Je n’ai éprouvé aucune gêne d’ailleurs, à cesser complètement de prendre

de la morphine. La première nuit de privation, mon courage fut

surhumain: je dormis. Une seule fois, je me réveillai. J’eus bien envie

de demander une piqûre. Je n’avais rien pour m’occuper l’esprit. Mais

j’avais trop sommeil, je me suis rendormi.

Seul le réveil matinal fut pénible. Les nuits précédentes, après l’effet

direct de la morphine, une torpeur me prenait, qui s’atténuait peu à peu

et me portait tout doucement dans la lumière. Ce matin-là, ce matin

d’octobre, si faible qu’elle fût, la clarté naissante me fut pénible et

m’étonna. Je la trouvais sans délicatesse de venir ainsi me chercher

jusque dans mon lit.

Ce sentiment de réprobation dura cinq minutes et j’eus hâte que

l’infirmière, entrant dans la chambre et prenant mon pouls, apportât

cette autre clarté d’une présence humaine.

* * * * *

L’univers tout entier, plein de formes qui s’entremêlent dans de la

suie, s’étend autour de la Maison Blanche, comme une forêt pleine de

monstres. Et moi-même il me semble que je suis au centre de la Maison

Blanche. Les infirmières me gardent contre les monstres du dehors. Elles

écartent de moi l’homme au pouce rayé de noir, l’homme au pouce

d’assassin, qui baigne les typhiques dans les hôpitaux. Celles qui sont

jolies sont des reines qui ont quitté leur royaume pour soigner les

blessés. Et celles qui sont laides ont des visages affectueux de chiens

vigilants. Et, s’il me plaît, je les vêts des étoffes qui couvrent les

autres femmes. Je les dépouille de la tunique blanche, qui leur fait un

vêtement si seyant mais abstrait comme un uniforme. J’imagine ma vie

avec chacune d’elles, et leurs vies loin de moi, près d’autres hommes,

leurs vies dans la vie. Je les devine dans leurs joies et leurs

souffrances, libérées des soins exténuants et monotones qu’elles donnent

aux malades. La paresse de mon esprit ne me permet d’autre rêverie que

celle où les femmes entraînent. Les infirmières passent et ma pensée les

suit et s’aimante vers elles. Ce n’est pas l’amour, mais cette attention

qui le précède. La mort proche lui donne plus de prix. Et la beauté des

femmes est la seule qui soit facile à contempler. La fièvre et l’agonie

même y consentent.

Cela m’amuse beaucoup de songer que madame Archambault, qui fonda et qui

dirige la maison de santé, juge et classe, selon leurs aptitudes

professionnelles, ces apparitions blanches, que je laisse à mon gré

flotter autour de moi ou que je transforme en femmes véritables.

Et je leur suis reconnaissant d’être restées des femmes exposées aux

risques de la vie. La diversité de leurs soins s’en accroît.

J’accepterais avec joie que l’une d’elles montrât de l’indifférence et

même de l’ennui, pour le contraste de la tendresse et de la douceur

d’une autre. Je les aime d’être laïques. Je me souviens de soins donnés

par des religieuses: si dévouées fussent-elles, leur dévouement allait

au delà des malades, jusqu’à leur Dieu. C’est à leur Dieu qu’elles se

dévouent. Le malade n’est qu’un objet cultuel. Elles l’entretiennent

avec dévotion plus qu’elles ne le soignent avec dévouement. Le malade

est un bibelot qu’une femme de ménage attentive époussette pour le

service d’un maître. Je ne veux pas être un objet qu’on époussette. Je

n’aurais pas de gratitude. La gratitude, c’est l’affaire du maître.

Et voici la convalescence. Pour la première fois, depuis vingt jours, je

me suis levé. Je suis allé à la fenêtre. Il y a donc autre chose qu’un

ciel, derrière une fenêtre. Après la cour de la maison de santé, c’est

le jardin d’un horticulteur. Les couleurs passent par mes yeux, en

vrilles innombrables. Les choux ont une patine bronzée. Les salades et

les légumes me semblent d’un vert presque corrosif. Ils me piquent les

yeux, comme si on les frottait d’une moitié de citron. Les tuiles rouges

d’une baraque sont comme une grenade ouverte. Les vitres des serres sont

troubles comme de l’opale. Des palmiers pour appartements et pour fêtes

officielles sont alignés devant la rouille des vignes vierges.

Je n’ai plus qu’une sale petite fièvre de grippé ou de malade en ville.

C’est à peine si maintenant je ne regrette pas la fièvre ardente et

puissante des premiers jours, les heures lourdes et charmantes,

qu’ornaient tant de menus soins, les nuits, où l’infirmière blanche

passait dans ma fièvre et disparaissait, comme un mouvement de brise

rafraîchit un après-midi de juillet.

J’ai fait quelques pas dans le couloir. Mademoiselle Carneran me

soutenait d’une main passée sous mon épaule. Elle suivait avec

précaution chacun de mes pas. «Un jeune malade à pas lents...» On eût

dit qu’elle m’éveillait doucement à la lumière neuve de l’espace vaste

du couloir.

Je lis sur les murs:

2e ÉTAGE

SILENCE

Les lettres ne sont pas peintes en noir, qui est encore une couleur de

fanfare. Elles sont grises, couleur de sommeil, matelas pour les yeux.

Mais bientôt la Maison perdra pour moi de son mystère. Moins malade, je

suis moins complètement digne d’elle. Je n’ai plus de torpeur pour aider

à l’effort qu’elle fait vers le silence. Impatient dans mon lit, je

m’amuse du bruit que font les chariots à roulettes, traînant les

pansements, traînant les aliments, le bruit des chariots superbe comme

un bruit de guerre. Je m’amuse du cri des sirènes d’usines. Je distingue

le pépiement tumultueux qui vient du préau de l’école voisine. Et les

chiens, ces sacrés chiens de banlieue, à mœurs campagnardes, chiens sans

larbin, presque sans maître, libres, paillards, braillards dans les rues

sans voitures.

Puis ce fut la convalescence aux vitres. Je vois l’école carrée et les

bâtisses de six étages, qui semblent inhabitées, où jamais personne ne

se montre aux fenêtres. Elles ne contiennent que des logements

d’employés, qui toute la journée sont dehors. Ce sont, jusqu’au coucher

du soleil, des maisons mortes, et une concierge, parfois, sur le pas

d’une porte, semble l’horrible gardienne d’un palais enchanté où des

princesses dorment depuis des siècles et des siècles. J’ai vu, de mon

fauteuil, un palmier géant s’avancer dans la rue, s’avancer tout seul,

sans que rien le pousse ou l’entraîne. D’ailleurs, en m’approchant de la

fenêtre, je reconnus qu’il était posé sur un camion.

Quand je vis pour la première fois le défilé des enfants qui sortaient

de l’école, ce fut le premier spectacle où remua la vie du dehors. Toute

en noir, et, de là-haut, charmante, une institutrice maintient en rangs

les gamines à pèlerine. Elle va d’un pas souple, la tête droite. Elle

tient une serviette. Ses cheveux sont bruns sous le canotier simple. Je

distingue à peine son visage aux traits longs et nets, ni rose, ni pâle,

d’un teint où transparaissent des lueurs bleues d’acier. Comme je veux

qu’elle soit espérante et vaillante! Depuis quatre semaines, les

infirmières, autour de moi, sont comme les fées blanches d’un harem

évangélique. Celle-ci passe, toute droite dans la rue d’automne, avec la

vie pour cadre. Ah! je ne suis plus un fiévreux qui contemple, je ne

suis plus un malade attentif à son mal, espérant sa morphine, espérant

sa citronnade. Ah! l’emporter... voyager avec elle jusqu’aux glaciers,

jusqu’aux fjords. Et la Méditerranée! Et la vie, toute la vie! Mon Dieu,

que d’institutrices et d’employées des postes à sauver!...

Les employées des postes, surtout. Car les institutrices risquent d’être

pédantes. Je pense à tant de bureaux de postes. J’oublie les employés

qui répondent de leur grimaçante voix méridionale et les vieilles

postières, tristes et courtoises, comme des juments de diligence. Mais

les jeunes... Je m’émeus de les voir derrière ces grillages. Ce sont des

captives... Ah! les délivrer!... Je les préfère, de tout mon cœur, aux

filles des receveurs de province, qui jouent du piano dans les bourgs.

Mademoiselle Carneran me raconte une charmante histoire d’opération.

Gillot a opéré de l’appendicite une petite fille de sept ans. L’enfant

n’était pas en danger. On lui enlevait son appendice, voilà tout. Elle

s’amusait à l’idée de l’opération. Elle riait, la veille, dans son bain.

Elle jouait le matin dans son lit. On l’endormit comme elle jouait. Elle

tomba «comme un oiseau». Et, dix minutes après, en se réveillant, elle

souriait à son père.

* * * * *

Les journées ne sont plus d’un seul tenant. Je ne suis plus étendu sur

mon lit, comme sur un nuage. Je me promène dans ma chambre. Je ne suis

plus un grand malade et je ne suis pas encore guéri. Je ne suis rien.

Les typhiques guéris affirment que leur convalescence fut une époque

admirable. C’est possible. Il est bien regrettable que je n’aie pas eu

la fièvre typhoïde. L’ennui naît, surtout entre chien et loup, quand les

murs blancs prennent des moisissures. Et aussi un grand besoin d’agir:

je déplace mon godet à savon et ma brosse à dents dans mon verre, le

thermomètre dans l’éprouvette, la sonnette mobile sur la table de nuit.

Je fais la chasse aux mouches. Un journal tordu en manche d’un côté,

éployé en palette de l’autre, est mon arme. Mon bras levé reste immobile

par ruse. C’est alors le grand éclatement plat du coup, sur le drap ou

sur la table. Les cadavres s’entassent près de la courbe qui joint le

mur au carrelage, et le souffle de la bouche de chaleur les agite et les

rassemble.

J’avais à peine aperçu, pendant les jours de dure fièvre, les petites

servantes qui portent un sarreau bleu, de cette étoffe quadrillée dont

on fait les tabliers d’écolières. C’étaient des jours voués au blanc. Ce

qui n’était pas blanc cessait d’exister, ne portait pas, s’évanouissait

comme un objet mangé par la brume. Quand passaient les petites servantes

bleues, sans doute je fermais les yeux, ainsi que, la nuit, dans une

chambre de campagne, on tâche d’oublier le vol haletant d’un papillon

maladroit, entré par la fenêtre.

Maintenant, je les vois. Celle qui vient le plus souvent est presque une

fillette encore. Elle a de larges yeux clairs, et sa voix est tremblante

et fraîche. Elle est jolie comme un souvenir d’enfance.

Les autres sont de petits gnômes et font penser à de petites butordes

paysannes, mangeant leur tartine, abritées derrière un tas de fumier.

Et elles ouvrent les portes, circulent, roulent les chariots, apportent

les repas, nettoient les chambres ou font semblant, posent partout des

doigts sales et déjà déformés, hélas!

D’où viennent-elles? Où iront-elles?

En quelle maison de bourgeois? En quel bordel à soldats?

Et l’essaim des petites servantes bleues se répand dans les couloirs.

Elles entrent dans ma chambre, si je m’assoupis, et n’ont sans doute

d’autre fonction que de me réveiller.

* * * * *

Je feuillette aussi le catalogue de la bibliothèque, copié d’une lente

écriture sur un cahier d’écolier. Le mélange des noms est amusant:

Comtesse de Ségur, Lamartine, Topffer, Cherbuliez, Edmond About,

Saintine, Louis Veuillot, Joseph de Maistre, François Coppée. On pense

bien dans la maison. Je lis: _Examen critique de la Vie de Jésus de

Renan_, par l’abbé Freppel, _Progrès de l’âme dans la vie spirituelle_,

_Traité de l’Assurance sur la Vie_, _Les Outlaws du Missouri_, par

Gustave Aymard, _Le véritable Esprit de saint François de Sales_, par

l’abbé de Baudry.

Admirable choix: ayant progressé dans la vie spirituelle, les malades se

documentent afin de contracter une assurance sur la vie. Alors l’esprit

libre, en règle avec ce monde et avec l’autre, ils lisent: _Les Outlaws

du Missouri_...

* * * * *

La veilleuse de nuit s’appelle mademoiselle Flavoni. C’est une

Italienne, toute petite, dont les cheveux sont de crin noir. Ses yeux

sont d’une émigrante espérant toute l’Amérique. Et ses bras et ses

jambes sont mus par des ressorts à boudin très serrés. Son sourire

excessif ne se répartit pas aux fossettes. On dirait qu’il déborde le

visage. C’est un petit singe agressif et charmant.

Elle entre, trépidante. Apercevant un bloc de papier à lettres sur ma

table de nuit, elle croit que c’est un livre. Elle dit:

--C’est oun livre...? De l’amour...?

Elle me demande aussi:

--Quand vous avez su que c’était moi qui veillais, est-ce que ça vous a

fait plaisir...?

Elle n’a pas, comme les autres gardes, cet air d’agir comme en rêve ou

ces gestes assemblés selon la perfection d’un métier. Le moindre soin

qu’elle donne, elle semble s’y acharner.

Elle est coquette et dévouée.

Mais je suis indigne de la juger. Je suis presque guéri. Je la place

trop vite dans le cadre de la vie. Je la détache trop brutalement du

silence de la Maison Blanche. Peut-être ses gestes un peu brusques, qui

s’assouplissent et s’adoucissent précautionneusement, si elle doit

toucher à mon pansement, m’eussent-ils auparavant donné l’illusion

qu’ils arrachaient ma douleur, comme on ôte une épine. Elle-même n’a

devant elle qu’un convalescent. Je ne lui offre plus l’occasion d’un

grand dévouement. Mon chevet n’est même plus un chevet d’agonie.

--J’aime le ciel... me dit-elle. Le ciel est poétique... Vous avez de la

chance de voir le ciel, sans vous lever...

La lune passe entre des nuages.

--La lune... c’est une gentille jeune fille qui vous regarde...

Elle enlève le carré de toile qui couvre ses cheveux. Et devant la

petite glace, encastrée au panneau de l’armoire, elle égalise ses

cheveux. Une religieuse quitte sa coiffe.

Elle passe devant la fenêtre, regarde au dehors et dit:

--C’est un quartier populaire...

Elle aime le lit des moribonds et les grands salons dorés avec des tapis

rouges. Elle rêve de se dévouer parmi les horreurs de la guerre et de

jeter nonchalamment sa sortie de bal sur une chaise-longue, en rentrant

d’une fête, où elle eût été la plus belle.

Et quand elle est sortie, son pas dans le couloir frappe, comme sur un

trottoir provincial où les jeunes filles échangent des œillades.

Pendant que mademoiselle Flavoni était veilleuse, j’ai deux fois demandé

de la morphine par simple distraction. Elle l’a soupçonné et m’a fait de

la morale:

--Quand on prend de la morphine, on a le sang empoisonné... on devient

fou...

Elle répète sans rémission ces deux lambeaux de phrases:

--On a le sang empoisonné... on devient fou.

Elle me donnerait follement envie de devenir morphinomane.

Elle n’écoute pas ce qu’on lui répond. Elle reprend avec l’insistance

d’un jeune chien qui aboie:

--On a le sang empoisonné... on devient fou... Mon père prenait de la

morphine à la fin de sa vie. Après sa mort il est devenu tout noir...

C’est qu’il avait le sang empoisonné... Il est devenu tout noir...

Au fond, ça m’est égal d’être tout noir après ma mort.

* * * * *

Une nuit que je ne pouvais dormir, je me suis promené dans le long

couloir. Je suis entré dans la salle de garde, meublée comme les

chambres, mais où le lit est remplacé par une chaise-longue d’osier.

Cela suffit pour lui donner un air de boudoir. C’est sur cette

chaise-longue que le corps appesanti des infirmières repose, entre deux

coups de sonnette. Un cahier est là, ouvert sur la table:

_16 octobre._

Numéro 4: deux centigrammes de morphine, si nécessaire.

Numéro 6: bourdaine à neuf heures.

Numéro 8: lui apporter: 1º sulfate de magnésie, 20 grammes à neuf

heures; 2º le bon Dieu à 7 heures et quart.

LA SURVEILLANTE...

J’entends le petit pas saccadé de mademoiselle Flavoni:

--Voulez-vous bien vous en aller?

Elle me propose de la citronnade:

--Ça vous fera dormir,... méchant...

Je l’accompagne à l’office. On dirait dans le couloir une souris qui

trottine. La souris me guide dans le couloir. Elle me parle. Je la

comprends.

Les armoires sont bien rangées. Elles sont pleines de linge. On pense à

des armoires de campagne. Il y a aussi l’armoire aux tasses, l’armoire

aux pots, l’armoire aux passoires.

Ma démarche est hésitante, presque vacillante. Je ne suis pas encore

habitué à vivre hors de mon lit. Et c’est maintenant autour de moi,

après tous ces jours et toutes ces nuits de blancheur immobile, une

blancheur tremblante. Les tasses blanches tremblent, comme tremblent les

murs blancs. Et mademoiselle Flavoni, blanc sur blanc, passe contre les

murailles, en vol de moustique.

* * * * *

Une nuit, les veilleuses des trois étages furent un instant toutes les

trois dans ma chambre. Simple hasard: la veilleuse du premier n’avait

plus de citron, la veilleuse du troisième avait une mauvaise aiguille à

injection. Elles avaient trouvé mademoiselle Flavoni dans ma chambre. Je

leur offris des chocolats. Une minute leur gaîté fut charmante, en lutte

avec leur gravité. Elles avaient aux épaules le froid de la nuit. Ma

chambre était tiède. Elles croquaient des bonbons. Elles partirent,

parce que ces idiots de malades sonnaient.

* * * * *

La Maison Blanche n’est plus un navire merveilleux. Les veilleuses de

nuit ne sont plus les matelots larguant des voiles impalpables. Je ne

suis plus l’unique passager, que sert, soigne et protège un équipage

fantômal. Je ne suis plus le prince, le fils du Sultan, la précieuse

cargaison. Je sais maintenant que d’autres malades sont là, qui ne sont

que des malades, de sales malades qui geignent. Car le malade geint,

comme la brebis bêle, comme la vache meugle, comme le cochon grogne.

Le nº 6 sonne sans cesse. Et son doigt ne quitte pas le bouton de la

sonnette, tant que l’infirmière n’est pas venue. On dirait la sonnerie

de l’entr’acte. Je l’ai aperçu un jour dans le couloir. C’est un gros

homme, à viande blanche, aux bajoues molles, au ventre flottant. Il

porte un pyjama d’un mauve de vaudeville. Une bague à gros diamant

brille au petit doigt de sa main gauche. Il est dans la banque ou dans

les affaires...

On va l’opérer dans deux jours de l’appendicite. Il ne souffre pas. Mais

il vit dans l’épouvante. Avant-hier, on l’a trouvé qui pleurait dans son

fauteuil de grosses larmes de veau.

Le médecin lui a recommandé de boire beaucoup, pour ses reins. Il a vidé

en une minute le premier pot de citronnade que la garde lui apportait.

Elle n’était pas sortie de sa chambre, qu’il sonnait, de ce coup de

sonnette indiscontinu, qui n’est qu’à lui. Et quand elle fut revenue,

d’un geste d’empoisonné qui demande un contre-poison, il lui désigna le

pot vide de citronnade. Et il faisait un petit gémissement d’enfant qui

va passer. La garde ne comprit pas. Elle crut un instant qu’un malheur

était arrivé, qu’on avait vidé dans le pot de l’essence minérale, de

l’ammoniaque, du sublimé corrosif. Elle saisit le pot où restait

seulement un morceau de l’écorce, se plaça à contre-jour pour mieux voir

à l’intérieur, en approcha ses narines, pour y découvrir une odeur

suspecte.

--Qu’y a-t-il... qu’y a-t-il?... lui demandait-elle.

Mais lui ne répondait pas. Il gémissait.

--Heu... heu... heu...

Elle s’approcha de lui, lui souleva la tête.

--Où avez-vous mal?... lui demandait-elle...

Il secoua la tête pour indiquer qu’il ne souffrait pas et il répéta, du

ton dont un noyé crie au secours:

--Boire... boire... boire...

* * * * *

Hier on lui apporta à cinq heures le thermomètre. Il le glissa dans son

anus. L’infirmière brusquement indisposée est remplacée par une autre,

qui oublie de venir noter la température. Le gros homme garde son

thermomètre et reste couché sur le côté, attentif à ne pas le briser. On

lui apporte à dîner. Il dîne, gardant toujours son thermomètre. Il passe

la nuit, tantôt sur un côté, tantôt sur l’autre, soulevant son corps à

la force des bras, pour changer de position. Et il attend toute la nuit,

sans dormir, le thermomètre toujours dans l’anus.

Gillot ne s’occupe pas de mon oreille.

--Ce n’est pas mon métier, m’a-t-il dit, sur un ton d’enfant sage qui ne

touche pas à la boîte d’allumettes.

Un spécialiste vient chaque jour et, une petite ampoule électrique

appliquée à son front, examine mon oreille, dans laquelle il introduit

un spéculum. Il y passe un stylet entouré d’un morceau de coton. Il

travaille avec une application de bon ouvrier. J’ai le sentiment d’être

une machine compliquée qu’on répare.

Un oculiste est venu aussi un matin.

C’est un petit homme d’une trentaine d’années, déjà chauve. Ses yeux

bleus ont un aspect gélatineux. Si l’on y enfonçait ses doigts, le globe

de l’œil se creuserait et reviendrait tout seul à sa forme. Les pointes

de ses moustaches sont faites de poils blonds très longs et très rares.

On dirait des moustaches de chat. Il a de très grandes manchettes, de

petits gestes et une petite voix.

--Où avez-vous mal... voyons... où avez-vous mal?...

J’ai quelque difficulté à préciser.

Dans la tête... à l’intérieur de la tête. Mais je ne me suis jamais

promené dans l’intérieur de ma tête. Et ma douleur s’irradie.

--Dans la tête... dans la tête... c’est très joli, ça, d’avoir mal dans

la tête... Mais enfin localisez... il faut localiser...

Je touche un point au sommet de mon crâne. Il me semble bien que c’est

là, mais en dessous, dans les profondeurs de la tête...

--Oui... oui... Ah... bien... bien... bien.

Il palpe ma tête.

--Ici... ah non... c’est impossible... Décidément vous ne localisez

pas... vous ne savez pas localiser...

Ah! je ne sais pas localiser.

Il n’a pas l’air de m’examiner. Il a plutôt l’air de me confesser. Il me

regarde avec méfiance. Il m’ennuie. Il me raconte des histoires.

--Très important, vous savez... ou plutôt non, vous ne savez pas...

l’examen des yeux. Ah, les yeux... Savez-vous seulement où ils sont vos

yeux. Vous croyez qu’ils sont au milieu de la tête, de chaque côté du

nez. Ce n’est pas plus difficile que ça... n’est-ce pas?... De chaque

côté du nez... Eh bien... je vous dirais bien où ils sont vos yeux. Mais

vous ne comprendriez pas... Ils sont dans une circonvolution de votre

cerveau... Ça vous étonne... hein? Eh bien... il faut dix ans de

médecine pour comprendre ça...

Et il s’en va, en rentrant ses manchettes, d’un petit pas de danseur.

* * * * *

Gillot passe si vite, le matin, dans ma chambre, qu’à peine ai-je eu le

temps de me soulever sur mon lit, il est déjà parti. Une malade qu’il

opéra me disait un jour de lui: «Je n’ai jamais pu voir exactement quel

était son visage. Gillot a ceci de Dieu qu’on ne le voit pas. Il

apparaît, il se manifeste; mais il ne voisine pas...»

Cette malade était une femme bavarde. Sans doute eut-elle voulu lui

raconter par le détail non seulement sa maladie, mais aussi son âme, qui

est exceptionnelle parmi toutes les âmes, et les succès de ses fils dans

leurs examens.

Je crois qu’il passe vite, simplement, parce qu’il est pressé et parce

qu’il prend plaisir à voir vite. Cet air de chef entraînant la victoire

après soi lui est naturel. Il ne vient pas au lit de son malade, comme

s’il lui rendait visite. Il ne s’installe pas. Il ne semble pas

chercher, par menus tâtonnements, une conclusion difficile. Il ouvre la

porte. Déjà son regard est sur moi. Le voici qui va droit à mon lit,

comme s’il s’élançait pour une conquête. Et quand il est parti, je suis

comme le blessé des tableaux d’histoire, à qui son général a accroché la

croix d’honneur.

J’ai toujours envie de lui dire: «Voici mes bras, mes jambes, et mon

ventre et ma tête... Prenez... ouvrez... ils sont à vous, je vous les

donne».

Les aides de Gillot ont, quand ils sont seuls dans ma chambre, un air

d’autorité, mais à la façon du déménageur qui dit: «Je viens pour le

piano...» Quand ils me palpent la tête, ils semblent prendre livraison

de secrets importants qu’ils se confient à eux-mêmes. Je les regarde,

quand ils me palpent ou me pansent, comme je regarde travailler un

ouvrier qui viendrait pour une réparation.

Mais lui, on dirait qu’il a sauté de la ville dans ma chambre. Il n’a

pas le sourire du médecin, qui vaut le sourire de la danseuse. Il n’a

pas non plus apprêté son visage comme un sous-préfet qui préside une

distribution de prix. S’il reste quelques secondes près de mon lit, je

suis étonné comme le matin, quand le globe de soleil posé en face de mes

vitres m’oblige à fermer les yeux.

Il y a beaucoup de douceur dans sa voix brusque et dans ses mouvements

d’animal musclé, cette douceur qui jamais ne manque à ceux qui savent où

appliquer leur force.

La maison blanche · 第 9 / 10 段