moi, nous vous avons vue monter à cheval; nous sommes devenus amoureux
tous les deux; nous avons joué à pile ou face. D'après nos conventions,
le gagnant seul devait avoir le droit de se mettre sur les rangs pour
obtenir vos bonnes grâces. J'ai perdu; le duc vous a envoyé une de ses
amies que vous avez mise à la porte. Croyant qu'il avait renoncé à toute
espérance, j'ai fait comme lui; je n'ai pas été mieux reçu.
--Et cela vous a étonné?
--Oui, nous avions parié cinquante louis.
Il me dit cela d'un air si impertinent que je le pris en grippe, et que
je songeai tout de suite à me venger.
--Assurément, monsieur, lui dis-je, il n'y a pas de distraction plus
innocente que celle-là. Pour que l'enjeu eût un intérêt pour vous, il
aurait fallu vous assurer de mon consentement, et c'est une condition qui
aurait toujours manqué à votre pari. Je vous avouerai même que, si
j'avais été obligée de faire un choix, je crois que j'aurais été de
l'avis du sort.
Je ne réfléchissais pas que, pour lui dire une chose désagréable, je
faisais une véritable déclaration à son ami.
Ce dernier s'en aperçut et parut m'en savoir beaucoup de gré. Poli, mais
grave et taciturne, il formait en tous points avec l'autre un contraste
complet. Peut-être était-il arrêté par la difficulté du langage, car il
parlait le français avec un accent méridional prononcé; mais j'avais la
tête montée, et pour faire enrager son ami, je fis seule les frais de la
conversation.
Le duc me demanda la permission de venir me voir; je la lui accordai en
appuyant bien haut sur un: «Vous me ferez grand plaisir,» qui fut à son
adresse, car l'autre petit monsieur quitta la place en disant:
«Voilà ce que c'est que d'être duc et d'avoir trois cent mille francs de
rente.»
Son dépit le servait mal: cette énumération des avantages de son rival
n'était guère propre à m'inspirer de l'aversion pour ma nouvelle
conquête. Il en est du monde où je vivais, comme de l'autre, je crois: un
beau titre et beaucoup de millions n'empêchent pas de faire la cour à une
femme.
Nous restâmes seuls; le duc devint plus causeur. Ce fut lui qui continua
la conversation.
--Quel drôle de caractère a mon ami! C'est un charmant garçon; mais il
est un peu fat: il faut que tout lui cède. Il a, du reste, beaucoup de
succès auprès des femmes. Il croit, quand on me donne la préférence, que
c'est pour ma fortune; cela m'a rendu défiant, et j'ai fini par le croire
moi-même.
La provocation était directe, et quoique je n'aie jamais aimé être de
l'avis d'un homme quand il s'agissait de le trouver bien, je me résignai
d'assez bonne grâce à dire au duc qu'il avait tort de douter ainsi de
lui-même.
Il m'offrit son bras pour faire le tour du jardin. J'acceptai avec un
double plaisir; d'abord, parce que cela flattait ma vanité, et ensuite,
parce que c'était le moyen de continuer à faire enrager son ami, à qui
j'en voulais d'avoir été si brutal. J'ai toujours détesté les gens qui
prenaient avec moi des airs d'autorité.
J'éprouve, en me retraçant à moi-même les souvenirs de ma vie, un
singulier effet: je suis plus heureuse à la pensée de raconter mes
faiblesses, que je ne l'ai jamais été, dans l'entraînement de la
jeunesse, à la pensée de les commettre. Il faut que la décence et l'étude
aient entre elles de mystérieux rapports pour réveiller ainsi la
conscience endormie.
A chaque instant, je suis tentée de tricher avec l'inexorable réalité;
mais je ne cède pas à la tentation, car je comprends que mon récit
perdrait tout intérêt, s'il cessait d'être complétement sincère.
Ma liaison avec le duc me mettait dans une position tout-à-fait
nouvelle... Elle me donnait mes entrées dans le grand monde... de Bohême.
Je devins trop élégante pour ne pas avoir d'ennemies; rien ne me
manquait, pas même la jalousie de mes camarades, qui me déchiraient à
belles dents.
Le duc n'était pas brouillé avec son ami. Je le voyais donc souvent. Il
n'avait perdu ni son aplomb, ni ses espérances.
--Vous me reviendrez, me disait-il; c'est une question de temps. Le duc
ne vous gardera pas toujours.
Je lui répondais:
--Jamais!
Et je lui tins parole.
Il se consola avec Angèle.
XIV
LA ROBE JAUNE DE LISE.
Dès qu'il m'arrivait quelque chose d'heureux ou de malheureux, ma grande
ressource était d'aller voir Lise, pour partager avec elle ou mes joies
ou mes peines. Elle m'avait annoncé son projet de faire un petit voyage;
mais elle devait être revenue. Sa propriétaire, qui savait notre
intimité, me donna sa nouvelle adresse sous le sceau du secret, parce que
Lise persistait à ne vouloir voir personne. Elle demeurait aux
Champs-Élysées, no 107, au cinquième. Je frappai.
--Entrez! me dit une voix bien connue.
J'ouvris la porte, et je vis ma Lise étendue sur son lit, une bougie
allumée pour sa cigarette, un livre à la main.
--Tiens! c'est toi! Tu es gentille de venir me voir; mais si l'autre
rentre, elle va jeter de beaux cris: elle ne peut pas te souffrir.
Je regardai la chambre: c'était un petit ménage, assez convenable.
--Chez qui es-tu donc ici? Et je me levais pour m'en aller.
Elle me retint par ma robe.
--C'est vrai, tu ne sais rien... Attends donc! elle ne me mangera pas.
Figure-toi qu'après mon arrestation, je n'osais pas sortir; je ne voulais
plus rester à l'hôtel. J'étais en train de me lamenter, quand on vint me
dire qu'une demoiselle voulait me parler à toute force. Je crus qu'on me
trompait, que c'était quelque créancier; je grondai ma propriétaire, qui
redescendit rendre à l'inconnue le savon que je venais de lui donner à
elle-même.
Au bout de quelques instants, ma propriétaire remonta, et me dit:
--Cette demoiselle insiste; elle a dit que quand vous sauriez son nom,
vous la recevriez.
Si j'avais été debout, je serais tombée tout de mon long; c'était ma
sœur! Que me voulait-elle?
Immédiatement, il me vint à l'esprit que mon père était en bas, qu'il
allait m'étrangler.
Je dis à la propriétaire:
--Fermez les portes, je ne suis pas ici. Ah! mon Dieu! je suis perdue!
Dites que je ne la connais pas, qu'elle se trompe.
--Mais non, je ne me trompe pas, dit Eulalie, en passant la tête par la
porte.
Je courus derrière elle, je fermai la porte, en appuyant mon corps dessus
de toutes mes forces.
--Ah ça, qu'as-tu donc? me dit-elle en riant.
Je la regardai, et à travers ma terreur, je fus frappée de son élégance.
J'écoutais, je n'entendais rien.
--Qu'est-ce que tu me veux? Mon père est derrière toi, n'est-ce pas?
Pourquoi l'as-tu amené, mauvais cœur?
--Mon Dieu! que tu es bête! Il ne sait pas où je suis, moi! Il ne peut
donc pas me suivre ici.
--Comment, mademoiselle! votre père ne sait pas où vous êtes!... Vous
vous êtes donc sauvée!
--Oui; depuis ton départ tout allait de mal en pis. Maxime m'a emmenée;
comme il n'a pas grand'chose, je suis entrée à l'Hippodrome; je gagne un
peu d'argent, cela l'aide; je reste aux Champs-Elysées, 107; si tu veux
venir avec moi, je t'offre la moitié de ma chambre.
Le croirais-tu? cela me fit un mal atroce de voir ma sœur perdue.
J'allais lui faire de la morale, elle m'arrêta:
--Ah! me dit-elle, laisse-moi la paix. Ce n'est pas à cause de toi que je
suis partie; je serais partie tout de même: j'adore Maxime.
Je fus abasourdie; mais je n'avais pas le droit de la gronder, et
d'ailleurs c'eût été parfaitement inutile.
Tu ne peux te figurer l'embarras où je me suis trouvée pour moi-même.
J'avais dans l'hôtel une assez grosse dette, et pas d'argent pour
m'acquitter. On m'a gardé mes affaires en payement et je suis emménagée
ici avec deux chemises, des pantoufles et la robe que j'ai sur moi. J'ai
dit que je partais pour la campagne et je ne bouge pas.
Pourtant, il faut que je sorte de cette situation. Je suis à la charge de
ma sœur; elle m'a offert de venir chez elle, comme on l'offre presque
toujours, mais comme toujours, elle l'a regretté. D'abord, elle n'est pas
riche, et elle le serait que cela ne me ferait pas la position meilleure;
elle est avare. Hier, elle m'a reproché un cahier de papier à cigarettes;
nous nous sommes déjà disputées vingt fois.
Après chaque scène, je prends mes deux chemises pour faire ma malle.
Eulalie ne peut s'empêcher de rire, et je reste, en lui promettant
d'avoir de l'ordre, ce à quoi je ne peux pas m'habituer; il faut lui
rendre cette justice qu'elle a raison... Regarde cette petite chambre,
comme elle est propre: il n'y a presque rien. Eh bien! c'est gentil comme
tout; elle me suit toute la journée avec une serviette pour essuyer
jusqu'à la marque de mes pieds; aussi, tu vois, je reste couchée... Comme
cela je ne dérange rien.
Je ne pus m'empêcher de rire, car le lit, la table de nuit, la chambre
entière étaient un vrai pillage; partout des livres, du papier à
cigarettes déchiré, jeté çà et là, du tabac, de la cendre...
--Ah! mon Dieu, lui dis-je, en me levant, je me sauve... elle n'est pas
aimable tous les jours, ton Eulalie. Je l'ai vue souvent à l'Hippodrome,
sans savoir que c'était ta sœur, et j'ai déjà eu deux ou trois
bourrasques avec elle; si elle me trouve ici, elle est capable de me
faire quelque mauvais compliment.
--Non, reste, reste encore un peu; ce n'est pas l'heure à laquelle elle
rentre. Elle est chez Maxime, et puis, je sais le moyen de la mettre de
bonne humeur.
Et elle se mit à ranger autour d'elle, essuyant la table avec son unique
robe.
--Maintenant, ouvre la fenêtre pour que la fumée sorte!
--Oh! lui dis-je, tu as au moins une belle vue pour te distraire.
--Ça ne me distrait pas du tout; ça me fait mal au cœur de ne pouvoir
pas aller faire ma belle; je m'ennuie à crier.
Je revins m'asseoir près du lit, un peu embarrassée de la proposition que
je voulais lui faire, car je connaissais son caractère.
--Voyons, ma chère Lise, puisque tu t'ennuies tant ici, veux-tu en
sortir? Je te prêterai tout ce que je pourrai. Si tu veux venir chez moi,
je suis à ta disposition. Je ne suis pas ta sœur, moi, je ne te ferai
pas de scène.
--Non, me dit-elle, j'aime encore mieux une amie que de l'argent; si
j'étais ton obligée, ça nous fâcherait peut-être... pas à cause de toi,
je sais que tu ne me le reprocherais point, mais à cause de moi qui
serais humiliée. Je me connais, vois-tu; je ne vaux pas grand'chose.
Regarde, mes sourcils se joignent sur mon nez comme une paire de petites
moustaches; on dit que c'est signe de jalousie... j'ai bien peur que le
proverbe ne soit vrai. C'est plus fort que moi; je t'aime beaucoup, mais
je ne pourrais pas demeurer avec toi; ton bonheur, si tu étais plus
heureuse que moi, finirait peut-être par me faire de la peine.
Elle avait les larmes aux yeux en me disant cela; je lui pris la main, et
je lui dis:
--Tu as raison d'être franche; rien ne pourrait m'être plus pénible que
de me fâcher avec toi. Tiens! on monte... Si c'était Eulalie.
Nous ne restâmes pas longtemps dans l'incertitude. La porte s'ouvrit.
Eulalie parut fort étonnée de me trouver là; Pomaré perdit complétement
contenance; j'en fus d'autant plus surprise que j'ai connu peu de femmes
ayant l'air aussi dominateur que Pomaré! Il fallait que sa sœur eût sur
elle un grand ascendant. Je fus obligée de prendre la parole la première.
Eulalie était une fille d'une taille moyenne, boulotte, la figure
ordinaire, la physionomie très-froide; d'une autre, je dirais l'air bête;
mais elle avait infiniment d'esprit.
Quoiqu'elle n'eût guère, je crois, que dix-sept ans, elle en paraissait
vingt-cinq; elle attendait que l'une de nous deux s'expliquât.
--Vous êtes étonnée, ma chère camarade, de me trouver vous faisant une
visite, ne m'y ayant jamais engagée; mais je sortais de l'Hippodrome; en
passant, j'ai vu Lise à la fenêtre, je suis montée.
Elle me regarda sans me saluer, et dit à sa sœur:
--Je t'avais défendu d'ouvrir ma fenêtre.
Le rouge me monta au visage. Ma petite Eulalie, pensai-je, voilà une
impertinence que tu ne porteras pas en enfer.
Lise était restée tout interdite de cet air d'autorité.
J'avais heureusement un bon moyen de venger ses injures et les miennes.
Je repris de l'air du monde le plus tranquille:
--Je n'aurais pas vu Lise, que je serais montée tout de même; j'avais un
service à vous demander.
--A moi?
--Oui, je vous ai entendue plusieurs fois vous plaindre de ce que l'on ne
vous faisait pas faire de courses, de ce que l'on vous oubliait parmi les
figurantes.
Elle devint pourpre, car je touchais la corde sensible.
--Eh bien! si vous aviez une occasion de vous montrer dans quelque
steeple-chase, je suis sûre qu'on vous les laisserait continuer à la
place d'Hermance, qui monte à cheval comme une poule.
--Je le sais bien, me dit-elle; mais ils ne veulent pas me laisser
essayer.
--C'est révoltant; il est bien facile de dire aux gens: «Vous ne sauriez
pas faire cela,» quand on ne veut pas les admettre à essayer. Je vous
offre un moyen de vous passer de la bonne volonté de l'administration. Je
pars dans quelques jours; je voudrais qu'une de mes camarades fît mon
service pendant quinze jours, et voilà ce que je venais vous demander
avant de solliciter mon congé.
Elle était rayonnante; je crois même qu'elle eut envie de m'embrasser.
--Je veux bien, me dit-elle; je leur montrerai que je suis bonne à
quelque chose. Tâchez seulement qu'ils y consentent.
--Oh! j'ai un moyen de les y forcer; je ne les préviendrai pas à
l'avance. Un jour je manquerai, vous serez toute prête; ils n'auront pas
le choix: ils verront qu'ils se sont trompés sur votre compte.
--Ah! mon Dieu! dit-elle, il faut que je retourne chez Maxime, qui n'y
était pas tout-à-l'heure. Restez avec Lise, je ne vais pas être
longtemps. Si vous ne restez pas, revenez demain, nous causerons.
Lise me serra les mains; elle avait compris. Quand Eulalie fut partie,
elle me dit:
--Tu sais que j'ai eu toutes les peines du monde à ne pas éclater de rire
devant elle; tu m'as dit, il y a une heure, qu'elle te faisait l'effet, à
cheval, d'une cruche pleine d'eau!...
--Ma chère, il n'y avait que ce moyen-là de te voir. On ne peut rien en
faire; si je la proposais, on me rirait au nez; et puis, il y a une autre
difficulté, c'est que je ne pars pas; mais j'espère que dans dix jours tu
ne seras plus là. Adieu, entretiens-la de ses succès; je reviendrai
demain.
Rentrée chez moi, j'écrivis un mot à l'hôtel des Princes, à un jeune
homme nommé Manby, avec qui j'avais passé la soirée plusieurs fois chez
Lise, et qui l'avait assurée, devant moi, de son amitié sans fin. Il ne
se fit pas attendre: à quatre heures il était chez moi.
--Vous êtes aimable d'être venu, mon cher ami, j'ai un service à vous
demander.
--Tout ce que vous voudrez, pourvu que vous me laissiez vous embrasser.
--Vous pensez bien que je ne vous ai pas demandé pour cela.
--Je ne l'ai pas pensé, et je le regrette.
--Allons, pas de fadaises! Lise est malheureuse; elle ne veut rien de
moi, mais de vous elle acceptera tout. Il faut qu'elle sorte de chez sa
sœur, qui la traite comme un chien.
--Ma chère, me dit-il, je vous livre ma fortune. Je n'ai que dix louis
sur moi, les voilà... Si cela ne suffit pas, pourvu qu'elle me demande
par la même voie, je suis toujours prêt.
--Elle ne vous demande rien; elle ne sait même pas que je vous ai écrit.
Adieu, merci pour elle.
Le lendemain, je courus chez Lise toute joyeuse. Je me disais:
--Elle va se louer une chambre, donner cent francs à son hôtel; la voilà
sortie d'embarras.
Je lui racontai ce que j'avais fait; elle parut contente.
--Allons faire quelques emplettes, me dit-elle, j'ai beaucoup de petites
choses à acheter.
J'avais envie de lui dire: «Va doucement!»
Nous nous arrêtâmes _aux Bayadères_, sur le boulevard; je l'attendais
dans la voiture; elle revint au bout d'une heure avec un paquet.
--Ah! regarde la jolie couleur.
Et elle me montra un taffetas couleur maïs, de toute beauté.
--Qu'est-ce que c'est que ça? lui dis-je étonnée.
--Ça, c'est une robe.
--Oui, et combien te coûte-t-elle?
--Cent soixante francs.
Je la crus folle tout-à-fait. Je résolus de ne plus m'occuper d'elle; je
m'enfonçai dans la voiture.
Notre fiacre n'allait pas vite: nous l'avions pris à l'heure; nous
cheminâmes donc doucement. J'allais au faubourg Saint-Honoré, elle, aux
Champs-Élysées.
--Est-ce que tu vas me quitter fâchée, me dit Lise, parce que je me suis
acheté une robe abricot? Ç'a été plus fort que moi. Je sais bien que
j'aurais pu mieux employer mon argent; mais je veux aller au Ranelagh
jeudi; je vais avoir la robe et le mantelet pareils, un chapeau de paille
de riz; on croira que j'ai fait fortune; on viendra causer avec moi. Si
je n'avais pas quelque chose d'ébouriffant, on ne me ferait même pas
danser.
Je savais qu'elle avait raison d'un côté; mais je ne pouvais lui
pardonner cette folie, moi qui, jusqu'alors, achetais dix mètres de
calicot à douze sous pour faire des chemises, quand je me trouvais à la
tête de vingt francs.
--Allons, faisons la paix, me dit-elle en me quittant, donne-moi la main,
et promets-moi de venir me prendre jeudi à huit heures, car je ne
pourrais sortir avec ma toilette, ni le jour ni à pied.
--Ah! cela veut dire qu'il faut que j'aille te chercher en voiture. Eh
bien! on ira, mais ne t'y habitue pas.
J'entrais dans mon allée, j'allais grimper mes cinq étages, quand mon
portier frappa à son carreau. Sa loge était au fond de la cour. Il me fit
signe; je courus très-intriguée, car il me montrait un paquet.
--Oh! oh! il y a du nouveau, me fit-il, ça embaume, ça.
Et il me remit un gros bouquet de fleurs des plus rares.
--Il est venu des personnes vous demander; puis on est venu de chez le
commissaire.
Je cachai ma figure dans le bouquet comme pour le respirer, mais je ne
sentais rien. Je devais être fort pâle; je fus obligée de m'appuyer à son
établi de tailleur. Il releva ses lunettes et dit à sa femme:
--Comment a-t-il dit, l'agent?
Elle quitta son pot au feu.
C'était une bonne grosse femme, qui n'a pas maigri et que je vois souvent
à sa porte.
--Il a dit que, si demain vous n'aviez pas enlevé vos fleurs de dessus
votre croisée, vous seriez à l'amende.
Je respirai à faire le vide dans sa loge, et je grimpai mes étages comme
un oiseau; je ne voulais rien avoir à faire avec le commissaire. J'ouvris
ma fenêtre, je regardai mes pauvres fleurs qui grimpaient si vivaces.
«Chers pois de senteur, capucines et volubilis, je vous ai arrosés,
attachés avec tant de soin; faut-il que je vous détruise? Petites fleurs
du pauvre, comme je vous aime!» Je mis à côté mon beau bouquet, il me
parut affreux; je le jetai dans la chambre et j'embrassai mon réséda et
mes pensées. Je regardais comment je pourrais faire pour les déplacer
sans les arracher. Je m'étais fabriqué une caisse moi-même et j'avais
semé en pleine terre; les branches s'étaient enlacées par mes soins dans
les cordes et fils de fer; impossible de les démêler. Un coup de sonnette
me fit sauter; je me jetai sur mon jardin; j'arrachai tout comme une
furie; j'entendis les tiges crier; elles semblaient me reprocher la mort
de mes fleurs. Mais je redoublais d'efforts pour enlever les ficelles qui
me coupaient les doigts.
«Ah! on vient me demander pourquoi vous n'êtes pas en bas. Vous voyez
bien qu'il faut que je vous arrache!» Et j'enfonçais mes mains dans la
terre.
On sonna plus fort; je fus ouvrir.
C'était Léon. Le duc m'avait défendu de le recevoir; mais moins par
affection que par esprit d'indépendance je m'y étais obstinément refusée.
--Que diable faites-vous donc? voilà deux heures que je sonne!
--Pourquoi sonnez-vous?
--Tiens! quand on est arrivé à votre porte, on n'a pas envie de
redescendre cinq étages.
--Qui vous a prié de les monter? Vous m'avez fait une peur atroce.
--Si je vous dérange, je m'en vais.
Mais sans attendre ma réponse et au lieu d'aller vers la porte, il entra
jusqu'à la croisée.
--Oh! me dit-il, en ramassant mon bouquet, je comprends pourquoi vous
arrachez votre jardin; il n'est plus digne de vous. Tout ce qui vous
entoure va subir le même sort. C'est votre duc qui vous envoie cela?
Et le bouquet fut roulé de nouveau dans la chambre.
Cela me déplut. Je ramassai mon bouquet; il représentait quelqu'un chez
moi; j'ai toujours défendu les absents.
--Je vous ai dit que je voulais être libre, que je ne m'engageais à
personne. Vous dites m'aimer beaucoup: eh bien! le seul moyen de me le
prouver, le seul moyen de garder mon amitié, à défaut d'amour, c'est de
ne pas me tyranniser.
--Vous êtes méchante, Céleste. Vous m'appelez tyran, parce que je suis
jaloux. C'est pourtant la plus grande preuve que je puisse vous donner de
mon amour. Hermance m'a demandé d'aller la voir; elle serait bien
contente si je lui disais le quart de ce que je viens de vous dire.
--Eh bien! allez le lui répéter, je ne vous retiens pas.
Mes querelles avec Léon étaient des scènes en trois tableaux. Il
commençait par être impertinent, il devenait fat, et finissait par la
soumission.
Alors seulement, je m'attendrissais.
C'était le tour de la fatuité.
Il jeta sur sa personne un regard de satisfaction. Il examina son
pantalon acheté à Londres, son gilet du meilleur goût, sa redingote de la
coupe la plus irréprochable. Il avait l'air de me dire: «Peut-on être à
ce point dédaigneuse pour un homme aussi bien mis et ayant l'air aussi
comme il faut que moi?»
J'ai connu des femmes qui se laissent prendre à ces façons-là: je ne suis
pas du nombre. Les prétentions et la minauderie chez un homme m'ont
toujours révoltée. Je gardai un silence glacial. Le pauvre Léon alors ne
savait plus où il en était. Son impertinence et son orgueil tombaient à
plat.
Tout en causant, j'avais entièrement enlevé ma caisse, coupé mes cordes,
non sans peine et sans regret.
--Pourquoi vous donnez-vous tant de mal à ôter ces fleurs?
--Parce qu'on m'a fait dire de les enlever.
--Qui donc?
--Le commissaire.
Léon me regardait d'un air si triste et si contrit que je me sentis
désarmée; je lui tendis la main.
--Voyons, je vous ai fait de la peine, pardonnez-moi. Vous savez bien que
je suis brutale et colère, mais ça passe vite. C'est mon jardin qui en
est cause, et j'ai mes raisons pour ne pas être à l'amende.
--Vous n'avez pas d'argent? Que cela ne vous tourmente pas; je serais
très-heureux d'être votre banquier.
Mieux valait comprendre comme cela que pas du tout.
Je lui dis que j'allais au Ranelagh le lendemain. Il m'envoya une
voiture.
Je fus chercher Lise à l'heure convenue. Elle était superbe, et nous
fîmes deux ou trois tours avant d'aller au bal. En chemin, elle me
raconta que le petit Camille était venu la voir, qu'il était toujours le
même.
--Eh bien! tant mieux! J'ai confiance en lui, moi.
--Oui, c'est bien extraordinaire; il ne varie pas. Il me dit toujours:
«Pour rien au monde, je ne voudrais t'avoir.» J'ai tâché une fois de le
faire mentir; il s'est sauvé comme Joseph. Pauvre écolier! Il se prive de
plumes pour m'envoyer un bouquet.
--Tâche de garder cette affection-là! Je crois qu'ils sont rares ceux qui
ne vous aiment pas pour l'amour d'eux-mêmes.
--A propos, et toi, qu'est-ce que tu fais de Léon? On dit qu'il t'adore
et qu'il est gentil.
--Oui.
--Pourquoi ne sort-il pas avec toi?
--Parce que je ne veux plus. L'autre jour, à onze heures, j'allais à
l'Hippodrome, il m'offrit de me conduire; je lui fis remarquer qu'on
pouvait le rencontrer, que cela ferait mauvais effet pour sa famille. Il
prit un air dégagé et me dit qu'il ne craignait rien. Arrivés à la
hauteur de la rue de Chaillot, il me lâcha le bras, et se mit à courir
comme un voleur poursuivi. Quelques personnes me regardaient. J'attendis
plusieurs minutes. On s'arrêta et on vint me demander ce qu'il y avait.
Comme j'étais embarrassée, je me sauvai de mon côté. En rentrant chez
moi, je le trouvai à ma porte, les mains dans ses poches; il sifflait.
--Ah ça, allez-vous me dire quelle mouche vous a piqué?
--Ma chère, je voyais venir devant moi ma mère et mon grand-père.
J'aurais été joli, s'ils m'avaient vu donnant le bras à Mogador!
--Vous avez raison; mais pourquoi me l'avez-vous offert? Je ne vous l'ai
pas demandé, au contraire, et, pour que pareille chose n'arrive plus,
nous ne sortirons jamais ensemble.
Ce n'est pas faute qu'il me l'ait demandé depuis; mais je ne veux pas
prendre l'habitude de me manquer de parole à moi-même: je ne céderai pas.
Nous fîmes une entrée magnifique. Je n'avais pas une robe jaune; mais
j'étais si mince de taille que tout le monde le remarquait tout haut.
C'est un reproche que je me suis souvent adressé; car Lise se mit à se
serrer: cela lui a fait grand mal.