«Comment pouvez-vous être assez aveugle pour ne pas voir qui vous

aimez, et pour vous attacher à une femme qui n'a pas même

l'estime du cheval qui la porte?»

Je le priai sèchement de garder ses poulets et de ne jamais m'en faire

part.

J'avais envie de lui dire une belle phrase, que j'avais lue le matin dans

un journal:

«Leurs injures n'arrivent pas à la hauteur de mon mépris!»

Mais je réfléchis, qu'étant étranger, il n'en comprendrait pas toute la

valeur.

Le jour de la réouverture de l'Hippodrome était arrivé!

Les chars de Rome eurent un très-grand succès. Les costumes étaient

magnifiques.

J'avais un bonnet phrygien rouge avec des étoiles d'or; une tunique

blanche brodée en or, venant aux genoux, ouverte sur le côté jusqu'à la

hanche; des sandales rouges avec des cothurnes; un grand manteau sur

l'épaule droite, la manche retroussée sur l'épaule gauche avec un camée.

Ce costume était impossible pour les femmes mal faites. Plusieurs de mes

compagnes jetèrent les hauts cris et rallongèrent leurs jupes. J'avais

négligé de prendre cette précaution.

Cet exercice, du reste, était horriblement dangereux et horriblement

fatigant.

Je rentrai chez moi, le jour de la première, avec un mal de tête fou. Je

me jetai sur mon lit en robe de chambre.

B..., qui était venu me complimenter sur mon succès, désolé de me voir

malade, m'incommodait à force de soins et d'offres de service.

J'avais beau lui dire qu'il n'y a qu'un remède pour la migraine: le

repos, il s'obstinait, ce qui m'avait mise d'une humeur exécrable.

On sonna; ma bonne entra effrayée:

--Madame, le duc!

--Oh! mon Dieu! dis-je étonnée, je ne veux pas qu'il vous voie ici...

Allez dans l'autre chambre!

--Impossible, madame, il est dans le salon; il faudrait passer devant

lui.

--Que faire?... Tenez, entrez là.

Je lui montrai la porte d'un petit cabinet au pied de mon lit.

Il fronça les sourcils et répondit net qu'il ne voulait pas.

Entrez, lui dis-je avec autorité, ou je ne vous reverrai jamais. J'ai

déjà trop risqué pour vous; si vous n'entrez pas là, je vais rompre avec

vous devant lui.

Il était temps: la porte s'ouvrait.

--Vous me faites faire antichambre, dit le duc en regardant autour de

lui; vous n'étiez donc pas seule?...

--Si, lui dis-je en lui montrant un bain de pied resté près de la

cheminée; je ne voulais pas vous recevoir pieds nus...

--Qu'est-ce que cela faisait? Vous avez admirablement conduit votre char

aujourd'hui! Ce costume romain vous va à merveille. J'ai promis à mes

amis de vous faire dîner ce soir avec eux.

--Je suis fâchée de vous faire manquer de parole, mais je n'y puis aller;

l'émotion et la secousse des chars m'ont donné un mal de tête et de

cœur qui me fait atrocement souffrir.

--Oh! ma chère, j'ai promis; il faut absolument que vous veniez. Vous

serez malade demain.

--Il faut!... Vous êtes étonnant, vous autres grands seigneurs; il semble

que quand vous avez dit ce mot, la nature entière doit obéir, les morts

doivent sortir du tombeau, les malades doivent bien se porter. Je trouve

«_il faut_» charmant! Si j'étais bien portante, ce _il faut_-là me ferait

refuser net. Supposez que je puisse sortir: qui vous a dit que je n'avais

pas un autre engagement? Depuis quinze jours, vous ne m'avez pas donné

signe de vie. J'étais libre...

--Je suis assez riche pour vous faire manquer de parole aux autres.

Habillez-vous et soyez à six heures au café Anglais; je vous enverrai

demain un cadeau dont vous serez satisfaite. N'ai-je pas continué d'user

envers vous des meilleurs procédés? Vous ai-je retiré votre voiture? Si

vous y tenez, ne manquez pas.

Il sortit sans attendre ma réponse.

J'avais dans la tête le bourdon de Notre-Dame. B... était sorti de son

cabinet... les regards enflammés de colère et fixés sur la porte.

--Il ne faut pas avoir de cœur pour vivre comme cela!... Moi qui vous

en croyais tant! Cet homme-là ne vous aime pas! Il vient vous voir

aujourd'hui parce qu'il a entendu vanter votre grâce et votre élégance.

Ce sont les murmures approbateurs du public qui le ramènent à vos pieds.

--Vous ne m'apprenez rien de nouveau, mais que voulez-vous que j'y

fasse?... Il y a longtemps que je vous en ai prévenu. Dans tout le mal

que l'on dit de moi, il y a beaucoup de vrai: ne vous forgez pas

d'illusions sur mon compte. Il me faut une petite fortune pour atteindre

un but que je ne puis vous expliquer; mon état ne me suffit pas.

--Pourquoi ne pas vous établir? Cette vie-là est ignoble, et si je devais

la voir de près, je prendrais en dégoût la femme que j'aimerais le mieux.

Allez-vous-en à ce dîner, l'ordre est précis... Je vais vous y conduire

si vous voulez, je vous ferai mes adieux pour toujours à la porte.

Quoique dit dans un mauvais français, tout cela me touchait au vif.

Les murmures de mon cœur me répétaient bien souvent tout bas ce que B...

venait de me dire tout haut; mais il n'était pas dans mon caractère de

céder et de donner raison sans répondre.

--Prenez garde, mon ami, vous êtes sur le chemin de me faire une défense,

je vous en avertis, c'est un peu dangereux; vous me dites que si je vais

à ce dîner, vous ne me verrez plus. Ce n'est pas à cette menace que je

cède; je n'y vais pas, parce que je ne peux pas ou ne veux pas y aller.

J'écrirai au duc une lettre polie. Si la grandeur et la fortune en ont

fait un enfant gâté, ce n'est pas sa faute; j'ai été heureuse de ce qu'il

a bien voulu faire pour moi; je me brouillerai peut-être avec lui, mais

je ne serai ni grossière, ni ingrate.

Sur ce, je priai assez sèchement B... de me laisser reposer.

Le duc vint le lendemain savoir de mes nouvelles; il était froid et

maussade. Habitué à tout faire plier devant sa volonté, il ne comprenait

pas le mot: Impossible.

Je crois cependant qu'à cause de mon caractère et de la résistance que

j'opposais souvent à ses fantaisies, il avait fini par avoir pour moi une

certaine affection.

J'étais retombée dans un grand découragement; je voyais autour de moi

s'élever et tomber toutes ces femmes dont le sort, de loin, m'avait fait

envie.

Rien de plus triste que ces amours qui commencent avec la nuit pour finir

avec le jour. La fumée évanouie, la réalité apparaît, affreuse,

effrayante!

Les dettes, la misère guettent les femmes derrière leurs rideaux de

dentelle.

Les vieilles sont dénuées de tout. Les jeunes ont une brillante toilette

qu'elles doivent presque toujours; si elles mouraient, on ne trouverait

pas dans leur armoire un drap de toile pour les ensevelir; et pourtant,

une fois dans ce tourbillon, il est bien difficile d'en sortir. C'est à

qui fera le plus d'extravagances. Les sages sont les fous. Les jeunes

gens veulent montrer chaque jour un cheval nouveau, les femmes mettre une

robe neuve.

L'existence n'est plus qu'un défi à l'impossible, une course au clocher,

une sorte de steeple-chase, où l'on perd, à moins d'un miracle, santé,

repos, conscience et bonheur.

A travers mes infortunes, j'ai eu une chance: c'est que la douleur, ou

morale, ou physique, est toujours venue me réveiller à propos, et

m'empêcher de boire jusqu'à la mort, comme j'ai vu tant d'autres le

faire, à la coupe fatale de cette fausse volupté!

Grâce à ces diversions, qui m'ont sauvée en me torturant, j'ai pu, des

qualités que le bon Dieu avait mises dans mon cœur, en garder une seule

intacte: l'énergie!

Une grosse peine vint me distraire du découragement où j'étais près de me

laisser entraîner.

Rien n'est contagieux comme la mode. Il y avait cette année-là, à cause

des exercices de l'Hippodrome, une véritable rage d'équitation. Toutes

les femmes montèrent à cheval et cherchèrent des obstacles partout, pour

en faire autant que nous. Ne pouvant conduire des chars, elles se mirent

à conduire elles-mêmes leurs voitures.

Lise montait souvent à cheval.

Elle était fort heureuse; elle avait un appartement rue Saint-Georges, no

33; elle aussi s'était jetée dans les amours armoriées. Son nouvel amant

était le comte de ***.

Elle m'avait fait dire qu'aussitôt installée, elle m'écrirait, et n'avait

pas encore tenu sa promesse.

Un jour, en sortant de l'Hippodrome, je vis beaucoup de monde réuni par

groupes; il devait être arrivé un malheur; je m'approchai.

--Pouvez-vous me dire ce qu'il y a, monsieur, s'il vous plaît?

--Un accident qui serait affreux s'il était arrivé à une autre, mais à

celle-là, il n'y a pas grande perte.

Je regardai cet homme; j'avais le pressentiment qu'en insistant j'allais

me faire de la peine; pourtant je voulais savoir et je lui dis:

--Qu'est-il donc arrivé?

--Ah! me dit-il, moitié riant, c'est la Pomaré, qui faisait ses embarras

au milieu des voitures; son cheval a eu peur et s'est emporté, sans que

personne cherchât à l'arrêter. Les cheveux de la reine étaient défaits,

elle avait l'air d'une folle.

D'autres personnes, qui venaient de la barrière, vinrent auprès de moi en

disant:

--Ah! la pauvre femme! elle a voulu sauter, son pied s'est accroché dans

l'étrier, et le cheval l'a traînée si longtemps que sa tête est mutilée.

Ça fait mal d'y penser; on ne pouvait pas voir sa figure: ses cheveux et

le sang faisaient un masque.

Je sautai dans ma voiture, je me fis conduire dans la direction indiquée.

Il y avait des rassemblements autour de taches de sang. On avait emmené

cette malheureuse femme; personne ne l'avait reconnue. Je dis au cocher:

--Rue Saint-Georges!

Sa bonne me dit qu'elle était sortie depuis le matin, mais en toilette de

ville. Cependant cela ne signifiait rien, parce que sa robe d'amazone

était au manége.

Je dis que j'allais rue Duphot; que s'il y avait du nouveau, on envoyât

de suite chez moi.

On m'assura, au manége, ne pas l'avoir vue de la journée; on me fit voir

sa robe. Je rentrai chez moi pour me changer; j'étais en nage. J'allais

ressortir quand on sonna.

--Oh! c'est elle! j'en suis sûre.

Chose étrange! en m'habillant, je venais de la voir passer dans ma glace.

J'ai souvent eu de ces visions-là; elles ne m'ont jamais trompée.

J'allai ouvrir ma porte et mes bras. Quand je l'eus bien embrassée, je

lui racontai le bruit qui courait, la peur que j'avais eue; je ne la

quittai pas de deux jours.

La malheureuse femme qui était tombée de cheval mourut de ses blessures.

Lise me dit beaucoup de bien de son amant, qu'elle appelait Ernest, et me

le présenta à dîner.

Sa sœur était enceinte et était venue demeurer chez elle, pour être

mieux soignée.

Nous dînâmes tous quatre.

M. Ernest était un homme de quarante-cinq ans, blond, demi-chauve. Il

portait les cheveux longs et les ramenait sur sa tête pour cacher les

places claires. Sa figure était longue, mince; il gardait ses favoris

pour dissimuler le creux de ses joues; il était petit, maigre, sa peau

était jaune, semblait être beaucoup trop grande pour sa figure et formait

un tas de plis; ses yeux étaient bleu passé, sa bouche grande, son nez

mince, ses moustaches d'un blond roux. Il avait des dents superbes.

Je suis bien fâchée d'être obligée de lui rendre cette justice, car il me

déplaisait.

Lise eut beau me vanter sa bonté, son amitié pour elle, je ne revins pas

sur la première impression; seulement, pour ne pas lui faire de peine,

puisqu'elle paraissait avoir des obligations à cet espèce de singe, je le

trouvai charmant.

Eulalie était près d'accoucher, elle faisait faire sa layette à Lise qui

devait être marraine.

On avait acheté un petit berceau. Camille avait demandé à être parrain.

Il était toujours le même; Lise commençait à compter sur lui.

Elle me parla d'un bal où elle devait aller, à Passy, chez des jeunes

gens; elle me demanda si j'irais et si je voulais venir la prendre.

Je lui dis que oui, mais que, comme il y avait encore huit jours, si elle

changeait d'avis, elle me fît prévenir.

Les huit jours écoulés, n'ayant pas de nouvelles, je fus la voir sur les

deux heures.

--Eh bien! viens-tu toujours?

--Mais certainement, me dit-elle. Entre par ici, j'arrange des fleurs

pour ma coiffure.

J'entrai dans son cabinet de toilette; il y avait des bougies allumées.

Sa sœur était couchée sur un divan: il servait de lit.

--Est-ce que vous êtes malade? lui dis-je en la voyants si pâle.

--Oui, me dit-elle, mais ce n'est rien.

--Tiens, me dit Lise, je vais mettre ces grenades-là.

Je regardai d'autres fleurs éparses sur le petit berceau; je sentis

quelque chose comme une tête d'enfant; je me penchai un peu et je vis une

petite croix et du buis béni. Je me retournai tremblante.

--Que veut dire cela?

--Tu le vois bien: ma sœur a fait une fausse couche cette nuit. C'est

une fille; on ne l'enterrera que demain.

Je sortis de cette pièce à reculons, disant à Lise:

--Viens me prendre si tu veux, je ne reviendrai pas ici.

Elle arriva le soir, toute parée, sans avoir l'air de penser qu'elle

avait laissé la mort chez elle.

Le caractère de cette femme était rempli des plus étranges

contradictions.

Son insensibilité dans cette circonstance m'étonnait d'autant plus, que

je me rappelais le désespoir qu'elle avait éprouvé à la mort de son

enfant, et que j'aurais cru cet événement de nature à renouveler toutes

ses douleurs.

Je ne sais pas, au surplus, si cela tient à la société au milieu de

laquelle j'ai vécu, mais il me semble que je n'ai jamais vu autre chose

dans la vie: partout et toujours l'inconséquence.

C'est peut-être heureux; car il y a de si vilaines choses dans l'espèce

humaine, que, si elle était toujours d'accord avec elle-même, elle serait

horrible!

XV

UNE COURSE EN CHAR.

Je revins du bal sous l'impression la plus mélancolique.

Nous étions dans les premiers jours de juillet, la chaleur était

accablante, ce qui rendait mon service à l'Hippodrome très-pénible.

J'avais déjà fait deux ou trois chutes avec mes chevaux. On m'avait

saignée deux fois, cela m'avait fatiguée; je dormis mal la nuit.

Je fis mille rêves pénibles; je me levai triste, préoccupée.

J'ouvris ma fenêtre et je regardai le temps: il était superbe; le soleil

resplendissait, ce qui d'ordinaire m'égaye et me ranime; pourtant

j'avais le cœur serré. Je me mis à table sans pouvoir manger.

--Madame est malade? me dit ma bonne.

--Malade... non. Je ne sais, mais il me semble que je vais apprendre une

mauvaise nouvelle; j'ai la mort dans l'âme. C'est aujourd'hui jour

d'Hippodrome; j'ai idée que je vais me rompre le cou.

--C'est un vilain métier que vous faites là!...

Elle avait raison, car je gagnais bien peu. Je me proposais de demander

de l'augmentation; m'en accorderait-on? Ils avaient plus de femmes qu'ils

n'en voulaient; pour se mettre en évidence elles s'offraient pour rien.

Elles n'avaient jamais pris de leçon; mais qu'est-ce que cela fait aux

administrateurs, pourvu qu'ils fassent fortune? Ils méprisent celles qui

les enrichissent. Si la police n'y mettait pas bon ordre, ils en feraient

tuer quatre sur dix. Est-ce qu'un spectacle sans danger a du charme? On

ne cherchait pas à éviter les accidents. On nous donnait des chevaux qui

n'avaient pas de jambes et qui s'abattaient aussitôt qu'on les pressait.

En faisant la Croix de Berny, un Anglais a tombé avec son cheval dans le

fossé du milieu; ce fossé avait environ douze pieds de profondeur; on

crut l'homme et le cheval morts, car ni l'un ni l'autre ne se

relevèrent. L'homme était évanoui. Quand il revint à lui, on vit qu'il

était abîmé. Ses dents étaient cassées; il avait sur le devant de la tête

une large plaie béante. Le médecin ordonna de le coucher de suite. Un des

directeurs, présent à la chute, qui semblait surtout préoccupé de la

crainte de voir cet exercice défendu pour cause de danger, dit alors:

«Mettez-le sur un brancard et qu'on le conduise à l'hôpital!»

A ce moment le pauvre blessé ouvrit les yeux, joignit les mains et

supplia qu'on le laissât mourir là, mais qu'on ne l'envoyât pas à

l'hospice.

Je ne sais pourquoi cela lui faisait si peur, je ne le lui demandai pas;

mais voyant que personne ne répondait, je ne pus me contenir.

--Quelle infamie! dis-je. Voilà le sort qui nous attend si nous n'avons

pas d'autre ressource. Ce n'est pas assez de nous supprimer nos

appointements quand nous sommes malades, il faut encore faire mourir de

chagrin ceux qu'une chute pareille n'a pas tués sur le coup. Conduisez ce

malheureux chez moi, j'en aurai soin, pour faire honte à ces mauvais

cœurs. Le pauvre garçon m'embrassait les mains; tout le monde m'approuva

du regard.

Un des directeurs dit que j'avais raison, et donna l'ordre de conduire le

blessé chez lui.

C'était une bonne âme, que Dieu a rappelée depuis; il avait été

malheureux toute sa vie. C'était un esprit supérieur; le nom de Ferdinand

Laloue est resté dans la mémoire de ceux qu'il a obligés et de ceux qui

l'ont connu.

Le pauvre Anglais fut abîmé: il eut le nez de travers, une cicatrice à la

joue et cinq dents cassées.

Pour faire cet exercice il faut de bons jockeys; comme les bons sont

chers, on prend de mauvais sujets qui ne peuvent rester en place: ils

sont presque toujours gris, logent dans de mauvais garnis, n'ont pas

d'amis et seraient abandonnés. C'est peut-être ce qui lui faisait

redouter l'hôpital.

Quinze jours auparavant, on me fit essayer un cheval de steeple-chase;

pour l'entraîner on fit monter deux jockeys à mes côtés; ils étaient

ivres-morts; ils partirent si grand train que mon cheval s'emporta et me

fit faire huit ou dix tours, je sautai vingt claies de trois pieds et

demi, j'avais les mains en sang.

On mit les jockeys à l'amende; mais leur ivresse avait failli me coûter

la vie, car mon cheval avait fait des fautes à chaque saut.

Cela les avait amusés, ils allèrent en rire chez les marchands de vin.

Je ne m'exposais pas ainsi de gaieté de cœur; si j'avais pu faire

autrement, j'aurais quitté l'Hippodrome sans regret.

Je partis à une heure, mais j'étais triste.

Arrivée dans ma loge, je me mis à rire avec mes camarades.

La première partie finit; j'avais fait deux exercices, je rentrai plus

rassurée. Je dis à Angèle et à Louise:

--Ne me serrez pas trop, je broie du noir depuis ce matin.

--La moitié s'est bien passée, le reste se passera bien, dit Angèle; mais

on a des jours comme cela.

Nous fîmes un tour au pas pour gagner le but. Arrivées bien en ligne, on

nous cria:

--Partez!

Mon cœur se serra; mais, emportée comme le vent, je perdis cette

crainte.

La course promettait d'être belle, les chars se dépassaient tour-à-tour;

j'avais dépassé Louise, j'allais dépasser Angèle; c'était le dernier

tour.

Dans le tournant, près des écuries, je vis de côté Louise qui me

serrait; j'allais frapper mes chevaux pour les exciter, quand je sentis

une violente secousse.

Louise venait d'accrocher dans sa roue un des bouts de la queue de mon

char, espèce de crampon qui sert à empêcher le caisson du char de traîner

à terre; si elle eût arrêté court, ce crampon aurait pu sortir de suite

de ses jantes; mais elle fouetta pour passer, et m'entraînant, me fit

pirouetter; mon timon s'appliqua avec violence sur mon cheval de droite,

il se cabra contre un poteau, poussa un hennissement qui fendit l'air, et

retombant en arrière, il entraîna dans sa chute l'autre cheval qui,

voulant se relever, tira de côté et fit sombrer mon char.

Je tenais encore les rênes pour empêcher les chevaux de se sauver et de

me traîner; mais un cheval en se débattant me frappa l'épaule, je lâchai,

engourdie par la douleur; j'entendais un bruit confus:

--Elle est morte!

Les chevaux firent un effort, me traînèrent pendant quelques pas, la face

contre terre; quelque chose me passa à deux reprises sur la jambe, je

poussai un grand cri; je venais de sentir mes os se broyer.

On arrêta les chevaux qui se débattaient; l'un avait la jambe cassée, il

fallut l'abattre pour étouffer ses plaintes.

Cette scène avait dû être atroce pour les spectateurs. Des femmes

pleuraient, d'autres étaient évanouies; le public avait escaladé les

barrières et questionnait les médecins qui m'entouraient.

J'ouvris les yeux, je me mis à genoux, puis debout, je passai ma main sur

ma cuisse droite, j'éprouvai une grande douleur, mais je me tenais

debout; je n'avais pas les jambes cassées, comme je l'avais cru;

j'écartai tout le monde, je voulais essayer de marcher pour m'assurer que

je n'avais rien de brisé! J'y réussis, mais avec des douleurs atroces et

en laissant derrière moi des traces de sang.

Je saluai le public qui venait de me montrer tant d'intérêt et que je

voulais rassurer. Je fis quelques pas, soutenue sous les bras, puis je

m'affaissai sur moi-même.

On me fit revenir, puis on me saigna deux fois; le sang ne partait pas.

On me pansa et on me coucha tout de mon long dans une calèche; on ordonna

au cocher d'aller au pas. Quelques femmes me suivirent, par intérêt pour

moi ou par ostentation.

Ce cortége était triste et se grossissait en route de tous les curieux.

Chacun donnait son avis; la fin de toute conversation était:

--Elle est perdue!

Je ne pouvais guère repousser cette idée: mon corps était raide, froid;

mon cœur semblait ne plus battre. Cela ne me fit aucune peine; au

contraire, je remerciai Dieu. J'avais tant vécu en peu de temps, personne

ne m'aimait en ce monde!

Quand on m'eut montée et couchée dans mon lit, je fermai les yeux et

j'attendis la fin. La fièvre me prit...

Le lendemain, je sortis de cet engourdissement; je fis l'examen de mon

mal: j'avais une partie de l'épaule et du coude dépouillée; des grains de

sable étaient entrés dans la chair et y avaient fait des trous.

Pour empêcher les chars de trop chasser dans les tournants, on avait

plombé les roues; une de ces roues m'avait passé sur la cuisse et me

l'avait entourée d'un bourrelet violet, large et épais comme la main;

j'avais une luxation au genou; il s'était formé un épanchement sous la

rotule; j'avais sur l'os une ouverture de deux pouces, qu'un cheval

m'avait sans doute faite avec son fer en se débattant. Ma jambe était un

brasier.

Le médecin de l'Hippodrome vint me voir; il m'ordonna des compresses et

du repos.

Je suivis ses prescriptions pendant six jours, sans éprouver de mieux; au

contraire, je souffrais de plus en plus.

Un jeune homme vint me voir; il avait été témoin de l'accident, et, sans

me connaître, il avait pris très-régulièrement de mes nouvelles. Il me

dit qu'on me soignait mal, qu'il allait m'envoyer le premier chirurgien

de Paris, qu'il ne fallait pas rire avec les maux de jambes.

Le lendemain, un gros homme arriva à neuf heures du matin; il entra dans

ma chambre tout droit; je lui demandai ce qu'il me voulait:

--Allons, défaites les bandes de votre jambe; je viens de la part de M.

Gustave de Bel...

J'obéis; mais je tremblais, car il me faisait peur; il avait l'air si

dur. Il me pressa le genou à me faire crier, il regarda ma plaie rouge,

gonflée, mais à moitié fermée.

--Quel est l'imbécile qui vous soigne? me dit-il en ajustant ses deux

doigts de chaque côté de la cicatrice.

Je crus qu'il allait serrer; je pris ses deux mains dans les miennes.

--Allons, n'allez-vous pas faire l'enfant? est-ce que vous ne tenez pas à

conserver cette belle jambe-là?

Il appuya un peu; je me mis à crier.

--Criez, criez, me dit-il, cela soulage.

La porte de ma chambre s'ouvrit, et je vis ma mère en pleurs.

--Maman! dis-je, oubliant le médecin, qui ne m'oubliait pas, et qui,

profitant de ma distraction, décolla les chairs presque cicatrisées.

Le cœur me manqua; je me jetai en arrière sans crier; je sentis quelque

chose de tiède me couler sur le pied.

On lui donna une serviette, qui se teignit d'un sang noir. Sitôt que je

retrouvai ma respiration, ce fut pour pleurer; je retirai ma jambe, que

je ne voulais plus confier à ce bourreau.

Il se mit à rire de ma colère et me dit:

--Vous me détestez joliment, hein? Mais je ne viens pas pour me faire

aimer: je veux vous guérir. Cela s'était mal fermé, il vous serait venu à

côté un dépôt. Maintenant, il faut que je voie si l'os n'a rien et que je

vous brûle.

--Jamais! lui dis-je; vous ne me toucherez plus, j'aime mieux mourir.

--Alors, je vais m'en aller. Et il se croisa les bras.

--Voyons, me dit ma mère, un peu de courage!

Je fus honteuse de ma faiblesse et je mis mon pied sur son genou. Il

prit un bistouri, écarta les chairs, gratta légèrement l'os.

La sueur me perlait au front.

Ma mère me serra la main, de l'autre je serrais mes draps si fort que je

fis des trous avec mes ongles.

Il frotta la pierre infernale autour de l'ouverture. Je demandai grâce;

il s'arrêta et me dit:

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 2 · 第 5 / 14 段