--Mademoiselle Céleste!
--Elle n'y est pas; si vous voulez voir sa mère, elle est au magasin...
--Non, dit la voix, c'est elle que je veux emmener. Voilà assez longtemps
qu'elle me fait courir; je sais qu'elle est ici, qu'elle se cache. Il y a
une plainte lancée contre elle; j'ai ordre de l'emmener n'importe où je
la trouverai.
Mon mal de tête disparut. J'étais assise sur mon lit, sans respirer, pour
entendre la réponse de Marie; je regardais à droite, à gauche, où je
pourrais me sauver si elle disait que j'étais là; je ne vis que la
fenêtre!
--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, répondit cette fille dont la
voix tremblait; si madame était là, je vous l'aurais dit.
--Eh bien! dites-lui que si elle ne se rend pas à la Préfecture demain
avant midi, je la fais emmener par la garde!
La porte se referma.
Je cachai ma figure dans mes mains; j'avais honte devant cette fille qui
rentrait.
--Oh! madame, qu'est-ce qu'il vous veut donc, cet homme-là? Comme il m'a
fait peur!
En effet, elle était toute pâle.
--Je ne sais, lui dis-je; il se trompe. Si j'avais été habillée, je
serais sortie; mais il reviendra, vous le ferez entrer. Ne parlez de cela
à personne; on ferait des conjectures.
Elle me promit de se taire. Je lui donnai une commission pour m'en
débarrasser; j'avais besoin d'être seule.
Je me serrai la tête dans mes mains. Qu'allais-je devenir?
Je ne pouvais me sauver; j'avais mis le peu que je possédais dans cette
boutique. Tout abandonner... je retombais dans la plus affreuse des
misères.
Je ne pouvais plus descendre sans risquer d'être arrêtée, peut-être
condamnée à un mois, pour avoir manqué aux sommations qui m'avaient été
faites.
Que dire dans le quartier? Tout le monde saura cette histoire; je
n'oserai plus reparaître. D'ici à demain, je ne puis rien pour éviter
cela.
Je pensai à Marie. Demain, c'est dimanche; on ne peut pas m'arrêter
demain, les bureaux sont fermés. Ma bonne sortira toute la journée, ma
mère n'ouvrira pas la boutique... je serai seule, toute seule; oui, c'est
ça, je suis sauvée.
Je fis prendre du papier; je passai ma soirée à écrire. A onze heures, ma
mère vint me dire bonsoir.
--Tiens! je te croyais endormie. Tu écris à des fournisseurs.
--Oui.
Il ne me vint pas à l'idée de l'embrasser.
Je savais qu'elle revoyait Vincent; elle se cachait de moi, mais on me
l'avait dit.
La première demoiselle m'avait fait un portrait que j'avais trop bien
reconnu.
Comme ma mère lui avait défendu de me dire qu'elle recevait un monsieur,
elle n'avait rien eu de plus pressé que de monter dans ma chambre et de
me prévenir.
Elle me raconta même que souvent, quand je descendais, M. Vincent sortait
par une porte de derrière qui donnait rue de la Boule-Rouge.
Cela m'avait fait une peine que je ne puis rendre et j'avais retrouvé au
fond de mon cœur toutes mes colères contre lui, toute mon indifférence
pour elle.
Une fois seule, je mis tout en ordre, je cachetai quelques lettres à mes
amis et je me couchai presque heureuse du parti que j'avais pris.
Je me levai de grand matin. Vers dix heures, il tombait une espèce de
pluie qui ressemblait à du brouillard tant elle était fine. J'appelai
Marie.
--Allons, lui dis-je, habillez-vous et allez vous promener; c'est votre
jour de sortie.
--Oh! me dit-elle, il fait trop vilain temps. Je n'ai que ma payse à
voir, j'irai chez elle la semaine prochaine.
Cela ne faisait pas mon compte, car j'avais dit à ma mère que je dînais
dehors, que ma domestique sortait, et je l'avais engagée à aller
elle-même passer la journée chez des amis.
Elle ne s'était pas fait prier; M. Vincent l'attendait chez sa mère.
Cela ne me suffisait pas; il fallait absolument que Marie sortît. Je mis
un morceau de papier blanc sous enveloppe, avec un nom supposé sur
l'enveloppe.
--J'ai besoin que vous portiez cela avenue de Saint-Cloud, dis-je à
Marie.
Je savais que sa payse était aux Champs-Élysées; elle profiterait de
l'occasion pour aller la voir, et elle y resterait assez de temps pour
que je pusse mettre mon projet à exécution.
Je lui donnai donc ma commission, avec ordre de partir de suite. Je la
rappelai dans l'escalier pour lui dire que je sortais et qu'elle pouvait
rester chez ses amis jusqu'à onze heures.
Ma porte fermée, j'étais seule, libre; j'en sentis une vraie joie.
J'entrai dans la chambre de Marie; j'enlevai toutes ses affaires, que je
plaçai dans la mienne; je mis des draps blancs dans son petit lit de fer.
J'allai à la cuisine; je regardai sous le fourneau: il n'y avait que
quelques morceaux de charbon. Je vis avec attendrissement le panier de ma
petite chienne... je pensai que la maison ne m'avait pas porté bonheur.
On portait, à cette époque, de grandes pelisses, comme cette année; j'en
avais une en soie noire, je la mis; je descendis, tremblant de rencontrer
quelqu'un qui pût apporter une minute de retard à mon projet.
Le pavé était glissant, le ciel sombre; les boutiques étaient fermées en
partie. Je fus un moment inquiète, mais je respirai quand je vis celle du
faïencier ouverte. J'achetai deux fourneaux en terre, que je montai chez
moi, les cachant comme si j'emportais un trésor. Je retournai à la
provision du charbon; j'allumai les deux fourneaux dans la chambre de
Marie; je m'y enfermai, calfeutrant les fenêtres et les plus petites
ouvertures; j'entendais le craquement du charbon qui s'allumait et qui
semblait me dire:
«Hâte toi, fais ta prière!»
J'avais bouché jusqu'au trou de la serrure.
Je m'assis sur le lit; je demandai pardon à Dieu et à tous ceux à qui
j'avais pu faire de la peine, et j'attendis, calme, comme si j'étais sûre
de la miséricorde divine... Je me couchai.
Le brasier était derrière ma tête; je ne le regardai pas, mais je voyais
s'élever au-dessus de moi un rayon diaphane qui se baissait, attiré par
mon haleine: c'était la mort. Je respirais à pleins poumons; je ne
souffrais pas encore.
«Oh! me disais-je, si je n'allais pas mourir, demain je serais arrêtée!»
Je n'avais peut-être pas mis assez de charbon.
Je me levai: je sentis mon corps se balancer malgré moi; je m'appuyai au
lit avec un sentiment de joie; je me mis à genoux pour remettre du
charbon: la flamme bleuâtre m'attira; je restai en extase, les yeux
fixés, la bouche ouverte. Je me sentis vaciller comme le battant d'une
cloche; j'eus peur de tomber la tête dans le feu: je me traînai en
arrière...
A ce mouvement, un cercle de fer m'entoura le front; le feu semblait être
dans ma poitrine... Je portai les mains sur ces deux douleurs pour en
apaiser les déchirements. Ma vue se troubla. Je voulais crier; ma langue,
ma gorge étaient enflées. Je me levai à force d'efforts, les deux mains
appuyées sur une table; je me regardai dans un petit miroir.
Horreur! ma tête était enflée, les veines de mon front gonflées, les
artères de mon cou nouées comme des cordes, mes lèvres bleues, mes
cheveux hérissés!...
Alors commença une lutte épouvantable: la mort me fit peur. Je voulais
appeler au secours, la voix me manqua; je voulais me sauver, les forces
s'y refusèrent...
Je me traînais à terre; je n'y voyais plus... Enfin, je sentis la porte,
je me redressai, pour retomber comme une masse; j'avais souffert tout ce
qu'il y a à souffrir pour mourir...
Rien ne peut peindre cette agonie; elle est surtout affreuse pour les
personnes nerveuses, qui se débattent toujours à la fin et cherchent à se
sauver.
Quand je revins à moi, j'étais sur mon lit; ma chambre était pleine de
monde; deux hommes me frottaient les bras, deux autres les jambes, cela
si fort que je croyais être brûlée. Je regardais, les yeux à moitié
ouverts. Les douleurs que j'avais dans la tête me firent croire que
j'étais folle et que tout ce que je voyais n'était que des ombres; la
souffrance était trop grande pour que je pusse douter longtemps.
--Elle est sauvée, disait le coiffeur, dont la boutique était voisine de
notre maison, et qui, un des premiers, m'avait porté secours.
--Sauvée! de quoi donc? demandai-je.
Ma mère était près de mon lit.
Tout me revint à la mémoire, jusqu'aux menaces de la police...
Je me mis à pleurer, à me débattre; je voulais recommencer; je reprochais
à tout le monde d'être venu me secourir.
Les deux médecins déclarèrent que j'avais le délire, et qu'il ne fallait
pas me perdre de vue une minute.
Ma mère crut remarquer que sa présence m'irritait; elle me laissa:
Vincent sans doute l'attendait. Ce fut Marie qui me veilla.
--Comment donc m'a-t-on sauvée? lui demandai-je, étonnée d'être vivante,
après avoir tant souffert.
--Ah! sans moi, madame, vous étiez bien perdue. Vous m'aviez donné une
commission; il faisait si vilain temps que j'ai pris l'omnibus pour aller
et revenir. Je n'ai pas trouvé la personne chez qui vous m'envoyiez; je
suis revenue pour vous le dire. Je ne vous ai pas vue dans votre chambre,
je vous ai cru sortie; j'ai été dans la cuisine et j'ai vu dans ma
chambre tant de fumée que je craignais qu'il n'y eût le feu. J'avais
voulu entrer; quelque chose tenait la porte fermée: c'était vous qui
étiez tombée derrière. Je n'osais pousser: votre figure était juste sur
l'ouverture. Je vous ai crue morte; j'ai appelé au secours. On vous a
mise sur votre lit; vous êtes restée trois heures sans donner signe de
vie. Le feu avait pris dans le cabinet; le parquet en était tout brûlé.
Le médecin a dit que vous étiez tombée la tête en face la rainure de la
porte, que cela vous a donné un fil d'air pur, que sans cela tout était
fini.
--Et je serais bien heureuse!...
--Oh! madame, ne dites pas des choses comme cela.
--Ma pauvre Marie, c'est que vous ne savez pas... Cet homme qui est venu
l'autre jour, il reviendra, et alors...
--Ne vous tourmentez pas, madame; s'il revient, je lui dirai de
m'arrêter, moi, s'il faut qu'il emmène quelqu'un; et puis on ne laissera
monter personne. S'il vous voyait comme cela, il n'aurait pas le cœur de
vous faire de la peine. Allons, madame, guérissez-vous bien vite, et
n'ayez plus jamais de vilaines idées comme ça. Il n'y a pas longtemps que
je suis chez vous, mais je vous aime beaucoup.
En effet, elle me surveillait jour et nuit.
Je priai tous ceux qui m'entouraient de taire cette aventure. Quand on
tente pareille chose, il ne faut pas se manquer, sous peine de ridicule.
Je me remis bien lentement: cependant je descendis au magasin au bout de
quelques jours, malgré de grands maux de tête, des vomissements et une
toux d'irritation qui me déchirait la poitrine.
XIX
LE RETOUR DE LISE.
Tout allait pour moi de mal en pis! Les femmes à qui on avait refusé du
crédit ne venaient plus.
Le terme arrivait; il n'y avait pas le premier sou de côté. Les
marchandises étaient vendues; il fallait les payer.
On allait me poursuivre, me saisir. Je devenais folle; je pleurais tous
les jours de ne pas m'être tuée.
Si cette bonne qui veillait sur moi avec la fidélité d'un chien caniche,
n'avait pas fait si bonne garde, j'aurais recommencé; j'étais découragée,
malade; je me laissais aller, espérant une fin.
J'étais allée quelquefois chez Lise; elle était en Italie.
La seule affection qui tenait un peu compagnie à mon désespoir, c'était
celle de Deligny.
Au moment de mon départ pour la Hollande, mes relations étaient encore
très-aigres-douces. Ce départ avait été un motif pour rompre avec Deligny
et avec cette société dont il était un des plus tapageurs.
J'ai déjà dit, je crois, qu'il se donnait des airs militaires, qu'il
était querelleur, se moquait de toutes les femmes.
Il avait un ami, nommé Médème, pâle, blond, grand, mince, qui suivait ses
exemples. C'était à qui boirait le plus, aurait le plus de querelles,
changerait le plus de maîtresses...
Avec un pareil caractère, il ne devait pas avoir gardé de moi un souvenir
bien vif et bien durable. Je m'attendais à ne jamais le revoir. Je fus
donc bien surprise quand je reçus sa visite.
J'étais dans une telle disposition d'esprit qu'il aurait fallu quelque
chose d'extraordinaire pour me réconcilier avec l'idée de vivre.
Deligny n'aurait pas pu accomplir ce miracle. Mais il avait de l'esprit,
il était amusant, et ma vie était si triste, si isolée, que je
l'accueillis avec plaisir, trouvant dans ses visites une distraction à
mes inquiétudes...
Notre première entrevue fut courte; nous discutâmes sur l'un, sur
l'autre.
Il m'avait cédé sur tout; c'était presque une victoire sur une nature
aussi volontaire.
Nous passâmes quelques soirées ensemble; je l'empêchais de se griser, de
jurer. Ses amis l'excitaient; moi, je le priais d'abord, je défendais
ensuite. Il obéissait en grommelant, mais il obéissait; cela devint une
lutte dans laquelle je finis par trouver quelque plaisir à triompher.
Il avait bon cœur, mais la tête la plus extravagante du monde. Il était
de M...
Son père avait une assez grande fortune... quinze ou vingt mille livres
de rente; mais il avait quatre enfants et ne pouvait donner à son fils
qu'une pension modeste, que sa vie de restaurant absorbait et au-delà.
Il fit tout son possible pour me venir en aide; il se gênait beaucoup et
ne m'avançait pas à grand'chose; mais je lui en fus bien reconnaissante.
J'aurais pu abuser de lui: il aurait signé des lettres de change, des
billets à qui j'aurais voulu; car il en était venu au point de m'aimer à
la folie. Je ne me suis servie de mon influence que pour lui faire
quitter cette vie et cette société de gens qui, plus riches que lui, le
perdaient.
Il était bon peintre; je l'engageai à travailler, à vivre avec des
artistes. Il loua un atelier avenue Frochot. J'ai souvent entendu dire à
Th. Rousseau, qui lui donnait des conseils, que, s'il voulait travailler,
il aurait du talent.
Un jour, je vis une femme arrêtée en face de mes carreaux; cela arrivait
toute la journée et ne m'étonnait nullement, pourtant je poussai un:
Ah!... qui me fit questionner.
--Tu la connais? dit ma mère.
--Oui, répondis-je en me levant.
J'ouvris la porte pour mieux la voir; elle passa devant moi sans me
regarder, traversa la rue et entra au no 7, vis-à-vis. Peu de temps
après, la fenêtre de l'entre-sol s'ouvrit, et je la vis à la croisée, à
côté d'une grosse femme appelée Fond.
Cette Fond était une de ces anciennes beautés qui, après avoir gâché leur
existence sans penser à l'avenir, vendent la jeunesse et la beauté des
autres, en se faisant leur part si large que celles qui tombent dans
leurs serres n'ont, quand elles les lâchent, que l'hôpital ou la rivière
en perspective!
Cette femme cachait son odieux commerce sous le nom de: Table d'hôte.
J'allais rentrer, me disant toujours: «Où donc ai-je vu cette figure-là?»
quand une bonne vint me dire:
--Voulez-vous avoir la bonté de monter deux ou trois bonnets, là, au
premier?
J'avais envie d'y envoyer ma mère; mais la curiosité l'emporta, j'y fus
moi-même.
C'était, je crois, aussi un motif de curiosité qui me valait cette
commande.
On me fit entrer dans un petit salon rouge, très-simple. La petite dame
vint à moi en ôtant son chapeau.
--Avez-vous monté le rose; il me plaisait assez? me dit-elle avec un
accent gascon.
Quand elle fut décoiffée, je la reconnus de suite.
C'était la jolie Bordelaise que Denise m'avait montrée à la correction,
celle qu'un homme avait épousée pour la vendre.
Je la regardais sans défaire mes bonnets. Étrange puissance des
souvenirs! elle me semblait une ancienne connaissance; pourtant elle ne
m'avait jamais vue.
J'avais envie de lui faire une foule de questions. Nous n'étions pas
seules; je lui montrai ce qu'elle m'avait demandé, en la priant, s'il lui
fallait autre chose, de venir me voir.
Elle me le promit et tint parole. Le lendemain, elle vint me commander un
chapeau.
Elle n'était pas Bordelaise pour rien; elle me raconta toutes ses
affaires.
On l'appelait à Paris: _la Belle Pâtissière_; j'en avais entendu parler.
Un monsieur l'avait enlevée; son mari, qui n'y trouvait plus son compte
l'avait fait arrêter; elle l'avait dénoncé et allait se séparer de lui
pour venir demeurer en face, chez Mme Fond, qui louait en garni. Elle me
parut excellente fille, l'un esprit faible, d'une franchise extrême;
j'avais envie de lui dire qu'elle tombait de mal en pis chez cette femme.
Peut-être le savait-elle; je me tus.
Elle ne passait plus une fois sans entrer; elle avait la plus jolie
figure qu'il fût possible de voir.
Elle était emménagée en face; deux ou trois fois elle m'avait invitée à
sa table d'hôte, cela me souriait peu; enfin, pour ne pas la contrarier,
j'acceptai, un soir, et je ne le regrettai pas.
C'est une drôle d'étude à faire, que celle de ces prétendues tables
d'hôte.
Après le dîner, on fait une partie; les abonnés arrivent.
Ce sont des êtres impénétrables, on sait rarement leurs noms; ils ont été
baptisés par la maîtresse de maison: l'un s'appelle le _Major_, on ne
sait pas pourquoi; l'autre le _Commandant_; tous tâchent de s'arracher
quelques pièces de cent sous.
Les femmes empruntent les plus petites sommes, jusqu'à cinquante
centimes.
La vieille maîtresse de la maison appelle tout le monde _mon chéri_; elle
prélève un droit sur les cartes; quoi qu'il arrive, elle fait toujours de
bonnes affaires. Pourtant, ces femmes n'ont généralement rien.
Telle qui aurait dû être fort riche est misérable.
Pourquoi? Elle achetait des amours qu'elle ne pouvait plus inspirer; elle
avait beau se faire teindre les cheveux, se mettre de fausses dents, on
exigeait beaucoup d'elle. Si un nouveau venu tombe au milieu de ce monde,
la maîtresse de la maison lui fait mille amitiés; elle l'engage d'abord à
jouer petit jeu. L'étranger s'étonne de tant de politesse et de réserve.
On lui a donné, pour trois francs, un dîner qui vaut dix francs par tête.
Il admire ce miracle d'ordre ou de générosité. Mais on apporte du
champagne; les têtes s'exaltent, la gaieté pétille.
Le pauvre étranger perd tout ce qu'il a sur lui, quelquefois plus, et il
reconnaît, trop tard, qu'il a été dupe.
Autour du principal personnage féminin voltigent d'autres femmes,
quelques-unes jeunes et jolies.
Elles servent à la maîtresse, soit en lui amenant du monde, soit en
amorçant les joueurs.
Pauvres comparses, qui font de petits profits; elles sont joueuses, et
quand elles n'ont plus d'argent, elles donnent, comme fiche, la clef de
leur chambre.
Je fis remarquer à ma nouvelle connaissance, qui s'appelait Marie,
qu'elle était là dans une bien triste et bien dangereuse société.
--Je le sais bien, me dit-elle; mais que pourrais-je faire? On a éloigné
mon mari; mais il peut revenir d'un moment à l'autre, et je ne sais où
aller.
Elle ne s'était pas trompée... A quelques jours de là, son mari vint la
trouver et s'imposa à elle. Il l'avait rouée de coups. Elle vint me
conter ses peines.
--N'avez-vous donc pas d'amis, de parents chez qui vous pourriez vous
retirer?
--Non, me dit-elle en pleurant, je suis bien malheureuse; voilà six ans
que je mène cette vie; la plus pauvre des femmes est plus heureuse que
moi. Quelle vie de misère! Si je pouvais rentrer chez mes parents, je
partirais à l'instant même.
Je lui demandai si elle leur avait écrit.
--Non, je n'ai pas osé.
Je l'engageai à le faire, pour né partir qu'à coup sûr.
Cette femme avait eu son jour d'éclat.
Elle avait été à son tour l'objet de l'envie des femmes et de
l'admiration passionnée des hommes.
On la voyait tous les soirs dans une boutique, au coin de
l'Opéra-Comique. Les passants pouvaient la croire heureuse; elle était
couverte de bijoux, de dentelles et de soie: voilà ce qui égare tant de
pauvres têtes.
Personne ne pourra donc leur montrer la réalité de cette vie: Honte et
misère! On devrait écrire cela sur tout ce qu'on nous donne, pour que
personne ne pût s'y méprendre.
Un matin, elle vint me conter qu'elle avait trouvé le moyen de se faire
un peu d'argent pour retourner dans son pays; que son frère l'attendait.
Son moyen était de donner un bal par souscription, aux Provençaux, à
vingt francs le billet; elle me pria de m'en occuper et me fit presque
promettre d'y aller.
J'en parlai à Deligny, qui en plaça quelques-uns près de ses amis, Médème
et autres.
Un jour, un domestique galonné sur toutes les coutures regarda ma porte,
puis entra.
--Est-ce ici que demeure Mlle Céleste?
--Oui, monsieur.
Il sortit, fit signe à une voiture, qui avança jusque devant notre
maison.
C'était un joli coupé à deux chevaux.
Il ouvrit la portière. Une dame d'une grande élégance descendit
doucement, s'appuyant sur lui; elle avait un voile si épais que je ne vis
pas ses traits; elle fit signe au valet de pied de l'attendre dehors,
souleva son voile d'une main et me tendit l'autre.
--Lise! dis-je en me reculant, tant elle était pâle.
--Eh bien! tu ne m'embrasses pas? tu me trouves changée?...
--Oui, lui dis-je, un peu remise; je suis saisie de te voir, tu es si
belle; et puis, je ne t'attendais pas...
--Oh! si c'est ça, tant mieux! Vois-tu, c'est que tout le monde me croit
malade, je me figure être beaucoup changée.
Je la fis asseoir près de moi; elle pouvait à peine se tenir.
--Voyons, lui dis-je, raconte-moi tout ce que tu as fait. D'où viens-tu?
--J'arrive de Nice; j'avais attrapé un rhume... Ernest est si bon qu'il a
pris cela au sérieux, il m'aime tant!
--Ernest, c'est toujours ce vieux comte tout ridé, avec qui j'ai dîné une
fois rue Saint-Georges?
--Oui, je sais que tu ne l'aimes pas; écoute ce qu'il a fait pour moi.
Son médecin, pour faire des visites, lui a mis en tête que j'étais
malade; il a pu se tromper. Ernest ne me permettait pas de sortir; je
m'ennuyais, je ne voulais pas lui déplaire, j'étais triste, voilà ce
qu'il a pris pour une maladie.
Elle toussa et reprit:
--Il commanda une voiture de voyage, et m'emmena en me faisant passer
pour sa femme. Jamais on n'a été si bon, si prévenant; c'est un amour
comme on n'en voit pas. Je ne suis pas inquiète de l'avenir: tant qu'il
vivra, je ne manquerai de rien. Il m'a défendu de te voir, mais il est en
voyage pour quelques jours, je puis bien lui désobéir pour toi.
Elle était pâle en entrant; en causant, il lui était venu des couleurs,
ses yeux brillaient.
Je trouvai que je m'étais effrayée à tort, pourtant elle avait quelque
chose de changé que je ne comprenais pas.
--Ah! me dit-elle en riant, je sais bien ce que tu regardes; je me suis
fait arracher toutes les dents du haut, vois comme on m'en a remis de
jolies.
Je fis une grimace en pensant à ce qu'elle avait dû souffrir.
--J'ai, me dit-elle, adopté une petite fille des Enfants Trouvés dans mon
voyage, cela me fera une société.
--Comment! lui dis-je, mais tu n'as pas de fortune à toi; je croyais
qu'il fallait justifier d'une certaine position.
--Aussi, n'est-ce pas à moi qu'on l'a donnée, mais à Ernest, qui s'est
engagé à lui faire une rente, quand même il la renverrait à la crèche.
C'était une singulière fantaisie qu'elle avait eue là, mais elle était si
fantasque que rien ne m'étonnait d'elle.
La _Belle Pâtissière_ entra à ce moment pour me recommander ses billets
de bal.
Lise lui en prit deux, faisant sonner beaucoup d'or dans une jolie petite
bourse en filet. Elle avait des diamants aux oreilles, aux doigts.
«Allons, me dis-je, elle est vraiment heureuse, tant mieux!»
Je lui demandai ce qu'elle allait faire de ces billets, car je ne pensais
pas qu'elle y allât.
--Ce que je vais en faire? mais y aller avec Eulalie et toi, si tu veux.
--Eulalie est donc toujours chez toi?
--Oui, je l'ai emmenée partout.
--Et Camille?
--Il est toujours le même.
--Adieu; je viendrai te prendre samedi.
Elle remonta en voiture. Le samedi, on me fit dire qu'une dame
m'attendait en bas, qu'elle ne pouvait pas monter.
Quand nous arrivâmes aux Frères-Provençaux, tout le monde fit un: Oh!...
général.
Je la regardai aux lumières; elle était livide, elle se serrait à moi
pour ne pas tomber; je la fis asseoir.
--Vois-tu, il y a longtemps qu'on ne m'a vue, on est étonné.
C'est effrayé qu'on était; on passait devant elle en chuchotant.
Elle avait un domino rose tout garni d'angleterre, une coiffure noire
avec des roses.
Elle me demanda plusieurs fois:
--Entends-tu ce que l'on dit?
--Non, lui dis-je; sans doute, on remarque que tu es bien mise.
--Ou que je suis affreuse!
Puis, se regardant dans la glace, derrière elle, elle soupira.
--Tu souffres, lui dis-je, pourquoi es-tu venue?
--Allons donc, me dit-elle, sois franche, dis-moi que je ne suis plus que
l'ombre de moi-même; que cette fatigue, cet engourdissement, c'est la
mort!