d’octobre est si bas, si souillé qu’on dirait un front de criminel. Au
Nord, un nuage lisse et noir, est posé sur le ciel, comme une mauvaise
pensée sur un front. Soudain, entre deux maisons, on aperçoit une bande
cuivrée, casserole accrochée au mur de la plus basse, pour des usages
domestiques. Puis un jet vermeil chasse la casserole, s’étend à sa
place, prend force et s’agrandit comme une nappe liquide. Alors, c’est
vraiment la gloire du jour. Octobre aujourd’hui sera limpide.
Depuis des jours je me suis dit: «Il est possible que je meure.» Depuis
des jours, j’ai vu à mes amis, aux médecins, aux gardes, un regard de
joueur interrogeant la chance. Ils ne réfléchissent plus. On dirait
qu’ils viennent de donner leur langue au chat et qu’ils attendent de
moi-même la révélation d’un secret. C’est en moi que la vie et la mort
se balancent. Sur mon visage sans doute ils liront l’avenir. Et
j’éprouvais parfois une sorte de fierté à être le dépositaire de ce
secret de vie ou de mort. Je pense qu’un souverain, qui pour la première
fois traverse une foule en landau, doit connaître de la même façon la
dignité dont il est investi.
J’ai senti la fièvre, par d’irrésistibles et brûlantes transitions, me
conduire jusqu’à la mort. Mais ainsi on va jusqu’aux portes d’une ville,
bien décidé à ne pas franchir les grilles de l’octroi. Ce n’était guère
qu’une promenade dominicale.
J’ai médité la mort. Je me suis imaginé n’existant pas, gardant le
regret de n’exister pas, emportant dans mon cercueil le souvenir de la
vie, comme une bague reste au doigt du cadavre. Je me suis aussi vu âme
en suspens dans les espaces. Et cette âme incorporelle, sans épaisseur
ni densité, je m’amusais de ne pouvoir l’imaginer que comme une trace
blanche semblable à une aile tombée des plumes d’un ange ou que sous
l’aspect du corps matériel de M. Bergson. Je veux dire du corps de M.
Bergson enveloppé de sa redingote.
Aujourd’hui, je n’ai plus le temps de m’amuser en chemin. La fièvre m’a
pris par la main et me tire vers la mort, comme un enfant maussade qui
traîne les pieds sur le chemin de l’école.
Mademoiselle Carneran me réclame le thermomètre, avant que j’aie pu le
lire par transparence. Je lui demande:
--Combien...?
Elle me répond:
--38... un peu au-dessus de 38.
Quand elle est sortie, je me lève, je vais au tiroir de la table, j’y
prends ma feuille de température. La courbe est montée au-dessus de 40.
On a la même impression quand on se réveille en chemin de fer, ayant
dépassé la gare où l’on devait descendre. La maladie est un pays.
Mon corps est à la fois lourd et flottant. Mais cette sensation n’a pas
la subtilité de celles que donne la morphine. Mon corps me semble un
ballon lourd, chargé de lest, qui tend à s’enlever un peu, mais que des
cordes attachées à ses extrémités, fixent dur à des piquets latéraux. Et
ces cordes obliques sont tendues et tirent au sol.
De cinq à six heures de l’après-midi, je suis cette chose dense et
flottante, cette chose qui voudrait s’envoler et que d’invisibles liens
retiennent au lit où parfois elle adhère, au lit vaste comme la terre.
Je n’ai même plus le loisir de penser au chien tournoyant ou aux
chantiers maritimes. D’ailleurs le mal installé dans ma tête ne compte
plus. La fièvre traverse mon corps, comme si elle le corrodait, de la
peau aux os. La fièvre est au creux de mes os et y travaille. Elle se
fraie un chemin. Elle distend mes articulations. Cela fait plus mal que
toute douleur. Car ce n’est pas une douleur qui insiste ou se commente
elle-même. C’est une douleur qui s’invente continûment et qui me fait
toucher à des limites inconnues du pouvoir de souffrir. Non, ce n’est
même pas la fièvre. Il me semble que c’est la mort elle-même qui filtre
en moi et qui bientôt aura touché le centre même de ma vie. Respirer me
fait mal.
Cette fois, je ne médite pas la mort, ni même ma mort. La mort est là.
Elle n’a ni figure, ni apparence, ni cruauté, ni douceur. Elle est
nécessaire. Elle est là, comme la mer au pied d’une falaise. Je _crois_
en elle. Et pourtant, si elle n’est plus douloureuse pour l’esprit,
comme elle est en mon corps angoissante et convulsive! Je touche à de
telles limites de la souffrance que j’ai le sentiment que je vais mourir
par rupture, pas une dissociation complète des parcelles de mon corps...
Mademoiselle Carneran est d’un côté de mon lit. De l’autre, mademoiselle
Veuillet. De mes genoux ployés et soulevés, je défais mes couvertures.
Je veux me lever. Mes jambes pendant à droite du lit. Mademoiselle
Carneran les saisit et les pose sur le drap. Je me tourne à gauche. Je
suis assis sur le lit, j’en veux sortir. Mademoiselle Veuillet me prend
aux épaules et m’étend jusqu’à l’oreiller. Je ne sais pas du tout
pourquoi je veux me lever. Je crois que c’est une espèce de jeu, une
taquinerie de moribond. J’ai très nettement la pensée que dans des
milliers d’hôpitaux, des milliers de vieux, agonisant, soulèvent ainsi
leurs couvertures.
Mademoiselle Carneran, mademoiselle Veuillet... ce sont les deux plus
fragiles, les deux plus décentes, les deux plus _âme_, qui, parmi les
gardes de la Maison Blanche, m’assistent pour ma mort. C’est là un signe
du destin.
Le mal s’apaise. Et au creux du lit, je suis la bête à fièvre, la bête
ou l’homme, ce qui meurt sur la route, oublié par la caravane.
A sept heures, mademoiselle Carneran m’apporte une tasse de lait. Je
n’ai pas faim. Et cette tasse de lait me semble une faute de goût. Un
agonisant n’a pas besoin de lait.
La fièvre s’atténue. Avec elle, la souffrance aussi qu’elle déposa et
qu’elle vint ensuite chercher jusque dans mes os. La mort n’est plus là.
La mort n’est plus qu’un danger, qu’un risque.
A huit heures, mademoiselle Laudor, qui a pris le service de veille, me
fait une injection de morphine. La morphine ne pacifie pas la fièvre
comme la souffrance. Elle est, ce soir, incohérente, je veux dire
qu’elle ne sait pas fixer mon corps au bonheur d’être immobile. La
morphine consent bien à soulager de la fièvre, mais avec le
mécontentement d’un chien longtemps choyé, qu’un nouveau maître attache
le jour pour en faire la nuit un chien de garde.
La subtile morphine n’est pas faite pour garder les cochons de la
fièvre, cette paysanne. La fièvre a je ne sais quelle odeur de marécage
et de purin. On dirait que la morphine se bouche le nez.
Elle consent cependant à son office. Je ne souffre plus. Mais ce que
j’éprouve est bien étrange. Il me semble que j’ai deux corps, l’un
pesant et reposant au lit, un corps plein de fièvre, l’autre superposé
et léger, flottant au-dessus du corps fiévreux, un corps allégé par la
morphine.
A deux heures du matin, la fièvre et la morphine et la mort sont loin.
Mais la fièvre a laissé des places douloureuses, comme des plaies et des
contusions après une chute. Je me sens un fiévreux refroidi.
* * * * *
On m’a donné un lavement... oui, un lavement... un lavement... quoi. On
m’en a donné deux. On m’en a donné trois. Le lavement dont abusent, dans
la vie réelle, les poétesses les plus relâchées, le lavement qui corrige
cette constipation dont souffrent inlassablement les plus lyriques parmi
les femmes, tient peu de place dans la littérature depuis Molière.
Je n’avais jamais pris de lavement. Je n’ai pas peur de la mort, je veux
bien qu’on m’ouvre le crâne. Mais je ne sais rien de plus abominable
qu’un premier lavement. Les nègres, que nos héros coloniaux écartèlent
par le moyen d’une cartouche de dynamite, doivent éprouver une sensation
analogue. J’ai demandé à mademoiselle Crazannes qu’on me chloroformisât
avant de me donner le second. Mademoiselle Crazannes m’a répondu avec
une noblesse hautaine que «ce serait bien la première fois...»
Mais si le lavement est désagréable, que la vie est donc belle et
qu’elle compose de merveilleux spectacles! C’est mademoiselle Crazannes
qui, aidée de Lilita Laudor, m’administre mon lavement. Son bras,
dirigeant la canule, s’infléchit doucement vers le lit. Lilita Laudor,
droite et grave comme une statue, porte le bock émaillé, d’un geste
annonciateur de Liberté éclairant le monde. Puis son bras s’élève
davantage. Son buste, penché maintenant, pèse bien sur la hanche. Elle
ressemble aussi aux porteuses d’amphores qui tiennent noblement leur
cruche sur l’épaule. Et je tourne toute ma tête vers elle. Il n’y a plus
de lavement. Je ne sais plus si j’ai ou non un intestin. Je ne distingue
plus que le jaillissement de ce corps tendu, que termine ce bras dressé,
qui oscille un peu, à la façon d’une fusée qui monte vers le ciel.
La poétesse du coin ne me comprendra pas. Et pourquoi donc Lilita Laudor
cesserait-elle d’être belle, parce qu’elle me donne un lavement? Et la
poétesse ajoutera: «Moi, ça me dégoûterait de vous donner un lavement.»
Tu te calomnies, poétesse. Si, au lieu de salir du papier à écrire tes
vers, tu étais infirmière, le lavement ne t’obséderait pas. Il serait
pour toi une des mille réalités de la vie. Et tout de même, c’est moins
dégoûtant que ta poésie ou que ton roman...
L’amour chez les femmes n’est qu’un apprivoisement. Ne dites pas qu’un
lavement dépoétise ni celle qui le donne ni celui qui le reçoit. Il
n’est que prétexte à nous accoutumer les uns aux autres. Un lavement
vaut bien une présentation dans un salon.
Désormais, je suis digne de la magnificence des nuits de la Maison
Blanche. Entre sept heures, où l’on m’apporte à dîner dans mon lit, et
huit heures, où la veilleuse de nuit commence son service, l’heure est
neutre. Ni la rumeur de la ville, ni l’activité d’une maison qui n’est
après tout que médico-chirurgicale, n’ont cessé tout à fait. Et la
Maison Blanche n’est pas encore le vaisseau qui flotte. A sept heures et
demie, la clochette a tinté pour le dîner des gardes. Ce n’est encore
que l’appareillage. Des cordages grincent. La Maison tire sur l’ancre.
On accomplit les dernières tâches du jour avec hâte. Elles ne s’offrent
pas à être contemplées. Les infirmières sont comme des écolières en
retard.
Ce n’est pas une heure où d’ordinaire je souffre. Je n’ai pas d’autre
soin que me préparer à la nuit, à la belle nuit qui, tout d’une pièce,
s’étendra jusqu’à l’aube. Ce ne sont plus les nuits du début, les nuits
d’après l’opération, éclatantes et dures. Ce ne sont plus les nuits où
la lampe électrique projetait sur les murs un rayonnement sans merci et
les faisait semblables à des murs de mosquée sous un soleil torride. Les
nuits de maintenant sont bienveillantes. Je m’y prépare, comme on se
prépare à l’état d’oraison. Elles sont fidèlement accueillantes et elles
ont, si je souffre, la morphine pour compagne. Je goûte leur silence.
Parfois, dans le lointain, un train lance un sifflement bref qui, comme
un cri de crapaud, semble choir.
Le jour, les infirmières ont de fins souliers blancs, des souliers de
bains de mer. Mais la nuit, elles portent des savates en feutre, qui
glissent au carrelage du couloir, d’un bruit si ouaté et si doux qu’on
ne pense pas que le silence soit troublé, mais qu’on a l’illusion qu’il
parle.
Si quelque bruit trop dur, si la toux d’un malade évadant son cahot par
la porte un instant ouverte d’une chambre, menace le silence, le silence
est puissant et l’étouffe. Et de la rue, quand un bruit monte, il ne se
répand pas. Il hésite et se pose, comme un oiseau après son vol.
Je goûte la blancheur qui m’environne. J’ai fait l’apprentissage de la
blancheur. Je la connais. Je la possède. Les peintres connaissent les
blancs, leurs qualités et leurs variétés. Mais le blanc est, dans la
vie, une couleur méconnue. C’est une fade couleur de première
communiante. Ou bien elle est pimpante et seyante aux corsages des
femmes, ou elle est dramatique, en suaire. On ne connaît pas sa douceur
et sa puissance calme.
Je possède le talisman qui fait apparaître à mon gré, au pied de mon
lit, la fée en robe blanche, en robe couleur de lune. Je presse le
bouton de ma sonnette électrique. Elle entre et ne dit pas: «Voici un
breuvage divin.» Elle m’apporte de la citronnade. Elle entre et ne dit
pas: «Je te donnerai la sérénité et ta tête reposera.» Elle frappe et
dispose mes oreillers. Elle entre et ne dit pas: «Je t’apporte l’oubli
et la délivrance»; elle me fait une piqûre de morphine.
Infirmière blanche, je ne discute plus avec toi; je ne cherche plus à te
sauver de ta pitié. Je m’abandonne à toi, parce que tu daignes être
douce. Mais, avant de m’assoupir, de rêver ou de dormir, je veux réparer
l’injuste pensée que j’ai eu envers toi. Je t’ai sottement comparée à
une fée. Mais tu n’apparais pas dans le rayon d’une lanterne magique. Ce
sont d’humbles soins que tu donnes. C’est pour cela que je t’aime. Tu es
bien plus belle qu’une fée, et tu es bien meilleure. On te tient presque
pour une servante. Et c’est le consentement que tu mets à tes soins, qui
me donne un instant cette illusion magnifique d’avoir si pleinement
rempli ma tâche, que l’humanité désormais, n’a plus d’attention qu’à me
guérir et me consoler. Tu ne possèdes pas le pouvoir de chasser
magiquement la douleur. Il y faut l’application de tes mains. Il y faut
ta fatigue. Pour que je m’assoupisse, tu ne dors pas. Pour que ma tête
repose mieux, tu ordonnes mes oreillers. Pour que je n’aie pas soif, tu
as pressé du citron dans de l’eau. Et tu souris, pour que je n’aie même
pas le regret de ta fatigue. Parce que je suis malade, on a séparé la
réalité en deux parts. On t’a donné la peine et à moi le repos.
C’est pour elles-mêmes que j’aime ces nuits de calme insomnie. Ce n’est
plus pour la morphine. J’ai eu avec la morphine une liaison. C’est tout.
Dès la première piqûre, mon corps s’appliqua au lit avec une exacte
densité, également répartie. Puis je connus cet équilibre merveilleux
entre la pesanteur et le flottement, sensation sans rapport d’ailleurs
avec ce que nous imaginons du flottement dans l’espace, sans rapport
avec la sensation banale de certains rêves, sans rapport avec le vol
aérien, qui n’est qu’une gymnastique. J’ai connu aussi la sensation
d’avoir un corps amolli où passait sans cesse l’aura d’on ne sait quel
plaisir partout répandu, un corps d’une plus fine matière, tout en
flocons neigeux.
Alors la morphine me paraissait vraiment une substance mystérieuse, un
philtre. Ce n’était pas un médicament. Je donnais la plus grande
attention aux doses qu’on m’accordait. Je regardais à travers le verre
de la seringue si on faisait bonne mesure. Et quand venait l’heure de la
piqûre, je quittais mon pyjama de jour. Je mettais une chemise de nuit
fraîche. Je me préparais comme une fiancée à l’époux.
Mais bien vite la morphine fut capricieuse. Je ne fus plus, par elle, un
Dieu intemporel, mais je me fis l’effet d’un petit jeune homme,
maladroit en ses paradis.
Mon sang était chassé plus vite, plus chaud. Quelques heures après la
piqûre, j’éprouvais un chatouillement léger à l’entrée des narines,
quelquefois sous les paupières, comme si on y promenait le bout d’une
plume d’oiseau.
Souvent la morphine était incohérente et ne me donnait aucune sérénité
corporelle. Ou bien mon corps glissait dans la béatitude d’un
amollissement. Il avait des «billes partout». Mais mon esprit ne
participait plus à la fête. Ma béatitude était sans contenu. La morphine
n’est plus une amie subtile, une confidente délicate. Elle ne me procure
plus qu’un vague bien-être, un vague sentiment de plénitude. C’est une
drogue et rien d’autre. Elle ne vient pas des Mille et une Nuits. Elle
vient de chez le pharmacien. Quand j’en ai pris, je «suis bien». Il ne
me suffit pas d’être bien, comme un mercier de petite ville en sa
boutique. Je n’ai jamais cherché ce bonheur-là, dont la torpeur
morphinique devient l’image. La morphine fut d’abord une grande dame,
qui me consentit d’exceptionnelles faveurs. Elle ne m’apporte plus que
la sensation du mariage riche. J’en ai assez.
Sans doute elle s’amuse aussi à me chatouiller les jambes. Je ne puis
pourtant pas sacrifier ma vie à cette personne, sous prétexte qu’elle me
chatouille les jambes.
Je l’ai dit déjà. Alors que je ne souffrais pas, j’ai pris de la
morphine, huit nuits de suite, simplement pour voir apparaître Lilita
Laudor. La morphine alors insinuait en moi une agréable tiédeur. Puis
elle m’inclinait à la somnolence. J’éprouvais encore quelques-uns des
symptômes agréables du début, moins--et pour cause--la suppression de la
douleur. Était-ce là le meilleur? Toujours est-il que, Lilita disparue,
je ne prêtais plus aucune attention à la drogue que j’avais dans le
corps. Elle était en moi comme un parasite auquel on s’accoutume. Une
grande dame! Peut-être... mais monotone.
Elle ne m’apporte même plus ce merveilleux présent: une immobilité
parfaite goûtée comme une vertu, comme une qualité admirable et
exceptionnelle.
Les nuits où j’ai pour elle une rétrospective gratitude, j’en suis
réduit à une sorte de politesse déférente, telle que nous la marquons
aux anciens camarades qui nous ennuient. Souvent, quand Lilita me
piquait à dix heures, je luttais contre le sommeil jusqu’à minuit, pour
être poli avec la morphine.
Pauvre amie, qui ne sait pas être belle même huit jours... Elle n’est
même plus une grande dame, à l’âme vulgaire. C’est une vieille dame, une
très vieille dame...
Quand je souffre, elle garde son empire. Un soir, après plusieurs
journées de répit, j’eus de nouveau des battements et des élancements
dans l’oreille. On frappait dans ma tête des coups de marteau
cyclopéens. Je pourrais cependant si je voulais résister à cette
souffrance. Mais je ne veux pas. La souffrance et la morphine sont deux
personnes entre qui choisir. Il me paraît stupide d’aller avec l’autre:
la souffrance... m’encanailler. La souffrance est une mégère, avec un
balai. La morphine la chasse. Ce n’est pas une princesse, c’est un
sergent de ville.
* * * * *
Il y eut, comme en toute liaison, des incidents comiques. Je souffre. On
me pique à six heures du soir. J’attends la vague de tiédeur qui doit
passer dans mon corps. J’attends la pacification de la douleur.
J’attends en vain. A neuf heures, la garde me fait une seconde piqûre.
Rien... rien... rien... J’appelle la garde et je lui déclare que si elle
s’imagine que je prendrai de l’eau stérilisée pour de la morphine, c’est
pure illusion de sa part. Elle semble très sincère à me jurer qu’elle
employa la solution habituelle. Je souffre toujours. Je souffre tant et
si continûment qu’à trois heures du matin, la garde consent à me piquer
encore. Sa docilité à me donner de la morphine m’impose ce dilemme: ou
bien les deux premières injections étaient d’eau pure ou bien je suis
dans un état si grave qu’on lui a donné l’ordre de ne pas me laisser
souffrir inutilement. Cette troisième piqûre ne modifie pas le moins du
monde l’écartèlement du fond de mon oreille et les irradiations
fulgurantes qui passent dans ma tête. Et cependant, confiant en ma
piqûre, j’attends que la douleur s’en aille.
Ceux qui n’ont pas souffert longtemps, dans l’immobilité du lit, ceux
qui n’ont pas reçu, à de brefs intervalles, la douleur comme un hôte,
ceux qui oublient trop vite et ne pensent plus à la douleur, dès qu’elle
est partie, ne saisiront pas l’irrésistible comique de cette attente
confiante. D’ordinaire, la douleur disparaît, sitôt que la morphine a
fait, par le corps, son premier tour de garde. On l’a sentie, qui,
jusqu’aux extrémités des pieds et des mains, remuait le sang. Dès cet
instant, on s’en remet à elle. On fait la nique à la douleur. On a la
tranquillité de l’enfant qui, menacé par un voyou, a appelé ses parents.
J’attendais. Mes mains étaient attentives; mes pieds étaient attentifs.
Tout mon corps était attentif. Ma _cœanesthésie_ était attentive.
J’attendais que la morphine se manifestât. J’attendais que la douleur
disparût. J’auscultais ma douleur, tout mon corps l’auscultait. Si elle
feignait de s’apaiser, je m’imaginais que la discrète et capricieuse
morphine voulait cette fois accomplir son office en se cachant. Mais les
fulgurations recommençaient bien vite et s’épanouissaient dans ma tête
en gerbes de fusée. J’ai attendu ainsi, jusqu’à cinq heures du matin.
Alors je m’endormis. Mais le comique, l’irrésistible comique de
l’aventure...? Vous ne le saisissez pas, parce que vous remettez votre
douleur au médecin de votre quartier, pour qu’il l’examine, comme un
crachat. Pendant toute une nuit, j’étais le bon clown dans l’arène qui
se fie aux promesses de son cousin ou de M. Loyal et qui reçoit, au bout
de tout, son éternel coup de pied au cul.
Ce que la morphine m’a donné de meilleur, je l’ai eu déjà aux heures de
parfaite santé et de bon équilibre. C’est le parfait accord de mon
expérience et du moment présent. Quand on se porte bien, on a son passé
à portée de la main. Il ne faut pas d’effort pour le saisir. Le passé
n’est alors ni indocile ni obsédant. On en use à sa volonté, comme d’un
flacon de parfum qu’on respire à son caprice.
Un après-midi, je recevais la visite d’un ami. J’étais morphinisé.
J’avais envie de beaucoup parler et l’on m’interdisait de parler. J’ai
pu, par un agréable renversement, me faire uniquement auditeur. J’ai dit
à mon ami, avec l’autorité d’un malade, comme un enfant demande une
chanson avant de s’endormir: «Racontez-moi une histoire». Et il m’a
redit une jolie aventure de sa vie, que déjà je connaissais.
Et je m’associais à son récit, comme un enfant écoute une histoire pour
la millième fois, parce qu’un enfant sait mettre sa vie et lui-même dans
une histoire. Tous les sentiments dont je dispose venaient avec
souplesse entourer son récit. Mes souvenirs de partout et de toujours se
mariaient aux siens. Et c’est cela, l’amitié.
Je l’ai connue, sans la morphine. Je ne veux pas que la morphine croie
me l’avoir révélée.
La morphine n’est rien sans la souffrance. La moiteur du lit,
l’immobilité préparent à ses plaisirs et ne savent même pas les faire
durer. La vie, la vie qui est dehors, vaut mieux qu’elle.
Le matin, si j’ai été piqué dans la nuit, j’éprouve une torpeur assez
douce. Mais que cette raideur de mes membres serait cruelle, si j’étais
dans la vie, que cet engourdissement serait atroce, si seulement j’étais
dans la rue! C’est fini.
* * * * *
Le ciel de cette fin d’après-midi est d’un bleu de voyage en Sibérie,
d’un bleu de méditation russe. C’est sous un ciel semblable qu’on
rencontre le convoi où sont mêlés les filles et les politiques.
Voilà trois nuits que sans souffrir le moins du monde, je réclame de la
morphine pour me distraire. Tu me traites de toxicomane, aliéniste, mon
ami. Et que ferais-tu donc à ma place? Envoie-moi ta femme et je n’en
prendrai pas...
Mes amis d’ailleurs sont très inquiets. Ils sont tous convaincus que je
vais devenir morphinomane. Saunière seul est tout à fait rassuré.
J’ai un autre ami, médecin, qui prépare tristement des concours. Il m’a
fait de la morale:
--Tu es un nerveux, un grand nerveux. Il ne faut pas jouer avec ça. Tu
ne sais pas ce que c’est que l’accoutumance...
Et il me propose... quoi...? De l’antipyrine.
En voilà un qui ne sait pas rigoler avec l’organisme...
Saunière, lui, connaît les poisons. Il sait bien qu’il n’y a pas la
classe des névropathes et la classe des charretiers. Il sait mieux
calculer la résistance d’un système nerveux. Il sait que j’accepte la
vie et que j’accepterais la mort, mais que je n’accepte pas la morphine.
Mais, au fond, les autres ont peut-être raison. Qui peut jamais mesurer
l’acte de foi dont dépend notre résistance aux poisons qui soulagent.
L’acte de foi... qu’accomplit non pas une volonté du cerveau qui
raisonne, mais l’être tout entier, puisant en ses profondeurs le désir
de vivre. L’acte de foi qu’accomplit le nageur qui lutte et qui va se
noyer. Qui peut savoir celui qui luttera le mieux...?
Cependant, on m’a apporté un sac de chocolats. Je suis autorisé à
grignoter quelques bonbons. On m’a apporté aussi quelques noix confites.
Ces bonbons sont pour moi plus irrésistibles que la morphine! J’accepte
le risque de l’indigestion. Mais le risque de la mort en cachexie! La
drogue abuse huit jours celui qu’elle pourrira. Quand il sait qu’il en
meurt, déjà il ne l’aime plus et ne peut s’en passer. Elle l’a pris au
mot parce qu’une nuit il aura dit: «Cela m’est égal d’en mourir, si
c’est ainsi qu’on en meurt». Et elle ne le lâche à la mort qu’après la
suprême humiliation d’avoir fait de lui un menteur.