon et ses amis, tous fils de marchands très-honorables, de bourgeois
très-honnêtes, étaient pédants, orgueilleux. Ils déblatéraient contre la
noblesse, mais c'était par jalousie.
Tous ceux que j'ai connus auraient acheté de leur sang le droit de mettre
à la porte de leur maison de commerce: «Le marquis un tel, tailleur.
Monsieur le comte un tel, marchand de bois.» Ils avaient de grandes
fortunes, mais il manquait quelque chose à leur bonheur: un petit bout de
blason pour enjoliver les factures de leurs papas.
Ce qui me plaisait le plus dans mes nouveaux amphitryons, c'est qu'ils
étaient presque tous liés avec Robert. Je les avais connus avec lui, chez
lui; de cette façon j'étais sûre qu'il serait tenu au courant de ma
conduite, et que pas une de mes extravagances ne serait perdue pour lui.
Le hasard est le plus habile des machinistes. Il arrange des combinaisons
bien curieuses. Dans le tourbillon où j'étais de nouveau lancée, je
faisais chaque jour de nouvelles connaissances. Dans cette vie-là, les
amis et les amies disparaissent comme des ombres; on finit par se
rencontrer sans se dire bonjour.
Je me liai avec une femme plus âgée que moi. Il y avait dans le caractère
de cette femme et la disposition présente de mon esprit, des analogies
qui me la firent étudier attentivement. Deux ans plus tôt ou deux ans
plus tard, elle aurait traversé ma vie, je n'y aurais probablement pas
pris garde; mais à cette date précise elle exerça sur moi une sorte
d'influence.
Je ne trouvais pas sur sa figure les restes d'une grande beauté; pourtant
elle avait été une des femmes les plus à la mode. Elle était riche et
regardait avec mépris cette vie qu'elle avait quittée. Peut-être
avait-elle été bonne et était-ce à force de méchancetés qu'on l'avait
rendue méchante, ce qui arrive souvent. Toujours est-il qu'elle dépeçait
ses chères amies de la bonne façon, et cela avec tant de verve, qu'il ne
leur restait que les os; «Encore disait-elle, je les abandonne parce
qu'ils sont gâtés.»
Cette Panthère, si féroce pour tout le monde, m'avait, je ne sais
pourquoi, prise en grande affection. Un soir, je voulus l'emmener à
l'Opéra.
--Non, me dit-elle, je ne ferais pas mes frais!
--Pourquoi?
--Parce que les gens d'esprit n'y vont plus, ou, s'ils y vont, ils
mettent un faux nez.
--Ils l'ôteront pour vous! Venez, vous me ferez bien plaisir!...
--Je vous ferai bien plaisir! Je ne demande pas mieux; mais il y a cinq
ans que j'ai donné mon domino de taffetas noir à une pauvre fille pour
porter le deuil de sa mère.
--Nous en louerons un.
--Allons, je me laisse faire. Nous souperons avant; je ne veux pas, si je
rencontre d'anciens amis, je ne veux pas qu'on dise la Panthère est
édentée! Un verre de champagne, un masque et gare à ceux qui me tomberont
sous la dent.
Après le souper, je la regardai avec une certaine inquiétude: ses yeux
brillaient. Si elle n'avait bu qu'un verre, il était grand! Sous le
vestibule de l'Opéra, elle arrêta un homme qui suivait plusieurs dominos,
dont il portait le manteau. Elle lui dit:
--Pas si vite, Gerbier, on dit bonsoir à ses amies. C'est la seconde fois
que tu affectes de ne pas me voir, en plein jour, à l'Hippodrome; je te
pardonne ce manque d'égards, et puis je crois avoir remarqué que tu étais
de mauvaise humeur. Avoue que tu as pris cette chasse au cerf pour une
personnalité?
Le monsieur, qui pouvait avoir cinquante ans et qui bégayait un peu, lui
dit de se taire, qu'il n'était pas seul!
--Oh! monsieur est en famille aujourd'hui; on fait sortir la petite de
pension, on vient au bal de l'Opéra pour lui former le cœur et l'esprit.
Le monsieur se jeta dans la foule pour se débarrasser d'elle. Je lui
demandai:
--Qui est donc ce monsieur?
--Un imbécile! A son âge, il se fait le groom d'une actrice. Je déteste
les actrices en général et celle-là en particulier.
--Pourquoi?
--Parce qu'elle n'est pas bonne!
--Comment pas bonne? bonne actrice ou bonne femme?
--Les deux sont mauvaises. Le talent, pour la plupart de ces dames, n'est
qu'un détail. Le théâtre ne les enrichit pas, il les ruine. Elles ne s'en
retireraient pas sans les subventions de l'étranger. Qu'est-ce que la
scène, à part quelques rares exceptions? un étalage.
--Toutes ne sont pas comme cela...
--Oh! non, me dit-elle en riant; je laisse de côté les vieilles, et si
cela vous fait bien plaisir, une sur cent parmi les jeunes; mais le reste
vit sur le fonds commun de la luxure européenne. Celle que vous venez
devoir passer fait beaucoup avec Londres, Vienne et Saint-Pétersbourg.
Elle est toujours en route. Son commerce est un commerce d'exportation.
Au surplus, c'est une tradition dans cette famille. Elle fera comme sa
mère; elle perdra sa fille! On devrait y mettre ordre.
Nous étions arrivées à la porte du foyer.
--Bonjour, beau masque! dit en me serrant la taille, un homme qui en
sortait.
--Tu connais monsieur?
--Non, lui dis-je en me dégageant.
--Ah! tant mieux! je vais te décliner ses noms et qualités: c'est le
grand commandeur de l'Ordre des rats.
--Eh bien, lui dit-elle, ton domestique s'est-il bien conduit?
--Pourquoi me demandes-tu ça? dit le monsieur, qui cherchait à la
reconnaître.
--Dame, tu lui as dit l'année passée, au jour de l'an: «François, je vous
donne cette vieille botte! Si vous me servez bien, vous aurez l'autre
l'année prochaine.» A-t-il enfin la paire?
Tout le monde se mit à rire. Nous entrâmes dans la loge 21. Je fus
étonnée de trouver deux personnes. Je pensais que Jean, qui me l'avait
donnée, avait engagé quelques amis. Victorine me parlait sans déguiser sa
voix. Un domino se retourna. Je vis les yeux de ce domino briller à
travers son masque; puis je l'entendis qui disait en se penchant à
l'oreille d'un monsieur:
--Oh! l'horreur! Il y a un serpent ici! Qui donc a ouvert à ces femmes?
--Je ne sais, dit le monsieur, mais je vais les renvoyer.
--Oui, oui, reprit la dame en baissant son capuchon.
Victorine et moi avions tout entendu. L'orchestre faisait grand bruit, et
elle avait parlé presque haut pour être entendue du monsieur. Il se leva
et nous dit:
--Mesdames, cette loge est louée?...
--Oui, lui dis-je, mais elle est louée pour moi; elle est à moi.
--Vous vous trompez sans doute!...
--Non, appelez l'ouvreuse, je viens de lui remettre le coupon.