La soirée fut un éclat de rire. On commençait à s'habituer à nous. Les

femmes comme il faut nous regardaient sans trop de courroux. Les jeunes

lions faisaient encore leur tête et ne nous invitaient pas; ils ne

voulaient pas danser à notre quadrille et refusaient de nous faire

vis-à-vis, craignant, disaient-ils, de se donner en spectacle comme M.

Brididi. Ils se plaçaient plus loin. Mais ils étaient seuls; la foule

nous entourait et riait; ils s'ennuyèrent, cessèrent même de danser sous

prétexte que ces cris empêchaient d'entendre la mesure; ils finirent par

se disputer leur tour pour danser avec nous. Mais en voulant faire plus

que Brididi, ils ne parvenaient qu'à être ridicules.

On arrangea un grand souper; plusieurs voitures se suivirent, et nous

arrivâmes comme une noce au café Anglais, qui trembla toute la nuit de

nos rires, de nos cris et de nos chansons.

Pomaré me regardait souvent avec une sorte d'envie.

J'avais une jolie voix, le charme inséparable de la jeunesse; on me

faisait des compliments qui lui étaient pénibles. Je connaissais son

caractère, et je m'effaçais un peu par amitié, ce que je n'aurais certes

fait pour aucune autre femme.

Il y avait à ce souper un jeune homme qu'on appelait Gustave, dont

j'avais remarqué l'air de préoccupation.

--A quoi penses-tu donc? lui disaient ses camarades.

--Je pense à ce pauvre Alphonse, qui s'ennuie pendant que nous nous

amusons. Que n'est-il ici! Voilà ce qu'il faudrait pour le distraire.

C'est si triste de voir un si charmant garçon se laisser mourir. L'ennui

le tue; il est perdu.

--Qui est donc cet Alphonse? demandai-je.

--C'est un homme de talent.

--Il est malade?

--Non; mais il a le spleen.

--Oh! c'est deux fois dommage; il faut le distraire.

--Je le voudrais bien, mais il ne veut recevoir personne.

--Il faut le prendre d'assaut.

--C'est une idée... je tâcherai... Vous êtes toutes deux si gaies et si

charmantes, que si vous voulez bien entreprendre cette cure, je suis

certain que vous réussirez.

Le lendemain, nous reçûmes une invitation de M. Alphonse R..... On lui

avait fourré dans la tête de recevoir quelques amis; il donna un thé,

rien que pour nous voir; on avait tant parlé de notre entrain qu'il

s'était laissé gagner.

Nous arrivâmes avec Lise, à neuf heures du soir, rue de la Bruyère. On

nous introduisit dans un joli appartement. Je ne sais ce que j'avais ce

jour-là; j'étais horriblement triste. Cela avait gagné Lise. Nous avions

eu l'idée de mettre des robes foncées; nous devions avoir l'air de

pleureuses. Et puis, aller chez un homme qui se meurt, cela n'est pas

gai! Nous avions de vraies figures de circonstance.

Le maître de la maison était grand, mince, les joues creuses, décolorées,

la figure douce, fine, l'air distingué et d'une amabilité rare; il vint à

nous, nous remerciant d'avoir sacrifié une soirée à son ombre, nous fit

asseoir, nous offrit lui-même des fruits, des gâteaux, du thé; puis,

s'asseyant dans un fauteuil, il resta sans mouvements, sans avoir l'air

de penser.

Je me penchai à l'oreille de Lise et je lui dis:

--Je suis fâchée d'être venue; il me fait de la peine...

Son ami Gustave était auprès de lui: une mère n'aurait pas eu des soins

plus attentifs. Je voyais sur cette bonne figure passer tous les nuages

de l'inquiétude.

--Alphonse, à quoi donc pensez-vous? Vous oubliez que vous nous avez

promis d'être gai; le moment est venu de faire chanter la reine Pomaré.

L'intention était assurément très-bonne; mais il avait parlé très-haut:

Lise l'entendit, et trouvant sans doute cette façon de disposer d'elle un

peu cavalière, elle fronça les sourcils. M. Gustave vint à elle, l'air

riant et sans se douter le moins du monde de ses dispositions.

--Voulez-vous, mademoiselle, être assez aimable pour nous chanter quelque

chose?

Non, dit Lise assez sèchement; je suis beaucoup moins drôle que vous ne

croyez.

M. Alphonse R.... vint se joindre à son ami, d'une manière si gracieuse,

qu'il m'eût semblé de mauvais goût de se faire prier davantage.

--Oh! dis-je à Lise, tu ne peux plus refuser.

--C'est donc pour vous? dit-elle à Alphonse, qui approcha son fauteuil du

piano.

Elle chanta avec un entrain, une verve incroyables. Alphonse avait ouvert

les yeux et les oreilles; cela paraissait l'amuser beaucoup; Gustave fit

mille tendresses de reconnaissance à Lise, qui venait de faire rire son

cher ami.

Lise, qui était fantasque comme la lune, avait complétement oublié son

mouvement d'humeur, et ils étaient les meilleurs amis du monde.

Cette soirée avait l'avantage de me montrer un monde que je ne

connaissais pas encore; il y régnait une gaieté naturelle, qui me parut

bien préférable à la joie un peu bruyante dont j'avais jusqu'alors été

témoin. L'esprit seul peut donner de l'attrait au plaisir.

On fit de la musique. Un petit jeune homme se mit au piano: dès les

premières notes, je reconnus un maître; je le regardai avec attention. Il

était blond; il avait les cheveux crépus, les yeux bleus, les lèvres un

peu fortes, les dents blanches; il était plutôt bien que mal, quoique sa

figure manquât d'expression. Ses mains couraient sur le clavier avec une

légèreté, une agilité incroyables. Ce n'était pas de la musique, mais une

harmonie qui vous enveloppait le cœur.

Quand il eut fini de jouer, des applaudissements unanimes et bien mérités

retentirent dans le salon.

Je profitai du bruit pour demander à M. Gustave quel était ce jeune homme

qui avait tant de talent.

--Vous ne connaissez donc personne, ma chère enfant? C'est H... le

compositeur, H... le petit prodige! Je vais vous le présenter.

Sans me demander si cela me plaisait ou non, il alla le prendre par la

main et me l'amena.

Je crus remarquer que M. H... avait rougi en s'approchant de moi.

--Je sais bon gré à mon ami, me dit-il avec un petit accent allemand qui

n'avait rien de désagréable, de me conduire vers vous. Depuis le premier

jour où je vous ai vue, et il y a longtemps déjà, j'avais envie de vous

connaître. La soirée s'avançait, et j'avais peur de manquer l'occasion.

Je lui demandai avec une certaine inquiétude d'où il me connaissait.

--Mais je vous ai vue monter à cheval, et vous avez emporté mon cœur,

qui court avec vous depuis ce temps-là.

Il me salua et s'éloigna.

M. Gustave, qui était resté près de moi, me dit tout bas:

--Il a beaucoup de talent; mais il en aurait plus encore, si ses parents,

qui sont israélites, ne l'avaient pas usé, pour exploiter plus tôt ses

dispositions. A huit ans, il était d'une force remarquable: il jouait

dans les concerts; on ne parlait que de lui.

--Comment! il est juif? dis-je avec un petit sentiment de répugnance que,

tout d'abord, je ne pus réprimer.

Je sais que cela ne se discute pas, et qu'à moi moins qu'à toute autre

personne il appartient d'avoir des préventions; mais enfin, dans mon

enfance, j'avais les juifs en horreur. Voici à quoi cela tenait: il y en

avait beaucoup dans le quartier que nous habitions; ma mère avait

toujours eu à s'en plaindre. Quand je demeurais rue du Temple, il y

avait au premier une famille juive; j'allais jouer souvent avec les deux

enfants. Leur dimanche, qui est le samedi, les juifs ne doivent pas

toucher d'argent; ils me priaient de faire leur feu, leurs commissions.

La fille aînée mourut; c'était un vendredi. J'entrai le samedi, comme à

mon ordinaire; j'entendis parler, je regardai à travers la porte vitrée,

et je vis la jeune fille morte, nue comme un ver. Sa mère lui lavait la

figure, la poitrine; sa petite sœur lui lavait les pieds. Je n'ai pas

compris les pratiques de cette religion, mais cela me fit peur:

tourmenter les morts me parut affreux. Jamais depuis je n'ai voulu entrer

dans cet appartement, et j'en avais gardé un souvenir lugubre.

Le pauvre H... fit des efforts inouïs pour attirer mon attention; il

quitta le piano et vint près de moi. Ne sachant plus que me dire, il

invita tout le monde à venir passer la soirée chez lui, rue de Provence.

Tout le monde accepta. Il attendait ma réponse. Pour le taquiner, je lui

dis que je le remerciais, mais que je ne pouvais pas, que j'étais

engagée.

--Eh bien! remettons à un autre jour, dit-il si haut et si vite, que je

regrettai mon méchant refus.

--Non, je décommanderai mon dîner et j'irai chez vous.

Il me prit la main et me dit d'une voix suppliante:

--Ne manquez pas, vous me feriez tant de peine!

Ce serrement de main me donna le frisson. Je jouais de malheur; il n'y

avait qu'un enfant d'Israël dans cette réunion, et c'était justement

celui-là qui devenait amoureux de moi.

M. Alphonse voulait nous avoir dès le lendemain. Lise l'amusait beaucoup;

elle paraissait décidément avoir trouvé un philtre contre la mélancolie.

Gustave était enchanté. H... vint me reconduire avec d'autres personnes.

A ma porte, il me prit la main, la mit sur son cœur.

--Tenez, voyez comme je vous aime; mon cœur bat à me briser la poitrine,

tant il a peur de ne plus vous revoir.

Je retirai ma main en riant et je lui dis:

--Comme vous prenez feu! Allons, j'irai passer la soirée chez vous, pour

voir si cela brûle toujours.

Léon vint me voir le lendemain; il était tout pâle.

--Qu'avez-vous donc?

--Mais rien, dit-il, d'un air qui signifiait: J'ai quelque chose que

j'ai bien envie de vous dire, insistez.

--Voyons, vous savez bien que je n'aime pas les secrets. Dites-moi donc

ce qui vous est arrivé!...

--J'ai eu une querelle hier à Tortoni; je me bats demain.

--Vous! lui dis-je d'un air de doute... Et pourquoi vous battez-vous?

--Parce que... parce que... hier on parlait de vous... dans des termes

qui m'ont révolté. J'ai traité de lâche l'un de ces messieurs, qui avait

jeté sur la table un billet de cinq cents francs en disant: «Voilà la

clef de son cœur.» Je lui ai répondu qu'il en avait menti, que son

billet me servirait de bourre pour lui casser la tête.

--Mon pauvre ami, je ne veux pas que vous vous battiez, surtout pour moi.

Est-ce que j'en vaux la peine?... Il avait le droit de vous dire cela.

J'aurais dû vous avouer ce que j'avais été; je jure de ne plus le laisser

ignorer à personne. Si vous aviez été prévenu, vous n'auriez pas répondu.

Voyons, Léon, je vous en supplie, tâchez d'arranger cette affaire. S'il

vous arrivait malheur, à cause de moi, je ne me consolerais jamais.

Je fus en proie à une véritable douleur. Nous passâmes trois heures à

pleurer tous les deux. Il me dit qu'il fallait qu'il me quittât pour

arranger ses affaires et voir sa mère. Je ne voulais pas le laisser

partir, mais il était si résolu, il me paraissait si calme, que je n'osai

plus dire un mot.

--Adieu, me dit-il en m'embrassant la main, si je ne suis pas ici à huit

heures, c'est que tout sera fini pour moi. Je n'explique pas toujours

bien ma pensée, mais je vous aime plus que je ne sais le dire.

Il tira la porte, et je l'entendis courir comme le vent. Je me jetai sur

le lit en fondant en larmes.

--Malheureuse que je suis! Oh! je suis maudite! Je porterai malheur à

tous ceux qui m'aimeront. Léon! pauvre enfant! on va le tuer!

Se battre pour moi! est-ce que c'est possible? Je ne l'ai pas assez prié

de rester... Je suis une méchante femme! Je le traite souvent si mal! Il

est bon! Je suis injuste! ingrate!... Oh! s'il revient, je le rendrai si

heureux!... Je lui demanderai pardon. Que va-t-il se passer? Je ne puis

rester ici... Chaque minute est un siècle!...

Je pris mon chapeau et je descendis quatre à quatre.

Je marchais devant moi si préoccupée, que je ne m'inquiétais pas du

chemin que je suivais... J'étais si émue que le souvenir de toutes mes

anciennes affections me revenait avec une puissance irrésistible. J'allai

chez Marie; je demandai après elle. Le concierge me dit:

--Il y a bien longtemps qu'on a vendu ses meubles; je ne sais pas où elle

est.

J'étais trop triste pour trouver place à une nouvelle inquiétude. Je

rentrai chez moi espérant qu'il était revenu, que tout était arrangé. Je

redescendis vingt fois; j'ouvris ma fenêtre; je passai la nuit à

regarder, à écouter: ce fut une torture, un acte de mélodrame qui dura

douze heures.

La peur d'être cause de la mort d'un homme m'épouvantait.

Six heures du matin sonnaient. Il me prit un frisson, un tremblement.

J'avais passé la nuit; nous étions en octobre. Je crus que c'était un

pressentiment, que tout était fini. Je me promenais à grands pas. Je me

remis à la fenêtre; j'aperçus un cabriolet qui descendait du faubourg

Saint-Honoré. Sans avoir vu la figure de celui qui était dedans, je

m'élançai dans l'escalier; j'arrivai à la porte comme le cabriolet s'y

arrêtait.

C'était Léon!

Je lui sautai au cou. Il me poussa dans l'allée.

--Folle! il fait froid; vous n'avez qu'un peignoir de mousseline.

Je lui obéis; mais je le tirai à ma suite en lui disant:

--Que je suis heureuse de vous voir! Comme j'ai eu peur!

Ma porte était restée ouverte. Il entra, fut s'asseoir dans un fauteuil.

Il était en habit noir boutonné, pantalon noir, des escarpins et des bas

à jour.

Il était élégant de sa personne; il exagérait un peu les modes anglaises:

cela ne lui allait pas trop mal.

Ce jour, je trouvai que tout lui allait bien. Il était pâle, il avait

froid. Je cherchai à réchauffer ses mains dans les miennes; enfin, je lui

demandai comment tout cela s'était passé. Il me répondit:

--Bien pour tout le monde. Nous avons tiré si mal tous les deux qu'il y

avait plus de danger pour les témoins que pour nous.

--Ah! vous avez donc tiré?

--Oui.

Il me parut un grand homme... Je lui demandai le nom de son adversaire.

Il refusa de me le dire, me suppliant de ne parler de cette rencontre à

personne.

Quand je fus remise tout-à-fait de ma frayeur, je pensai de nouveau à

tout cela, et je ne pus m'empêcher de sourire, en me rappelant la

recommandation qui m'avait été faite de me taire. Il était si bavard, que

souvent nous nous querellions à cause des mensonges stupides qu'il

inventait pour parler.

Je vis plusieurs de ses amis qui me parurent ignorer complétement ce

duel; cela me surprit beaucoup.

Je tâchai de m'informer adroitement; une dispute en plein café se sait

bien vite: personne n'en avait connaissance.

Soupçonnant qu'il m'avait fait un mensonge, je me promis d'en avoir le

cœur net, car je trouvais affreux de plaisanter avec la sensibilité et

le point d'honneur.

L'Hippodrome donnait ses dernières représentations: les feuilles sèches,

qui tombaient dans l'arène, criaient sous les pieds des chevaux comme un

verglas qui se casse. Le zèle avait froid; les spectateurs avaient le nez

rouge: il était temps que cela finît.

Le jour de la dernière représentation, il se mit à pleuvoir si fort, que

le terrain argileux garda des mares d'eau à chaque bout; il y avait peu

de monde, mais quand on est en scène, il suffit d'une personne de

connaissance pour se monter, faire des efforts.

Ce jour-là, j'avais des amis; j'aperçus Pomaré; je voulais gagner. On

nous recommanda d'aller doucement, parce que le terrain était mauvais;

mais sitôt partie, je poussai mon cheval; les autres firent comme moi, et

nous voilà courant comme des étourneaux.

Au premier tour, nous entendîmes crier qu'un cheval venait de s'abattre.

Cela ne nous arrêta pas. J'étais seconde; celle qui était devant

s'appelait Coralie.

Il paraît qu'elle avait aussi ses raisons pour gagner, car elle serrait

sa corde avec une volonté bien arrêtée de la garder, et m'empêcha de

passer. Son cheval fit un faux pas, elle l'enleva; mais elle perdit une

demi-seconde que je mis à profit. Nous arrivâmes tête à tête.

On applaudit beaucoup. On fit sortir les autres et il nous fallut

recommencer un tour.

Nous repartîmes bien ensemble. Arrivées au tournant, je ne sais laquelle

accrocha l'autre, mais nos deux chevaux s'abattirent. Nous roulâmes

quelques instants dans cette boue liquide et blanche. Coralie était

tombée la tête la première; quand je la vis sur ses jambes, j'oubliai

complétement de lui demander si elle s'était blessée. Je me mis à rire,

mais à rire si fort que cela se gagna. On voyait bien qu'il n'y avait

aucun mal. On n'appelle pas mal des coups et des bosses.

Nous voulions recommencer; mais on cria:

--Assez!

On nous porta le bouquet et nous rentrâmes couvertes de boue et de

gloire.

Je dînai le soir au café Foy avec Léon et ses amis, on parla d'abord de

ma culbute, puis on se mit à plaisanter Léon. Il y a toujours une victime

dans ces sociétés, et c'est presque toujours celui qui paye.

Il me semblait que ce ridicule qu'on lui jetait déteignait sur moi; je le

défendais souvent, et comme j'avais assez de bagout pour leur tenir tête,

quand je commençais ils finissaient, parce qu'ils ramassaient toujours

quelque chose de désagréable.

Ce soir-là, les têtes étaient échauffées; on voulait être drôle aux

dépens de quelqu'un; on avisa Léon. Moi, je n'ai jamais pu discuter; je

m'emporte, et les duretés ne m'arrêtent pas.

--Ah! ça, messieurs, voilà bien des fois que nous dînons et soupons

ensemble; vous dites toujours la même chose. Si Léon ne paye pas

d'esprit, je vous ferai remarquer qu'il paye toujours la carte; s'il fait

cette dépense pour apprendre quelque chose, tâchez d'être drôles et

d'avoir chaque fois du nouveau, sans cela nous vous changerons.

On se mit à rire; mais on rit jaune.

Celui qui avait l'air le plus piqué, était un grand jeune homme blond,

mince, assez joli garçon, portant au cou, en guise de cravate, des rubans

qu'il demandait aux femmes en souvenir d'elles, mais en réalité par

économie.

Il est à toutes les premières... On le trouve souvent à la porte des

cafés en renom; il n'a jamais faim, mais il entre sous prétexte de dire

bonsoir pour qu'on l'invite, et mange comme quatre.

Il est commis de bureau; il gagne douze cents francs. Grâce à ce manége,

il vit comme s'il avait cent mille livres de rente.

Il méprise les femmes qui n'ont pas de voiture. Il est grossier avec tout

le monde. Il ne salue pas avec son chapeau, de peur de l'user; il fait un

petit signe avec la main.

Une jolie actrice, c'est-à-dire une bonne actrice du Palais-Royal,

s'était mise à l'aimer. Un soir qu'elle était chez lui, elle n'avait pas

de monnaie; elle lui demanda deux francs pour payer sa voiture. Huit

jours après, elle avait mis son argent sur sa cheminée; il reprit ses

quarante sous. Pauvreté n'est pas vice; mais orgueil et misère ne sont

pas dignes d'intérêt, et je ne le ménageais pas.

Impatientée de voir Léon ne rien répondre, je lui dis:

--Mon cher, au lieu de vous emporter pour un mauvais propos tenu sur moi

et de vous battre en duel, vous feriez bien mieux d'être homme et de vous

épargner toutes ces plaisanteries de mauvais goût.

Tout le monde se regarda. Je le vis devenir pourpre.

--Qui? lui s'est battu! dit l'un de ses amis... quand donc? où donc? avec

qui?

--Je n'en sais rien; il n'a pas voulu me le dire.

Léon était d'une pâleur livide! Je me sentis passer comme un regret

d'avoir dit cela. On lui fit des questions. Il balbutia.

Il m'avait menti, mais dans quel but? Histoire de mentir. Cela me

dégoûta.

Il devint la fable de tout le monde et partit pour la campagne. Je repris

ma liberté d'action avec une grande joie.

Le duc était en Espagne. J'allais de droite et de gauche avec Lise. Les

soirées où nous nous amusions le plus étaient toujours celles d'Alphonse

R.... Il renaissait à la santé et aux plaisirs; on nous traitait dans

cette maison en vrais enfants gâtés. Chaque jour la réunion augmentait.

Ce cercle de gens d'esprit me plaisait infiniment.

J'écoutais; mon intelligence se développait à ce contact: j'en avais bien

besoin, car j'étais tellement ignorante que souvent je m'arrêtais court

au milieu d'un mot que je n'osais finir dans la crainte de dire quelque

sottise.

Chacun m'aidait un peu, et cela avec tant de bonté que je m'en

souviendrai toujours.

Voilà pour les hommes; mais les femmes étaient impossibles et

m'irritaient au dernier point.

Une d'elles fit remarquer que Pomaré n'était pas jolie, qu'elle avait les

dents de devant gâtées; les siennes l'étaient un peu moins. Je demandai à

mon amie Hermance quelle était cette grande planche qui nous éreintait?

--Elle se nomme Lagie.

--Elle est jolie, mais elle m'ennuie, et je vais me donner le plaisir de

le lui dire.

Hermance se mit à rire.

--Attendez que je vous donne tous les renseignements:--Elle arrive de

Metz; la garnison en masse a bien perdu à son départ. Elle a trouvé que

les régiments ne changeaient pas assez souvent, et elle est venue ici.

C'est une bonne fille; seulement, elle est bête et fantasque. Un jour,

elle vous mange d'amitiés; le lendemain, elle ne vous regarde pas. Elle

ne varie jamais sur le compte des femmes: elle dit du mal de toutes.

--C'est bon à savoir. Rendez-moi un service: allez lui dire, de ma part,

que je voudrais bien faire sa connaissance.

--Pourquoi?

--Pour lui demander si elle veut la paix ou la guerre.

Hermance s'acquitta de la commission que je lui avais donnée. Je vis à

l'accueil qui lui était fait que Mlle Lagie me trouvait bien osée. Je

dressai mes batteries en conséquence.

Au bout de huit jours, je l'avais tellement raillée, persifflée, ennuyée,

qu'elle m'invita à dîner. C'était une gâcheuse qui achetait à tort et à

travers et qui menait grand train.

Un fils d'Albion lui jetait une pluie d'or; elle ne s'inquiétait pas si

le soleil se lèverait le lendemain. Rien n'était assez beau pour elle.

Ses dîners étaient somptueux; aussi avait-elle force amis. Elle

s'entourait d'un tas de pique-assiettes qui approuvaient chaque bêtise

faite ou dite par elle.

Ce jour-là, il y avait beaucoup de monde. On sonna pendant qu'on servait

le potage; elle fit signe à tous les convives de se taire; elle

craignait que ce ne fût son Anglais.

Au lieu d'obéir à son invitation, quelques loustics se mirent à chanter à

tue-tête:

Guerre aux tyrans!

Jamais, jamais en France,

Jamais l'Anglais ne règnera.

L'imprudente Lagie chantait avec eux.

Nous entendîmes quelques mots sur le carré qui finissaient par _goddem!_

On rit de l'aventure toute la soirée.

Mais le lendemain, on ne savait comment faire pour payer le dîner;

l'Anglais était parti à tout jamais.

Nous tînmes notre promesse à M. H..., et nous allâmes passer la soirée

chez lui. On fit une partie de lansquenet. J'ai joué quelquefois, mais je

n'ai jamais eu de goût pour le jeu. Les femmes qui jouent me semblent

affreuses. C'est une passion qui défigure un homme souvent, une femme

toujours.

H... était assis à côté de moi et me conseillait; il était plus occupé de

moi que de mon jeu. Je devais lui en savoir gré, car jusqu'alors, après

la musique, les cartes avaient été sa grande passion.

Mes dédains ne le rebutaient pas; il mettait dans son amour une

persistance infatigable. J'avais beau lui dire:

--Voyons, H..., vous êtes un bon garçon; je ne veux pas vous faire aller;

ne m'aimez pas, ou ne m'aimez plus, parce que je ne vous le rendrai pas.

J'ai beaucoup d'amitié pour vous; mais vous êtes un juif, et je ne

pourrai jamais aimer un juif, et puis vous valez mieux que moi. Je vous

ferais de la peine à chaque instant. Vous êtes jaloux maintenant,

qu'est-ce que cela serait si vous en aviez le droit?

--Je vous jure, Céleste, me répondit-il avec un sérieux qui ne manquait

pas d'esprit, que ce n'est pas de ma faute si je suis de la race de

Jacob. Si l'on naissait à l'âge d'homme et si l'on choisissait sa

religion, je me serais fait catholique pour vous plaire.

Pendant que je le taquinais ainsi, un nouveau personnage était entré et

venait au maître de la maison pour lui donner la main. Je poussai un cri

et je baissai la tête, afin de cacher le rouge qui me venait aux joues

avec tant de force qu'il me sembla que le sang me sortait des yeux.

H... me serra la main sans comprendre; il me regardait, puis regardait le

nouveau venu.

Je levai enfin la tête, espérant m'être trompée; mais il n'en était

rien. L'homme qui était debout devant moi, me regardant avec un œil

terne, était bien celui dont j'ai parlé dans le cours de ce récit, mon

amphitryon du Rocher de Cancale.

Il allait dire où il m'avait vue; tous ses amis allaient me mépriser. Je

m'appuyai sur l'épaule de H..., comme pour lui dire: «Défendez-moi!»

mais, me redressant tout-à-coup, je regardai l'ennemi en face pour tâcher

de lire dans sa pensée.

Je ne vis rien à travers ce voile impénétrable, ce nuage qui ressemble à

la mort ou au sommeil. Il fit quelques pas, alla s'asseoir plus loin,

sans avoir l'air de me reconnaître.

Mon cœur eut un élan de reconnaissance; pourtant je ne le perdais pas de

vue. Chaque fois qu'il parlait à quelqu'un, les oreilles me tintaient; il

me semblait l'entendre.

--Vous le connaissez? me dit H...

--Non! lui dis-je si vite que, pour un jaloux, cela ressemblait à un oui.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 2 · 第 3 / 14 段