Nous étions dans notre droit, et c'était à eux de sortir. Pendant ces
explications, Victorine avait regardé attentivement le domino, et,
malheureusement pour la femme qui le portait, elle l'avait reconnue.
Quand elle se leva pour sortir, Victorine lui barra le passage, et se
mesurant avec elle, elle dit:
--C'est bien elle!... Ah! je suis un serpent! Eh bien, tu m'entendras
siffler.
Le masque ne répondit rien, sortit et rentra dans la loge de droite.
Quand elle fut assise, Victorine me dit:
--Veux-tu que je te raconte pourquoi on m'appelle le serpent? L'histoire
t'amusera et nos voisins aussi.
Il y avait beaucoup de monde dans la loge de gauche. Pas un mot de cette
petite scène n'avait été perdu; on prévit que cela allait devenir
sérieux, et on s'apprêta à écouter. Le domino se tourna de notre côté et
regarda Victorine d'un air de défi.
--Figure-toi, me dit celle-ci, que j'ai été aimée par un des hommes les
plus à la mode de Paris. Il m'aimait beaucoup, mais il allait dans le
monde. Une femme d'une grande naissance s'acharnait après lui. Elle
savait notre liaison, et elle avait la rage de s'en occuper. Elle était
sans cesse à lui demander quel charme pouvait avoir une fille comme moi,
une courtisane, élégante il est vrai, mais dont le luxe devait inspirer
le dégoût, le mépris, car tout cela ne pouvait s'expliquer que par le
conte des _Mille et une Nuits_. J'avais une grande puissance sur mon
amant. Il me racontait ces belles conversations en me disant: «Si tu
veux, je n'irai plus chez elle; elle est folle de moi, mais je te la
sacrifie.» En effet, il n'allait plus chez elle. Elle l'attendait des
heures entières à la porte du club. Il finit par être touché de tant
d'humilité! elle me l'enleva. Je lui en aurais moins voulu si elle
n'avait pas dû être honnête femme et qu'elle eût eu de l'indulgence pour
les autres; mais en bonne conscience, elle était trop rouée pour être
intéressante. Les plus coupables sont nos ennemies acharnées, nous leur
faisons du tort. Celle-là était descendue bien au-dessous de moi. Mon
amant me revint; elle voulut le reprendre. Cela m'ennuyait. Je trouvai
chez lui des lettres d'elle. Je l'avais priée de se tenir tranquille,
elle n'en avait rien fait. Je me vengeai cruellement: je pris ses lettres
et je les envoyai à son mari, après avoir rendu illisible le nom de celui
à qui elles avaient été adressées. Ces lettres, avant de m'en dessaisir,
je les avais lues; il y en avait de très-amusantes. Elle lui disait: «Ne
vous contraignez pas, traitez-moi en fille entretenue!» Ainsi va le
monde! Notre prétention est d'être respectées; celle de ces dames est
d'être menées cavalièrement. Ici-bas, vois-tu, Céleste, une moitié du
public vole l'autre. J'ai crié: au voleur! voilà pourquoi elle m'appelle
serpent.
Le domino ne s'était pas attendu à tant d'impertinence; pendant tout le
temps que Victorine avait parlé, la malheureuse femme n'avait pas osé
sortir. Il était facile de voir son émotion, au tremblement de son
éventail. Son compagnon faisait une figure que je me rappellerai toute ma
vie. Les jeunes gens de la loge voisine souriaient.
Au bout de quelques secondes, la dame se plaignit de la chaleur, sortit
et ne revint plus. Au moment où la porte de la loge se referma, la
Panthère lui jeta son nom, pour que l'outrage fût complet. Je lui
reprochai de crier ce nom si haut.
--Pourquoi donc? parce qu'elle a un mari, des enfants! Puisqu'elle ne les
respecte pas, pourquoi les respecterais-je, moi? Je sais l'histoire de
beaucoup d'autres! leurs femmes de chambre en disent plus que moi.
--Allons, viens faire un tour au foyer!..
Et je l'emmenai chercher la personne que j'attendais. Elle s'arrêta
devant un jeune homme qui avait le dos appuyé à une colonne.
--Bonsoir, de J... Comment va ton père?
--Tu me connais? dit le jeune homme en s'arrêtant.
--Apparemment, puisque je te demande des nouvelles de la famille.
--Eh bien, mon père va mieux.
--Ah! je comprends pourquoi tu as l'air triste! l'argent va augmenter;
pauvre garçon, va!
Elle se mit à rire. Je lui demandai pourquoi l'argent allait augmenter.
--Il va augmenter pour lui. Il y a quelque temps, il cherchait à
emprunter à un usurier que je connais. Il voulait lui faire des lettres
de change; l'usurier ne voulait pas les accepter.
--Vous avez tort, disait celui-ci, mon père a soixante ans!
--Je le trouve très-jeune, répondait l'usurier.
--Oui, répliquait le jeune homme, mais il est malade et n'ira pas loin,
j'en suis sûr; ainsi vous serez payé à l'échéance.
L'affaire n'est pas encore faite; si le père va mieux, il faudra payer
plus cher!
--Eh bien, c'est un vilain monsieur, votre jeune homme; il escompte tout
bonnement la vie de son père.
--C'est vrai, mais il y en a beaucoup comme cela.
--C'est triste!
--Je ne dis pas non, reprit Victorine. C'est un peu la faute des pères,
qui les élèvent mal. Petits, on les fait nourrir par des étrangères. Plus
tard, on les fait manger avec des gouvernantes; puis on les envoie au
collége, hors de la famille, d'où ils sortent à dix-sept ou dix-huit
ans. L'amour les prend avant qu'ils aient songé à aimer leurs parents.
Ils font des dettes, leurs pères ne les payent pas. Les meilleurs
attendent la fin, les plus mauvais la souhaitent. Il me semble que si
j'avais un enfant, je le ferais élever près de moi, et que, surtout, je
ne l'obligerais pas à passer dix ans de sa vie à apprendre un tas de
choses qui doivent bien ennuyer les jeunes gens, puisque, sitôt en
liberté, ils font le diable pour les oublier. Oh! te voilà, dit-elle à un
homme que nous croisions. Tu gênais donc ta femme, qu'elle l'a envoyé à
l'Opéra.
--Qu'est-ce que tu veux dire? dit le monsieur, qui paraissait fâché.
--Là, là, lui dit la Panthère, ne t'emporte pas; nous savons que tu as
commencé par là; mais tu t'es raisonné, tu t'es dit: Bah! les cornes,
c'est comme les dents, ça fait du mal quand ça pousse; quand c'est venu,
ça sert pour manger. Tu en es un vivant exemple, puisque, grâce à ta
femme, tu as une place qui te fait vivre.
Le monsieur fronça les sourcils. Je tirai Victorine, que j'entraînai dans
la foule.
L'heure se passait et je ne voyais pas Jean. Cela commençait à me
préoccuper. Ma compagne devina ma pensée.
--Pourquoi ne vient-il pas? me dit-elle.
--Je n'en sais rien. Il m'a envoyé la loge que je lui ai demandée, mais
je suppose qu'il me boude. Si Robert savait cela, il serait enchanté.
--Ton Robert t'adorera, me dit Victorine; tu prends le seul moyen. On dit
que nous sommes des monstres! la faute à qui? Soyez douce, bonne, ils
vous font aller. Il me semble me rappeler que j'ai été douce, bonne, il y
a longtemps. Mon premier amant, qui était un rapin, me faisait coucher
sur le carré au mois de janvier; mon amour me tenait chaud! Quand il
s'est en allé, j'ai senti le froid et j'ai fait comme mon amour; je suis
partie. Je me suis vengée de mon premier amant sur le second, du second
sur le troisième et ainsi de suite. On m'a appelée Panthère, Serpent,
mais on m'a aimée. Maintenant, on me déteste, je vis seule, je m'ennuie;
j'ai thésaurisé tous les dégoûts de la vie; je n'ai jamais une bonne
pensée, je ne sais plus dire une bonne parole; je déteste les gens
heureux; je me venge du mal qu'on m'a fait en me prenant ma jeunesse et
mes illusions. J'ai trente ans! une honnête femme serait jeune; je suis
vieille. On ne parle plus de moi, sans dire la vieille Victorine, ce qui
me fait damner. C'est sans doute la punition qui m'était réservée, car,
au fond, je sens que mon cœur n'a pas vieilli et que je souffre de cet
abandon.
--C'est votre faute! pourquoi ne vous êtes-vous pas gardé des amis, au
lieu de vous faire haïr? Tout le monde a peur de vous.
--Des amis! mais les honnêtes gens n'en ont pas, comment voulez-vous que
j'en aie! Je ne prête pas d'argent!...
--Oh! ma chère, vous êtes désespérante!... Allons-nous-en.
Après l'avoir reconduite, je rentrai chez moi, triste, et je m'endormis
sous l'influence de ce mauvais génie, _qui, dénigrant tout, se vantait de
n'avoir plus d'illusions_.
Voilà comment les femmes se perdent entre elles: après la déchéance
physique vient celle de l'âme, la pire de toutes les déchéances.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME
TABLE
Pages
XII La reine Pomaré (suite) 1
XIII L'Hippodrome 24
XIV La robe jaune de Lise 49
XV Une course en char 124
XVI Impressions de voyage 142
XVII La mort de Marie 161
XVIII Un acte de désespoir 179
XIX Le retour de Lise 190
XX Un souper au café Anglais 221
XXI Robert 238
XXII La campagne 273
XXIII Le Havre-de-Grâce 291
XXIV Un bal masqué à l'Opéra.--Victorine,
dite la Panthère 301