fait de femmes, qui voulait. On n'invitait que des actrices, des femmes
entretenues; toutes s'y déchiraient à belles dents.
Il en est de cette classe comme de l'autre; les prix seuls diffèrent.
Quand les reines en titre voient arriver une concurrente, elles lui
jettent la porte au nez, elles en disent pis que pendre.
Si on leur avait dit d'avance: «Nous avons invité Mogador, elles se
seraient soulevées en disant: «Fi! l'horreur! nous n'irons pas;» mais on
n'avait rien dit; c'est un bouquet qu'on leur réservait, fatigué de leur
ridicule vanité.
Lorsque j'entrai, ce fut un hourra général: les femmes se retranchaient
dans les coins, les hommes vinrent à moi; on eut de la peine à me trouver
un vis-à-vis. Sans une bonne fille qu'on appelle Brochet, et qui se
souvint qu'avant d'avoir vécu sous des lambris dorés elle avait été
blanchisseuse, j'aurais dansé en face de deux hommes; les autres femmes
étaient scandalisées, elles s'étaient groupées et chuchotaient;
j'entendais:
--Mogador! une écuyère de l'Hippodrome! une femme qui a dansé dans un bal
public!
Elles ne savaient que cela sur mon compte et me trouvaient indigne
d'elles.
Ces dédains m'auraient mise en fureur, si je n'avais été convaincue que
la jalousie y était pour quelque chose. J'avais de quoi me consoler: les
hommes les plus distingués, les jeunes gens le mieux nés furent charmants
pour moi et me dédommagèrent largement du mépris de ces dames.
Dans le nombre, cependant, il y en avait une qui se montra moins
aristocrate. Elle me plut beaucoup; on l'appelait Chouchou. Elle avait
infiniment d'esprit; j'étais assise près d'elle, elle me fit toute sorte
d'amitiés et me dit:
--Cela me fait mal de voir toutes ces pécores faire leur tête comme cela.
Tenez, regardez-moi ces deux sœurs: il y a un an, elles étaient trop
heureuses de partager le souper et le petit lit en fer d'un pauvre
garçon qui les avait ramassées sur les quais. Elles sont entrées dans un
théâtre où on leur donne une lettre à porter, afin qu'elles puissent
montrer leur jeunesse. Pour se faire des illusions, il faut qu'elles
aient la mémoire joliment courte. Voici la Verveine! elle minaude
derrière son éventail pour cacher ses mauvaises dents; elle était, il y a
quatre ans, domestique, passage des Panoramas. Je me la rappelle encore,
avec ses sabots, lavant la boutique le matin; elle se persuade sans doute
à elle-même qu'elle est une fille de grande maison.
Chouchou était en verve: elle continua longtemps et me fit la biographie
de toutes ces femmes.
Je la remerciai en moi-même, car il était assez probable que j'étais
destinée à faire le tour de ce monde, et il est toujours bon de savoir à
qui on a affaire.
J'avais espéré rendre Robert jaloux en allant à ce bal; mais j'avais
perdu ma peine: il me demanda si je m'étais amusée.
Je lui dis que oui.
Deligny était de retour de la campagne, il apprit ma nouvelle liaison.
Comme il avait du cœur, il ne revint plus, mais il souffrit beaucoup.
Un jour que j'étais allée à Enghien avec Robert, nous entendîmes un grand
bruit dans une salle au premier. Geniol, qui me connaissait, vint me
prier de m'en aller. Il me dit que Deligny était en haut avec plusieurs
de ses amis; qu'il m'avait aperçue dans le jardin avec Robert; qu'il
avait bu, plaisanté, mais qu'il venait de tomber dans des attaques de
nerfs; qu'il cassait tout.
--Partez, me dit Geniol; c'est un bon garçon, il vous aime toujours,
évitez une scène.
Je voulus aller le voir, Robert me retint, nous partîmes. J'avais le
cœur serré et je fus triste toute la soirée.
Le lendemain, j'envoyai savoir de ses nouvelles.
On répondit qu'il était malade.
Après avoir fait de grands efforts pour m'oublier, voyant qu'il n'y
réussissait pas, il s'engagea et partit pour l'Afrique.
On m'a souvent reproché ce départ; on a dit que j'avais été cause de sa
ruine. Cette dernière accusation est bien injuste: je ne lui ai jamais
rien demandé; s'il eût suivi mes conseils, il aurait été plus économe.
Et quant à son départ pour l'Afrique, ce fut un bonheur pour lui, il
trouva une glorieuse carrière. Au surplus, il m'a jugée moins sévèrement
que le monde, qui s'attendrissait sur son compte. Quand il revint en
France, sa première pensée fut de venir me serrer la main. C'était un
brave garçon! aussi résolu qu'affectueux.
A son retour de M..., il était accouru chez moi. Je lui avais dit tout
franchement ma liaison avec Robert. Il ne me fit pas de reproches. Il ne
s'en prit qu'à lui-même.
--C'est ma faute, me disait-il, je n'ai pas su me faire aimer.
Ses yeux bleus étaient pleins de larmes; il me dit en me quittant:
--Je n'ai que ce que je mérite; de pauvres filles m'ont aimé, je les ai
fait souffrir. Elles me disaient: «Ton tour viendra.» Elles avaient
raison, vous les vengez. Adieu, Céleste; tâchez d'être heureuse; je
n'aimerai jamais une autre femme que vous. Plus tard, dans longtemps,
vous reviendrez peut-être à moi. Quoi qu'il arrive, mon cœur vous sera
ouvert; adieu.
Il s'était sauvé.
Je ne l'avais plus vu que le jour où Geniol m'avait dit: «Partez, il ne
peut supporter votre présence.»
Je parlais souvent de lui. Robert aurait voulu m'arracher ce souvenir qui
le rendait jaloux.
Je m'en étais aperçue, et pour exciter l'amour de Robert, je revenais
sans cesse à ce souvenir.
Le cœur est ainsi fait.
On est heureux d'avoir une victime à sacrifier à son idole; c'est une
barbarie générale qui existe dans tous les mondes, dans toutes les
classes. Nous qui n'avons pas de vertu à donner à celui que nous aimons
nous lui donnons un trophée des cœurs qui souffrent pour nous. Le cœur
de notre amant s'y attache et grossit la masse pour un autre. Être jeune
et jolie ne suffit pas pour réussir à se faire aimer.
Cette moisson est longue à faire; les unes y sont plus habiles que les
autres. On dit que nous n'avons pas de cœur; sottise et dérision! Il est
dans la conformation humaine d'en avoir un de la même matière, pierre,
bronze ou marbre! vains mots! Le cœur ne s'use pas, il change d'émotion,
mais bat toujours jusqu'à ce que Dieu arrête les battements de cette
horloge de la vie. Tout le monde a un cœur et tout le monde n'en a
qu'un. Ceux qui achètent un baiser et qui avec leur or donnent leur
cœur, ont-ils la prétention d'acheter des âmes? Ils les dépravent voilà
tout!
Pauvres fous! une femme peut vendre dix baisers; elle ne peut donner dix
cœurs. Cessez donc de gâter les femmes par le luxe la vanité, la
jalousie, et vous verrez qu'elles sont toutes capables de bons
sentiments; que la plus perdue sent remuer son cœur quand elle aime. Il
s'était endormi sous le dégoût; qu'importe? Il se réveille à cet appel
marqué par la destinée.
J'aurais voulu me faire grande comme le monde pour que Robert m'aimât. Je
mettais ma vie en lui; j'aurais voulu anéantir le passé. Quand je
l'attendais, j'étais inquiète, je me faisais mille chimères, je le
croyais chez une autre femme. Les heures passées sans lui étaient de la
vie perdue; quand je le voyais, tout était oublié. Il était taquin; il
s'amusait à voir les progrès de l'ascendant qu'il prenait sur moi. Sans
fortune actuelle, il dépensait énormément et faisait des dettes comme
beaucoup de jeunes gens de famille.
Je n'étais pour rien dans ses folies.
Depuis le premier jour où je l'avais vu, il m'avait donné une bague; ce
que j'aimais en lui, c'était bien lui. Nous sortions quelquefois ensemble
le soir; j'étais fière, heureuse, au point d'oublier le passé, l'avenir.
Je me serrais contre lui; je l'aimais trop pour qu'il m'aimât ou s'en
aperçût. Sait-on si l'on aime quand votre maîtresse vous attend toujours,
qu'elle lit dans votre pensée pour prévenir un désir, qu'elle vous suit
des yeux, qu'un mot de votre bouche fait sa joie ou sa peine; on s'y
fie, on en abuse. Robert en abusait. Plusieurs mois s'étaient passés
ainsi; chaque jour je l'aimais davantage: tout ce qui n'était pas lui
m'était indifférent.
Mon asphyxie manquée m'avait laissé une grande inflammation des bronches;
j'avais la respiration pénible.
--Soignez-vous donc! me disait Robert.
--Bah! lui répondais-je, je vivrai plus longtemps que ton amour.
Un matin, son valet de chambre vint le chercher chez moi.
--Il faut que monsieur le comte vienne de suite; monsieur le marquis est
bien mal.
Robert devint pâle.
--Mon Dieu! mon père!
Il suivit son domestique sans me dire adieu. Mon cœur se serra; je
sentais venir un malheur.
Quelques jours se passèrent sans que j'eusse de nouvelles, ce fut un
siècle; j'étais à bout de courage et de patience; j'allais le soir à la
porte de son hôtel, je regardais, je savais qu'il était là, je rentrais
plus calme.
Je lui écrivis combien j'étais inquiète.
Enfin, je reçus une lettre; je la regardais de tous côtés sans oser
l'ouvrir. Elle était de lui, mais que disait-elle? Il me fallut faire un
grand effort sur moi-même pour la décacheter.
«Ma chère enfant, je vous remercie de votre bon souvenir. Je
souffre beaucoup. Quand vous reverrai-je? je n'en sais rien. Un
malheur affreux vient de me frapper; quoique je m'y attendisse
depuis longtemps, je ne le croyais pas si près.
»Vous comprenez qu'il est des douleurs qui ont besoin
d'isolement.
»ROBERT.»
Il était temps que la lettre finît; mes larmes m'auraient empêchée d'en
lire davantage. Il ne m'aimait pas; c'était un adieu. Il me sembla que la
vie me quittait.
--C'est impossible, me disais-je, dans quelques jours il viendra; je le
reverrai; tout n'est pas à jamais fini entre nous.
J'attendais toujours, j'aspirais tous les bruits du dehors. J'écoutais
les passants, les voitures; j'avais envie de sortir, de me distraire;
mais s'il venait pendant mon absence... et je restais.
Je n'y tenais plus. Cette existence d'espoir chaque jour déçu était
antipathique à ma nature.
Je fus chez ma mère; elle avait fermé le magasin, et était partie avec
Vincent.
J'allai chez Frisette. Elle me consola, en me disant que dans un pareil
moment, avec un deuil si récent dans le cœur, Robert ne pouvait
s'occuper d'une maîtresse, quelque affection qu'il eût pour elle; il
avait des devoirs à remplir.
Selon elle, j'étais folle de me tourmenter ainsi.
Il me sembla que Frisette était plus sage que moi, et qu'elle devait
avoir raison.
Je pris confiance, et je rentrai un peu plus calme.
Deux amis de Robert vinrent me voir quelques jours après.
--Eh bien! me dit l'un d'eux, Robert vient d'hériter; c'est une bonne
affaire pour vous!
--Bonne affaire pour elle? ce n'est pas sûr, dit l'autre, qui s'appelait
Georges; il va partir faire son deuil à la campagne, et puis, il faut
qu'il pense à se marier.
--Vous l'avez donc vu?
--Oui, à l'église, reprit le premier; il m'a fait de la peine: il était
pâle, ses yeux étaient rouges. Il aimait beaucoup son père; mais c'est ce
qui pouvait lui arriver de plus heureux.
--Est-ce que c'est jamais heureux de perdre son père? dit Georges en le
regardant.
--Dame! quand on a des dettes! Son père avait quatre cent mille livres de
rentes; mais il laisse quatre ou cinq enfants... Robert aura cependant
une belle fortune. Il ne faut pas lâcher cela, Céleste.
J'étais brisée de tout ce que je venais d'entendre; d'abord, je n'avais
compris qu'une chose: c'est qu'il allait partir.
La dernière phrase me rappela à moi; je me redressai pour leur dire que
je ne l'aimais pas pour sa fortune.
Ils me rirent au nez et sortirent en me disant:
--C'est égal, ne lâche pas cela, Céleste.
Je demeurai abasourdie: faire un pas vers lui n'était pas possible, sans
m'exposer à lui donner une arrière-pensée.
A mes chagrins commençaient à se joindre de nouveaux embarras.
J'avais déménagé à cause de lui; j'étais installée dans mon nouvel
appartement. Pour qu'il s'y plût, j'avais fait des dépenses assez
considérables; il ne le savait pas et je ne le lui aurais dit pour rien
au monde.
Il partit sans me dire adieu; j'étais désespérée. J'ignorais même son
adresse; je savais seulement qu'il s'était retiré dans une terre qu'il
voulait garder dans ses partages.
Je retournai chez Frisette; je lui dis:
--Je veux l'oublier; c'est un ingrat. Viens, courons les fêtes et les
plaisirs.
Nous passions les nuits à jouer; ma santé s'altérait, mais je ne
réussissais pas à oublier.
Georges revint. Il me trouva si triste, si changée, qu'il eut pitié de
moi. Il me dit:
--Si vous l'aimez tant, écrivez-lui, voilà son adresse.
Quand je fus seule, je lus et relus cette adresse cent fois; je ne
pouvais voir clairement dans mon cœur, et, dans mes résolutions, je ne
savais point si je voulais ou si je ne voulais pas lui écrire; je
commençai dix lettres, je les déchirai. Non, disais-je; quand j'aurai de
l'argent, beaucoup d'argent. S'il revenait, s'il voyait la gêne autour de
moi, il croirait que c'est par besoin, il me jetterait quelques louis et
repartirait.
Je jouais partout, chez les femmes, dans les tables d'hôte; je serais
allée en enfer pour attraper une bonne chance, car j'aurais mieux aimé
devoir ma fortune au jeu; mais le jeu me traitait mal. Je fis la
connaissance d'un prince russe, jeune, beau, riche, bon! Il m'aimait,
quoique je ne lui eusse pas caché mon indifférence pour lui.
Quand j'eus payé le plus pressé, que je me vis quelque argent devant moi,
j'écrivis à Robert. Je fus heureuse deux heures; je venais de souffrir
quatre mois.
«En vous écrivant, mon ami, je ne veux pas vous faire un reproche
pour vous intéresser à moi; je vous ai aimé: c'est bien peu de
chose qu'un amour comme le mien; vous aviez le droit de le fouler
aux pieds.
»Vous m'avez marché sur le cœur; il a saigné longtemps. Je me
suis jetée, depuis votre départ, dans les tripots, ne tuant votre
souvenir qu'après avoir épuisé mes forces.
»Aujourd'hui que j'y suis parvenue, je vous demande pardon. Vous
ne m'avez pas dit adieu, pas un mot; c'eût été humain. Je ne vous
avais jamais fait de mal. Si vous aviez écouté dans votre
solitude, vous auriez entendu mon âme crier près de vous.
»J'étais folle de vous aimer ainsi; je savais bien que vous ne
pouviez pas me garder; avec un mot de raison j'aurais essayé de
me guérir. Vous m'avez brisée sans ménagements. Ne faites jamais
cela, Robert; c'est une mauvaise action. Je suis malade, j'ai
changé de douleur, ou plutôt, mes douleurs se sont confondues.
»La vie est un livre dont on tourne un feuillet tous les jours.
J'aurais voulu m'arrêter au chapitre de nos amours, car je
m'étais relevée un peu à mes yeux. Je ne me savais pas capable de
tant aimer.
»Je ne veux pas vous attirer ainsi, ou vous dire que je vous
attends. Pour vous écrire cela, il faut que tout soit fini entre
nous.
»Je n'ai besoin de rien; je suis presque riche. Je vous souhaite
tous les bonheurs du monde, en vous pardonnant votre oubli.
»CÉLESTE.»
Je cachetai cette lettre, je la mis à la poste; je comptai les heures de
son trajet. Au moment où il devait la recevoir, le lendemain, je mis la
main sur mon cœur pour en arrêter les battements.
Heureuse lettre! il la tenait, il la lisait peut-être. Je cachai ma
faiblesse à tout le monde.
A Marie seule, ma bonne, à cette fille qui m'avait sauvé la vie, à Marie,
je parlais de lui; une fleur, un bouquet fané étaient devenus un trésor.
Je n'avais pas demandé de réponse, mais j'en attendais une.
Marie entra dans ma chambre le lendemain; je ne pouvais pas encore avoir
de réponse, pourtant je regardai ses mains; elle n'avait rien, que l'air
embarrassé. Je lui demandai ce qu'elle voulait.
--Ah! pardon, madame, mais je ne sais comment vous dire cela.
--Quoi donc? lui dis-je, presque impatientée.
--Après ça, madame est si bonne! Voilà ce que c'est: j'ai une sœur de
mère qui a dix-sept ans; elle était venue à Paris pour apprendre un état,
mais elle s'est sauvée. Je ne sais pas ce qu'elle a fait, mais on l'a
arrêtée. Ma mère m'a envoyé un pouvoir pour la réclamer à la maison de
réclusion où on l'a enfermée. Elle sort demain; je ne sais qu'en faire.
Elle voulait entrer dans une maison; ma mère ne l'a pas voulu.
--Ah! votre mère n'a pas voulu? Elle a bien fait.
--Je voulais demander à madame la permission de la loger dans ma chambre,
en haut, jusqu'à ce que je lui eusse trouvé une place ou que ma mère vint
la chercher; elle va revenir en service à Choisy-le-Roi.
--Ma pauvre Marie, je le veux bien; mais elle ne pourra jamais descendre
à l'appartement; ma vie n'est pas assez régulière pour que je puisse
recevoir ouvertement une femme dans une fausse situation.
Augustine, c'était le nom de sa sœur, sortit le lendemain et vint chez
moi; Marie la fit entrer dans ma chambre. C'était une grande jeune
fille, mince, la figure fine, délicate, presque blonde. Je pensai que
cette pauvre fille, enfermée au cinquième étage, seule, dans un cabinet,
allait s'ennuyer à mourir.
Je dis à Marie de la garder le jour dans sa cuisine, qui était grande et
assez éloignée de l'appartement, qu'elle raccommoderait du linge, que je
lui donnerais tant par jour et qu'elle serait nourrie, jusqu'à ce qu'elle
fût placée. Elle parut enchantée.
Nous reçûmes une lettre de sa mère, qui nous annonçait son arrivée
très-prochaine. J'étais contente de la voir partir; j'avais bien regardé
sa figure, elle n'avait pas l'air franc, son regard était hardi, elle
était paresseuse. J'avais acheté deux robes d'indienne, on eut toutes les
peines du monde à obtenir qu'elle fît la sienne. Cependant elle me paya
sans le savoir sa dette de reconnaissance. Ce fut elle qui, venant de
faire une commission, m'apporta une lettre de Robert que le concierge lui
avait remise. Cela était bien simple, et pourtant je l'embrassai de joie;
je m'enfermai, sûre que personne ne me verrait; je baisai l'écriture, le
cachet.
«Ma chère Céleste, je ne vous ai pas répondu plus tôt, quoique
j'en eusse grande envie. Il ne faut pas m'en vouloir; soyez bien
persuadée que j'ai de vous le meilleur souvenir, et que vous
aurez toujours une bonne place dans mon affection. Mais, ma chère
enfant, vous connaissez ma position maintenant; j'ai des intérêts
trop graves pour les négliger; je suis obligé de sacrifier mes
jouissances présentes pour ma position à venir. Je suis content
de vous savoir dans l'opulence; je connais celui dont je suis
condamné à envier le bonheur, mais bien certainement il ne sera
jamais aussi heureux que je l'ai été près de vous. Je savais que
vous étiez souffrante: j'ai des nouvelles de Paris.
»Si, comme vous me le dites, vous avez pour moi quelque
affection, vous prendrez soin de votre santé; elle m'est chère.
Quand on aime, on cherche à faire plaisir; vous y réussirez en
vous soignant.
»J'attends un de mes amis; mon vieux castel va l'effrayer, son
aspect est sombre; la nature et le pays sont superbes; mais je
crois que ce sont des beautés dont il fera peu de cas. J'aime
cette tristesse et cette solitude. J'éprouve une joie
mélancolique à me sentir séparé du monde entier; l'imagination la
plus froide deviendrait poétique, en face de cette belle nature.
»J'habite une des vieilles tours du château. Ma fenêtre donne sur
de magnifiques prairies en fleurs; au milieu coule l'Indre;
l'horizon tout autour est fermé par des bois et des forêts
splendides. Je voudrais être peintre, je vous enverrais des
croquis de mon castel. On aime à deviner l'intérieur des gens
auxquels on pense, on les suit presque de loin.
»Enfin, ma chère enfant, ma vie est maintenant tout autre, et je
tâche d'oublier un passé trop entraînant.
»Adieu, ma pauvre amie, pardonnez-moi mon bavardage, en raison du
plaisir que j'ai à causer une dernière fois avec vous.
Soignez-vous bien; gardez-moi une bonne place dans votre
souvenir.
»Je vous embrasse.
»ROBERT.»
Cette lettre me brûlait les doigts et les yeux; je cherchais un mot de
tendresse, je n'y trouvais qu'indifférence et raison.
--Allons, me disais-je en larmes, tout est fini. Tout ce que j'ai fait
d'efforts est perdu. Rien qu'en lisant son nom, je sens que je l'aime
plus que jamais! Que vais-je devenir?
Marie entra, elle m'annonça que sa mère arrivait dans deux jours. La
pauvre fille m'était si attachée qu'elle pleurait quand elle me voyait
du chagrin; elle cherchait à me consoler. J'avais un peu de fièvre, je
restai au lit.
Sa sœur était sortie sans rien lui dire; elle lui avait pris son plus
beau bonnet, son tablier de soie. Marie était inquiète. C'était avec
raison, car elle ne rentra pas, elle s'était sauvée. Sa mère arriva.
C'était, je crois, son approche qui l'avait fait fuir; elle avait dit à
sa sœur qu'elle ne voulait pas retourner avec sa mère. La pauvre femme,
qui ne l'avait pas vue depuis longtemps, partit toute triste pour
Choisy-le-Roi, où on l'attendait.
Trois jours après le départ d'Augustine, Marie m'apporta une lettre
qu'elle venait de recevoir, et qu'elle ne comprenait pas. Il y avait sur
l'adresse: «A mademoiselle Marie, chez mademoiselle Céleste.» En tête de
la lettre, il y avait: «HOSPICE DE L'HOTEL-DIEU.»
»Mademoiselle, veuillez passer, sous les vingt-quatre heures,
reconnaître une personne nommée Augustine... décédée, hier à
quatre heures du soir.»
Je lisais bien, mais je ne comprenais pas non plus; il devait y avoir une
erreur. Je dis à Marie d'aller voir de suite ce que cela signifiait;
qu'il n'était pas possible que sa sœur fût morte.
La pauvre fille paraissait folle; elle me pria de l'accompagner. Je
n'osai lui refuser.
Nous prîmes une voiture. Arrivées à l'Hôtel-Dieu, je présentai la lettre;
on nous conduisit dans un bureau: c'était bien elle que l'on demandait.
Une jeune fille avait été amenée, l'avant-veille, et était morte le
lendemain.
Du reste, dit le garçon de salle, vous allez la reconnaître.
--Allez, lui dis-je, je vais vous attendre là.
--Ah! madame, criait-elle, ne me quittez pas, venez avec moi.
--Voyons, ma fille, du courage, ne pleurez pas comme cela, vous me faites
mal, je vais avec vous.
Nous traversâmes une galerie vitrée, nous descendîmes quelques marches;
pendant qu'on ouvrait un caveau, j'écoutais un bruit étrange: les flots
de la Seine battaient en passant la muraille; avec le vent, cela
ressemblait à des voix qui chuchotaient; la porte était ouverte, un froid
humide nous vint au visage.
J'eus peur; je fis un pas en arrière, la pauvre Marie aussi; le jour
était sombre; le gardien alluma une mauvaise chandelle sur l'escalier.
Mes yeux s'étaient habitués à l'obscurité du caveau et je distinguai; il
était long, éclairé par des croisées comme des soupiraux de cave, il n'y
en avait que d'un seul côté; à droite en entrant, par terre, des deux
côtés, il y avait comme des lits en pierre, de distance en distance; les
uns étaient plats, les autres formaient un dôme assez élevé.
--Venez, nous dit le gardien, en mettant la main devant la lumière pour
nous éclairer et la préserver du vent.
Je pris la main de Marie, nous étions au quatrième lit; l'homme s'arrêta,
me donna le flambeau à tenir et enleva le dôme. C'était un couvercle en
osier couvert en toile cirée. Je tenais la lumière trop élevée.
--Regardez si c'est celle-là, dit l'homme.
--Ah! madame, fit Marie, en me serrant le bras, ce n'est pas ma sœur.
J'éclairais le cadavre d'une femme que la maladie avait desséchée;
c'était un squelette couvert d'une peau presque bleue. Je n'aurais jamais
cru qu'on pût arriver à un pareil état de maigreur. Le mouvement que
Marie avait fait m'avait donné une palpitation qui m'empêcha de dire un
mot. Tous les lits recouverts étaient occupés; je n'osais plus faire un
pas.
--Elle y est, j'en suis sûr, dit l'homme, je me serai trompé.
Il leva un autre couvercle et dit:
--Regardez celle-là.
Marie poussa un grand cri que l'écho répéta de voûte en voûte. Elle
venait de reconnaître sa sœur! J'oubliai ma peur. Elle avait soulevé la
jeune fille dans ses bras, et lui parlait comme si elle pouvait lui
répondre et la comprendre. Je voulais l'emmener.
--Non, laissez-moi, je ne veux pas la quitter. Augustine! ma sœur!
réponds-moi donc! tu n'es pas morte? Notre mère est à Paris, elle
mourrait si elle te voyait; réveille-toi donc!
Et elle secouait ce cadavre, dont la tête allait en tous sens. C'était
affreux à voir; jamais cette scène ne put s'effacer de ma mémoire. Sans
une gorge naissante qui dessinait la femme, je ne l'aurais pas reconnue.
Son corps était couvert de grandes taches noires, ses cheveux coupés ras
lui donnaient l'air d'un garçon; je ne pouvais revenir de mon étonnement.
Je fis signe au gardien d'ôter Marie de là. Elle poussait des cris
lamentables.