Il se leva au bout de quelques minutes et alla causer avec son ami. Je

perdis contenance.

Un jeune homme vint prendre la place de H...; ce jeune homme me parlait,

je ne l'écoutais pas, toute mon attention était concentrée sur le petit

groupe où H... causait avec le nouveau venu. Heureusement, il parlait un

peu haut; il n'était pas question de moi. Je commençai à respirer, et je

pus répondre à mon voisin, qui me disait:

--Vous n'êtes pas gentille. Ce pauvre H... est amoureux fou de vous; vous

le faites aller; vous le rendez malheureux: ce n'est pas agir en bonne

fille.

--Ah! comme vous êtes bien tous les mêmes! A votre compte, pour être

bonne fille, il faut se donner à tous ceux qui ont envie de vous; mais,

mon cher, j'en suis à mon dixième amoureux de la soirée. Que

deviendrais-je, si j'étais obligée d'être bonne fille avec tous?

--Vous avez toujours raison. Il est vrai qu'il est difficile de vous

regarder sans être de votre avis, mais je ne suis pas convaincu. Des dix

personnes qui vous ont fait ce soir une déclaration, neuf n'y penseront

plus demain. Quant à H..., c'est autre chose; il est blessé au cœur. Il

est si bon! c'est une nature si tendre!

--Parlez-vous sérieusement?

--Très-sérieusement.

Tel est ce monde: les indifférents mêmes contribuent à favoriser le

commencement de ces liaisons. En apparence, rien de plus frivole, mais

l'expiation n'est pas loin.

Ce qui n'est pour une des personnes engagées dans ces attachements qu'un

lien passager que le caprice a formé, que l'ennui dénouera, est souvent

pour l'autre un obstacle où l'existence entière trébuche. L'heure sonne

pour tout le monde, tantôt pour l'amant, tantôt pour la maîtresse. On a

traversé ce tourbillon le sourire aux lèvres, les fleurs dans les

cheveux; on n'en sort que pour tomber, les uns dans la misère, les autres

dans le désespoir. Ceux-ci vont aux cloîtres, celles-là vont à la Morgue.

Mes amours avec H... sont un triste exemple du danger des passions. En

croyant satisfaire un caprice, j'ai peut-être changé sa vie.

L'heure était venue de se quitter; tout le monde prit ses chapeaux, ses

paletots; je restai assise.

On me regardait étonnée; Lise me dit:

--Tu ne viens pas?

--Non, je reste.

Je crus qu'H... allait perdre la tête de joie. Pour reconduire ses

invités plus vite, il les poussait dehors par les épaules.

Ne vous effarouchez pas! Je vous ai promis d'écrire la vérité, et je

tiendrai parole.

Si je rappelle les souvenirs de cette nuit, c'est que je puis le faire

sans blesser la modestie. Mais peut-être est-ce vous qui êtes en faute et

votre imagination a-t-elle déjà été trop loin? Tant pis pour vous.

J'étais appuyée sur un grand piano couvert de musique commencée. Je

regardai H... quand il rentra: il voulut m'embrasser, je l'arrêtai.

--Tenez, H..., si vous étiez raisonnable, vous viendriez m'accompagner

chez moi... Je ne suis pas méchante, mais je vous rendrai malheureux si

vous m'aimez.

--Ça m'est égal, je donnerais toute ma vie pour vous avoir à moi, ne

fût-ce qu'un jour.

Je crois qu'à ce moment, il pensait ce qu'il disait; sa main brûlait, ses

yeux brillaient.

Je lui montrai le tabouret du piano. Il s'y assit en m'embrassant la

main.

Je m'étendis dans un fauteuil à ses côtés; il jouait avec tant d'âme, il

improvisa de si jolies choses que mon cœur se fondit.

--Je suis, me disait-il, entre les deux grandes passions de ma vie.

Il devint beau. Sa musique avait une harmonie si douce; elle ressemblait

aux chants des églises; ces airs religieux, un peu de fatigue aussi,

peut-être, m'engourdissaient les sens...

Petit à petit, lui, semblait m'avoir oubliée. Je me réveillai au jour

dans le fauteuil où je m'étais endormie... Il notait sur un papier rayé

la musique qu'il avait composée pendant la nuit.

J'étendis mes bras raidis par la fatigue, et je lui demandai pardon de

l'avoir empêché de se coucher.

Il me remercia du bonheur que ma présence lui causait.

Je lui fus reconnaissante d'une affection si douce et si respectueuse. Je

lui promis de passer la soirée avec lui.

Cette douceur et cette réserve durèrent peu.

Je ne conseillerai à aucune femme d'encourager de sang-froid l'amour d'un

artiste. Au bout de quelque temps, je ne savais plus à quel saint me

vouer.

L'amour d'H... grandissait tous les jours. Il se tourmentait au point de

se rendre malade. Il me suivait partout, passait les nuits à ma porte. On

le voyait changer et on m'en faisait un reproche. Il ne voulait plus

travailler, quoi que je pusse lui dire.

--Ayez pitié de moi, me répétait-il sans cesse, ayez pitié de moi! Cela

ne sera pas long; je ne tiens plus à la vie. Dites-moi que vous me

détestez, et je me tuerai pour vous épargner un ennui. Il n'était

raisonnable que devant le monde. Seul avec moi, il me désespérait. Il

avait la peau moite; il toussait souvent: on le disait attaqué de la

poitrine. Cela me faisait peur. «Mon Dieu, me disais-je, s'il allait

mourir de chagrin!» Et je tâchais de le consoler. Mais les grands amours

sont exigeants: j'y parvenais mal.

Quand par hasard, il faisait de la musique, cette musique était

mélancolique, son piano ressemblait à un orgue d'église.

Il s'arrêtait et me disait:

--Si je n'étais pas juif, vous m'aimeriez, n'est-ce pas? Si je le savais,

je renierais mon Dieu pour l'amour de vous!

--Mon pauvre ami, vous êtes en délire, je ne veux pas le plus petit

sacrifice... avec quoi pourrais-je le reconnaître!... Je vous avais bien

dit: Ne m'aimez pas, je vous porterai malheur! Je ne me suis pas trompée:

vous devenez fou; vous ne faites plus rien. On dira que c'est ma faute...

pourtant vous savez le contraire.

--Non, on ne vous fera aucun reproche... Je sens bien que ma vie se fane;

je n'ai pas longtemps à vivre!... Laissez-moi être heureux à ma manière.

Il était si triste que je l'évitais le plus que je pouvais.

Un jour, je le vis entrer à l'église de la Madeleine; il y resta deux

heures. Il devenait de plus en plus sombre.

On me conseilla d'en finir. Il valait mieux lui faire une grosse peine

qui se guérirait que de le laisser mourir à petit feu.

Lise se chargea de lui annoncer le parti que je prenais par affection

pour lui.

Il se mit à pleurer et descendit avec elle; elle remarqua qu'il la

quittait à la porte d'une église où il entra.

A quelques jours de là, je reçus une lettre dans laquelle il me disait

que sa vie ne lui appartenait plus; qu'il mettait sa confiance en Dieu

qui le consolait de toutes ses douleurs...

Il y avait tant de grandeur, d'élévation dans cette lettre, que je

voulais le voir, lui demander pardon!...

Il refusa de me recevoir... Je crus qu'il avait une maîtresse, et je me

moquai de ma crédulité.

Le duc était revenu à Paris. Il ne ressemblait en rien à H... et ne me

fatiguait pas de son amour.

Pour lui j'étais à la mode... Il était riche: les nouveautés lui

revenaient de droit. Je demeurais si haut, il avait le pied si petit, que

pour lui complaire, je fus obligée de déménager. J'allai demeurer au

second, 5, rue de l'Arcade, douze cents francs de loyer.

Dans mon nouvel appartement, il y avait un salon, tout meublé en velours,

par parenthèse; dans ce salon, il y avait un piano. Ce piano fut cause

que je pris un maître.

C'était un nommé Pederlini, Italien, d'une patience... Je n'ai jamais été

assez riche pour le récompenser comme il l'aurait mérité...

Le duc venait me voir tous les deux ou trois jours... Il ne m'adressait

pas quatre paroles.

Je ne sais vraiment pas pourquoi il me continua ses visites. Je crois que

c'est parce que ses amis pensaient grand bien de moi, venaient me voir

souvent, et lui disaient: «Quand elle vous ennuiera; nous nous disputons

à qui vous succédera.» Par esprit de contradiction, il les faisait

attendre.

J'allais quelquefois à l'Opéra, où je m'ennuyais toujours. Mon maître de

piano me raconta qu'un de ses compatriotes allait débuter; qu'il avait

une voix magnifique; que seulement il avait beaucoup de mal parce qu'il

ne parlait pas français; qu'on lui apprenait par cœur la _Lucie_...

C'est moi qui l'accompagne. Je lui parle souvent de vous; il voudrait

bien vous connaître.

--Bah! et pourquoi cela?

--Mais parce que les Françaises ont un grand charme pour lui... et puis,

parce qu'il vous a vue à l'Hippodrome!...

--Eh bien, alors, s'il m'a vue, il doit être satisfait!...

--Oh! il paraît que non, puisqu'il voudrait que je le présentasse, sans

doute pour causer avec vous.

Je fis une fausse gamme qui m'écorcha les oreilles.

--Bon, je fais des bêtises, et, vous, vous en dites. Quelle conversation

voulez-vous que j'aie avec votre ami? Vous m'avez dit tout-à-l'heure

qu'il ne savait pas un mot de français. Est-ce que vous croyez que je

vais chanter la _Lucie_ pour me faire comprendre?

Mon professeur était timide; il ne m'en parla plus.

--Eh bien, lui dis-je après ma leçon, amenez-moi votre chanteur; vous lui

servirez d'interprète. Venez sur les midi, une heure; je suis toujours

seule.

--Voulez-vous demain? me dit-il en sautant de joie.

--Quel enfant vous faites!... Eh bien! soit, à demain...

En me réveillant, je me fis à moi-même reproche d'avoir consenti. J'étais

payée pour me défier des artistes... mais l'isolement où me laissait le

duc me pesait. Je m'ennuyais, et, quand on s'ennuie, on accepte plus

facilement l'occasion de faire de nouvelles connaissances.

Le duc avait depuis longtemps une vieille maîtresse, grosse, mal bâtie.

Je la voyais étaler ses quarante ans dans une belle calèche doublée de

velours bleu.

Elle faisait une grimace pour se donner l'air souriant; le tout recouvert

d'un voile à pois noirs, qu'elle avait le soin de ne jamais quitter.

Je me levai donc, sans trop de regret, et je m'habillai de mon mieux pour

recevoir mes deux Italiens.

Midi et le timbre de ma porte sonnèrent en même temps; j'allai ouvrir

moi-même.

Mon antichambre était obscure; je vis l'ombre d'un grand corps qui

dépassait de la tête mon pianiste.

--Pardonnez-moi de venir si tôt, me dit Pederlini, mais il n'y a point de

ma faute. Depuis que j'ai promis à B... de l'amener chez vous, il ne me

laisse pas une minute de repos... Si je l'avais écouté, nous serions

venus à huit heures.

Je leur désignai deux fauteuils dans le salon, et je m'assis en face...

Mon nouvel admirateur était un beau garçon, grand, fort; des cheveux de

jais; de grands yeux noirs, brillants, qui me fixaient avec tant

d'expression, qu'involontairement je baissai la tête sous son regard.

Il parla à Pederlini; celui-ci me transmit sa phrase.

--Il dit vous trouver plus jolie de près...

Je levai les yeux pour remercier, mais je fus obligée de les baisser

encore plus vite que la première fois...

Je me mis à jouer avec la bague que j'avais au doigt, en la faisant

tourner pour me donner une contenance, et je lui dis:

--Comment, vous ne parlez pas du tout français?

--Si, _un poco_, Céleste.

--Ah! vous savez prononcer mon nom?...

--Je crois bien, reprit Pederlini; il y a assez longtemps qu'il

l'apprend. Il sait un peu parler français, mais vous l'intimidez.

J'avais envie de répondre que c'était plutôt lui qui m'intimidait...

Il m'offrit de m'apprendre l'italien; à moins que je ne fusse assez bonne

pour lui apprendre le français...

Il me promit de bien travailler pour pouvoir causer avec moi et me dire

tout ce qu'il pensait. Je l'engageai à se dépêcher, car nous devions

avoir l'air fort bêtes...

Ils prirent congé de moi. B... me tendit la main et serra la mienne avec

tant de force, que je fus quelques instants sans pouvoir parvenir à

décoller mes doigts engourdis par la douleur.

Je ne sais si c'est une mode italienne, toujours est-il que je commençai

par la trouver brutale; puis je réfléchis qu'il fallait prendre cela pour

une marque énergique d'affection.

C'était vraiment une belle nature que ce B... avec son teint mat, ses

lèvres rouges, ses dents blanches, son air de franchise et son regard de

feu!

Quand je le comparais au duc, si blond, si froid, si tranquille, la

comparaison était tout à l'avantage de l'Italie sur l'Espagne; mais le

duc flattait ma vanité.

Quand sa belle voiture s'arrêtait à ma porte, j'étais fière de ce qui

aurait dû nous faire rougir tous les deux.

Il arriva au moment même où j'étais encore sous l'impression de la visite

que je venais de recevoir.

--Qu'avez-vous donc, ma chère? vous êtes toute préoccupée!

--Oui, lui dis-je, un peu embarrassée, car j'ai toujours eu horreur de

mentir.

--Qu'avez-vous?

--Je m'ennuie ici toute la journée, je voudrais sortir un peu.

--Que ne m'avez-vous dit cela plus tôt? me dit-il, toujours avec le même

flegme... Demain, je vous enverrai une voiture.

Je sautai de joie; je ne dormis pas de la nuit.

A quatre heures, une jolie voiture à deux chevaux s'arrêta à ma porte. Le

cocher vint me dire qu'il était à mes ordres.

Je sortis, et ne voulus rentrer que quand les promenades furent désertes.

J'étais si fatiguée que je ne pus dîner. La crainte que l'on ne me vît

pas dans le fond de la voiture me fit tenir assise au bord des coussins,

la figure au carreau, secouant la tête comme un magot en porcelaine

chinoise, tant j'avais peur qu'on ne m'accusât d'être fière.

Le lendemain, même manége; seulement j'avais avancé l'heure de ma

promenade, et je fus toute triste de trouver les Champs-Élysées déserts;

je ne voulais plus sortir de la voiture. Si le cocher ne m'avait fait

observer que ses chevaux avaient faim, je serais restée toute la nuit.

Le surlendemain, toute cette ridicule gloriole était tombée, le bon sens

m'était revenu, et je rabattais mon propre caquet en me répétant bien

haut et bien souvent à moi-même que toutes ces splendeurs étaient

passagères, et que cette voiture, dont j'avais été si fière, ne

m'appartenait pas... Un caprice me l'avait donnée... un caprice pouvait

me la reprendre.

Je fus plusieurs jours sans voir le chanteur italien, occupé de préparer

ses débuts; je n'en étais pas fâchée.

Le langage des œillades et la conversation par interprète n'auraient pas

été longtemps sans me fatiguer. Décidément, il valait mieux pour lui

qu'il eût le temps de faire des progrès dans la langue française.

Il en est de la Bohême comme des autres pays situés sur la carte du

monde: il n'est pas toujours prudent d'y rendre des services.

Je fis de cette vérité, à propos précisément du duc et de B..., une

épreuve assez cruelle.

Un jour que je me promenais sur le boulevard du Temple, je vis passer une

fille que j'avais connue au théâtre Beaumarchais. Je tirai le cordon de

la voiture, et je l'appelai. Comme elle n'avait rien à faire ce jour-là,

je l'emmenai dîner.

C'était une fille d'une vingtaine d'années, grande, pas mal faite, jolie,

le teint très-coloré; je la savais peu spirituelle, mais je la croyais

bonne.

--Eh bien, ma pauvre Joséphine, lui dis-je, quand elle fut assise à côté

de moi, qu'as-tu fait depuis que je ne t'ai vue? Es-tu heureuse?

--Non, je pourrais l'être si je voulais, mais je ne le suis pas par

bêtise. J'ai une passion qui me mange tout. Ça a commencé par mes robes

et a fini par mes meubles. Aujourd'hui, je n'ai plus rien; il ne veut

plus me voir; il me dit que je le dégoûte avec mes grands pieds et mes

grosses mains.

Le fait est que, sous ce rapport, la nature avait été un peu trop

libérale envers elle.

--Ah ça! de qui diable es-tu donc si entichée?

--D'un acteur! Je me suis faite figurante aux Délassements, par amour.

--Eh bien! il faut quitter les Délassements, par raison. Veux-tu entrer à

l'Hippodrome, je parlerai pour toi?... Veux-tu rester avec moi? je

t'aiderai à oublier ton amour. C'est une stupidité d'aimer un pareil

homme!

Nous avions dîné; je l'habillai des pieds à la tête, et je l'emmenai à

l'Opéra, voir _Robert-le-Diable_.

Je la présentai au duc et à ses amis, qui nous conduisirent prendre des

glaces au café Anglais.

Joséphine paraissait trouver ce genre de vie fort agréable. Elle

s'accrochait à moi et me faisait les plus belles protestations d'amitié.

On afficha les débuts de B...

Je dînais dehors ce jour-là; j'arrivai tard au théâtre. Le bruit de la

loge en s'ouvrant fit lever la tête à mon ténor, qui avait à dire dans un

passage de la _Lucie_: «Céleste Providence!»

Je le vois encore. Il ouvrit les bras, regarda de mon côté et resta court

sur le mot «Céleste.» Cela dura deux ou trois secondes; peu de personnes

s'en aperçurent.

Pederlini vint, dans l'entr'acte, me dire qu'il avait eu peur; qu'il

regrettait que je fusse là; que j'allais le troubler.

Je lui offris de me retirer pour ne pas gêner ce pauvre garçon.

Il me dit:

--Non, maintenant je crois que l'effet est produit. Il vous chercherait;

cela serait encore pis.

--Comme il est beau! me disait mon amie, émerveillée sans doute du

costume de velours noir.

Elle lui fit faire des compliments sur la manière dont il avait chanté le

premier acte. Il crut sans doute que c'était moi, car il parut me

remercier du regard en entrant.

Il voulut tant faire qu'il chanta faux.

Il chercha à se rattraper au troisième acte; la voix lui manqua:

l'émotion de ses débuts lui avait donné un enrouement subit.

A la fin de la pièce, je le crus mort pour tout de bon, tant il avait

râlé son finale.

Cela me fit beaucoup de peine. Il était si beau garçon qu'avant d'avoir

ouvert la bouche il avait déjà des ennemis dans la salle.

On ne siffla pas, mais on riait; peu de gens furent indulgents. Il avait

un accent; on l'appelait Gascon, Auvergnat.

Il s'agissait pour lui de quarante mille francs par an s'il réussissait!

Je compris combien il devait avoir de peine, et je lui fis dire que je

prenais une grande part à ce qui venait de lui arriver, mais qu'il ne

fallait pas se décourager, qu'il avait encore deux débuts.

Pederlini me l'amena le lendemain. Je ne le trouvai pas trop démonté. Je

lui indiquai les mots qu'il avait mal prononcés; je les lui fis répéter

plusieurs fois.

--Puisque vous avez commencé, il faut continuer, dit Pederlini en riant;

je suis sûr qu'il fera de grands progrès avec vous.

B... paraissait de cet avis, car il venait prendre jusqu'à deux leçons

par jour.

A son second début, j'étais pâle comme une morte; j'avais mal aux nerfs;

je tremblais pour lui.

Il chanta mieux, prétendit que c'était à cause de moi, et ne voulut plus

me quitter, sous prétexte que je lui étais indispensable et qu'il voulait

me prouver sa reconnaissance. Il donna un grand dîner en mon honneur et à

l'occasion de ses débuts.

Le troisième avait réussi tout-à-fait, B... était aux anges: son bonheur

l'exaltait.

On ne sait pas à quoi on s'expose quand on s'attire la reconnaissance

d'un Italien.

J'avais fait engager Joséphine à l'Hippodrome; nous répétions ensemble.

J'apprenais un nouvel exercice. On devait faire conduire des chars

romains par des femmes. Nous étions trois qui devions courir: Angèle,

Louise et moi.

Je vivais dans une sécurité complète, sans me douter du danger qui me

menaçait. Joséphine était un serpent que je réchauffais dans mes

cachemires.

Cette chère amie trouva qu'elle était mon obligée depuis trop longtemps,

que le moment était venu de me prouver sa gratitude; elle n'imagina rien

de mieux que de me supplanter dans les affections du duc.

Elle vint donc un beau matin se faire belle dans ma chambre, avec un

châle, et un chapeau qu'elle m'emprunta, et se fit conduire à l'hôtel du

duc. Il refusa d'abord de la recevoir; mais elle mit tant de persévérance

qu'il y consentit.

Ce qu'elle lui conta, je ne l'ai jamais su. Il avait assez d'esprit pour

ne pas me raconter le mot à mot d'un cancan.

Elle rentra chez moi après lui avoir fait promettre le secret. Elle avait

sans doute reçu quelques louis pour prix de sa trahison.

Le duc vint me voir à quatre heures... Il me parla beaucoup de l'Opéra et

des chanteurs. Je compris que j'avais passé par la langue de quelqu'un.

Joséphine ne changea pas de couleur.

Quand il fut parti, elle me dit qu'elle ne s'expliquait pas comment il

avait pu savoir tout cela.

Je l'avais vue lui faire un signe dans une glace; je ne pouvais donc

conserver aucun doute sur sa perfidie.

Il n'a jamais été dans mon caractère de marchander avec une situation. Je

voyais bien que tout était fini entre le duc et moi. Je n'avais nulle

envie de m'humilier pour rentrer en grâce; mais je voulais faire justice

de Joséphine.

J'écrivis au duc de venir me parler le lendemain; qu'il pourrait me

retirer son amitié après; mais que je désirais avoir avec lui une

dernière entrevue.

Il fut exact au rendez-vous, au grand regret de ma chère amie qui, depuis

la veille, était mal à son aise. Elle voulait sortir; je la priai de n'en

rien faire. Comme elle insistait, je le lui défendis.

--Vous sortirez dans quelques instants; je veux avoir le cœur net d'un

soupçon.

Elle se redressa avec un aplomb incroyable.

Je n'eus pas le temps d'en dire davantage, le duc entrait.

--Vous êtes bien aimable d'être venu, je vous en remercie. Je ne veux pas

contrarier votre volonté; si vous ne devez plus me voir, je ne tenterai

rien pour changer votre résolution. Il se peut que j'aie fait tout ce

qu'on vous a dit; il se peut qu'on ait beaucoup exagéré. Je pourrais

essayer de me justifier; mais si votre intention est arrêtée, je vous

ennuierais sans vous convaincre. Je veux seulement connaître l'auteur de

tous ces beaux récits... Je ne vois qu'une femme qui était placée de

façon à me nuire dans votre esprit: c'est Joséphine; mais je ne puis

croire que ce soit elle. Je l'ai rencontrée, ne sachant où manger et

disposée à se mettre au coin de la rue pour offrir sa beauté aux

passants. Voyez, je ne vous mens pas: elle a mes bas aux jambes; elle y

aurait mes souliers si elle n'avait pas de si gros pieds. Elle porte mes

chemises, mes robes, mes cols! je la nourris depuis plusieurs mois, je

l'ai fait engager; je partageais avec elle tout ce que je pouvais avoir;

si c'était elle, avouez que cela serait bien mal et que j'aurais bien

fait de vous prier de venir, pour lui dire devant vous: «Vous êtes ce que

je connais de plus méprisable au monde, sortez de chez moi, votre

trahison ne vous profitera pas.»

Je m'étais exaspérée petit à petit. Joséphine ne bougeait pas; elle se

croyait sûre de la protection du duc; mais il avait l'esprit juste et le

cœur droit.

Les reproches qu'il avait à me faire ne l'empêchèrent pas de comprendre

mon indignation contre Joséphine. Me voyant pâle de colère, il me pria de

passer dans ma chambre; il fit tous ses efforts pour me calmer, puis,

sonnant ma domestique, il lui ordonna de renvoyer Mlle Joséphine, qui ne

devait pas rester une minute de plus chez moi.

Quand elle fut partie, il me dit qu'il avait voulu ménager mon

amour-propre, qu'il serait toujours mon ami, que si jamais j'avais besoin

de lui, je n'avais qu'à lui écrire.

Il m'annonça son départ pour la campagne, sans me dire quand il

reviendrait.

Je compris que c'était un congé; j'en avais pris mon parti d'avance, et

pourtant je fus triste pendant quelques jours.

Il n'y a si petit lien qui ne se brise avec effort, et en dépit de tous

mes beaux projets de philosophie, je ne pouvais quitter sans peine ma vie

de bien-être et de luxe pour me trouver de nouveau exposée aux chances de

la gêne et de l'imprévu.

Je fus étonnée de voir la voiture venir, le lendemain matin, comme à

l'ordinaire. Le cocher me dit qu'on avait payé trois mois d'avance.

Dans mon désastre financier, il devait m'être bien indifférent de garder

quelques jours encore ce débris de mes splendeurs passées. J'eus

l'enfantillage d'en juger autrement, et le plaisir de courir en voiture

m'aida à me consoler plus vite.

Je m'ennuyais seule. J'allais dîner presque tous les jours chez B...; ce

n'était assurément pas par gourmandise, je n'ai jamais pu souffrir le

macaroni, et c'était le fond de la cuisine; je déteste le fromage, on en

mettait partout; mais je trouvais nombreuse compagnie.

On chantait, on faisait de bonne musique.

Il arriva même que le commissaire de police, la trouvant trop bonne, la

défendit.

B... avait loué un très-bel appartement meublé, rue de Richelieu, 110,

pour être près de l'Opéra.

Quand il chantait avec ses amis, surtout le _Belisario_, on s'amassait

dans la rue et au coin du boulevard. La foule grossissait tellement que

les voitures ne pouvaient plus circuler. On le pria de fermer les

fenêtres et de chanter moins fort.

Il me montrait souvent des lettres qu'on lui écrivait contre moi. Quant

un ténor a le malheur d'être amoureux en dehors de l'Opéra, les rattes

exaspérées grignotent leur rivale jusqu'au sang.

L'une d'elles, qui s'était prise d'une grande passion pour ce chanteur,

lui écrivait:

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 2 · 第 4 / 14 段