Ces qualités avaient survécu au vice, qui les étouffe chez tant d'autres

femmes. Quand ma folie parlait raison, elle écoutait, m'approuvait;

enfin, je l'aimais beaucoup.

Je ne sais laquelle de nous deux mena l'autre à un souper au café

Anglais. Je m'y rendis, comme j'allais à toutes ces parties, par

désœuvrement, sans me promettre beaucoup de plaisir. J'étais loin de me

douter que cette soirée exercerait une influence décisive sur ma vie et

en préparerait peut-être le dénoûment.

Je me trouvai, à ce souper, en pays de connaissance. Je reconnus

plusieurs personnes que j'avais vues chez Lagie.

Le fond de mon caractère a toujours été sérieux. Le temps que d'autres

consacraient à dire ou à écouter des folies, je l'employais en général à

me rendre compte des caractères avec lesquels j'étais en contact, et à

lire en quelque sorte les physionomies nouvelles que je rencontrais.

Mon attention se fixa d'abord sur un jeune homme de trente ans environ,

grand, maigre, brun, pâle; le front d'une largeur et d'une hauteur

ridicules; la figure allongée, mince du bas, les yeux grands et noirs, le

nez pointu, la bouche moyenne, les dents gâtées... Il avait quitté son

habit; je voyais au travers de sa chemise fine se dessiner ses épaules

maigres, étroites, qui annonçaient une mauvaise santé. Il ordonnait le

festin, commandait en maître; quelques femmes l'entouraient, il leur

répondait d'un air protecteur.

En attendant qu'on servît le souper, il se mit au piano; il était bon

musicien, mais il faisait trop de grimaces, de contorsions; ses mains

osseuses me faisaient l'effet d'araignées. Je ne lui fis aucun

compliment; il en parut étonné.

Pendant le souper, il m'attaqua. Il avait de l'esprit, mais un de ces

esprits impossibles à dépenser avec d'autres qu'avec certaines femmes; un

esprit brutal, malhonnête, ne reculant pas devant la plus grosse injure

pour un mot drôle. Il parlait toujours de lui; il faisait, à ce qu'il

disait, tout mieux que personne. Sa noblesse était la meilleure, sa

fortune la plus grande; nul n'était brave comme lui.

Toutes ces forfanteries me portaient sur les nerfs. Je n'avais rien

répondu à ses provocations, mais je faisais provision de colère, et déjà

je lui avais donné un surnom que j'avais glissé dans l'oreille de ma

voisine et qui l'avait fait rire de bon cœur, tant il s'appliquait bien

au personnage. Je l'appelais _le Faucheux_.

Ce qui augmentait ma mauvaise humeur, c'est que j'étais placée à côté

d'un grand homme très-beau, très-content de lui-même, qui faisait tout au

monde pour attirer mon attention sur ses larges épaules et sur sa

poitrine bombée; il était bête comme une oie et vaniteux comme un paon.

C'était un bellâtre. L'oreille ouverte aux sarcasmes du Faucheux, je

perdais la pantomime de mon voisin, ce qui le mit de fort mauvaise

humeur.

Cela commençait mal. Je n'avais encore rien dit et j'avais déjà deux

ennemis.

Le Faucheux semblait avoir pris à tâche de lasser ma patience.

J'étais le point de mire de toutes les plaisanteries.

La colère finit par me monter au cerveau, et je débutai avec d'autant

plus de vivacité que je m'étais contenue plus longtemps.

--Monsieur, lui dis-je, voulez-vous avoir la bonté de me laisser

tranquille? Voilà une heure que j'écoute vos sottises. En ne vous

répondant pas, je croyais vous avoir fait comprendre que votre esprit

n'était pas de mon goût. Les araignées ne me font pas peur, mais elles me

dégoûtent, et quand elles s'approchent trop près de moi, je les écrase.

Ainsi, grand Faucheux, ne vous occupez pas plus de moi que je ne

m'occuperai de vous.

C'était dur; mais j'avais été cruellement provoquée, et je n'ai jamais

brillé par la patience.

L'épithète de grand Faucheux mit immédiatement les rieurs de mon côté. Il

y a dans toutes les réunions, petites ou grandes, un sentiment de justice

qui se fait jour.

On comprenait que les attaques dont j'avais été l'objet me donnaient

droit, de mon côté, à une assez grande latitude.

Mon adversaire devint furieux. Il ne s'attendait pas à de semblables

représailles de la part d'une de ces pauvres filles, habituées à courber

la tête sous le joug de la fatuité opulente. Il n'avait pas encore eu le

temps de réfléchir qu'un galant homme ne gagne jamais rien à se disputer

avec une femme, quelle que soit cette femme.

Il reprit la balle au bond.

--Qui donc, s'écria-t-il a amené cette...

Et il en débita tant sur mon compte que j'en fus étourdie.

Il se fit un grand silence. Chacun comprenait que cela allait devenir

drôle.

C'était la mode, au surplus, dans les soupers arrangés par ce Faucheux:

il lui fallait une victime à qui il pût dégoiser son catéchisme poissard.

J'avais été choisie par lui pour ce jour-là; mais avec mon caractère, il

était mal tombé.

Mon beau voisin, qui n'aurait pas eu assez d'esprit pour venger lui-même

ses injures, et me punir de mes dédains, faisait cause commune avec mon

ennemi, et l'appuyait du regard et du geste.

Frisette seule ne s'amusait pas de cette scène. La pauvre enfant

comprenait qu'il y avait un gros orage amoncelé sur mon cœur; elle avait

peur de me voir passer les bornes, et craignait que je ne me misse sur

les bras quelque méchante affaire. Elle vint à moi et, me parlant tout

bas, me supplia de quitter la place et de partir avec elle. Je la fis

asseoir et lui répondis tout haut:

--Pourquoi donc m'en irais-je? monsieur est à bout. J'aurais peut-être dû

ne pas venir; c'est la première fois que j'assiste à un souper d'hommes

d'aussi bonne compagnie. Comme monsieur le disait, tout-à-l'heure, je

suis entrée ici libre, sans condition; je n'ai pas de regrets, car j'ai

montré du tact, et n'ai pas cherché à attirer l'attention. Monsieur n'a

pas su imiter ma réserve. Il n'est probablement pas plus que moi habitué

au grand monde. Sans doute, il est noble d'hier; il prend ses conquêtes

bien bas pour se grandir. S'il n'y avait pas de femmes comme nous, où

vivrait-il donc... au jardin des Plantes?... J'ai bien payé mon écho en

l'écoutant, je reste.

Sans m'en douter, j'avais frappé juste: c'était un parvenu; il pâlit et

se mordit les lèvres.

La réflexion lui était revenue, et je crois qu'il commençait à regretter

de s'être attaqué à moi.

J'avais, sans m'en douter, pendant le feu de cette discussion, gagné un

allié qui, touché de mon courage, s'intéressa à ma cause et rompit une

lance en ma faveur.

C'était un jeune homme que je n'avais pas encore remarqué, quoique

assurément il méritât, plus que toutes les autres personnes présentes, de

fixer mon attention.

--Ah ça, messieurs, dit-il d'une voix douce et fière, est-ce que cela ne

va pas bientôt finir? Vous vous mettez deux contre une femme! ce serait

déjà trop d'un seul.

Et, s'adressant plus particulièrement au Faucheux, qu'il paraissait

connaître intimement:

--Mon cher, je ne reconnais aujourd'hui ni ton bon goût, ni ta

magnificence ordinaires.

--Comment donc, reprit le Faucheux, qui crut voir dans cette idée un

moyen de retraite honorable, si j'ai blessé l'amour-propre de

mademoiselle, je suis tout prêt à lui accorder une réparation. Vous savez

très-bien, mon cher, que si j'ai le tort de taquiner ces filles-là, _j'ai

le bon goût_ de les payer. Puisque vous vous êtes déclaré son chevalier,

fixez vous-même la rançon.

--Quinze louis!

--Quinze louis! soit! elle les aura demain.

--Demain! c'est bien tard, dit mon champion, qui se montra impitoyable,

parce qu'il savait que le Faucheux passait pour être plus libéral en

paroles qu'en actions.

--Je ne les ai pas sur moi.

--La belle affaire! Vesparoz te les prêtera.

Il n'y avait pas moyen de reculer; l'amour-propre du Faucheux était en

jeu. Il sonna.

Vesparoz, le maître-d'hôtel du café, parut.

--Apportez-moi quinze louis, lui dit le Faucheux.

Un garçon rentra, portant sur un plateau la somme demandée.

--Remettez cet argent à mademoiselle Céleste.

Naturellement, je refusai de le prendre.

Mais mon champion n'entendait pas de cette oreille-là. Il était décidé à

pousser la plaisanterie jusqu'au bout, et à punir le Faucheux par son

côté sensible.

--Apportez-moi cela! dit-il au garçon; et il mit les quinze louis sur la

table à côté de lui.

Puis se tournant vers moi:

--Ma chère enfant, venez vous asseoir à côté de moi.

J'y fus bien volontiers.

--Prenez cela, me dit-il; c'est à vous, vous ne pouvez refuser sans

désavouer votre champion et me faire une mortelle injure. Ainsi le

veulent les lois de la guerre.

--Maintenant, ajouta-t-il en s'adressant au Faucheux, continue tant que

tu voudras, au même prix bien entendu. Cependant tu en as beaucoup dit

pour tes quinze louis, et je t'engage à ne pas te ruiner ce soir.

Il paraît qu'il trouva le conseil bon, car il se leva et, me tendant la

main:

--Faisons la paix, me dit-il.

Il n'y avait plus à hésiter, et je mis ma main dans la sienne d'assez

bonne grâce.

A partir de ce moment, la scène prit une tournure à laquelle je ne

m'étais pas attendue. J'eus une nouvelle preuve, qu'en fait de

sentiment, les extrêmes se touchent, et que souvent on est bien près

d'aimer les femmes qu'on croit haïr.

Quand on quitta la table pour faire de la musique, danser, chanter, le

Faucheux m'attira dans l'angle d'une croisée, et me confessa qu'il ne

m'avait fait cette scène ridicule que pour attirer mon attention et pour

avoir un prétexte de se réconcilier avec moi.

Je lui répondis poliment, mais froidement, que s'il arrangeait ainsi les

femmes qui lui plaisaient, je ne savais pas ce qu'il pouvait inventer

pour ses antipathies.

Il devenait tendre, pressant; il me promettait monts et merveilles.

Je n'avais, quant à moi, aucune envie de me réconcilier à ce point. Je

l'écoutais avec distraction, mais, en revanche, je regardais

très-attentivement mon allié, que, pour des raisons à moi connues,

j'appellerai désormais Robert, quoique ce ne soit pas son véritable nom.

Celui-ci s'aperçut qu'il était l'objet de mon attention, et il s'approcha

de nous.

Alors, par un sentiment de coquetterie toute féminine, je me mis à

répéter tout haut les paroles tendres que le Faucheux venait de me dire

tout bas. Je tenais à me parer de ma victoire, et, pour la bien

constater, je répondis au Faucheux:

--Je vois bien que vous revenez à vous-même et je vous crois sincère;

aussi, soyez sûr que je ne vous en veux pas. Mais je vous connais d'hier,

et je ne vois aucun motif pour prolonger nos relations.

Et je le laissai dans un coin, tout honteux et tout ému de l'aveu qu'il

venait de me faire.

Il prit une bouteille de vin de Champagne et la vida presque d'un trait.

Je dois lui rendre cette justice que je n'ai jamais vu personne boire

autant, sans être malade. Était-ce par fanfaronnade, ou pour se consoler?

Je suis convaincue que c'était pour ce dernier motif.

La plupart du temps, ces natures fanfaronnes sont au fond les plus

tendres et les plus faibles. Elles font du bruit pour s'étourdir, et les

excentricités dont elles amusent le public ne sont qu'une parade.

Soulevez le rideau, vous verrez se jouer derrière le drame de leur cœur,

souvent bien triste et bien lugubre.

Mais je n'avais rien à donner, j'avais mes pauvres.

Robert ne me quittait plus des yeux; de mon côté, je suivais tous ses

mouvements; quand il causait avec une femme, j'avais envie d'aller me

mettre entre lui et cette femme.

Je m'assis auprès de Frisette et je m'arrangeai de manière à ce qu'elle

me parlât de lui.

C'était un homme qui paraissait avoir vingt-cinq ans, assez grand, la

taille bien prise et bien proportionnée, la tête ronde, de jolis cheveux

bruns, la raie blanche et fine, le front moyen, la figure ovale, les

sourcils épais, la moustache forte; ses yeux bruns étaient ordinaires

pour la grandeur, mais leur regard était profond, pénétrant; il était

élégant de manières, très-recherché dans sa mise, sans avoir cet air

raide, emprunté qu'ont beaucoup de jeunes gens.

Son esprit était vif; il me parut d'un caractère un peu violent, mais

sachant se dompter, et corrigeant sa fougue par des manières charmantes.

Je l'avais regardé, j'avais vu tout cela; je le regardais toujours.

--Sans lui, dis-je à Frisette en le désignant, je ne sais comment cette

dispute aurait fini; il m'a rendu un grand service. Je ne sais si je l'ai

remercié.

J'aurais voulu qu'il vînt me parler... mais il n'en fit rien; mon cœur

faisait autant de tours que lui sans qu'il y prît garde.

On avait improvisé un bal, il ne m'invita pas à danser; pourtant il me

regardait.

Le grand beau, mon voisin de table, ayant fini par se persuader, sans

doute, que ma froideur était un jeu, s'approcha de moi, et, avec le tact

qui paraissait le caractériser, il me demanda bruyamment si je voulais me

sauver avec lui.

Je me levai sans lui répondre.

Le Faucheux ne me parlait plus; mais devinant ce qui se passait en moi,

il paraissait souffrir.

Cette promenade des yeux et du cœur à la suite de M. Robert me

fatiguait. Je fus droit à lui, et lui demandai s'il voulait me

reconduire, pour me débarrasser de ces deux messieurs.

--Oui, dit-il en attachant sur moi un regard qui avait l'air de lire ma

pensée; oui, dans dix minutes; mais auparavant, je voudrais bien danser

avec vous.

On commençait une valse: il me fit tourner sans attendre ma réponse.

J'étais souple, il avait le bras nerveux; il me serra, je sentais les

battements de son cœur, je respirais son haleine; je fermai les yeux, me

laissant conduire. J'eus un étourdissement de bonheur qui passa comme

l'éclair, mais dont je me souviens toujours.

Je revins à Frisette, toute radieuse.

Elle connaissait Robert, ou venait de se renseigner sur son compte, car

elle me dit:

--C'est le comte ***, avec qui tu viens de danser.

Ce nom était bien beau, bien loin de moi. Je devins triste.

--Venez-vous? dit Robert; je vais reconduire Frisette d'abord, vous

ensuite.

--Je suis bien fâchée de vous donner cette peine.

Il me serra le bras, et me dit:

--C'est un plaisir. Je n'aurais pas osé vous le demander; je ne voulais

pas être le troisième à vous persécuter.

Il me promit de venir me voir le soir à quatre heures. Je rentrai chez

moi, la tête et le cœur remplis de son image. Insensée que j'étais de

désespérer de la vie! A vingt ans! est-ce que c'est possible? La veille,

il me semblait que la vie n'avait plus de but pour moi. Triste folie!

aujourd'hui, je me sentais renaître à l'espérance; j'entrevoyais de

nouveaux horizons, de nouveaux mondes; mes ailes avaient repoussé!

XXI

ROBERT.

J'étais, par un heureux hasard, délivrée pour le moment de toute

inquiétude matérielle. Je pouvais, pendant quelque temps, vivre de mes

rêves et me bâtir des châteaux en Espagne.

Le temps me parut si long, jusqu'à quatre heures, que, pour l'abréger, je

descendis au magasin.

J'avais écrit, quelques jours avant, à mon ami en Hollande. Je trouvai en

revenant du souper une lettre de lui; il m'envoyait deux mille francs à

toucher chez un banquier, rue d'Hauteville. Avec ces deux mille francs et

mes trois cents francs de la veille, j'étais bien riche.

Je me mis à la porte; un encombrement de voitures barrait le passage. Un

joli phaéton, attelé de deux beaux chevaux noirs, attendait pour tourner

rue Geoffroy-Marie; les chevaux impatientés se cabraient, un des

domestiques sauta en bas.

--Laisse, laisse, disait le jeune homme qui tenait les rênes.

Il calma les chevaux et dégagea sa voiture avec infiniment d'adresse.

Quand je le vis hors de danger, je traversai la rue pour monter chez moi;

mais les forces me manquèrent en arrivant. Robert allait me demander à la

concierge, il m'aperçut.

--Eh! bonjour, ma chère enfant, avez-vous bien dormi?

Puis, me regardant:

--Comme vous êtes pâle! est-ce que vous êtes malade?

--Non, mais j'ai eu peur quand je vous ai vu, au tournant du faubourg

Montmartre, pris dans toutes ces voitures; vos chevaux se tourmentaient.

Il se mit à rire, et m'offrit le bras pour remonter chez moi.

J'étais gênée près de lui; je ne voulais pas m'abaisser, pourtant je me

croyais si au-dessous de lui, que je n'osais me mettre en face; ma gêne

était d'autant plus ridicule qu'il était sans façon, aimable, galant.

--Je ne viendrai plus avec mes chevaux, me dit-il, puisque je vous ai

fait peur; je ne connaissais pas bien ce quartier, je demeure rue de

Grenelle Saint-Germain. Je suis venu rarement rue Geoffroy-Marie; mais,

si vous le permettez, j'y viendrai souvent.

J'étais réservée dans mes réponses; si perdue qu'elle soit, ou qu'elle

ait été, la femme qui aime trouve dans son passé un souvenir de pudeur,

de pureté; je l'aimais.

J'aurais voulu me relever un peu à mes yeux, cela n'était pas possible:

la scène de la veille, les injures qui m'avaient été dites, avaient

rappelé avec plus de force à ma mémoire et mon nom et ma vie; je n'avais

rien à donner, rien.

Je restai pensive.

--Je vous gêne peut-être? me dit-il en se levant pour sortir.

--Non, non, restez encore.

Il y avait une prière dans ces quelques mots.

Il se rassit et commença à causer.

--Savez-vous, Céleste, qu'il y a longtemps que je vous connais? Je vous

ai vue souvent à l'Hippodrome, et chaque fois j'admirais votre adresse et

votre courage.

Cela me fit du bien de penser qu'il m'avait trouvé un mérite.

Du courage! oui j'en avais eu, car j'avais horriblement peur des chevaux.

Quand je montais à cheval, un tremblement nerveux secouait mes membres et

je me disais, comme ce grand général, qui frissonnait quand il entendait

le feu: «Tremble, tremble, misérable carcasse; si tu savais où je vais te

mener tout-à-l'heure, tu tremblerais bien davantage.»

Je ne savais pas alors que tous ces efforts me seraient plus que payés

par un mot de lui.

--Voulez-vous dîner avec moi ce soir?

--Oui, si vous n'avez rien de mieux à faire.

--Tenez-vous prête à six heures.

Il vint me prendre avec une de ses voitures; c'était un joli coupé doublé

de soie bleue, si petit que nous y tenions à peine tous les deux. Je

m'enfonçai dans le fond de la voiture.

--Vous avez peur d'être vue? me dit-il.

--Oui, pour vous.

Nous dînâmes chez Deffieux. Je fus triste: cet amour me faisait l'effet

d'une vision qui allait s'envoler et me replonger dans la nuit; plus

Robert était aimable, plus je craignais de voir la vision s'évanouir.

Il vint me reconduire; nous passâmes la soirée chez moi; je fis un grand

effort; je l'aimais trop pour lui mentir. Je lui racontai tout ce que

j'avais fait, tout ce que j'avais été.

--D'autres vous l'auraient appris, lui dis-je, des ennemis; vous auriez

peut-être regretté une bonne parole, une caresse. Je vous aime Robert; je

vous aimerai longtemps; un reproche de vous me ferait mal. Je voudrais

ressaisir le passé, mais c'est impossible. Voulez-vous le présent?

Sa réponse fut un bon baiser. Il me sembla qu'une autre femme venait de

s'éveiller en moi.

Le quartier que j'habitais lui déplaisait; il me trouvait trop loin.

--Si j'étais plus près, me disais-je, je le verrais plus souvent.

Je me décidai à louer un appartement place de la Madeleine, je donnai le

magasin à ma mère.

J'étais si impatiente de me rapprocher de Robert, qu'au risque de faire

une grosse brèche dans ma fortune, je payai deux termes, afin de

déménager aussitôt que mon logement serait prêt.

Robert jouait quelquefois; il donna une soirée à quelques amis, dans un

appartement qu'il avait rue Bleue; Lagie y vint avec moi; le souper était

magnifique. On parla plusieurs fois, pendant ce souper, d'une femme

appelée Zizi, qui était à la campagne; on en riait: on me regardait, je

ne comprenais pas.

--Quelle est donc cette Zizi? demandai-je à Lagie.

--C'est sa maîtresse; nous sommes chez elle: il l'a envoyée à la

campagne.

La tête me tinta. On venait de se lever de table, je fus droit à Robert

et je lui demandai si ce qu'on venait de me dire était vrai, si j'étais

chez sa maîtresse.

--Pas précisément, me dit-il. Il est vrai qu'une femme que je connais

depuis longtemps, avec laquelle je ne puis rompre de suite, demeure ici:

mais vous êtes chez moi. Mon intention est de la quitter; mais en la

quittant, je veux me conduire avec délicatesse, et je lui laisserai tout

ce qui est ici.

On avait commencé à jouer et l'on jouait gros jeu.

Je restai longtemps sans voir, sans entendre, abîmée dans une seule

pensée: il avait une maîtresse! Depuis quinze jours, il ne me donnait que

ses heures perdues.

J'étais, je ne pouvais être pour lui qu'un caprice, un feu follet, dont

il allait jeter les cendres au vent.

Il fallait rompre, je n'en avais pas le courage; tâcher d'oublier à tout

prix. Robert perdit beaucoup d'argent; j'en fus contente.

Un de ses amis disait près de moi:

--Il est fou, ce Robert! Je ne sais comment il peut faire: il doit

beaucoup, son père est jeune; il sera ruiné avant d'hériter.

Cela me fit plaisir. Un secret pressentiment me disait que sa ruine le

rapprocherait de moi.

Le lendemain, il y avait des courses à Versailles; on ne se coucha pas. A

six heures du matin, un break attelé de quatre chevaux était à la porte,

avec d'autres voitures, que ces messieurs avaient demandées.

Une calèche restait vide.

--Voulez-vous venir? me dit Robert.

J'avais envie de refuser, mais je n'en eus pas le courage.

Je montai malgré moi pour le suivre des yeux: les courses finies, il vint

me dire adieu; il partait pour Saint-Germain, où il avait affaire. Mais

il me promit une visite pour le lendemain.

Ses amis, qui savaient à merveille quelle sorte d'affaire l'attirait à

Saint Germain, voulurent lui faire une plaisanterie et nous invitèrent,

Lagie et moi, à dîner à Saint-Germain.

J'étais trop avancée pour reculer.

Nous arrivâmes au pavillon Henri IV.

Robert, en m'apercevant, se sauva: ceux qui m'avaient accompagnée se

mirent à rire.

--Pourquoi donc se sauve-t-il ainsi?

--Ah! me dit Georges, qui riait comme un enfant, c'est qu'il est entre

deux feux: Zizi est ici; mais ça ne fait rien, vous dînerez avec nous; je

vais dire que vous êtes ma maîtresse.

L'idée de jouer cette comédie me dégoûta de moi-même.

Me cacher devant cette femme comme une voleuse! mendier un regard,

attendre une caresse dérobée aux droits d'une autre, cela me semblait

impossible!

Je regrettai amèrement d'être venue.

On prévint Robert que j'acceptais, que je savais tout. Il vint me serrer

la main; elle resta raide et froide dans la sienne.

On se mit à table, je n'avais pas faim, mais une soif ardente; ma gaieté

tournait au cynisme.

Robert me regardait, j'abandonnais ma main, mon cou à mon voisin qui

m'embrassait.

Il vint se mettre en face de moi, fixa son regard sur le mien et me fit

signe de sortir. J'obéis, toujours malgré moi.

Il était temps, j'allais étouffer.

Il m'emmena dans le fond du jardin, me fit asseoir et me dit en me

prenant les mains:

--Qu'avez-vous donc. Céleste? Vous paraissez vouloir me torturer à

plaisir. Hier vous m'aimiez, vous le disiez au moins; si vous ne m'aimez

plus, après l'amour ne peut-il rester un peu d'intérêt, d'affection? Si

vous en avez pour moi, ne vous prodiguez pas ainsi.

--Que voulez-vous donc que je fasse. N'avez-vous pas une maîtresse?

voulez-vous que je pleure devant elle? Je suis libre, je veux m'amuser,

vous oublier... Je fondis en larmes...

--M'oublier! pourquoi? est-ce ma faute si avant de vous connaître j'avais

une liaison? vous ai-je fait venir ici, et, enfin, puisque vous y êtes,

ne me suis-je pas tenu éloigné de cette femme? Je ne lui ai pas dit un

mot. Restez, vous verrez que ma chambre est loin de la sienne; je vous

aime, et je ne l'aime pas. Je ne puis la quitter brutalement, sans

motifs; attendez!

Il m'embrassa, et tout fut oublié.

Pourtant la nuit, j'écoutai si sa porte ne s'ouvrait pas. Zizi resta à la

campagne et je le ramenai à Paris sans le perdre de vue. J'avais peur de

l'avoir fâché; je l'aimais trop, je devais le fatiguer.

Il aimait le monde, et allait souvent au bal, ou à des parties de jeunes

gens; je lui en voulais de ne pas me sacrifier ces plaisirs.

Un jour le comte de S... vint m'inviter pour un bal, donné tous les ans

aux Frères-Provençaux par le Jockey-Club; il me fit promettre d'y aller.

J'avais accepté, pour avoir une occasion de faire enrager Robert.

Ce jour-là, précisément, il m'avait prévenue qu'il avait une partie chez

un ami. Je crus qu'il me mentait; j'offris de lui sacrifier mon bal s'il

voulait rester; il refusa.

J'attendis, espérant qu'il se raviserait; on sonna, je fus ouvrir:

c'était le comte de S... qui venait me chercher avec un de ses amis. Ils

me déclarèrent qu'ils ne partiraient pas sans moi. Je mis dix minutes à

ma toilette et je les suivis.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 2 · 第 10 / 14 段