jours. Vous allez mettre une toile cirée sous elle, vous placerez une
traverse en bois au-dessus du genou. Vous irez chercher un alambic que
l'on va vous donner; vous l'emplirez de glace, qui fondra goutte à goutte
sur sa jambe, jour et nuit.
Ma mère le reconduisit; elle rentra toute pâle.
Une fois la douleur engourdie, je lui demandai comment elle avait su mon
adresse, et qui lui avait dit que j'étais malade.
--J'ai, me dit-elle, sur mon carré une femme qui donne des petits bancs à
l'Hippodrome. Un jour elle m'avait fait cadeau de deux places; je voulais
voir si cette Céleste, dont on parlait tant, n'était pas ma fille. Quand
je te reconnus, je faillis m'évanouir. J'avais bien envie de t'embrasser,
mais je n'osais pas aller à toi. Je ne voulus jamais retourner te voir
faire ces courses maudites, j'avais trop peur. Tous les deux jours
j'avais de tes nouvelles; mais depuis six jours je n'y tenais plus.
Rosalie me rapporta qu'on disait qu'il faudrait te couper la jambe. Me
voilà; m'en veux-tu?
--Non, au contraire.
Ce qu'elle m'avait dit m'avait fait passer dans la cuisse comme une lame
d'acier; je sentais un froid vers l'os, je restai pensive. Je me consolai
en disant que, s'il me fallait subir cette opération, je me tuerais.
Ma mère s'établit près de moi; je n'osai rien lui demander de sa vie
privée.
Elle comprit ma discrétion et me dit qu'elle pouvait me donner tout son
temps, vivant absolument seule.
Je reçus la visite de mes camarades.
Angèle, dont je n'avais jamais aimé le caractère, fut une des plus
empressées. Je lui en sus gré et je ne l'ai pas oublié; tout le monde
vint me voir à la fois, puis je restai seule.
Mon gros chirurgien me tint parole et vint me brûler une seconde fois.
J'en avais une peur atroce.
Lorsqu'il me fit sa dernière visite, il me dit, en me tapant sur la joue:
--Eh bien! mon enfant, les plaies sont roses; vous êtes sauvée. Je vous
ai fait du mal pour votre bien; m'en voulez-vous toujours? Il n'y avait
pas à lésiner, la chaleur est si grande, le sang a été si décomposé par
la peur, que je craignais la gangrène. Il n'y a plus de danger; vous avez
été bien raisonnable; tâchez, si vous le pouvez, de ne plus continuer ce
métier-là.
--Monsieur, lui dis-je, comment reconnaître les soins que vous m'avez
donnés?
--Vous n'avez rien à reconnaître. Je ne suis plus médecin; il a fallu une
occasion comme celle-là pour que je me dérange. Je suis trop gros, je ne
puis plus monter; tâchez que je ne revienne jamais vous voir, et, si vous
tenez à vos membres, qui en valent bien la peine, ménagez-vous.
Il partit sans me dire son nom; je ne l'ai jamais su.
Ma mère me conseillait aussi de quitter l'Hippodrome.
B..., qui, me sachant malade, avait oublié qu'il me boudait, m'engageait,
de son côté, à en finir avec un métier aussi périlleux.
Je leur promis de cesser à la fin de la saison, si on ne me donnait pas
d'augmentation.
Je fis d'abord quelques tours dans ma chambre, puis je descendis; je
marchais, mais avec une vive douleur au genou; j'allai en voiture à
l'Hippodrome; ma place était prise, on se souvenait à peine de moi.
Cela me mit dans une telle fureur, que j'exigeai que l'on me rendît mes
costumes et mes chevaux pour la représentation suivante.
On avait beau me dire que je n'avais pas de force, je ne voulus rien
entendre.
Quand je remontai dans mon char, raccommodé comme moi, j'eus une grande
émotion; on m'applaudit beaucoup. Je perdis la tête et je m'arrêtai au
second tour.
Cela faillit causer un nouvel accident; le char qui me suivait fut au
moment de monter dans le mien. On criait:
--Arrêtez!
Angèle tira sur ses chevaux et les détourna adroitement. Une ligne de
plus, et le timon allait me frapper entre les deux épaules; je n'avais
pas vu le danger; j'étais calme, au pas.
Quand on me conta ce qui avait failli m'arriver, je me mis à rire; je
remerciai Angèle et je dis:
--Vous verrez que je me tuerai dans mon char, comme Hippolyte.
--Ne ris pas avec cela, dit Angèle, je suis morte de peur! Tu n'es pas
assez rétablie; tu devrais rester quinze jours à te reposer.
Je le fis, moins de bonne volonté que de force; mais l'ennui me prit; je
voyais tout en noir.
Je dis à ma mère que, si elle voulait, je quitterais le monde avec elle;
que dès que j'aurais un peu d'argent, nous irions nous cacher dans
quelque coin. Elle y consentit.
La saison était finie; je demandai un rendez-vous à mon directeur, pour
savoir quelles étaient ses intentions à mon égard; s'il voulait m'engager
pour deux ans et m'augmenter.
Il me regarda et me dit:
--Pourquoi vous augmenterais-je? Est-ce que vous ne faites pas _vos
affaires_? Qu'est-ce que c'est, pour vous, que quelques centaines de
francs par an de plus ou de moins? Je compte diminuer tout le monde: j'ai
plus de femmes qu'il ne m'en faut; si je vous laisse au même prix, vous
devez vous estimer bien heureuse.
--Voilà donc la récompense que je devais attendre de mes services! Je
m'en vais, car, l'année prochaine, vous seriez capable de me demander de
l'argent pour l'honneur de vous servir.
Il ne me retint pas, et je rentrai chez moi désespérée.
Ma mère me consolait et me disait:
--N'ont-ils pas eu le feu?... C'est peut-être la gêne qui les rend
ingrats.
Je ne voulais rien entendre; j'avais deux grosses peines et une affreuse
inquiétude:
Je quittais mes chevaux, pour lesquels j'avais une vraie passion; je
n'avais plus d'état et mes craintes allaient me reprendre.
Je renfonçai mes larmes, et je pris une voiture pour aller chercher mes
affaires.
Jusqu'au dernier moment, j'espérais qu'on allait me retenir; mais rien,
pas même un adieu poli.
Quel parti prendre? me consoler de cette nouvelle déception.
C'est ce que je fis, en jurant de ne jamais rentrer à l'Hippodrome comme
écuyère.
Pour m'étourdir, je me remis à courir le monde. J'allais tantôt chez
Lise, tantôt chez Lagie.
Je rencontrai plusieurs fois un petit monsieur blond, le teint coloré, se
donnant un genre militaire, jurant, buvant, spirituel, rageur,
querelleur, rarement poli. Il se nommait Deligny.
Il me déplaisait si fort, que je n'entrais jamais sans demander s'il
était là, afin de l'éviter.
Il s'aperçut de mon antipathie et cherchait tous les moyens de me
rencontrer pour me taquiner.
Ainsi, quand il donnait un dîner, on m'invitait en me cachant sa
présence; nous nous querellions toute la soirée.
Il se vantait de n'avoir jamais aimé, de traiter les femmes à la
hussarde. On dit que l'amour se présente souvent en tenant la haine par
la main. C'est ce qui arriva.
Il buvait moins devant moi, il devenait presque aimable; on le
plaisantait beaucoup, mais cela prenait assez de force pour dompter la
raillerie.
Un jour, ma mère me dit:
--Tu devrais t'établir, j'aurais soin de ta maison; cela te ferait une
position; je pourrais rester près de toi sans t'être à charge.
Cette idée me sourit: je donnai congé; ma mère chercha une boutique et en
trouva une, rue Geoffroy-Marie, no 2.
Je louai un logement au no 5, presque en face.
Pendant que nous nous occupions de nos préparatifs, je reçus une lettre
de la Haye; elle était du baron, que m'avait envoyé ma fausse sœur. Il
avait cessé ses rapports d'amitié avec moi parce que son service auprès
du roi l'avait rappelé en Hollande.
Il me disait dans cette lettre qu'il venait d'être très-malade, que mon
image était toujours présente à sa mémoire, et que ma présence avancerait
plutôt sa guérison que tous les secours de la Faculté.
Six mois avant ou six mois plus tard, je l'aurais envoyé promener avec
cette fantasque proposition.
Mais elle arrivait fort à propos; j'avais grand besoin de distractions.
L'idée d'un voyage me souriait.
Une promenade en pays étrangers me semblait une excellente préparation à
la carrière commerciale, dans laquelle je me proposais d'entrer.
Je n'hésitai donc pas un instant.
J'annonçai à ma mère que je partais le soir pour Anvers, que de là je
gagnerais la Haye, que j'emmenais ma domestique et que je serais de
retour dans six jours au plus tard.
Ma mère me conduisit au chemin de fer et pleura à chaudes larmes en me
voyant partir.
XVI
IMPRESSIONS DE VOYAGE.
Presque tous les hommes sont galants en voyage.
Pourtant, il y en a beaucoup qui, lorsqu'ils aperçoivent une femme dans
une diligence, se sauvent en disant: «Allons dans une autre, nous ne
pourrions pas fumer.»
Deux jeunes gens, sur le point d'entrer dans la voiture où je me
trouvais, refermèrent la porte pour aller chercher ailleurs; après avoir
visité le convoi, ils revinrent, n'ayant pas trouvé d'autres places; je
vis sur leurs figures qu'ils me donnaient à tous les diables. J'aurais pu
les rassurer, car je fumais des cigarettes et le cigare ne m'incommodait
nullement.
Mais je pris plaisir à les taquiner.
L'un d'eux, oubliant ce contre-temps, en prit son parti et voulut se
dédommager, s'il le pouvait, par une histoire galante.
Je répondis par des oui et des non bien secs. Il se rebuta et ne
m'adressa plus la parole.
Si je n'étais pas très-bavarde, j'aimais au moins beaucoup à causer. Mes
compagnons parlèrent bas, puis s'arrangèrent dans leur coin pour dormir.
Je n'avais pas sommeil, je voulais qu'ils me tinssent compagnie. J'avais
réservé pour ce moment un moyen triomphant pour les dérider.
--Si vous voulez fumer, messieurs, leur dis-je, ne vous gênez pas, cela
ne m'incommode pas, au contraire, j'aime l'odeur du tabac.
Ils fouillèrent en même temps dans leurs poches, et ne me dirent merci
qu'après avoir cassé le petit bout de leurs cigares avec leurs dents.
Je suis sûre qu'à partir de ce moment ils me trouvèrent charmante, au
travers du nuage de fumée dont ils m'enveloppaient.
Pour certaines personnes, fumer est un besoin plus impérieux que manger.
Je les avais rendus si heureux, qu'ils me comblèrent de politesses,
d'attentions.
Ils poussèrent la complaisance jusqu'à m'apporter de l'eau sucrée et des
gâteaux dans la voiture, dont je n'avais pas voulu descendre.
D'abord, ils étaient fort intrigués sur mon compte; puis, m'ayant
reconnue pour m'avoir vue à l'Hippodrome, ils furent gais avec moins de
retenue. De mon côté, je m'étais assurée que c'étaient des gens comme il
faut, et qu'ils resteraient dans les limites convenables.
Ma bonne ronflait plus fort que la locomotive et ne fut pas la moindre
cause de notre hilarité; elle tombait obstinément sur son voisin, qui
entreprit de la caler avec sa canne et son manteau.
Elle dormait en équilibre avec des soubresauts impossibles à raconter...
et nous de rire!
Il faisait un froid atroce.
Comme tous les gens qui n'ont jamais voyagé, j'étais partie corsée,
ajustée, comme si j'allais à la noce; aussi, le matin, étais-je pâle,
rompue de fatigue.
J'allai à l'hôtel de la Poste, à Bruxelles; je dormis pendant quelques
heures, ce qui me remit tout-à-fait.
Après déjeuner, je fis un tour dans la ville. C'est Paris, moins les
monuments et les Parisiens.
Toutes ces rues qui montent et descendent m'ennuyaient; d'ailleurs je
n'avais pas le loisir de m'arrêter longtemps.
Je m'étais figuré que Bruxelles devait avoir un cachet particulier. Je
rentrai désillusionnée, et je partis pour Anvers dans un mauvais chemin
de fer qui nous secoua à nous bossuer le front les uns contre les autres.
Heureusement que le chemin n'était pas long.
J'arrivai très-incommodée; je demandai où se trouvaient les bateaux à
vapeur faisant le service de la Haye; je m'adressai à un grand homme
joufflu qui me laissa répéter trois fois, puis finit par me faire signe
qu'il ne comprenait pas. Je l'envoyai au diable en français. Il me fit un
grand salut.
Un employé vint m'annoncer que les bateaux à vapeur ne marchaient pas, à
cause des glaces; qu'ils reprendraient peut-être leur service dans une
quinzaine de jours.
L'autre m'avait mal disposée, j'eus envie de battre celui-là; mais, comme
je n'aurais pas été la plus forte et que je n'ai pas la témérité de
Lola-Montès, je le pris par la douceur: je me donnai un air d'importance,
et je dis que j'étais attendue pour des affaires qui n'admettaient aucun
retard; qu'il fallait à tout prix que je partisse.
--Dame! il y a bien des voitures, mais vous serez très-mal.
--Qu'à cela ne tienne; où sont-elles?
Il m'indiqua l'hôtel du Cheval Blanc.
On me mit dans une chambre à deux lits avec ma buse de bonne, que j'étais
obligée de servir. Après cela, je ne savais pas commander; elle pouvait
bien ne pas savoir obéir.
Une grosse fille vint mettre une allumette au poêle.
Figurez-vous un feu de charbon de terre dans le milieu d'une chambre. Le
tuyau du poêle était bouché; je passai la journée la fenêtre ouverte,
tantôt faisant un pas de polka pour me réchauffer, tantôt battant la
semelle.
Il n'y avait pas d'autre chambre; je ne pouvais aller ailleurs, à cause
de la voiture.
Je demandai à manger: on m'apporta de la bière.
J'avais retenu deux places dans le coupé, les deux coins. Il nous vint
pour troisième un monsieur, sans exagérer, gros comme une feuillette.
J'eus beau me faire petite, il m'écrasait; je le portai à moitié pendant
deux heures.
Au premier relais, je lui offris le coin, sous prétexte de causer avec ma
bonne; cela ne nous desserra pas, et je commençai à regretter mon voyage.
On nous fit changer dix fois: nous quittions une voiture pour prendre un
bachot que l'on faisait glisser entre des cassures de glace; nous
reprenions un autre coucou, puis une autre barque; cela n'était pas sans
danger et sans émotion.
Il fallait avoir bien affaire pour voyager ainsi entre la neige et le
charriage des glaces; aussi, n'étions-nous que trois voyageurs.
Notre compagnon paraissait avoir trente ans; il était entortillé de
fourrure, son cache-nez m'empêchait de voir une partie de sa figure. Ce
que j'en voyais me paraissait empreint d'une grande tristesse; ses yeux
me parurent rouges. Mais, comme d'un temps pareil tout le monde a le nez
rouge, je pensais que cela lui avait gagné les paupières.
La barque dans laquelle nous étions entrés était une espèce de gros
radeau à rebords pointus à l'avant et ferré comme un patin.
Nous venions de prendre un nouveau voyageur; il avait une voiture faite
absolument comme les fourgons qui conduisent ici l'argent de la Banque.
Il descendit du cabriolet de devant, aida à dételer les deux chevaux et
fit placer cette voiture avec précaution sur le bachot. Il parlait
hollandais avec les mariniers; nous avancions; on n'entendait que le
craquement de la glace.
Je m'ennuyais; j'aurais bien voulu causer avec mon compagnon. Appuyé sur
le devant de sa voiture, il était silencieux; il ne savait peut-être pas
un mot de français: je le laissai tranquille.
Ma bonne s'appelait Joséphine; elle était morte de peur et de froid; moi,
je n'étais pas rassurée; je me donnais des airs de bravoure pour me
tromper moi-même.
--Allons, Joséphine, du courage! On ne meurt qu'une fois. Cette voiture
me fait l'effet d'une bière qu'on a mise là tout exprès; les poissons ne
vous mangeront pas.
--Ah! madame, vous riez toujours; je suis bien fâchée d'être venue.
Le jeune homme dit en très-bon français:
--Mademoiselle a raison, c'est une bière; mais elle n'est pas vide.
Je me sauvai de la voiture aussi loin que me le permit l'espace.
--Pas vide? lui dis-je; mais nous voyageons donc avec un mort?
--Mon père, mademoiselle, me dit-il, en ôtant sa casquette de voyage
comme pour saluer ces restes qu'il pleurait encore. Ses yeux étaient
pleins de larmes.
Je fus honteuse du peu de retenue que j'avais eue, de ma gaieté; j'avais
envie de lui en faire mes excuses.
Mais aussi, croyant que personne ne me comprenait, j'avais dit mille
sottises pour rassurer ma compagne; je n'osais plus bouger.
Je me mis à réfléchir: je ne comprenais pas pourquoi on faisait voyager
les morts.
Je parlai bas à Joséphine.
Le jeune homme entendit ou devina; il vint à côté de moi et me dit.
--Cela arrive quelquefois. J'habite la Haye; mon père est mort à Paris;
sa dernière volonté a été d'être enterré près des siens. J'ai obtenu la
permission de le ramener dans son pays. N'ayez aucune crainte; il était
le meilleur des hommes: il ne peut que nous porter bonheur.
En ce moment, j'entendis des paroles brutales; sans comprendre leur
langue, je vis bien que nos mariniers juraient. Ils prirent des crocs de
fer et travaillèrent à repousser d'énormes glaçons qui, se joignant,
nous fermaient le chemin.
Le jeune homme était pressé d'arriver; il avait payé quatre fois la
valeur du passage; on avait pris cette grande barque, quoique ce fût une
imprudence.
La compagnie n'était pas gaie, la situation non plus. Je cachai ma tête
dans mes mains et je fis à Dieu une fervente prière.
Quand j'eus fini, je vis beaucoup d'hommes sur un port où nous abordâmes
avec force difficultés.
Une fois à terre, nous reprîmes une voiture qui était toute prête.
On mit deux chevaux à la voiture du jeune homme, qui marcha à la tête
avec beaucoup de respect.
Nous traversâmes la ville, qui était, je crois, Rotterdam.
Je ne vis que des bornes, des chaînes et des grilles; la campagne était
inondée, et l'eau qui recouvrait les champs était gelée. Çà et là des
enfants qui patinaient.
Quand nous fûmes à quelques lieues de la Haye, le paysage s'anima; les
prés étaient couverts de patineurs; les femmes portaient sur leurs têtes
des corbeilles rondes, tenaient leur tricot à la main, et glissaient
comme les hirondelles qui rasent la terre, cela si facilement, sans
quitter leur ouvrage, que je fus émerveillée tout le reste de la route.
On va se faire des visites d'une ville à l'autre, on se rencontre, on
cause, puis on repart; c'est très-joli, je fus enchantée et je voulus
essayer.
Nous fîmes halte dans une auberge; j'envoyai acheter des patins, et me
voilà essayant. Au premier départ, je m'étendis tout de mon long; au
second, ce fut la même chose. J'appris seulement qu'on ne tombait jamais
en avant.
Je m'obstinai, la glace était dure; je fus forcée d'y renoncer. Quand il
fallut me rasseoir en voiture, je regrettai bien de n'avoir pas cédé plus
tôt.
Enfin nous arrivâmes; je fus à l'hôtel de l'Europe. J'avais demandé le
plus beau de la ville et on me l'avait indiqué.
Il y a dans toutes les chambres un petit poêle qui faisait mon bonheur.
La Haye est une ville très-morose; on reçoit froidement les Françaises
seules, quand elles n'ont pas soixante ans.
On me regardait, on hésitait; je voyais le moment où l'on allait refuser
de me recevoir. Je dis:
--Donnez-moi ce que vous aurez, je ne suis pas difficile; je repars dans
deux jours.
On me fit monter au premier, dans une chambre très-propre; une autre plus
simple donnait dedans; chacune avait son petit poêle ciré comme une paire
de bottes; je les fis rougir.
J'écrivis un mot à mon ami, qui allait mieux; il était de service et ne
pouvait me voir qu'une minute le soir, encore fallait-il prendre beaucoup
de précautions.
Il vint en tournant sur lui-même comme un homme poursuivi, me fit parler
bas, me supplia de garder l'incognito.
L'idée de me faire passer pour une noble étrangère me sourit assez.
Le lendemain, je fus voir Skevening.
Arrivée au bord de la plage, je marchai dans un sable jaune et fin, le
plus près possible de la mer. Mes pieds enfonçaient, il faisait du
brouillard, nous étions seules; je me retroussai assez pour ne pas me
salir.
Ayant des bottines bleues boutonnées un peu justes, j'avais mis des bas
de soie; probablement que ce n'était pas la mode du pays.
Joséphine se mit à crier:
--Ah! mon Dieu, madame!
Je crus que quelque chose me montait aux jambes, je relevai un peu plus.
Ne voyant rien à terre, je me retournai; je vis derrière moi peut-être
deux cents hommes habillés tous de même: pantalon et veste jaunâtres,
chapeau à larges bords, comme nos forts de la Halle. Beaucoup étaient
baissés et regardaient... sans doute mes bas.
Je baissai ma robe; je n'osais plus bouger de place. J'avais entendu dire
qu'on avait enlevé des femmes dans des bateaux, puis, qu'après leur avoir
tout pris, on les avait jetées à la mer. Heureusement une Hollandaise
apparut avec ses plaques d'or, cela m'enhardit.
Les hommes qui m'avaient fait tant de peur se rangèrent pour nous laisser
passer. J'avais crains une fin tragique!
«S'ils veulent me prendre, m'étais-je dit, je m'élancerai dans la mer.»
Quelques-uns me saluèrent; je rentrai en riant encore de ma peur.
C'étaient des pêcheurs d'huîtres.
Le lendemain, il faisait une belle journée de gelée; le soleil était
pâle, mais il égayait.
On me conseilla d'aller voir le parc; je mis une robe de velours noir, un
manteau pareil, un chapeau de velours épinglé blanc avec des roses
dessous, un voile, plutôt pour empêcher mon nez de rougir que pour me
cacher. Ce parc était superbe; il y avait des cerfs, des chevreuils
presque apprivoisés.
Je vis venir devant moi une grande dame blonde, les cheveux frisés à
l'anglaise.
Quelques personnes marchaient à ses côtés; les passants la saluaient avec
beaucoup de respect; elle rendait un sourire. Elle me regarda, parla à
une dame près d'elle et continua sa route. J'entendais tout le monde
dire:
--La reine!
Je ne pouvais me figurer que c'était cette dame que je venais de croiser.
Je vis mon baron déboucher d'une allée sur un superbe cheval gris;
j'allais lui demander si cette dame était bien la reine, mais quand il me
vit, il tourna bride. Je crois que, sans les obstacles qu'il a dû
rencontrer, il courrait encore.
Je rentrai dîner.
Le baron vint me voir une minute, et me dit qu'en effet, dans ma
promenade du matin, j'étais tombée, sans le savoir, au milieu de toute la
cour.
Je compris pourquoi il s'était sauvé; il était chambellan.
Je ne crois pas commettre une indiscrétion, tout le monde est chambellan,
dans ce pays-là.
Il m'envoya des places de spectacle; on jouait _le Comte Ory_ et
_Figaro_.
La salle est singulière: il n'y a pas de loge dans ce théâtre; une
galerie séparée à plusieurs endroits pour les chambellans, les dames, le
roi. Les personnes les plus considérables de la ville vont aux stalles
d'orchestre. Je fis la moue, quand on me désigna mes places.
Mon chapeau blanc occupait beaucoup les jeunes gens placés au balcon: ils
voulaient connaître la figure qui était sous ce chapeau; plusieurs
vinrent à la porte de l'orchestre. J'étais entrée d'une façon
majestueuse; je gardai un air digne.
Hélas! j'avais compté sans les embarras de ma célébrité. Dans
l'entr'acte, deux curieux vinrent se placer presque en face de moi.
--Ah! ce n'est pas possible! dit l'un; mais si, c'est elle, c'est
Mogador!
--Allons donc! dit l'autre.
--J'en suis sûr, reprit le premier; je la connais, je l'ai assez vue à
l'Hippodrome; tu vas voir.
Ils partirent tous deux, mais revinrent avec du renfort.
Il me prit une envie de loucher épouvantable.
--Vous vous serez trompé, disait un nouveau venu.
--Non, non, disait mon délateur, je la reconnais bien; elle est un peu
grêlée, c'est bien elle; d'ailleurs, le baron peut nous mettre d'accord.
Heureusement le rideau se leva; ils n'osèrent plus redescendre. J'avais
été très-vexée; maintenant j'avais une envie de rire qui m'étranglait.
Maître Basile entra à propos, je pus me livrer impunément à ma gaieté.
Ils avaient fait une si drôle de figure, je les avais regardés avec un si
grand air d'indignation quand ils m'avaient appliqué le nom de Mogador,
que je n'osais plus tourner la tête et que j'étais à l'avance
très-embarrassée de ma sortie.
La pièce n'était pas finie, que je quittais ma place. J'espérais ainsi
gagner mon hôtel, je demeurais à la porte; mais ils avaient quitté leurs
places en même temps que moi, et ils étaient rangés dans le couloir.
Je vis le baron sur la porte; il me tourna le dos en me faisant signe de
monter dans une voiture qui se trouvait ouverte au perron; un homme me
poussa; j'entendis parler au cocher sans comprendre; nous partîmes à fond
de train. Nous marchions depuis longtemps; je commençais à m'inquiéter,
car je devais être arrivée depuis une demi-heure.
Je voulus parler au cocher, il ne comprenait pas; il redoubla de vitesse.
Je voyais les arbres, la rivière.
Je compris que j'étais perdue: il m'entraînait dans un bois. J'étais bien
mise; il me croyait riche: il allait me voler et me tuer.
Je demandai pardon à ma domestique d'avoir ainsi exposé ses jours.
Je ne sais si c'est la course ou la peur qui me portait sur les nerfs,
mais je me mis à pleurer. Ma bonne m'accompagna dans un autre ton;
c'était à fendre les oreilles.
La voiture s'arrêta, je reconnus l'hôtel.
--Le maladroit! dis-je en descendant, il s'était perdu.