Sans doute il porte en lui sa légende de grand chirurgien. On dit que

des femmes veulent se faire opérer par lui, sans nul besoin, pour le

plaisir. Il opère les princes et les milliardaires, qui, devant lui,

dorment le sommeil du chloroforme et ne gardent plus vivant que leur

bulbe pour respirer, leur bulbe tout semblable au bulbe des pauvres.

Mais ce n’est pas sa légende qui m’émeut. La gloire est morte. Les

journaux l’ont monnayée. Un d’Annunzio lui-même peut avoir l’illusion de

la gloire, s’il a la certitude de la publicité. La gloire ne se mesure

plus à son amplitude, mais à sa qualité.

Je sens que sa gaieté est un art de s’égaler à la vie. Et cette

gaieté-là, c’est la seule vertu qu’il faille demander aux hommes. Un

jour il a réuni ses infirmières et il leur a dit seulement: «Il faut

être gai avec les malades.»

Sa présence me donne envie de guérir. J’ai, devant lui, un peu honte

d’être malade. La force qui est en moi, s’il en est, je voudrais la lui

montrer, comme un soldat convaincu fait du zèle pour que son chef

l’estime. Je voudrais ne plus être un enfant malade qui ne peut rien. Je

voudrais... qu’il fût en danger de se noyer, me jeter à l’eau, le

sauver...

Je vais mieux, beaucoup mieux. Et un matin Gillot me dit:

--Il faut aller prendre l’air...

Je ne suis plus de la Maison Blanche...

Ces mots de Gillot ont brisé le lien...

Je puis partir. Je suis presqu’un homme bien portant. Je suis impatient.

Je suis ingrat.

Comme je traversais le couloir, j’ai rencontré une malade déjà endormie,

sur un chariot que deux infirmières poussaient vers l’ascenseur.

Et voici je ne sais quel silence qui se glisse en moi et me remplit.

J’éprouve un vague besoin de m’agenouiller devant la souffrance. Entre

cette malade endormie et moi-même une pitié conventionnelle s’insinue.

J’ai envie d’écarter devant le chariot d’invisibles obstacles. Je ne

songe pas aux joies magnifiques qui l’attendent, à la belle joie de

Gillot qui, tout à l’heure, dans la claire salle d’opération,

travaillera de son métier précis.

* * * * *

Est-il bien vrai que j’ai souffert? Elle avait raison l’infirmière aux

maximes morales, qui déclarait que la nature humaine est ainsi faite

qu’elle oublie plus vite la souffrance que le plaisir.

Je ne suis plus digne de la Maison Blanche. Je m’y ennuie. Les

infirmières ne sont plus que des personnes humaines. Je leur attribue

des qualités professionnelles. Elles ne sont plus des apparitions

blanches. Je les connais comme des membres de ma famille.

Ce dernier matin, j’avais 37°. Je ne sais plus lire le blanc.

Par la vitre de l’auto, je revois Paris, couleur de fleuve en temps

d’inondation. De la boue des rues aux devantures des boutiques, tout est

sali des nuances innombrables du jaune et du brun. J’avais oublié qu’il

y avait tant de couleurs sur la terre. Mes yeux en éprouvent comme une

nausée.

Comme la vie doit être difficile, hors du blanc.

Ma chambre ressemble à l’intérieur d’une malle pas encore déballée. Je

m’installe à une table. J’écris à Germaine Dolabel, qui fut une si

gentille consolatrice. Je m’applique à écrire l’adresse pour que le

facteur puisse bien lire.

GERMAINE DOLABEL

_19, rue Linné._

La lettre me revient deux jours après, avec la mention:

«Partie sans laisser d’adresse.»

Il faut recommencer à vivre hors du blanc.

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

La maison blanche · 第 10 / 10 段