--Voyons, lui dis-je, ne troublez pas ainsi le repos des morts; on ne

doit pas crier près d'eux. Venez dans la chapelle... Et je l'entraînai

hors du caveau, malgré sa résistance.

Je demandai dans quelle salle elle était morte. On m'envoya à

Sainte-Marie.

Je voulais savoir quelle avait été sa maladie. Une sœur vint à moi et me

demanda si j'étais parente du numéro quinze. Je me souvins de

Saint-Louis, où j'étais sous ce numéro. Je répondis que non, que

j'accompagnais sa sœur. Elle m'attira dans un coin et me dit:

--Je ne voulais pas raconter devant une parente comment on nous a amené

cette malheureuse; elle avait été ramassée par la garde, à la barrière de

l'École; on l'avait fait boire; elle s'était trouvée dans une rixe où on

l'avait battue, car elle était noire de coups; on l'a conduite ici.

Un érysipèle s'est déclaré; je lui ai coupé les cheveux. Elle m'a donné

votre adresse, disant qu'elle était domestique chez vous. La fièvre l'a

prise; elle est morte à quatre heures. Consolez sa sœur: je crois que le

bon Dieu a eu pitié d'elle en la prenant.

Nous descendîmes. On nous demanda si nous la faisions enterrer, si nous

enverrions de quoi l'ensevelir. Je payai trente francs. J'emmenai Marie,

que je crus folle pendant quelques heures.

Elle envoya chercher sa mère, à qui elle donna rendez-vous le lendemain,

à dix heures, à l'Hôtel-Dieu, pour voir sa fille Augustine, qui était

bien malade.

Ce fut encore plus affreux que la veille. La mère nous attendait à la

porte, et dit à Marie:

--Tu ne m'as pas dit le nom de la salle d'Augustine.

Je dis bas à Marie de porter le linge pour sa sœur, de hâter les

préparatifs; je tâchais de gagner du temps. Un garçon descendit, sans

doute par un autre escalier, et vint me dire:

--Madame, voulez-vous voir la jeune fille, avant qu'on la cloue? C'est

l'usage, pour s'assurer qu'on n'a pas travaillé le corps.

--Qui donc veut-on clouer? dit la mère de Marie.

Et elle suivit le garçon sans que je pusse l'arrêter. On mettait le

couvercle quand elle arriva.

--Où est donc ma fille? Est-ce que c'est elle que vous voulez emporter?

Elle se jeta sur l'homme qui travaillait, le repoussa, se déchira les

ongles pour enlever les planches. On céda, car elle avait le droit de

voir. Elle écarta le linge, reconnut sa fille, tomba sur elle. On la

releva, elle se débattait; on la coucha sur des matelas à terre.

Marie fit enlever sa sœur, me priant de ne pas abandonner sa mère, qui

tombait quelquefois du haut-mal et qui avait une attaque en ce moment.

Quand elle eut repris connaissance, je l'emmenai sans qu'elle se souvînt

de rien. Marie lui rappela tout.

Je m'enfermai pour ne plus voir ces figures en larmes. Tout cela m'avait

rendue malade; mes palpitations augmentaient; je fus obligée d'envoyer

chercher le médecin. Il m'ordonna beaucoup de choses: du repos et de

fortes doses de sirop de digitale. Je ne fis que la moitié de ce qu'il

m'avait prescrit: au lieu de me reposer, je passai quelques nuits.

L'hiver était venu, je tombai plus sérieusement malade. On fut obligé de

me saigner. Je pris le lit.

Une nuit que je pensais à Robert, et que mon cœur battait à son

souvenir, je pris machinalement la bouteille de teinture de digitale; au

lieu d'en boire les quelques gouttes qui me calmaient toujours, j'avalai

tout. Cela me fit un mal affreux; je disais au médecin que je suivais

régulièrement ses ordonnances; je n'en faisais rien. Il ne comprenait pas

l'impuissance de son art.

Tout le monde disait que je n'irais pas loin, que je m'étais frappée de

la mort de Lise. Les personnes qui venaient me voir, ne sachant pas

l'état de mon cœur, attribuaient mon dépérissement à cette cause. Ce

n'était pas la seule pourtant; il y avait peut-être du vrai dans ce que

disaient mes amis. Toutes ces fins malheureuses, qui venaient se grouper

autour de moi, m'atterraient. Je ne pouvais dormir sans voir cette

fantasmagorie de songes que la fièvre, le chagrin grossissaient. Tantôt

je me laissais aller, tantôt je prenais le mal corps à corps et je

luttais bravement avec lui; mais toutes ces fatigues morales ne

m'embellissaient pas.

Je savais que Robert avait loué une maison à Mme Zizi, à Saint-James; que

s'il l'avait quittée, il avait toujours soin d'elle et se préoccupait de

son sort. Je me demandais ce que cette femme avait pour être si

heureuse!... Un jour, qu'assise près d'un grand feu, dans ma chambre, je

tâchais de réchauffer mon corps et mon esprit, un coup de sonnette fit

trembler la flamme du feu. Marie était sans doute sortie, car un second

coup, plus fort succéda au premier. Je me levai de mauvaise humeur d'être

dérangée et en disant: «Qui donc sonne ainsi en maître? je ne

pardonnerais cela qu'à une personne au monde.»

XXII

LA CAMPAGNE.

J'ouvris; je restai pétrifiée!

--Ce n'est pas malheureux, dit Robert, qu'un grand jeune homme suivait;

j'allais recommencer!... nous sommes gelés!...

Je ne bougeais pas de place, tant j'étais saisie, et je les laissai sur

le carré.

Robert me prit dans ses bras, m'embrassa et m'emmena dans ma chambre en

disant:

--Ah ça! j'espère qu'il y a du feu ici, et qu'on ne va pas nous mettre

dehors sans nous laisser chauffer!... Il paraît que nous ne sommes pas

bien venus! Je vous présente un de mes voisins de campagne, un de mes

bons amis, Martin. Je vous l'ai amené, espérant que vous nous feriez

meilleur accueil. Je vous demande pardon, mon cher Martin, si je me suis

trompé.

Enfin la parole me revint.

--Vous avez bien fait de compter sur le plaisir que j'aurais à vous

revoir et sur le bon accueil que je ferais à vous et à vos amis; j'ai été

toute saisie de votre brusque arrivée. Je vous demande pardon du temps

que j'ai mis à me remettre, mais j'étais si loin de m'attendre!...

--Bien, bien, dit Robert, si ce n'est que cela, ce n'est rien. Comment

allez-vous?

--Mieux, depuis que je vous ai vu.

Il me regarda de côté et reprit:

--Vous dînez avec nous ce soir? Je vous préviens que je reste trois jours

à Paris; je me cache chez vous. Voyez-vous toujours Frisette? Il faut

l'inviter, afin que Martin ne s'ennuie pas trop. J'ai beaucoup de choses

à vous dire. Voilà près de six mois que je ne vous ai vue; m'aimez-vous

toujours un peu?

Il vit sans doute ma réponse dans mes yeux.

--On sonne, dit-il en riant; si c'est mon remplaçant, je vous préviens

que je vais le mettre à la porte.

En effet c'était Jean; il l'avait connu en voyage. Il le reçut de l'air

le plus aisé du monde, lui offrit un siége, lui fit les honneurs de chez

moi, sonna Marie, commanda en maître. Le pauvre Jean paraissait le plus

malheureux des hommes; il ne savait plus comment sortir. Moi, debout,

près de la cheminée, j'étais aussi très-embarrassée de ma contenance.

Enfin, Jean prit congé de nous, comme s'il était venu me faire une visite

d'ami.

Robert riait comme un fou. Je m'efforçai de devenir l'amie de Martin.

Plaire à ceux qui l'entouraient me semblait d'une bonne politique. Le

soir j'avais fait sa conquête. Après dîner, je sortis pour donner un

ordre; j'avais bien envie de savoir ce qu'il allait dire de moi: je ne

pus résister à la tentation, j'écoutai à la porte.

--Comment la trouvez-vous? dit Robert.

--Très-bien répondit Martin; je l'aime bien mieux que celle chez qui vous

m'avez conduit hier. Celle-ci a de l'esprit; l'autre est stupide.

--C'est vrai, dit Robert; elle est surtout embarrassante.

La curiosité est toujours punie. Cette fois encore, le proverbe n'avait

pas menti. Je rentrai pâle. Il était allé chez une autre avant de venir

chez moi. Il faisait à un provincial l'exhibition de ses maîtresses. Je

ne voulais pas dire que j'avais écouté, mais je ne pus cacher le

changement qui venait de s'opérer en moi. Il me regarda plusieurs fois

sans comprendre pourquoi je l'attaquais à coups d'épingles.

--Qu'avez-vous donc, Céleste, vous êtes toute drôle?...

--Je suis drôle, je suis drôle; c'est vous qui l'êtes! vous avez rapporté

de votre Berri je ne sais quel air campagnard. Vous arrivez comme une

bombe; vous mettez mes amis à la porte, et vous dites que je suis drôle!

Je pense que vous pourriez agir comme cela chez Mlle Zizi, qui est à vos

gages, mais qu'avec moi c'est bien sans gêne!

Il ne répondit rien; il regarda Martin, pensant qu'il avait commis

quelque indiscrétion. Le pauvre garçon, qui était la timidité même, se

mit les deux mains sur la conscience et répondit à ce regard: «Je vous

jure que je n'ai rien dit!»

Robert ne put s'empêcher de rire de sa naïveté. Il me dit qu'étant arrivé

dans la nuit, et n'étant pas assez maître chez moi, il était descendu

chez lui. Je ne querellai pas plus longtemps, mais il me sembla que je

l'aimais moins. La moindre contrariété me donnait des palpitations, des

crachements de sang! Mon médecin vint le lendemain. Robert lui demanda ce

que j'avais:

--Elle a, dit-il, une très-mauvaise tête; elle ne veut rien écouter; elle

fait tout le contraire de ce qu'on lui dit. Je ne reviendrai plus, car

elle va de mal en pis. Elle avait une petite inflammation, elle l'a

laissée grandir; ce n'est pas dangereux, mais c'est long, quand on ne s'y

prend pas à temps.

Robert fut le reconduire. Martin arriva; ils causèrent longtemps tous

trois. Robert rentra; il semblait me regarder avec tristesse. Martin

était aux petits soins. Je crus comprendre que j'étais plus malade que je

ne le pensais. Je sus seulement que le médecin avait dit que, si l'on

pouvait m'emmener de Paris, afin de me forcer à quitter la vie agitée que

je menais, il était sûr que la santé me reviendrait. J'avais des

sifflements dans la poitrine qui effrayaient tous ceux qui

s'intéressaient à moi.

Robert et Martin causaient souvent ensemble; ils me regardaient et

semblaient lutter contre une idée. Robert avait retardé son départ de

quelques jours. «Il faut pourtant que je m'en aille,» me disait-il chaque

matin.

--Partez: je vais recommencer ma vie pour oublier.

--Vous voulez donc vous tuer? vous en viendrez à bout.

--Faites ce que je vous ai conseillé, répondait Martin, je me charge de

tout.

--Allons, dit Robert, je ne veux pas me faire prier pour me rendre

heureux. Céleste, préparez une malle, je vous emmène à la campagne. Nous

partirons ce soir. Je vous cacherai le plus possible. Si l'on vous voit,

on supposera que vous êtes venue pour Martin.

Je ne pouvais en croire mes oreilles. Je ne me demandai pas si Robert ne

se laissait pas entraîner par un mouvement de pitié qu'il regretterait!

Je ne compris rien, si ce n'est que j'étais la plus heureuse des femmes;

que jamais maladie n'avait causé tant de joie. Je fourrais à tort et à

travers mes effets dans ma malle, mettant des bottines sur les bonnets à

fleurs. Il riait de voir le plaisir qu'il me faisait. J'en perdais la

tête; je venais de mettre mon petit chien dans la malle. L'heure du

départ arriva. Je quittai Marie, en lui recommandant mon appartement.

Elle se mit à pleurer; je la trouvai absurde.

Je partis gaie comme un pinson. Si Robert ne m'avait emmenée que par

pitié, je lui aurais fourni une belle occasion de se repentir en chemin,

car la joie m'avait guérie et je me portais comme le Pont-Neuf

d'aujourd'hui.

Martin me donnait le bras pour descendre aux stations, il était galant!

Robert s'approchait de temps en temps, craignant qu'il ne prît trop son

rôle au sérieux.

Le chemin de fer n'allait alors qu'à Vierzon. Il fallait faire encore

vingt-cinq lieues pour arriver chez Robert, aussi avait-il laissé sa

voiture de voyage à l'hôtel. Son valet de chambre avait commandé des

chevaux de poste. Nous montâmes, Robert et moi, dans le coupé. Martin,

sans doute pour ne pas nous gêner, prit place sur le siége de derrière,

avec Joseph, le valet de chambre.

Il avait neigé la veille; il faisait un froid noir. Robert ferma les

glaces; notre haleine fit un rideau pour les curieux. Le postillon fit

claquer son fouet, la voiture à huit ressorts s'ébranla et roula sur la

neige comme sur un tapis; les roues ne faisaient aucun bruit. Nous

allions vite; les arbres disparaissaient comme des ombres. Je me mis à

rêver, je me crus entourée de fantômes. Je ne pouvais plus ressaisir la

réalité; je me croyais endormie; je ne bougeais pas, dans la crainte de

m'éveiller.

Les _Mille et une Nuits_ étaient une petite histoire bien simple, tandis

que ce qui m'arrivait était un conte, une légende.

La nuit commençait à venir; je ne voyais presque plus mes chimères, je

sentais un malaise; nous nous arrêtâmes. Je fermais les yeux, je croyais

la vision finie; c'était un relais. On alluma les lanternes.

Le postillon jura d'être obligé de monter en selle de ce temps-là. Les

chemins étaient mauvais. Je serrai les deux mains de Robert, je lui dis

tout ce que j'avais au cœur d'amour et de reconnaissance, puis,

commençant à éprouver l'influence de la fatigue, je m'endormis sur son

épaule.

Tout-à-coup, il se pencha par la portière; je perdis son appui, et je

m'éveillai en sursaut. Il criait:

--Qu'y a-t-il, postillon? Vous allez nous verser!

Des plaintes répondirent à cet appel. Robert ouvrit la porte et sauta à

la tête des chevaux, au moment où ils allaient rouler dans une fondrière.

Martin, qui s'était bien entortillé dans la capote de derrière, s'était

endormi avec Joseph; tous deux descendirent et allèrent au postillon, qui

gisait dans la neige, à vingt pas de la voiture. Le malheureux était

tombé avec le porteur; il n'avait pu se sauver, ni arrêter les chevaux.

La voiture lui avait passé sur les jambes; il ne pouvait les remuer sans

pousser des cris de douleur. Nous étions près du relais, Robert détela un

cheval et partit à fond de train pour chercher du secours. Il revint avec

un brancard improvisé et un médecin. Il donna quelques louis au blessé,

et nous repartîmes avec un autre postillon.

L'émotion, la fatigue, le froid m'avaient engourdie; je m'étais endormie,

mais d'un sommeil agité. Nous avions quitté la grande route, nous étions

dans un mauvais chemin, car la voiture faisait des sauts énormes. Je

tâchais de voir où nous étions. La nuit était noire; il me semblait

distinguer de grands arbres qui se refermaient du haut en arcades. Nous

allions au pas; mes paupières s'appesantissaient de nouveau. Je sentis

une secousse; en même temps, j'entendis crier:

--La porte, s'il vous plaît?

Le domestique avait ouvert la grille; nous roulâmes de nouveau. La lune

venait de sortir des nuages; elle éclairait un beau château. Les tours se

dessinaient, sur un fond gris, avec une majesté imposante et sombre. La

neige couvrait la terre comme un linceul; les pins se dressaient comme

des tombes; on eût dit un cimetière avec de grands monuments.

Une porte s'ouvrit; un homme vint au-devant de nous avec une lanterne;

les chevaux nous entouraient d'un nuage de vapeur.

On me fit entrer dans une grande salle, où la cheminée devait avoir huit

pieds de haut. On conduisit M. Martin à sa chambre, dans le bâtiment de

droite. Je suivis Robert. Il monta un escalier de pierre, dans une grosse

tour, sur la gauche.

Je marchais silencieuse, n'osant pas respirer. L'écho devait être

menaçant! L'aspect du dehors et du dedans me parurent sinistres! Il me

semblait voir des ombres se détacher des murs pour me chasser. Nous

entrâmes dans une grande chambre où un domestique allumait du feu. Il y

avait quatre bougies allumées; c'est à peine si elle était éclairée. Je

vis une chose dont je n'avais jamais eu l'idée: c'est la splendeur du

quinzième siècle. Cette pièce, qui pouvait avoir dix mètres carrés, était

tendue d'un brocard rouge, garni en haut, en bas et dans les angles de

colonnes de bois sculpté et doré.

Des glaces à biseau dans des cadres superbes, des peintures sur les

portes, sur les cheminées; un lit en bois doré, garni de soie pareille à

la tenture. Au plafond, tenait une corbeille de fleurs en bois doré, d'où

s'échappaient des rideaux de soie, à franges d'or; des meubles en bois de

rose, de laque, en faisaient l'ornement. De grands fauteuils-bergères,

rouge et or, complétaient le mobilier. Le lit était en face de la

cheminée.

Je fus tirée de mon examen par des cris épouvantables; je ne connaissais

pas ces voix-là, j'en fus très-effrayée. Robert se mit à rire; il me dit

que, dans la pointe de la tour, il y avait des nids de chouettes; que

souvent, la nuit, elles faisaient ce tapage.

Je répondis que j'étais fâchée qu'elles le fissent le jour de mon

arrivée; que c'étaient des oiseaux de malheur!

Le feu petillait dans l'âtre, le sapin résineux claquait; cela me fit

oublier les chouettes, qui furent silencieuses le restant de la nuit, et

le matin, quand je m'éveillai, je fus longtemps à me reconnaître. On

sonnait une cloche: c'était celle du déjeuner. Martin vint me chercher

pour me conduire à la salle à manger. Nous traversâmes la grande salle de

la veille, un billard, un énorme salon, un petit salon, et nous arrivâmes

à la salle à manger. Après déjeuner, Martin me conduisit partout. Le

soleil avait changé l'aspect de la nuit. Une vigne vierge enlaçait les

tours, les arbres verts semés dans le parc égayaient un peu la tristesse

des hivers. Le château était sur une hauteur et laissait voir à ses pieds

une énorme vallée. La neige était à moitié fondue.

Allons voir les chevaux et les chiens, dit Martin, qui n'était pas fâché

d'agir en maître. Les écuries étaient superbes, bien tenues. La première

était de dix chevaux. Chaque stalle était garnie d'un cheval qui ne

valait pas moins de trois à quatre mille francs.

Tous avaient des camails marqués aux armes de Robert. On me fit voir la

remise. Six voitures des plus belles étaient dessous. Nous sortîmes dans

une autre cour. Les chiens, à l'approche du maître, se dressèrent à la

grille. Jamais je n'en ai vu de plus beaux. Ils étaient blanc-orange, et

ils avaient de bonnes grosses figures qui donnaient envie de les

caresser.

Nous revînmes par le potager. J'ai toujours adoré les fleurs. Je cueillis

des monceaux de violettes. Tout cela m'avait émerveillée. J'avais

rencontré tant de monde! cochers, grooms, cuisinier, jardinier, hommes

d'écurie, valet de chambre, filles de basse-cour, piqueurs, valets de

chiens, gardes, que je me disais: «Mon Dieu! quelle fortune il faut avoir

pour payer tout cela!» Je n'y étais pas depuis quatre jours que je vis ce

qui en était. Robert ne pouvait continuer ce train, s'il ne se mariait à

une femme riche. Il avait vécu dans un intérieur où il y avait quatre

cent mille livres de rente. Cela s'était partagé en six. Cette terre, qui

était toute sa fortune, ne valait que vingt-cinq mille livres de rente,

et, bien administrée, eût à peine rapporté deux pour cent.

Il s'était mis entre les mains des juifs et des usuriers, qui lui avaient

peu donné, mais à qui il devait beaucoup. Plutôt que de rompre avec ces

gens-là qui le grugeaient, il se laissait entraîner par de nouvelles

offres.

Les juifs des Champs-Élysées avaient toujours un cheval extraordinaire,

qui arrivait de Londres tout exprès pour lui. On ne se contentait pas de

lui écrire, on venait le relancer jusque chez lui. J'ai vu, pendant mon

séjour, un certain brocanteur de Belgique, qui faisait tout exprès le

voyage du Berri.

Quand un trafic lui manquait, l'autre réussissait. Il faisait de tout!...

de la banque où on ne voyait jamais d'argent, des échanges dont il était

le seul à profiter.

Robert ne savait pas se débarrasser de toutes ces sangsues. Il avait

dix-sept chevaux... J'avais peur pour lui. Il adorait la chasse... C'est

encore un plaisir fort cher. Il courait à sa ruine les yeux fermés.

Quelquefois pourtant il était triste; mais cela ne durait pas longtemps.

Il avait trop de cœur pour savoir compter. Il était bon; pourtant il

avait des moments de brutalité; il me disait des choses dures, que

j'aurais peut-être pu éviter si je n'avais pas répondu. Je faisais mon

possible pour éviter les occasions de scènes.

Je tâchais de réformer mes habitudes et de prendre celles de Robert.

Le premier jour, je fus très-malheureuse d'avoir derrière moi ce grand

maître-d'hôtel. Derrière encore ce n'était rien; mais quand il se mettait

devant moi, je n'osais plus manger. Il me prenait mon assiette en même

temps que celle des autres. Le dîner fini, j'avais très-faim.

On restait deux heures à table. Une fois, je m'en souviens, j'avais envie

de m'en aller. J'avais fait un mouvement pour me lever. Robert m'avait

regardée et m'avait dit d'un ton sévère:

--Où allez-vous? Règle générale, on ne se lève de table qu'avec le maître

de la maison.

J'étais devenue pourpre! Quand, dans la journée, il venait un fermier, un

paysan pour affaires, Robert me renvoyait en me disant:

--Enfermez-vous dans votre chambre, je n'ai pas besoin que tout le monde

vous voie.

Je reçus une lettre de Marie, qui me disait:

«Madame ferait bien de revenir; elle était malade lorsqu'elle a

quitté Paris; on dit partout qu'elle est morte. Plusieurs de ses

amis sont venus voir si c'était vrai.»

J'en parlai à Robert, qui était sans doute de mauvaise humeur. Il me

répondit:

--Eh bien! partez, vous êtes bien portante! Qui diable voulez-vous qui

s'occupe de vous? vos amis de Mabille? J'aime à croire que vous y tenez

peu.

--C'est ce qui vous trompe. Peu m'importe que mes amis soient des amis de

Mabille ou d'ailleurs; s'ils pensent à moi, je leur en suis

reconnaissante... Tenez, Robert, soyez franc. Vous m'avez amenée, vous le

regrettez; vous voudriez que je partisse. Eh bien! je m'en irai demain.

J'avais beaucoup de courage en lui disant cela, mais, au fond de l'âme,

j'espérais qu'il refuserait. Il accepta. Je pensai que, le lendemain, il

me retiendrait. Le lendemain, il causa longtemps avec moi; il était

triste.

--Je ne regrette pas de vous avoir amenée, Céleste, puisque vous allez

mieux. Seulement j'ai joué un jeu dangereux pour mon repos. Je vous aime

beaucoup, mais il faut que je me marie. Une de mes parentes m'a écrit à

ce sujet. C'est pour cela que je vous laisse partir. Je vous écrirai;

nous serons bons amis.

J'avais le cœur gonflé, mais je ne pouvais m'empêcher de comprendre

qu'il avait raison. On me conduisit le lendemain à Châteauroux avec ma

malle.

Quand la voiture dépassa la grille, tout mon courage me quitta. J'avais

envie de lui demander pardon, de le supplier de rétrograder. Dieu! comme

j'ai souffert pendant ce trajet! Arrivée, je pris une place dans une

diligence faisant le service de Vierzon. Je ne pouvais plus retenir mes

larmes!... Robert m'embrassa et me quitta brusquement; mais si rapide

qu'eût été son mouvement pour se retourner, j'avais eu le temps de voir

ses yeux humides.

Quel contraste entre mon retour et le voyage que j'avais fait quelques

semaines auparavant! Aux enchantements de l'amour heureux et de la vanité

satisfaite, succédait la plus froide, la plus amère, la plus implacable

déception. Il y a des joies qu'il ne faudrait pas éprouver, quand on doit

les perdre! Il y a des horizons qu'il vaudrait mieux ne pas entrevoir,

quand on est obligé de leur dire adieu! Cette grande existence qu'il

m'eût été si doux de prolonger, jamais elle n'avait été faite pour moi.

Le sort m'avait ironiquement permis de voler quelques instants de ce

bonheur, moins pour me donner une joie passagère que pour me laisser

d'éternels regrets. C'était un mirage, il avait fui. J'étais retombée

lourdement dans la réalité médiocre de ma vie de bohémienne. Au lieu de

cette splendide voiture, où je roulais si doucement sur de mœlleux

coussins à côté de lui, j'étais seule, cahotée dans une mauvaise

diligence. Du même coup j'avais perdu ce qui faisait mon bonheur et ce

qui faisait mon orgueil.

Aujourd'hui, du reste, que des années me séparent de ces émotions, je

suis bien aise de les avoir éprouvées. Quand ces brusques transitions

n'énervent pas complétement le cœur, elles le relèvent et le fortifient.

Elles vous donnent sur vous-même une force dont on apprend plus tard à se

servir sur les autres.

Je souffrais d'autant plus que je voyais clair dans ma situation. Je

n'avais pas eu le vertige et j'avais gardé mon bon sens. Je n'en voulais

pas à Robert; mais l'idée qu'une femme allait s'établir près de lui me

brûlait comme un fer rouge. Je me disais: «S'il m'aimait, il serait moins

ambitieux, il me garderait! Pourtant il pleurait en me quittant. S'il

m'aime, il reviendra.»

J'étais arrivée... Mes raisonnements ne me suffisaient plus pour

retrouver un peu de calme, et je continuais à souffrir cruellement.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 2 · 第 12 / 14 段