commandé de faire un grand détour; sans cela on vous aurait suivie. Je ne
veux pas qu'on sache où vous demeurez. Bonsoir, à demain. Ne sortez pas,
ne vous mettez pas à la fenêtre!
--Ah! mais je suis donc en prison ici?
--Ce que je vous dis est dans votre intérêt. Une de vos compatriotes,
Mlle Hermance, sous prétexte qu'on s'occupait trop d'elle, vient d'être
renvoyée en France.
--On n'est guère hospitalier dans ce pays; je pars demain.
--Non, restez encore quelques jours. Les routes sont impraticables.
Restée seule, je ne trouvai qu'une distraction: rougir mon poêle, ouvrir
la fenêtre pour ne pas griller, puis me coucher et dormir. Dormir!
était-ce possible? ma bonne ronflait comme un roulement de tambours.
Je me levai de bonne heure, je cherchai à me distraire: ce fut en vain,
et je gagnai quatre heures avec force bâillements. Je me détendais à me
rompre les fibres, quand j'entendis plusieurs voix qui causaient en
montant.
Je restai les bras en l'air; on disait mon nom. Je crus que le baron me
faisait une galanterie, qu'il m'amenait de ses amis. J'allai ouvrir; je
vis cinq jeunes gens, mais pas de baron. Je poussai vite ma porte. Il
était trop tard; ils m'avaient bien vue. J'écoutai, ils parlaient de moi.
L'un disait:
--Je savais bien qu'elle devait loger ici.
Une porte à côté de la mienne s'ouvrit; c'était un salon où ils venaient
dîner. Ils frappèrent au mur, me chantèrent des chansons faites sur moi,
ou qu'ils improvisèrent, enfin ils firent les diables!
Je ne bougeai pas, et je n'aurais répondu pour rien au monde; pourtant
cela m'amusait.
A huit heures, on frappa; je refusai d'ouvrir, n'ayant pas reconnu la
voix de mon ami. On me passa un mot sous la porte; il était ainsi conçu.
«Je n'ose aller vous voir. Votre hôtel est envahi. Sortez à dix heures;
je vous attendrai au coin de la place et du café Anglais.»
L'heure venue, je m'enveloppai comme un conspirateur et nous glissâmes le
long des murs comme deux ombres. La ville, à cette heure, est calme,
triste comme un cimetière.
Nous avancions avec peine, tant il y avait de verglas. Joséphine fit une
glissade et s'étendit comme une masse; heureusement qu'il n'y a pas que
moi, sans cela on m'appellerait mauvais cœur; je me mis à rire si fort
que je fus obligée de m'appuyer au mur.
Une sentinelle se promenait silencieuse; elle s'arrêta pour écouter et
nous cria, sans doute: Qui vive! Je ne savais que lui répondre, et puis
il m'était impossible de m'empêcher de rire.
--Oh! madame, me dit Joséphine, ce n'est pas gentil de rire du mal des
autres; ça ne fait pas de bien de se prendre mesure comme ça sur le pavé.
Je n'osais plus faire un pas; la sentinelle criait toujours; j'avais
répondu:
--_C'est nous!_
Il paraît que cela ne lui suffisait pas, et que si le baron, voyant mon
retard, n'était pas venu quelques pas au-devant de nous et n'eût dit un
mot au factionnaire, il aurait bien pu nous envoyer une balle.
--Ah! c'est vous! Tant mieux, nous ne pouvions plus avancer.
--Qu'est-ce donc qui vous faisait rire de si bon cœur?
--C'est Joséphine, qui ne voulait plus avancer sans être ferrée à glace.
--Il faut que vous changiez d'hôtel demain. On demande déjà qui est
l'étrangère qu'on a vue à la promenade; et puis, on sait où vous êtes.
Comme on est privé d'aussi charmantes femmes que vous, quand il en vient
une, c'est une révolution; les jeunes gens font le diable.
--Mon cher, votre pays m'ennuie. Je ne changerai pas d'hôtel; je pars
demain sans faute; ça me fera grand plaisir et ne vous fera pas de peine.
Faites-moi retenir un coucou.
Il essaya bien encore de me retenir; mais ma résolution était prise et ma
patience à bout.
Je repartis aussi péniblement que j'étais venue, et je vis le débarcadère
de Paris avec une joie d'exilée.
XVII
LA MORT DE MARIE.
Ma mère avait trouvé tout préparé pour le déménagement; notre boutique
était prête.
J'avais économisé un peu d'argent, mais cela ne suffisait pas. Je vendis
mes bijoux, des cachemires; je payai toutes mes petites dettes, voulant
rompre avec tous ces marchands qui s'accrochent à vous, et qui profitent
de votre position, de votre désordre pour vous vendre six fois plus cher
que la valeur des objets.
Je ne voulais pas devenir une vertu farouche, mais je voulais quitter
cette servitude du plaisir des autres; je voulais ne rire que quand j'en
aurais envie et pour mon plaisir à moi; vivre avec économie, avec gêne,
s'il le fallait, pour être heureuse du bien qui pourrait m'arriver.
Je me rappelais les dimanches de mon enfance, qui, sans avoir été trop
heureux, étaient des fêtes. Je me rappelais la robe de ma première
communion, que j'avais mise jusqu'à ce que la taille me vînt sous les
bras, et que je trouvais admirable, parce que je n'en avais pas d'autre
pour m'habiller.
Dans ce temps-là, je regardais le ciel quatre jours à l'avance pour
savoir s'il pleuvrait. Ce n'est pas l'habitude des désœuvrés du grand
monde.
L'abus des plaisirs use la vie, l'intelligence; on devient insensible à
tout, et surtout aux choses simples.
La gaieté naïve, qui est la meilleure, vous est insupportable. Voyez
plutôt. Qu'est-ce que c'est que le dimanche pour la plupart des gens
riches? Un jour d'ennui.
Ce jour-là, les badauds s'amusent; il est de bon ton de ne pas faire
comme eux.
On va à la campagne; on cherche quelque endroit désert, moins par
enthousiasme pour la nature que par dédain de la ville endimanchée et de
la banlieue en goguettes.
Cependant, mes belles dames et mes beaux messieurs, ces badauds, dont
vous vous moquez, sont gais à peu de frais, et souvent leur gaieté vaut
mieux que la vôtre.
Regardez ces promeneurs qui reviennent le dimanche soir; ils ont fait
quatre lieues dans la campagne pour ramasser une branche de groseillier,
un bouquet de fleurs des champs.
Ils sont fatigués, poudreux, mais ils se sont amusés pour huit jours.
Je comparais ces plaisirs de mon enfance avec les plaisirs de cette belle
jeunesse, dorée en Ruolz, au milieu de laquelle je venais de vivre, et je
trouvais les premières bien préférables.
Que faisaient-ils, en effet, pour se distraire, tous ces jeunes gens, qui
se croient originaux en mêlant l'anglomanie avec les traditions de la
Régence?
Les plus inventifs avaient monté de grands chevaux maigres; ils s'étaient
déguisés en domestiques; ils avaient couru, soit au bois de Boulogne,
soit au Champ-de-Mars; ils étaient tombés deux ou trois fois; ils avaient
perdu de l'argent; ils avaient dîné tous les jours au restaurant, joué
une partie des nuits avec des maîtresses; ils allaient au bal, à leur
cercle, et, dans tout cela, ils n'avaient pas trouvé moyen de s'amuser de
bon cœur pendant une heure.
Ne me parlez plus d'un monde où, pour avoir l'air comme il faut, il faut
être maigre et jaune. On dirait que leur vie est une chose qu'on leur a
donnée à tuer.
J'avais vu les deux genres de vivre; l'existence des badauds me
paraissait réellement plus amusante, et je faisais le projet de retourner
à eux.
Ma boutique était très-jolie; ma mère s'était installée à merveille, mais
nous n'aurions pas pu faire cinquante francs de ce qui nous restait.
Ma mère prit de bonnes ouvrières, et l'ouverture du magasin de modes fut
fixée au _vingt_ du mois; nous étions au _neuf_.
L'appartement que je m'étais loué était au second, sur la cour.
Je rangeai tous mes meubles avec délices. J'avais renvoyé Joséphine, qui
ne dormait pas quand il s'agissait de me voler.
J'avais retenu une fille de Nantes, nommée Marie; elle était petite,
avait les yeux gris-chat, un nez gros et un air bête qui n'était pas
trompeur. On m'en avait dit grand bien; elle était bonne et honnête.
J'avais alors une jolie petite chienne blanche tachée de noir, que
j'avais élevée; elle était gaie, aimante; j'y tenais beaucoup.
Je craignais de la perdre par la maladie, car elle toussait.
Une ouvrière me conseilla de lui donner une poudre affichée dans tout
Paris comme préservant de la maladie; je la priai de m'en apporter, et le
lendemain je fis prendre à ma petite chienne la dose qu'on m'avait
désignée. J'avais dit d'enfermer la chienne dans la cuisine. Au bout
d'une heure, j'entendis des plaintes, comme celles d'un enfant.
J'étais accourue dans ma chambre; je pensais que cela venait de chez
quelque voisin.
Bientôt ce ne furent plus des plaintes, mais des cris, des gémissements
lamentables.
On venait d'ouvrir la cuisine. J'entendis Marie défendre à la chienne de
sortir; la pauvre bête passa entre ses jambes et vint tomber à ma porte;
j'entendis geindre plus près, j'ouvris et je vis ma pauvre Blanchette
couchée en travers. Une bave blanche lui sortait de la gueule; ses yeux
étaient ternes; elle remua un peu sa queue en me voyant, voulut se lever
pour venir près de moi: à peine relevée, elle retombait; elle tendit une
dernière fois ses pattes et tomba morte à mes pieds, sa langue sur ma
main.
Cela me fit une véritable peine. Peut-être est-ce une honte de pleurer
un chien, mais j'avoue que je fondis en larmes.
J'avais empoisonné cette pauvre bête avec une trop forte dose.
J'ai toujours été superstitieuse. La mort de ma chienne n'était pas
seulement un chagrin; cela me parut un mauvais présage. Mon logement ne
me plaisait plus; j'y étais toute triste.
Nous avions plusieurs ouvrières. Une venant à nous manquer, ma mère me
pria d'aller chez une femme qui s'était présentée, et qui avait indiqué
son adresse rue Coquenard.
Je mis un châle, un chapeau, un voile, et je partis par le faubourg
Montmartre.
Je marchais lentement, quelque chose d'invisible semblait m'attirer en
arrière; je me retournais comme si je cherchais quelqu'un. J'eus envie
deux fois de revenir; enfin je touchais le coin de la rue. J'entendis un
bruit sourd, plusieurs voix crier, et je vis tout le monde courir.
J'avançai; plusieurs personnes entouraient quelque chose à terre.
Je courus, j'écartai des deux mains; on ramassait une femme. Je poussai
un cri affreux; je pris la main qu'elle me tendait, qui s'accrocha à la
mienne; ses cheveux blonds s'étaient dénoués et lui cachaient une partie
de la figure; je les écartai de la main gauche; ses beaux yeux, jadis si
brillants, se ternirent comme glacés sous mon haleine.
--Adieu! murmura-t-elle; et sa main me serra plus fort.
--Marie! criai-je en l'embrassant, Marie! reviens à toi... Mon Dieu! quel
malheur! Elle n'est pas morte, n'est-ce pas? elle va revenir?...
Un monsieur âgé, qui lui touchait le front, me répondit en ôtant son
chapeau:
--Tout est fini!
Je me sentis une déchirure au cœur qui fit passage à un torrent de
larmes.
On la remonta dans sa chambre; c'était une mansarde garnie; je suivais ce
triste cortége. Elle n'avait laissé qu'une lettre et priait qu'on la
remit à son adresse, sans l'ouvrir.
Je vis bien que c'était la misère qui l'avait poussée là.
On l'étendit sur son grabat; un médecin dit qu'elle s'était cassé la
colonne vertébrale, rompu les liens du cœur, et que la mort avait dû
être instantanée.
Ses yeux étaient restés ouverts; ses joues étaient creuses; elle était
maigre.
Je connaissais celui à qui était adressée cette lettre, je me promis
d'aller le voir; mais en attendant, je lui envoyai tout de suite la
lettre par un commissionnaire.
Il y avait beaucoup de monde dans cette chambre. On me demanda si je
connaissais les parents de cette pauvre morte. Je répondis que non.
On questionna la femme qui lui louait; on demanda s'il y avait longtemps
qu'elle demeurait chez elle?
--Non, il y a à peu près deux mois. Je lui avais donné congé parce que
c'est une fille inscrite à la police. J'ai une _demoiselle_, je ne
pouvais pas la garder.
--Avait-elle des amis? Venait-il du monde la voir?
--Non, monsieur, elle n'a reçu personne depuis qu'elle est chez moi. Je
crois qu'elle a toujours été malade.
On écrivit tous ces détails.
Je lui fis cadeau de sa dernière robe; j'envoyai un drap, un bonnet; je
n'eus pas le courage d'assister à sa toilette. Je recommandai qu'on lui
arrangeât bien les cheveux. Elle en avait si soin. Je me rappelle qu'un
jour elle me disait:
--Pour rien au monde je ne voudrais mourir à l'hospice, _crainte_ qu'on
ne me coupe les cheveux.
Son amant, me disais-je, va la faire enterrer; je veux aller le trouver.
Je rentrai chez moi désespérée. Tout le monde fut consterné de cette
nouvelle. Bien qu'on ne la connût pas, c'était une triste histoire.
Son amant demeurait rue Racine; je me fis conduire en voiture, car je
n'avais pas la force de marcher. Il était quatre heures quand j'arrivai à
la porte de son hôtel.
J'entrai chez le concierge; la première chose que je vis sur la table fut
la lettre de Marie; il n'y était donc pas!
Je demandai si l'on savait où il était, qu'il fallait absolument que je
lui parlasse.
Le portier ne parut guère disposé à l'aller chercher; mais sa femme, plus
aimable, me dit qu'il était à l'estaminet à côté, que je n'avais qu'à le
faire demander.
Je m'adressai à un garçon: on l'appela dans une salle de billard.
--Qu'on attende chez moi, dit-il, je finis une poule.
J'allai l'attendre chez son portier, après avoir recommandé au garçon de
le prier de se presser, parce que j'avais une chose importante à lui
communiquer.
--Il répondit qu'il ne se dérangerait pas pour un empire!
J'attendis plus d'une heure; enfin, il arriva, débraillé, plein de blanc.
C'était un étudiant de quinzième année; encore jeune, assez beau de sa
personne, aussi mauvais sujet qu'il est possible de l'être.
--Ah! c'est vous! me dit-il; pourquoi n'êtes-vous pas entrée? Vous auriez
pris l'absinthe avec nous. J'ai gagné la poule.
--Ne riez pas, mon ami, je vous apporte une triste nouvelle; lisez cette
lettre.
Et je lui montrai celle de Marie, restée sur la table.
--Encore! dit-il. Si c'est pour ça que vous êtes venue, vous auriez pu
rester chez vous. Ah ça! je n'en serai donc jamais débarrassé?...
Et il mettait les mains à son front comme un homme exaspéré.
--Je lui ai défendu de m'écrire; je ne veux pas lire ses lettres.
Et il fit un mouvement pour la déchirer. Je lui arrêtai les mains.
--Lisez celle-là, lui dis-je, c'est la dernière que vous recevrez!
--Elle m'a dit ça cent fois. J'en ai dix en haut que je n'ai pas
ouvertes...
--Vous avez eu tort; vous auriez peut-être évité un grand malheur...
Celle-là est bien la dernière... Elle est morte!
--Morte! fit-il en me regardant.
--Oui, morte! Elle s'est jetée par la fenêtre, et n'a laissé que cette
lettre pour vous.
Il prit sa clef, demanda s'il y avait du feu chez lui et me pria de
monter à sa chambre. Entré, il ôta sa casquette, jeta ses cheveux en
arrière, décacheta sa lettre. Elle était de huit à dix pages. Il alluma
une bougie et lut...
Il fit plusieurs mouvements de tête pendant la lecture, mais il ne versa
pas une larme.
Pauvre Marie! voilà l'homme qu'elle aimait depuis six ans, et pour lequel
peut-être elle s'était tuée.
Enfin, il me dit: «C'est un malheur irréparable; je n'y puis rien. C'est
pourtant ce qui pouvait lui arriver de plus heureux. J'ai depuis un an,
une autre maîtresse que j'aime beaucoup; je m'en suis caché dans les
premiers temps, mais Marie me suivait; elle a tout découvert. Je n'avais
rien à lui apprendre; je résolus d'en finir une bonne fois; je lui dis
que je ne l'aimais plus, que je gardais l'autre, qu'elle me laissât
tranquille. Alors, ce furent des larmes, des cris qui m'irritèrent. Je la
pris en grippe. Un soir elle vint avec la résolution de me tuer... elle
avait un couteau! Je fis monter ma maîtresse, et j'enfermai Marie dans
une chambre vide, à côté, pour que sa colère eût le temps de se passer.
Comme elle faisait du tapage, j'allai passer la nuit hors de chez moi.
--Comment, vous n'avez pas eu peur de son désespoir?
--Non. On lui a ouvert quand j'ai été parti, en lui disant que, si elle
venait encore faire du bruit dans la maison, on irait chercher la garde
pour l'arrêter.
--C'est mal, ce que vous avez fait là; vous n'avez pas de cœur.
--Si fait, j'ai du cœur, mais je ne pouvais pas la souffrir; j'aurais
bien voulu vous y voir... Je ne connais pas de supplice pareil à celui
d'avoir à côté de soi quelqu'un qui vous tourmente d'un amour qu'on ne
partage pas... Un saint s'emporterait. Je n'ai qu'un regret, c'est de ne
pas avoir eu pour elle ce que j'ai pour une autre; cela ne se commande
pas. Si elle n'avait voulu que mon amitié, je la lui aurais gardée, car
c'était une bonne fille. Je regrette aujourd'hui de l'avoir tant rudoyée;
mais elle n'avait pas de cœur; j'avais beau lui en faire, elle revenait
tout de même.
--Parce qu'elle vous adorait; vous étiez sa faiblesse... C'est dur à
vous de lui reprocher d'avoir manqué de cœur. Est-ce que vous croyez
qu'il n'en faut pas pour se tuer... à son âge?
Il relut la lettre sans plus d'émotion que la première fois.
Je l'appelais en moi-même: cœur de pierre. Les filles de marbre
n'avaient pas encore été inventées.
On frappa... Il avait retiré sa clef.
--Qui est là? demanda-t-il.
--Moi! dit une voix de femme.
Il posa sa lettre et fut ouvrir. Je vis entrer une petite brune, le nez
en l'air.
--Tiens! dit-elle en me regardant, vous recevez Mogador? Fallait me faire
dire de ne pas monter... Et elle fit mine de s'en aller.
Il s'empressa de la retenir.
Je compris alors que si la pauvre Marie avait passé sous les fourches de
cette pécore, elle avait dû en voir de dures.
Je pris la lettre, pour que cette femme ne la vît pas.
La scène qui se passait entre eux me fit comprendre que celle-là se
chargerait de venger Marie. Elle lui disait:
--C'est encore ta Marie qui t'envoie chercher?.. Vas-y, mon cher, ça
m'est bien égal; ce n'est pas moi qui te cours après: je n'ai pas besoin
de toi. Tu sais bien que je ne suis pas jalouse.
Tout cela me faisait mal; je me levai pour céder ma place et je dis à
cette demoiselle que Marie n'envoyait pas chercher son amant et qu'elle
pouvait le garder sans partage; que j'étais venue de moi-même le prier de
la faire enterrer et de la conduire à sa dernière demeure.
--Tu vois! lui dit-il, toujours en lui barrant le passage.
Je sortis sans qu'il m'eût dit: merci!
Je commençais à être de son avis. S'il était dans la destinée de Marie de
ne pouvoir se détacher de cet homme, mourir était ce qui pouvait lui
arriver de plus heureux.
J'avais, dans ma précipitation, emporté par mégarde la lettre de cette
pauvre enfant. Je comptais la lui rendre le lendemain, car je ne doutais
pas qu'il vînt chez moi. En voici quelques fragments:
«Lisez au moins cette lettre jusqu'à la fin; ne riez pas, je vous
ai dit cela bien souvent, c'est que j'espérais toujours que
j'arriverais à votre cœur, que vous auriez pitié de moi.
»Mon crime est de vous avoir trop aimé, pardonnez-le-moi, je vais
le payer bien cher. Je n'ai jamais eu de courage quand il s'est
agi de renoncer à vous; vous devez me mépriser d'avoir supporté
les affronts, les duretés que vous me faisiez; je revenais et je
vous demandais pardon du mal que vous m'aviez fait... Je me
tenais à vos pieds et vous demandais grâce de la vie, que je
voulais quitter, si vous ne vouliez plus m'aimer... Vous me
faisiez chasser! Je vous envoyais mon âme et mes larmes dans une
lettre que vous brûliez sans y répondre, ou que votre maîtresse
me renvoyait avec une insulte de sa main.
»Mon désespoir excitait son amour; car elle ne vous aime pas,
elle en aime un autre... mais, c'est si bon de torturer un cœur,
que, pour me faire souffrir, elle se partage entre l'autre et
vous!
»Vous me regretterez, ne fût-ce que par amour pour elle; quand je
ne serai plus, elle vous abandonnera; vous penserez peut-être à
moi, vous relirez cette lettre que je vous supplie de conserver,
et vous ferez, pour récompenser mon âme du mal que vous avez fait
au cœur et au corps, ce que je vous conseillais.
»Quittez le quartier Latin, retournez en Bretagne, où votre
mère vous attend encore... Je vous ai vu recevoir des lettres
d'elle où elle se désolait de votre abandon; elle vous suppliait
de revenir au pays; vous négligiez de lui répondre!...
»Voilà quinze ans que vous êtes à Paris; cette vie de billard,
d'estaminet, a gâté vos habitudes, flétri votre figure.
»Moi, je vous trouvais le plus beau du monde, parce que je vous
aimais comme une insensée; mais ce grand amour, vous ne le
retrouverez peut-être jamais; vous connaîtrez alors l'abandon.
»Partez! il est temps encore; plus tard, vous ne verriez
peut-être plus que la tombe de votre mère, sainte femme! qui n'a
que vous.
»Oh! si elle avait vu le fond de mon cœur, elle m'aurait aimée à
cause de l'amour que j'avais pour vous. Si vous aviez voulu me
garder près de vous, je me serais faite si petite que je ne vous
aurais pas gêné; si vous m'aviez tendu la main, il me semble qu'à
force de dévouement je serais sortie blanche de l'abîme où
j'étais tombée.
»Oh! toute la force de la vie s'accroche à moi, au souvenir d'une
espérance. Comme je t'ai aimé, comme je t'aime encore! Tu as été
la première et la dernière passion de ma vie! Le Créateur m'avait
faite indolente, j'aurais trouvé une énergie de fer, si tu
m'avais dit: «Fais un miracle et je t'aimerai!»
»Ma tête brûle... Allons, c'était impossible, il faut en finir.
J'ai tout tenté; je ne puis pourtant te quitter; l'idée que tu
liras cette lettre m'arrête. Depuis deux mois, je souffre mille
morts; si j'avais pu me traîner, je serais allée mourir près de
toi, sur ton passage... je t'aurais vu une dernière fois. Je
voudrais t'écrire jusqu'à mon dernier soupir...
»Si j'avais de l'argent pour me procurer du charbon, je te dirais
si la mort fait autant souffrir que ton abandon; mais je n'ai
rien, je n'ai que ma fenêtre ou la rivière; je ne puis aller
jusqu'à elle. J'ai près de moi un couteau; je l'ai plusieurs fois
approché de ma poitrine, mais j'ai peur de cette lame froide,
éraillée...
»Comme je souffre! mon Dieu; si vous me pardonnez, faites-moi
mourir de suite... Je me repens... je vous prie depuis deux
jours... je vais vous oublier au moment suprême!...
»Mon ami, je vous pardonne!
»Tout-à-l'heure, sur le bord de cette fenêtre, je vais
m'agenouiller, joindre les mains, et me penchant en avant, je
dirai: «Mon Dieu, pardonnez-moi! mon Dieu, prenez-moi en pitié!
faites-moi mourir!...»
»MARIE.»
Cette dernière prière avait été exaucée, car elle n'a poussé qu'un soupir
et s'est éteinte!...
Rentrée chez moi, je cachai cette lettre et la manière dont j'avais été
reçue.
Le lendemain, je ne sortis pas, attendant la personne chez laquelle
j'étais allée la veille; n'en ayant aucune nouvelle à quatre heures, je
pensai qu'elle s'était rendue rue Coquenard. J'y fus: on n'avait vu
personne!
Le corps de Marie avait été enlevé à deux heures; la charité, qui a tout
prévu, avait fait passer sa voiture d'indigence; personne ne
l'accompagna.
Mortes, toutes les créatures inspirent le respect; les passants la
saluèrent jusqu'à sa dernière demeure.
On m'a dit que la lecture de Werther avait causé des suicides; je l'ai
lu...
J'étais, à cette époque, trop heureuse ou trop ignorante pour le
comprendre; cette lecture ne me donna pas même le spleen, mais le
souvenir de Marie produisit sur mon imagination un effet incroyable.
Ce souvenir me faisait songer au repos qui ne finit point, au repos de la
mort.
Toutes les nuits, je la voyais en rêve; elle me parlait et toujours elle
me disait la même chose.
XVIII
UN ACTE DE DÉSESPOIR.
Nous avions commencé, ma mère et moi, notre grande opération commerciale.
Le magasin était ouvert. Nous ne manquions pas de pratiques. Toutes les
femmes que j'avais connues venaient chez moi faire leurs emplettes.
Cependant, nous n'étions pas sur le chemin de la fortune, par la raison
toute simple que ces femmes m'achetaient à crédit. Je n'osais pas
refuser.
Ma mère me fit comprendre que nous ne pouvions pas faire nos affaires
comme cela; et elle se chargea de refuser de nouveaux comptes.
Je ne sais qui m'en voulait, mais je devais avoir quelque ennemie
cachée, car on me fit un tour infâme...
Mon appartement donnait entre deux cours; en entrant, il y avait une
antichambre; à gauche, un salon et une chambre à coucher; en face, un
cabinet où couchait la domestique; dans le coin à droite, la porte d'un
couloir faisant le coude et conduisant à la cuisine, dont la croisée
faisait face à celle du cabinet.
Un matin, vers les huit ou neuf heures, on sonna... J'avais un grand mal
de tête, je n'étais pas levée; je dis à Marie qui allait ouvrir:
--Je ne veux voir personne; que l'on descende au magasin.