doucement, comme un enfant laisse son corps s’enfoncer dans la neige.
L’électricité n’éveille plus les objets à mes yeux. Elle est devant moi
comme un élément. Je regarde sa clarté, comme on regarde, du haut d’une
falaise, la mer.
Lilita Laudor est à côté de mon lit. Puis elle traverse la chambre. Elle
va jusqu’à la toilette et passe devant la fenêtre. C’est elle et ce
n’est pas elle. Ce n’est pas une apparition et ce n’est pas une
personne. Il me semble qu’elle est là, et ce n’est pas en spectre, et ce
n’est pas non plus en chair et en os. Elle se déplace aussi
silencieusement qu’un flocon cotonneux dans l’espace. Elle est là comme
les confidents des dialogues de notre enfance. Il suffit de mon
consentement, pour qu’elle soit présente. Il suffirait de ma plus faible
résistance, pour qu’elle disparaisse.
Mais elle n’est plus là en garde-malade. Elle a choisi l’instant et le
lieu favorables. Désormais les paroles que nous échangerons entraîneront
nos destinées, sinon pour l’amour, au moins pour une compréhension
délicate qui établira entre nous un merveilleux secret. C’est l’heure,
et il n’en pouvait être une autre. Ceux-là me comprendront qui ont
échangé de nobles et tendres paroles avec des femmes qui n’étaient pas
là, et qu’ils avaient une fois rencontrées dans la rue, ou sur la route
qui traverse un village. Ceux-là me comprendront qui ont décidé pour les
paroles définitives d’attendre que la lampe soit allumée ou que l’enfant
soit rentré de l’école et installé, pour ses devoirs, dans la pièce
voisine.
C’est l’heure où les paroles discrètes ont toute leur pénétration. C’est
l’heure où les mots sont pleins de nous-mêmes, où les répliques comme au
théâtre se balancent et se compensent, et cependant sont de fidèles
messagères et s’envolent, comme un oiseau sort d’un fourré, et emportent
avec elles le meilleur et l’inexprimable de nous-mêmes. Je sens que ma
voix est plus ferme et la sienne plus douce.
--Je vous connais... Et ce qui me rend timide, c’est qu’il faut bien que
j’aie l’air de ne pas vous connaître. Il faut que je vous parle comme un
malade bien éduqué à une garde discrète. Si vous saviez comme je vous
connais. Et si je vous le montrais, j’aurais l’air de violer vos plus
secrètes pensées, parce que ce n’est pas vous qui me les avez
découvertes, parce que vous ne me les avez pas livrées, parce que je les
ai prises sans votre consentement, parce que je suis un voleur, un
abominable voleur.
Je me fais à moi-même les plus cruels reproches.
J’ai commis l’indélicatesse de ravir, à l’insu de Lilita Laudor, les
pensées qu’elle cache le mieux, son trésor de réserve, son trésor de
pudeur.
Quelles sont ces pensées?... Je m’avoue que je n’en sais rien. Mais il
me semble bien que je m’en suis emparé, comme on vole un coffret dont on
n’a pas encore dénombré les objets qu’il contient.
--Vous prendre la main, c’est impossible. Je suis un malade et vous êtes
une garde. Je sais bien que vous êtes là par obligation de métier. Le
moindre geste familier serait de ma part une goujaterie. Et cependant je
vous connais et je vous aime. Et si jamais vous acceptiez, en souriant
et en feignant de n’y pas croire, que je vous le dise, alors je ne serai
même plus le malade à vos soins confié, je serais le «partant» de la
chambre 2. Je ne serai même plus de la maison. Je n’aurai plus de
pansement. Je serai l’opéré guéri, dont on attend avec impatience qu’il
ait cédé sa chambre à un malade à opérer. Je partirai, vêtu de mon
complet qui attend dans l’armoire. Je serai un monsieur du dehors. Je
vous saluerai avec un respect dont j’exagérerai les marques, pour bien
vous montrer mon estime. Et vous répondrez à mon salut, comme une jeune
fille réservée et comme une garde sérieuse y doit répondre, comme on
répond au salut d’un monsieur qu’on ne distingue pas des autres, qu’on
ne saurait distinguer. «Car nous en voyons tant des malades! S’il
fallait faire attention!...» Je partirai...
Alors, parfaitement claire et distincte, j’entendis la voix de Lilita
Laudor:
--Quel besoin avez-vous de partir?...
Elle prononça ces mots avec le plus admirable mélange de pudeur et
d’impudeur. Cela n’avait pas la brutalité d’un aveu. C’était à peine un
consentement, plutôt un encouragement, mais si décidé, si loyal.
--Quel besoin avez-vous de partir?
Cela veut dire: Vous êtes un ingrat. N’êtes-vous pas bien ici?
Seriez-vous indigne de la Maison Blanche et de Lilita Laudor qui vous
écoute favorablement?
--Quel besoin avez-vous de partir...? Elle était là et elle n’était pas
là.
* * * * *
Au matin, Lilita Laudor entre dans la chambre. Mais j’entends le bruit
de ses minces souliers blancs sur le carrelage, le bruit de ses jupes,
et, si elle déplace un objet, je perçois le bruit de l’objet sur la
table. Et sa voix sort de ses lèvres. Elle n’émane plus d’elle-même.
Elle ne voltige plus autour de sa personne impondérable.
Elle ouvre large la fenêtre. Tout devant moi, appendu dans le ciel, un
globe de soleil opaque et incandescent projette un halo net, presque
délimité, autour duquel _le ciel_ d’octobre est sage. L’air entre dans
la chambre, matinal et portant des odeurs de fumées.
--Il fait bon, dit-elle, avec un balancement de la voix, naturel et
souple, aussi beau, aussi «visible» qu’un balancement des hanches.
Et elle sort, comme si de rien n’était.
A minuit, Lilita Laudor m’apporte un pot de citronnade.
Par la porte entr’ouverte, nous entendons le bruit d’une sonnette.
Résignée et souriante, elle s’en va vers le malade qui l’appelle. Mais
avant de franchir la porte, elle me dit:
--C’est toujours les mêmes qui sonnent.
Et je devine la vieille dame ou le vieil homme grincheux, qui en veulent
pour leur argent, et qui, toutes les cinq minutes, sonnent la veilleuse
pour qu’elle déplace leurs oreillers.
Je ne souffre plus du tout la nuit. Mais pendant une semaine, j’ai
réclamé de la morphine. Non par une perversion de toxicomane, mais pour
voir Lilita Laudor. Je sonne. Elle entre. J’affirme que je souffre. Elle
sort afin de préparer la seringue. J’ai quelques minutes d’une attente
délicieuse. Puis quand elle est revenue, je la contemple, joignant la
pulpe de ses doigts pour atteindre l’aiguille au fond de la boîte
métallique. Puis c’est la piqûre. Le plus souvent Lilita Laudor--hasard
ou maladresse--me fait très mal, mais je suis heureux, comme si j’avais
obtenu un rendez-vous.
* * * * *
Désormais Lilita Laudor ne veillera plus. Elle aidera le jour
mademoiselle Carneran. C’est elle qui le matin fait mon lit et m’apporte
de l’eau pour ma toilette. Nous causons.
Par la fenêtre, elle me montre la cour nette:
--On y ferait un beau tennis.
Lilita Laudor, vous avez lu des romans mondains.
Elle a vécu son enfance aux Indes. Là-bas les femmes lisent des romans
et jouent de la musique. A Paris, tout le monde travaille, tout le monde
remue. Oh! comme on remue!...
Et ses paroles expriment un dégoût du travail et de l’agitation. Comme
elle aimerait être étendue tout le jour!
Pourquoi cette Cingalhaise est-elle infirmière?
Comme je lui dis bêtement que sa vie de travail lui épargne l’ennui,
elle me répond:
--On a toujours le temps de s’ennuyer... Le temps est
_indéfinissable_...
Je suis étendu sur la chaise-longue. Elle retourne mon matelas. Son
bras, nu jusqu’au coude, semble fait d’anneaux parallèles, diminuant
jusqu’à l’amincissement du poignet. Et au-dessus du coude, la blouse
laisse encore un cercle nu, qui s’enfle comme un ventre d’amphore. Son
bras rond, son bras puissant, son bras qui se déploie en pleines
arabesques fait penser aux bras que peignit sauvagement, pour sa luxure,
le père Ingres. Et sa voix chante câlinement. Elle ne grimace pas comme
les plus douces voix italiennes qui chantent avec insistance, comme un
accordéon fait danser. Et son sourire hésite...
Aller aux Indes avec elle et que des nègres l’éventent... Mais je ne
puis aller aux Indes. Et chaque matin, elle arrive, comme morte. Elle me
parle, comme à travers un mur un voisin, avant de s’endormir, parle à
son voisin. Où donc est sa vie? En quel endroit du monde l’a-t-elle
laissée? Elle n’a même pas envie de jouer au tennis. Si elle avait
voulu... Et les objets qu’elle touche semblent faire mal à ses doigts.
Elle dort. Nul mot, nul appel ne la défriche. Elle dort. Et maintenant,
après l’avoir aimée, la Cingalhaise au visage large, à la chevelure
noire comme fibrée d’acajou, j’ai fini par la détester, parce que son
âme est morte et décomposée, parce qu’elle est belle comme un paysage
paludéen, où la vie est impossible, où les hommes et les bêtes meurent
en déliquescence.
* * * * *
Lilita Laudor fut remplacée par une aimable vieille fille, sèche et
blonde. Elle parle par aphorismes et suce chacun de ses mots, comme
s’ils étaient des sucres d’orge. Gentiment d’ailleurs, elle m’exhorte au
courage:
--Quand vous serez guéri, vous ne vous souviendrez même pas que vous
avez souffert. La nature humaine est ainsi faite qu’elle oublie la
souffrance...
Je ne souffre pas en ce moment. Si je souffrais, ces encouragements
seraient abominables.
Elle regrette qu’il y ait autant de malades à l’étage. S’ils étaient
moins nombreux, elle aurait le temps de me faire la lecture, pour me
distraire.
Que me lirait-elle, mon Dieu!
Et quand elle sort, elle termine notre conversation par cette maxime:
--On éprouve autant de plaisir à donner qu’à recevoir...
* * * * *
Mademoiselle Carneran est là chaque après-midi. Son visage d’étudiante
russe m’est devenu familier. Je comprends que si je venais à mourir,
elle en aurait une sorte de regret. Une autre infirmière, étant de
service à l’heure de ma mort, n’aurait pour moi que l’indifférente
attention des gardes et des médecins. Oh! elle se comporterait très
convenablement. Elle aurait ce froncement du sourcil, cette fine
crispation du visage, cette immobilité du corps, décents à l’heure d’un
tel spectacle. Pauvre jeune homme! Le corps droit, le bras seul mobile,
elle essuierait d’un geste minutieux la bave de mes lèvres ou la sueur
de mes tempes. Puis elle irait déjeuner. Elle raconterait l’événement à
ses compagnes et elle l’oublierait en en parlant. Mais à m’aider à
mourir, mademoiselle Carneran mettrait une sorte de tendresse.
Elle est maintenant près de moi comme une sœur ou comme une amie. Je ne
suis pas troublé par elle. Mais je suis inquiet de sa pauvre vie. Si je
pouvais l’aider à vivre, aussi bien qu’elle m’aiderait à mourir...!
Sa présence me paraît toute naturelle. Elle est comme une cousine que
j’aurais prise dans un roman anglais. Sa présence me plaît, mais ne me
ressuscite pas. Quand survient une femme inconnue, riche d’un beau corps
animal, je me sens comme labouré. C’est un coup de soc. Je m’entr’ouvre
à la vie, comme une terre sèche, qu’a creusée la charrue, livre à la
lumière la fraîcheur de son sillon béant.
Mademoiselle Carneran ne m’a fait aucune confidence. Et si je lui posais
des questions sur ses compagnes, elle n’y répondrait pas. Mais elle
raconte volontiers ses stages d’hôpital, décrit les détails de son
service, et l’organisation de la maison blanche, qu’elle aime autant
qu’une religieuse respecte la règle de son ordre. Elle ne raconte pas sa
vie, mais elle éprouve un certain plaisir à m’en livrer, par allusion,
des parcelles.
Je devine qu’elle est d’une famille aisée, dont elle n’aimait pas la
gaîté épaisse. Je suis sûr qu’elle éprouve une sorte de répulsion pour
le mari de sa sœur. Simplement au ton dont elle dit: «Mon beau-frère...»
Je sais seulement qu’il a une propriété à la campagne. Je le vois gros
mangeur, gros rieur, bien avec le maire, bien avec le curé, pinçant les
bonnes au passage, les troussant, si elles veulent, mais n’insistant
pas, bon mari. Il est dans les affaires.
Mademoiselle Carneran ne veut pas prendre la vie comme on la lui donne.
Elle a besoin de certitudes plus fines. Elle est intelligente et
sensible.
Si nous touchons à des événements ou à des sentiments trop personnels,
nous évitons la gêne des confidences trop intimes par le moyen des
problèmes, des grands problèmes. Ils ne sont ridicules que si l’on est
trois. A deux, ils deviennent l’occasion de fines confidences et d’aveux
détournés.
Mademoiselle Carneran a eu, au cours de sa vie, une grosse déception.
«... Quand j’ai été à l’hôpital pour la première fois, je venais d’avoir
une grosse déception.» Amant ou fiancé? On ne peut deviner. On hésite.
La raideur du corps, la discrétion de la voix, l’immobilité des bras
sont d’une décence un peu provinciale. La blouse semble une gaine. Et
les yeux gris, les larges yeux sont d’une grande mystique ou d’une
propagandiste d’imprimerie clandestine, qui mourra pour la cause.
Elle a été pieuse. Elle n’a plus la foi. Elle demande un Dieu. Elles
sont innombrables ainsi.
Et voici que j’ai mal. C’est comme un écartèlement. Tout le côté droit
de ma tête me semble amplifié. Qui donc tire ainsi sur ma tempe droite,
ou bien est-ce ma tempe droite qui devient folle. Elle est dans ma tête,
comme une bête furieuse projetant des tentacules élastiques qui
s’étendent jusqu’aux murs et convulsivement, par saccades molles, les
frappent. Est-ce le chien tournant autour de sa niche ou bien les
chantiers maritimes? J’avoue que je n’en sais rien. Et d’ailleurs cela
me devient absolument égal. J’ai mal et je suis parvenu aujourd’hui à
contempler ma douleur comme un spectacle. J’ai mal tout simplement. Je
voudrais bien n’y pas penser. Mais mon esprit négligeant ma douleur, mon
larynx irrésistiblement et monotonement la raconte. Je fais: _han! han_,
comme les ouvriers qui enfoncent des pavés, à chaque coup de demoiselle.
Ce _han! han_, que j’entends maintenant dans la chambre, n’est guère
élégant. C’est un cri de bête d’hôpital. J’ai mal.
Mademoiselle Carneran s’est approchée de mon lit. On dirait qu’elle
s’excuse de ne pouvoir supprimer ma souffrance. J’enfonce ma tête dans
l’oreiller, comme un crabe poursuivi plonge dans le sable. Je ne sens
plus vivants que ma tempe et le côté droit de ma tête. Le reste de mon
corps est absent, comme perdu dans le lit. J’ai saisi la main de
mademoiselle Carneran. Je la porte à mon front, à la place de chair nue
que laisse le pansement. La main de mademoiselle Carneran s’y pose
ferme. La paume fraîche s’y applique. Puis elle se déplace comme par une
lente ondulation et le bord de la main effleure mes cils. On dirait que
la main de mademoiselle Carneran modèle mon mal et le pétrit. Puis la
main à nouveau se pose à plat. Et mademoiselle Carneran est debout,
contre mon lit, les yeux fixes.
Mademoiselle Carneran s’éloigne d’un pas. Sa main s’est détachée de mon
front. Mais elle reste tendue sur ma tête, comme une main qui bénit.
Mademoiselle Carneran hésite à s’éloigner. Alors je saisis sa main. Je
tremble, de penser aux reproches, à l’étonnement ou même au consentement
de son regard. Je n’oserais soulever la tête. Mais j’ai glissé sa main
entre ma tête et l’oreiller. Les yeux fermés, les paupières serrées,
j’appuie longuement mes lèvres au dos de sa main. Est-ce un baiser?
Est-ce le remerciement convulsif d’un fiévreux?
Droite dans sa blouse, infirmière active, mademoiselle Carneran s’en va
vers la porte.
Le mal s’est apaisé. Je réfléchis. Tous ces jours j’ai menti à
mademoiselle Carneran. Toutes les paroles que je lui ai dites étaient
véridiques. Je ne lui ai rien dit sur moi-même qui ne fût sincère. La
sollicitude que je marquais à ses sentiments, à ses soucis, à ses
fatigues était véritable. Mais le ton en était mensonger. Ma réserve et
ma discrétion ne dissimulaient rien. Mais elles simulaient le vrai
désir, absolu, animal, irraisonné, que je n’éprouvais pas. Je parlais
comme un amoureux qui hésite. Je mentais. On ment toujours. Pourquoi lui
ai-je pris la main, comme si j’avais pendant des jours souffert de ne
l’avoir pas fait? Pourquoi ai-je feint que ma réserve et ma discrétion
fussent autre chose qu’un souci de bonne éducation? Pourquoi les
présentais-je comme une victoire sur moi-même? Je suis un sale individu.
Il y a une heure, je pensais: Le fiancé... l’amant qui l’abandonna ou
qui lui mentit est un saligaud. Il n’a pas deviné en elle le don
merveilleux qu’elle savait faire d’elle-même et ce courage, qui n’est
qu’aux femmes, d’accepter toute souffrance pour une joie qu’elles
espèrent plus haute.
Et moi. Quand elle est là, je lui prends la main. Mais quand elle n’est
pas là, j’accepte, comme de l’ordre naturel, qu’elle n’y soit pas. Je ne
l’attends pas, comme on attend le matin que la fenêtre entre-bâillée
s’ouvre plus grande. Je pense à elle, parfois. Mais je pense aux bras,
aux jambes, au corps de Lilita Laudor. Pour Lilita Laudor, qui est un
pauvre être paresseux, j’irais aux Indes. Et je ne serais pas capable
d’aller jusqu’à Asnières pour mademoiselle Carneran.
Voilà bien des jours passés. Elle m’a soigné. Elle m’a consolé. Elle ne
fut pas une garde; elle fut une amie; elle ne fut pas dévouée; elle fut
aimante. Elle ne fut pas bonne; elle fut tendre. J’ai pris sa main entre
ma tête et l’oreiller. J’ai mis mes lèvres sur sa main. J’ai été comme
une vieille machine d’amour qui marche dans la fièvre. Et je n’ai même
pas pris le soin de connaître son prénom. Elle est mademoiselle
Carneran, garde-malade.
Je poursuis mon imbécile destinée de séducteur de colombes domestiques.
J’ai raconté mon adolescence au milieu des filles. Avec elles, j’ai
bondi joyeusement. Elles m’offraient joyeusement les miettes de leur
vie. Une seule s’est vraiment attachée à moi. Elle avait lu Ibsen. On
dirait qu’elles n’ont pas besoin de moi.
Je sais la force du désir et ce que vaut, sans lui, l’estime morale et
la curiosité psychologique. Je sais bien qu’en amour on ne peut pas
choisir son action comme maxime universelle. Je sais que l’amour n’est
pas d’essence évangélique. Je sais qu’on n’aime pas les femmes pour leur
belle âme et qu’un bracelet autour d’un bras nous émeut plus
profondément qu’une parure de vertus.
Je sais tout cela. Mais qu’une vieille fille laide me montre son amour,
je suis aussi troublé que si Lilita Laudor se dévêtait devant moi. Je
crois à je ne sais quelle transfiguration, à je ne sais quelle
résurrection, par l’amour qu’elle me consentira, par l’amour que je lui
donnerai. Et je l’étreins. Et j’espère. Et j’attends. En vain. Et je la
plains. Et je la hais de toute ma pitié.
Et cela est une malédiction sur moi. Partout où je passe, partout où je
séjourne, une vieille fille s’éprend de moi. Et je suis convaincu
qu’elle retrouvera sa jeunesse, ou que je la lui rendrai... Et je
m’enfuis. Elle n’a plus jamais de mes nouvelles. Je voudrais prendre la
responsabilité de tous mes actes, même de mes actes d’amour. Mais
comment faire! Non... les revoir... c’est impossible. Ah! comme je
fonderais volontiers un sanatorium pour mes maîtresses abandonnées!...
Je ne prendrai plus la main de mademoiselle Carneran... plus jamais. Je
vais partir, partir immédiatement...
Partir... mademoiselle Carneran m’apporte un thermomètre. J’ai 39,9.
La fenêtre est en face de mon lit. Elle est le cadre d’un tableau dont
l’unique motif est le ciel. Les nuages passent. Je les aime assez
maintenant pour ne pas consentir au jeu de discerner la ressemblance de
leurs formes. Je ne me dis pas: Celui-là est un dromadaire, celui-là est
un lion... J’aime pour elles-mêmes leurs taches et leurs transparences
variables.
Le jour, la Maison Blanche appartient à la ville. Gillot vient le matin.
Le docteur Dittenay vient l’après-midi. Des amis passent quelques
instants près de moi. Les gardes sont actives à des besognes désignées.
Le jour, j’échange avec tous des paroles semblables aux paroles usuelles
de la vie. Je sens autour de la Maison Blanche un quartier de Paris.
J’entends le bruit des autos qui s’arrêtent et qui partent. Un bruit de
porte, un pas net dans le couloir traversent la confuse rumeur continue,
le bourdonnement lointain de Paris. Une torpeur me protège des
mouvements et des bruits, qui me sont étrangers, qui me sont devenus
étrangers. Mais dès la nuit commençante, quand la Maison Blanche cingle
vers l’aube, les nuages sont mes compagnons véritables.
Je me souviens d’une nuit où, par mouvements et passages, ils semblaient
composer un spectacle. Ils arrivent par minces languettes, comme des
écailles sur le ciel. Ils passent sur la lune et semblent des
éclaboussures d’or. Puis ils se groupent en larges nappes que tout
d’abord traverse la lune. Mais la lune devient invisible. On dirait que
sur elle on a posé un loup, puis un masque. Le nuage maintenant flotte
devant elle comme un manteau déplié. Puis c’est un grand écran noir,
d’un noir prodigieux et profond. Le grand nuage noir s’aplatit et couvre
tout. Puis un peu de lune apparaît, comme un collier sous un voile. Et
le grand nuage me fait penser au beau cavalier noir qui, sur les
peintures chinoises, passe devant les arbres roses.
Et j’ai vu le soleil se lever bien mieux que du haut d’une montagne, où
on a l’âme stupide d’un touriste. Ce n’est pas le soleil de bataille qui
commande à ses paysages et ressemble à un Napoléon méditant, sur le
front des troupes, à l’aube, avant que le combat s’engage. Pendant des
semaines, le soleil s’est levé pour moi seul, comme un ami discret qui
va à son travail.
Il est cinq heures et demie. Quelques camions quittent les entrepôts,
quelques voitures de laitiers roulent sur les pavés leur fanfare
grinçante et cahotée.
Le ciel, mon grand voisin d’en face, est d’un bleu translucide. Il porte
encore sa faucille de lune et une seule étoile est posée sur lui, comme
une décoration. Je distingue de mon lit le haut des maisons mangées
d’ombre. C’est un déroulement de crénelures. On dirait une ville
ancienne, aperçue en voyage. Ces maisons d’ombre étonneraient dans le
ciel lumineux, si dans la perfection de cette heure naissante quelque
chose pouvait étonner. Dans ma chambre, où seule brûle une
lampe-veilleuse, on dirait que l’absence de lumière solaire, que cette
lumière du ciel de nuit donne aux couleurs une vie latente, modeste et
parfaite qui est seule la leur. Une tasse oubliée sur la chaise, la
table devant le mur, l’armoire, tout est discrètement magnifique et
s’assemble, selon des liens mystérieux.
Je me soulève un peu sur mes oreillers. Les réverbères dans la rue
jettent aux murs une lueur verdâtre. Ainsi on voit une ville en
contre-bas, la nuit, quand on regarde par la portière d’un wagon. Ainsi
elle vient à nous, d’un jet, inattendue et à jamais.
Mais bientôt le ciel pâlit et se couvre de faibles nuages, jetés comme à
coups de balai. Les maisons se délimitent, en cages séparées. Il n’y a
plus maintenant qu’une lueur moisie d’aube perçant la ville, et qui se
glisse chez moi tristement, comme l’eau plate, qui passe d’une cour de
ferme dans la chambre de plain-pied.
Ce sont souvent de mornes aubes. Parfois les pans du ciel, comme vidé
d’atmosphère, semblent au-dessus des maisons, des vitres cassées,
ternies, oubliées là dans le creux des gouttières. Par le brouillard,
dans le ciel ouaté et calfeutré, le soleil apparaît quelques secondes,
en un disque plat, et blanc comme un masque de plâtre.
Quand l’aube met au ciel des poussières de couleurs, qui se
métamorphosent les unes dans les autres, le soleil vient ensuite, simple
signal sur la voie, disque rouge. Puis il pâlit, monte et n’est plus au
mur d’en face qu’une belle assiette en vermeil.
Souvent des litières jaunes couvrent le ciel, un peu maculées, comme si
des bêtes avaient dormi sur elles. Elles disparaissent. Le ciel sous
elles jaunit à plat. Deux nuages s’amusent à se passer l’un à l’autre du
rose et de l’orange, deux longs nuages qui s’effritent finalement en
fines aiguilles. Autour d’eux, le ciel illumine son bleu toujours
davantage. Enfin, tout contre une maison de six étages se présente
l’astre en globe, si semblable à un objet, qu’on dirait vraiment une
lampe offerte aux hommes par un Dieu bénévole.
C’est le soleil qui le plus souvent a des airs de pauvre diable. L’aube
est riche souvent de magnificences fuligineuses. Elle possède alors le
ciel de ses masses épaisses et troubles qui s’amincissent en lames
pleines, d’un rouge de fuchsia. Naissent des traces vermeilles, métal en
fusion dans un brasier. Puis de gros nuages fumeux et mauves couvrent le
ciel, troués de cette lueur vermeille. Et c’est enfin le pauvre matin,
après tant de splendeurs qui l’accouchèrent.