--Es-tu folle, ma pauvre Lise? on peut être souffrante sans mourir; ça

tient joliment, la vie, va!

--Ah! tu crois? c'est que j'ai peur de la mort.

Et ses yeux brillaient en voyant tourbillonner les danseurs; elle les

suivait avec son âme; elle semblait respirer la vie des autres. On jouait

une valse, elle se leva entraînée et me dit:

--Je veux valser.

Je n'osai la contrarier et priai Médème de l'inviter; je lui recommandai

de la soutenir, car je voyais bien qu'elle ne ferait pas deux tours.

--Oh! je ne peux pas, dit-elle en s'appuyant au mur.

Après une toux sèche, le sang lui sortit à flots de la bouche.

--Comment l'avez-vous laissée venir? me dit Deligny; elle est perdue!

--Je ne savais pas qu'elle fût dans cet état, et puis, si je ne l'avais

pas accompagnée, elle serait venue seule.

--Elle se trouve mal, dit Médème, qui était resté près d'elle.

Il l'enleva dans ses bras et la descendit; personne n'y prit garde,

excepté Lagie, qui dit, en la voyant passer:

--Voilà la Pomaré qui fait ses manières.

Je la menai chez elle, elle avait la fièvre; elle ne voulait pas qu'on la

déshabillât; elle voulait retourner au bal, danser.

Il fallut allumer tout chez elle. J'y restai une partie de la nuit; elle

remettait sa coiffure, me disait des mots sans suite; enfin, la fatigue

l'emporta, elle s'endormit.

Je rentrai chez moi fort triste.

Le lendemain, je fus la voir; elle était levée, plus pâle que la veille.

--Oh! te voilà, toi, me dit-elle les lèvres crispées, tu devais être la

première à qui j'apprendrais cette nouvelle; les misérables!... je me

vengerai! Ils me croient donc morte? Quelle trahison!

Je la crus folle.

--Ça ne t'indigne pas? me dit-elle en colère.

--Tu ne m'as pas dit ce que tu avais.

--Eh bien, Eulalie est la maîtresse de Camille. Ils me trompaient tous

les deux; il est majeur dans quelques jours; elle s'est sauvée avec lui.

Ah! que mon cœur me fait mal! Je les aimais tous les deux, ils

m'abandonnent ensemble; elle lui disait tant de mal de moi, qu'il me

hait. Elle est enceinte, il veut l'épouser; mais je connais son oncle,

son tuteur: j'écrirai, j'irai s'il le faut. Je ne peux renoncer à cette

affection, c'est la seule pure que j'aie eue de ma vie. Oh! que c'est mal

de m'avoir fait croire à l'éternité; l'éternité c'est la vie. Ça ne sera

pas long pour moi, il aurait pu attendre un peu.

Elle fondit en larmes; je tâchai de la calmer.

--Voyons, ne suis-je pas ton amie? Je ne t'abandonnerai pas... Ton amant,

ce comte, il ne me plaisait pas, je l'avoue; mais enfin ne t'a-t-il pas

donné de grandes preuves d'affection? Tout le monde n'est pas ingrat;

oublie-les.

--Oublier! Oui, je veux oublier, tu as raison. D'abord, j'ai revu ma

mère, elle vient me voir en cachette; je lui donne des effets pour mes

frères et sœurs. C'était sa préférée, Eulalie! elle va la défendre; je

ne veux pas lui en parler; je voudrais qu'Ernest revînt. J'attends son

médecin aujourd'hui; je ne lui dirai pas que je suis sortie hier. Comme

ma tête brûle! je vais me mettre sur mon lit.

Nous passâmes dans sa chambre; cette chambre était tendue en jaune, comme

dans la rue Saint-Georges, mais mieux meublée: il y avait deux croisées

sur le devant, garnies de rideaux blancs et jaunes; entre les deux

croisées, un socle en bois doré supportant une Vierge en plâtre, sur

laquelle retombait un voile de dentelle; on voyait, au travers, des

perles et des fleurs.

La cheminée faisait face à son lit, dont la tête était tournée vers les

croisées; il y avait une porte au pied, donnant sur l'antichambre; une

autre donnant dans le salon.

C'est par cette dernière porte que nous étions entrées; l'autre s'ouvrait

en même temps.

--Le docteur! dit sa femme de chambre.

--Je te laisse.

--Si je ne viens pas demain, à après-demain, sans faute.

Elle me serra la main, et je la quittai. Quand je revins, sa mère était

là; elle refusa de me laisser entrer.

Je revins quelques jours plus tard; elle essaya de m'éloigner; j'insistai

et j'entrai.

Lise me reprocha d'être restée si longtemps sans la voir. Sa mère me

regardait, je n'osais pas dire qu'on m'avait renvoyée. Sa mère

ressemblait à Eulalie; elle me déplut. Lise ne quittait plus le lit.

--Je voudrais qu'Ernest revînt, me dit-elle avec tristesse.

Je la fis répéter, car cet Ernest qu'elle attendait toujours, je l'avais

rencontré la veille.

--Ça coûte si cher les maladies! J'ai déjà engagé beaucoup de choses. On

dirait que tout le monde a peur que je meure; chacun m'apporte sa note.

--Ce n'est pas ça, lui dis-je, c'est que l'argent est rare, chacun en a

besoin.

--Oh! tu as peut-être raison. Ernest ne peut pas tarder.

Je pris congé d'elle. Sa mère me fit entrer dans la salle à manger, et me

dit:

--Vous qui connaissez ses habitudes, ses amis, vous savez sans doute que

ce monsieur Ernest est à Paris? On a envoyé plusieurs fois chez lui, il

ne fait pas de réponse. Le médecin qu'il envoyait ne vient déjà plus. Je

n'ose pas lui dire cela, elle l'attend toujours. Avant-hier, on est venu

pour saisir, du magasin de la _Mère de famille_. J'ai prié d'attendre. Il

s'agit de trois cents francs pour un domino rose; ils reviendront dans

quelques jours; je ne sais comment faire.

--Il faut éviter cela; je vais y passer.

Elle fut enchantée et me permit de venir voir Lise quand je voudrais.

J'allai dire à ce magasin que je répondais de la dette; que s'il arrivait

un malheur et que Lise mourût, son mobilier serait plus que suffisant

pour payer tout le monde; que jusque-là on voulût bien attendre.

La dame me le promit; je retournai quelques jours plus tard chez Lise.

--Oh! te voilà! Je suis bien mieux, va! J'espère sortir dans quelques

jours. J'ai bonne mine, n'est-ce pas?

Je répondais oui sans la regarder; elle était plus mal que jamais.

Sa mère entra et me dit:

--Grondez-la, vous qu'elle aime; elle a écrit toute la nuit.

--Oui, dit Lise avec un sourire étrange; oui, c'est ce qui m'a fait du

bien. Je vais mieux, n'est-ce pas?

Ses yeux, où brillait la fièvre, s'attachaient sur moi; je fus forcée de

la regarder.

Ses joues étaient creuses, ses lèvres rouges; j'entendais sa respiration

rauque; j'avais envie de pleurer.

Son regard ne me quittait pas. Je compris qu'elle avait quelque chose à

me dire; mais nous n'étions pas seules: sa mère ne sortait jamais quand

j'étais là.

Elle prit sur la table de nuit une petite montre émaillée bleu, la tourna

longtemps dans ses doigts, la remit à sa mère et lui dit:

--Tiens, envoie cela là-bas, c'est mon dernier bijou. Qu'il me tarde

qu'Ernest revienne! Pas une lettre de lui! Si je ne l'attendais pas, je

pourrais m'adresser à quelques amis. Je suis sûre qu'il viendra me voir;

j'aime mieux attendre. Va vite!

Sa mère sortit. Elle me tira près de son lit et me dit:

--J'ai écrit à l'oncle de Camille; il voulait lui faire épouser sa fille,

il empêchera bien ce mariage. Je suis vengée! Oh! que je vive assez pour

avoir la réponse! Tu lui diras, à Eulalie, si tu la rencontres, que c'est

moi...

On marchait vers la porte, elle mit un doigt sur sa bouche; sa mère

rentra.

Je lui dis combien j'étais peinée de n'avoir pas d'argent à lui offrir,

pour lui épargner ces engagements au Mont-de-Piété; que je me consolais

en pensant que ce n'était pas pour longtemps. Je mentais pour calmer ses

inquiétudes.

Je quittai cette chambre le cœur serré.

A quelques jours de là, on vint saisir son salon, sa salle à manger, son

cabinet de toilette. J'étais là, j'obtins qu'on n'entrât pas dans sa

chambre.

Ce que l'on avait saisi suffisait largement à couvrir cinq cents francs

qu'on réclamait.

Elle demanda qui marchait à côté; je lui répondis qu'on voulait voir son

logement; elle disait tous les jours qu'elle voulait déménager; cela ne

l'étonna pas.

--Oui, je vais quitter ce logement, j'irai demeurer à la campagne. Puis

ses yeux se remplissaient de larmes et elle reprenait: Oui, à la

campagne, au cimetière Montmartre.

Je tâchais de chasser cette idée de son esprit; j'y parvenais assez

facilement, car elle tenait à la vie.

Quand elle m'entretenait de ses espérances, cela me faisait souvent plus

de peine que quand elle me parlait de sa fin prochaine. Je lui conseillai

d'écrire à quelques amis. Personne ne vint.

M. Ernest, instruit qu'il n'y avait plus de ressources, avait cessé de

s'occuper d'elle; toutes démarches furent inutiles: il fit répondre que

ce qu'elle avait suffirait, en le vendant, pour aller jusqu'à la fin;

qu'il ne voulait pas faire de nouveaux sacrifices pour une femme qui

n'avait pas un mois à vivre.

Je me disais chaque jour, en quittant le chevet de cette pauvre fille:

«Pourvu qu'elle meure avant qu'on lui enlève son lit!»

Elle m'avait demandé du bon vin, du raisin, des asperges, cela hors

saison. Quoique j'eusse peu d'argent, je m'étais procuré ce qu'elle

désirait.

J'arrivai les bras chargés. Ce fut Eulalie qui m'ouvrit la porte: je

faillis tout laisser tomber par terre.

Elle me fit entrer dans la salle à manger en me disant:

--N'entrez pas, elle dort! Le diable doit la tourmenter, car elle s'est

donnée à lui.

Je ne comprenais pas; elle reprit:

--Vous savez ce qu'elle m'a fait. Hier, l'oncle de Camille l'a fait

venir, censément pour un rendez-vous d'affaires, et l'a enlevé dans sa

voiture, presque de force. C'est elle qui est cause de tout cela. J'ai

reçu une lettre ce matin à l'hôtel. Camille me dit adieu; il m'annonce

qu'il m'enverra de l'argent et me répète qu'il voulait m'épouser. Me

voilà encore sans ressources, car je le connais: avec lui, le dernier qui

parle a raison. Elle le savait bien: je ne le reverrai jamais. Dans

quinze jours, il ne pensera plus à moi; il n'a pas mis tant de temps à

oublier son amour pour Lise. Qu'elle se réveille, je vais lui dire tout

ce que j'ai sur le cœur.

Je la priai de n'en rien faire, de ménager les derniers moments de sa

sœur.

--Qu'est-ce que ça me fait? Je voudrais qu'elle fût morte un mois plus

tôt.

Sa mère, qui avait pour Eulalie une faiblesse marquée, paraissait s'être

rangée de son côté.

Lise sonna.

Pendant cette conversation, j'avais souhaité dans mon cœur qu'elle se

fût endormie pour toujours.

Sa sœur ouvrit la porte qui donnait au pied de son lit, s'appuya au

chambranle et, se croisant les bras, dit:

--Eh bien! c'est moi! est-ce que ça t'étonne?

J'étais derrière; je vis Lise à peine éveillée se lever sur ses coudes,

sourire et retomber en arrière, en disant:

--Enfin!...

Eulalie s'approcha.

--Tu es contente de ton ouvrage, fille du diable; au lieu de te repentir,

tu fais le mal jusqu'au dernier moment. Regarde-toi donc; tu es à moitié

morte, tu ne jouiras pas longtemps de ton triomphe; je suis abandonnée,

tu l'es aussi. Ton Ernest, il est ici, il ne veut plus te voir; toi qui

te croyais aimée de tout le monde! où sont-ils donc tes amants?

Lise ferma les yeux sans répondre; je vis des larmes percer ses

paupières. Sa mère tirait Eulalie et lui faisait signe de se taire. Elle

allait sans doute continuer.

--Emmenez-la donc! m'écriai-je, si vous êtes la mère des deux; et vous,

Eulalie, ne dites pas un mot de plus: n'avez-vous pas honte? Sortez!

Je ne sais ce qu'elle me répondit; mais je la poussai peut-être un peu

fort dans la pièce voisine. Je fermai la porte au verrou, malgré sa

résistance.

Lise me serra la main et me dit:

--Si tu pouvais rester près de moi! Oui, elle a raison, je suis

abandonnée par tout le monde, excepté par toi. Pourquoi mon amant

reviendrait-il?

Elle me montra ses bras et ses mains décharnés.

--La vie que j'ai menée, c'est un commerce; on m'achetait un baiser; je

n'ai plus rien à vendre, on ne vient plus. Que tu as bien fait de quitter

cette vie-là! dans quelque temps on oubliera ton passé, peut-être

l'oublieras-tu toi-même; fais-toi des amis. Ah! que celle qui a été

vertueuse, honnête, est bien récompensée à cette heure suprême! le

compagnon de sa jeunesse la soigne jusqu'au dernier moment, l'accompagne

à son dernier asile et va pleurer sur sa tombe. Pour nous, rien que la

raillerie et l'insulte pendant et après. Tout l'or du monde ne suffirait

pas pour compenser ces dernières heures.

Je pleurais.

--Pourquoi pleures-tu? ma pauvre Céleste; parce que je vois plus clair

qu'hier? C'est ma sainte Vierge qui a inspiré Eulalie; elle m'a fait

comprendre que je perdais mon temps à espérer un intérêt que je ne

méritais pas. Donne-moi le chapelet qui est aux pieds de la Vierge, ôte

le voile qui la couvre, mets-la près de moi, sur cette table; vois, ses

bras sont ouverts pour tous ceux qui vont à elle. Ne pleure pas;

laisse-moi, mais ne reste pas plus d'un jour sans venir; envoie-moi un

prêtre ou charges-en ma mère.

Elle appuya sa tête sur le coin de la table de nuit. La lumière de la

veilleuse, le reflet de la Vierge blanche éclairaient sa figure; elle

était calme, ses yeux se fermèrent, je crus tout fini.

Je tirai la porte doucement; sa sœur voulut parler, je lui fis signe de

se taire et je priai sa mère d'aller chercher un confesseur, si elle

voulait qu'il arrivât à temps.

--Comment va-t-elle? me demanda ma mère en rentrant.

--Elle va bien, lui dis-je, je voudrais être à sa place... Et je montai

toute triste dans ma chambre.

Le lendemain, je retournai chez Lise. J'avais rêvé d'elle toute la nuit:

je la voyais habillée pour un bal; ses fleurs étaient noires.

En entrant, j'interrogeai son concierge du regard; il me fit un signe de

tête qui voulait dire:

«Tout n'est pas fini, mais ça ne tardera pas.»

Je montai ses trois étages sans respirer. J'allais sonner, quand

j'entendis rire, parler. Je frappai; sa sœur vint m'ouvrir, une

serviette à la main; j'entrai dans la salle à manger, je vis des huîtres,

du vin blanc: on déjeunait gaiement dans l'antichambre de la mort.

Je fus indignée.

--Elle va donc mieux? dis-je en regardant ce festin.

--Oui, me répondit sa mère, elle repose, laissez-la.

--Si elle repose avec le bruit que vous faisiez tout-à-l'heure, il faut

qu'elle dorme du dernier sommeil. S'est-elle confessée?

--Oui, elle a vu son père hier; cela l'a rendue heureuse; elle a demandé

pardon à sa sœur.

--Il est bien temps, dit Eulalie; je me moque de son pardon. Je

n'oublierai jamais ce qu'elle m'a fait.

J'entrai dans la chambre de Lise. Elle avait les yeux ouverts; elle ne

bougeait pas. Je n'osais avancer.

Elle fit un mouvement; je voulus lui prendre la main; elle tourna sur moi

ses grands yeux éteints, me fit un signe de reconnaissance et soupira

sans dire un mot.

Je m'assis dans un fauteuil près d'elle et lui demandai comment elle se

sentait; elle me fit signe de la tête qu'elle était bien. Elle avait

roulé son chapelet autour de son bras; son livre de prières était près

d'elle; elle remua ses lèvres comme si elle voulait me parler, elle

regarda de tous les côtés, fit un mouvement d'impatience; puis, appelant

toute sa volonté:

--Ah! fit-elle, écoute.

Je me penchai, car sa voix était faible.

--J'ai commandé mon portrait à un pauvre artiste; il est presque fini;

personne ne voudra le prendre, va le chercher. Tu le garderas, toi!

Je le lui promis.

Elle eut à peine le temps de me dire le nom du peintre: Montji.

La parole lui manqua de nouveau; elle me fit des signes en me montrant sa

Vierge, embrassa la croix de son chapelet; elle voulait être seule.

Je sortis, je ne pouvais plus retenir mes larmes; j'écoutai à la porte,

elle cherchait à prier tout haut. Dieu seul pouvait comprendre sa pensée.

Le lendemain, quand je revins, toutes les portes étaient ouvertes; l'âme

était partie; une bougie gardait le corps; tous les yeux étaient secs

autour d'elle.

Je me mis à genoux au pied du lit, je fis une longue prière; je

l'embrassai sur le front, je lui fermai les yeux restés ouverts, je lui

coupai une mèche de cheveux, et je quittai cette chambre, le cœur et les

yeux pleins de larmes.

Je ne rentrai pas chez moi; j'allai chez Deligny, qui, voyant ma douleur,

fit son possible pour me distraire et pour me consoler.

Le lendemain, il pleuvait à verse; je pris un petit coupé, j'allai rue

d'Amsterdam. Arrivée à la porte de Lise, j'entendis clouer sa bière. Je

redescendis à reculons: il me semblait que les clous m'entraient dans les

chairs.

On exposa son corps à la porte.

La rue est déserte à cet endroit, le temps était affreux, personne ne

passait. Il y avait deux personnes à son enterrement: moi et le cocher

qui me conduisait.

Quand on eut jeté la dernière pelletée de terre sur elle, on mit une

croix avec ses initiales. Je restai les pieds scellés dans cette terre

glaise; il me semblait qu'une partie de moi-même était en terre avec

Lise. Je m'arrachai en faisant un effort; j'étais fascinée: il me

semblait entendre des voix m'appeler. J'eus peur, je sortis en courant.

Deligny était chez moi; il me reprocha de me faire tant de mal. C'était

plus fort que ma volonté: je pleurais sur elle et sur moi.

Le même sort ne m'était-il pas réservé?

Je fus au cimetière huit jours après, espérant trouver une pierre, un

entourage. Rien. Pourtant sa mère avait, en payant quinze cents francs de

dettes, pris la succession, qui valait bien quinze mille francs.

Je pensai qu'elle n'avait pas eu le temps de s'occuper encore de ces

soins.

Je revins au bout de dix jours. Rien.

On avait abandonné la morte, comme on avait abandonné la malade.

Je commandai un entourage en fer, un mausolée en marbre, avec ces deux

lignes:

_Ici repose Lise..... née le 22 février 1825, morte le 8 décembre

1846. Son amie, Céleste._

J'étais allée chez Montji. Il m'avait donné son portrait, moyennant deux

cents francs, au lieu de trois cents, qui étaient le prix convenu. Il

n'était pas heureux et me fit ce sacrifice parce que j'étais l'amie de

Lise.

C'est le portrait que l'on a vu chez moi.

Ces dépenses me gênèrent beaucoup, mais je les fis sans regret. Deligny

m'aida encore en cette circonstance: il était vraiment bon.

J'allai voir la tombe de Lise; j'avais donné des ordres, et elle était

garnie de fleurs. Personne autre n'y avait mis une pensée depuis sept

ans. Quelques petits journaux eurent le courage de faire des

plaisanteries sur cette fin pourtant bien triste et bien abandonnée: _Il

lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle a beaucoup aimé_; ils auraient

dû dire: «Il lui sera peut-être pardonné, parce qu'elle est morte en

bonne chrétienne et qu'elle a beaucoup souffert.»

Elle avait beaucoup souffert, en effet. Sa mort avait été une cruelle et

longue agonie. Depuis plusieurs jours, le corps mourait, que l'esprit

vivait encore, et vivait pour la torturer. Je n'ai jamais connu personne

qui eût une si grande peur de la mort. Sous l'influence des sentiments

religieux auxquels elle avait été fidèle toute sa vie, elle voulut

cependant regarder en face sa fin prochaine, se préparer à ce terrible

passage; elle s'imposa un dernier devoir, qui l'effrayait tant parce

qu'il lui montrait que tout espoir terrestre était perdu pour elle. Elle

faisait des efforts surhumains. Elle réussissait pendant quelques

instants, mais la nature l'emportait bientôt sur sa volonté, et elle

retombait dans des spasmes nerveux, dans des accès navrants de terreur.

Souvent, pendant la nuit, elle appelait au secours, elle avait des

visions et elle criait: «Mon Dieu, laissez-moi vivre!» Alors, m'a-t-on

dit, sa main défaillante semblait chercher un ami dans le vide. La pauvre

fille qui la servait, qui lui était attachée, pourtant, demanda son

compte, pour ne plus être témoin de ces scènes déchirantes.

Je ne pouvais m'habituer à la pensée que j'étais seule à la pleurer; je

me rappelais les souvenirs de notre vie passée pour trouver un cœur qui

sympathisât avec les regrets que je lui donnais. Je songeai à Alphonse,

qui avait réchauffé sa vie, sa gaieté à ce feu follet; il apprit sa mort

avec peine. C'est peut-être le seul qu'elle n'avait pas appelé; c'est le

seul qui aurait répondu.

XX

UN SOUPER AU CAFÉ ANGLAIS.

La mort de Lise marque une des phases les plus tristes de ma vie. J'étais

tombée dans un découragement profond. Les espérances ambitieuses qui

m'avaient soutenue s'étaient évanouies. L'exaltation qui m'avait portée à

mettre fin à mes jours s'était affaissée. Mon dégoût pour l'existence

n'avait pas diminué; seulement mon courage, pour en rejeter le fardeau,

n'était plus le même. Le mal dont je souffrais, c'était une défiance

absolue, invincible; je le pensais, du moins.

Je ne croyais plus à l'affection; je ne croyais qu'à l'amour du jour, à

l'amour sans dévouement et sans lendemain. Mon âme en était saturée.

On m'a bien souvent reproché d'avoir torturé ceux qui m'ont aimée. Si

j'avais eu ce malheur, je pourrais au moins me rendre cette justice, que

je n'ai jamais agi par méchanceté et par calcul. Le doute qui me dévorait

le cœur a seul inspiré ma conduite, et a pu me donner quelquefois

l'apparence de l'ingratitude et de l'insensibilité. L'incrédulité, dans

le cœur d'une femme, est pour cette femme une poignante souffrance; mais

elle lui donne sur les autres caractères une force et un ascendant

presque irrésistibles.

J'appris alors une nouvelle assez étrange, qui m'impressionna d'autant

plus qu'elle se rattachait aux idées, aux sentiments et aux doutes qui

vibraient douloureusement en moi, depuis la mort de Lise.

Cette nouvelle était relative au pauvre pianiste, que j'avais accusé

d'inconstance, en me raillant moi-même d'un instant de faiblesse et de

crédulité.

On vint me dire qu'après notre séparation, H... avait eu un grand

chagrin; il était tombé malade, sans qu'il fût possible à la science de

déterminer le caractère de sa maladie. On lui conseilla la distraction;

il partit pour l'Italie, visita Rome, s'y fit catholique et entra dans un

couvent. J'avais bien de la peine à croire, comme on me l'assurait, que

cette détermination eût été causée par la douleur qu'il avait ressentie

de notre séparation; en tout cas, il avait été bien inspiré, et je

répondis en souriant, à la personne qui me contait cette histoire, que si

je damnais tous mes amis comme celui-là, l'Église me devrait une

récompense. Au fond de l'âme, pourtant, j'étais plus émue que je ne

voulais le paraître.

J'avais mon logement en horreur: je n'y avais pas été heureuse, et, pour

ne pas y rester, je passais les nuits dehors.

Deligny avait repris ses habitudes de dissipation. Je le suivais, je

criais bien haut pour ne pas entendre ma tristesse. Ma santé était

profondément altérée, depuis ma tentative de suicide. On n'avale pas

impunément le gaz d'un boisseau de charbon; je toussais, j'avais le feu à

la poitrine; je buvais du champagne pour l'éteindre; je me figurais

mourir comme Lise. Mais loin de m'effrayer des approches de la mort, je

l'aurais acceptée comme un bienfait.

Une pareille situation d'esprit ne contribuait pas à rendre mon humeur

égale. Je tyrannisais Deligny. A toutes ses protestations de tendresse,

je répondais invariablement:

--Vous m'aimez aujourd'hui; vous le dites au moins. Que je tombe malade,

vous me laisserez là comme un chien; que je meure, vous ne me donnerez

pas un regret.

Rien ne pouvait m'ôter cette idée de la tête.

J'avais fini par réussir à m'étourdir. Un souper en amenait un autre; je

ne dormais plus: je trouvai le repos de mes souvenirs.

Au milieu des désordres de cette folle existence, je m'étais liée avec

une petite femme qui était venue au magasin; elle était gentille,

spirituelle et insouciante du lendemain. Cette femme était la maîtresse

de Brididi.

Elle m'avait d'abord détestée; elle était venue me voir par curiosité et

s'était attachée à moi. Nous devînmes amies. Comme cela, elle me

surveillait et était sûre que je ne m'occupais pas de son cher Brididi,

qui, de son côté, m'avait, je crois, tout-à-fait oubliée. Deligny étant

parti pour M..., je me trouvais seule et je passais beaucoup de temps

avec elle. Sa gaîté était intarissable, son cœur était bon, trop bon

même, car elle avait une grande faiblesse en amour. Brididi en abusait un

peu; il était tout fier d'inspirer une si grande passion. Il avait

raison, du reste; elle était vraiment charmante: une jolie taille, de

jolis yeux, de jolis cheveux ondés qui lui valurent le nom de Frisette.

Ce que j'aimais surtout en elle, c'était sa bonté; elle rendait service

à qui elle pouvait et se cachait pour éviter un remercîment; n'ayant que

six sous pour prendre l'omnibus, elle les donnait à un pauvre et faisait

sa course en chantant. Si l'énergie manquait dans cette tête et dans ce

cœur, il y avait, en revanche, de bien excellentes qualités.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 2 · 第 9 / 14 段