L’infirmière de jour vous soigne, mais l’infirmière de nuit, la

veilleuse, inévitablement se livre. Quand la nuit est venue, c’est comme

si au terme d’un voyage, j’avais été transporté dans une maison morte au

centre d’un désert entouré de déserts, une maison comme en racontent les

_Mille et une Nuits_, une maison toute blanche dans la nuit grise ou

bleue, une maison dont les murs et les cloisons et les portes sont en

blancs pétales, une maison visible dans un jardin obscur, comme un drap

sur un buisson.

Et l’instant où la veilleuse entre dans ma chambre est semblable à celui

où le fils du Sultan rencontre dans le pays nouveau le premier habitant.

Que sera la veilleuse de ce soir, mademoiselle Tonacci?

Mince et longue, elle entre d’un pas rapide, avec une ardeur de jeune

chèvre. Son visage est lisse, et creusé, en courbes très douces, sous

les yeux et aux tempes. Elle n’a pas vingt-cinq ans. Ses cheveux sont

d’un noir mat, opaque, sans reflets.

Elle me fait ma piqûre.

A minuit, je n’ai plus de citronnade. Je sonne. J’entends un pas rapide

et feutré dans le couloir. Elle se frotte les mains et ses épaules sont

un peu serrées. Elle porte avec elle le froid du couloir et le froid de

l’insomnie.

Elle laisse la porte entr’ouverte.

Une toux, dans le couloir, se traîne et cahote quelques secondes. Elle

se penche dans l’entre-bâillement de la porte avec inquiétude.

--J’ai peur, la nuit, quelquefois... me dit-elle.

Elle me parle maintenant pour se rassurer. A chacun des trois étages de

la maison veille seule une infirmière de nuit. Les autres dorment au

quatrième étage dans leurs chambres.

--Peur de quoi?...

--Peur de rien... Si, l’année dernière... dans la chambre où vous

êtes... il y avait un vieux... qui sonnait... qui sonnait toute la

nuit... Il rongeait une croûte de pain... il buvait une topette de

rhum... on aurait dit un singe... Il voulait à boire... toujours...

C’était un alcoolique... Il buvait son eau dentifrice... Un jour je l’ai

trouvé buvant son urine... et toujours une croûte de pain à la main ou

la rongeant... Et il riait... et il s’agitait quand j’entrais...

--Est-ce que je vous fais peur comme lui?

Mademoiselle Tonacci rit, rassurée.

* * * * *

Ainsi les journées molles passeront, incertaines comme l’aube grise et

prépareront l’éclat, la fixité des nuits limpides. Le jour, je ne suis

qu’une larve ensommeillée. Je suis un malade dans une maison de santé,

un malade qui dort, qui parle ou qui souffre. Mais la nuit devant moi

est tendue comme un drap blanc, comme un écran de lanterne magique, où

je projette librement les mouvements agiles de ma pensée calme.

La veilleuse de la onzième nuit s’appelle mademoiselle Veuillet. Je

l’attends avec cette curiosité, qui chaque nuit me révèle de nouveaux

pouvoirs d’attente. L’attente d’une maîtresse qui ne vient pas est un

sentiment grossier dont n’importe quelle brute, dont n’importe quel

écrivain même est capable. Mais l’attente de cette inconnue, de cette

personne neuve, dont je ne sais rien que son nom et qui se cachera dans

le blanc costume invariable qui la mêle à la chambre blanche!

Mademoiselle Veuillet a bien trente ans. Elle est blonde, mais non pas

d’un blond impalpable et poudreux, comme mademoiselle Sirvaine. Elle est

blonde d’un blond sérieux, égal, comme une gerbe sous un ciel gris. Ses

cheveux sont durs et nets, comme du chêne clair bien ciré. Ses yeux sont

bleus, mais non pas, comme les yeux de mademoiselle Sirvaine, d’un bleu

impondérable et qui semble toujours tourner vers une autre couleur; ils

sont d’un bleu solide et sans transparence. Lorsque je regardais

mademoiselle Sirvaine, ses yeux, s’ils ne se détournaient pas, fuyaient

droit en arrière, ou se troublaient comme une eau limpide qui s’altère.

Mademoiselle Veuillet me regarde, d’un regard que la bonté seule assure

et raffermit, d’un regard sans reproche.

Je souffre beaucoup, quand elle arrive. C’est l’heure du chien de garde

tournant autour de sa niche. Elle déplace, tapote et dispose en gradins

mes oreillers. Puis elle m’aide à m’étendre et, de ses deux mains

ouvertes et rapprochées, elle saisit ma tête, lourde sur ma nuque

raidie, et comme un objet fragile et précieux, la pose sur les

oreillers. On dirait qu’elle a choisi le meilleur creux. Elle s’éloigne

un peu du lit et contemple son œuvre. Quelques minutes, la tête soutenue

par les oreillers regonflés, le corps bien allongé et bien au milieu du

lit, je sens sur moi la protection de ce regard.

Toutes celles qui entrent dans la chambre et qui, comme une note

imprégnant le silence, apportent dans la solitude blanche leur soudaine

présence, me laissent une inquiète curiosité. Quand elles sortent, quand

de leur pas léger elles s’en vont, jeunes femmes souples, que j’ai

reconnues pour des femmes, que j’ai imaginées dans leur vie à elles, que

j’ai entourées de toutes les raisons pour lesquelles elles exercent ce

métier qui les isole; quand je me suis donné cette joie de dégager du

blanc fantôme phosphorescent sous la lueur faible de l’unique lampe

électrique, leur personne réelle et leur apparence de femmes véritables,

ma curiosité de mâle s’ajoute à ma curiosité d’homme. Je ne suis plus le

blessé, le fiévreux dont la tête est enveloppée de bandelettes. Je suis

l’homme qui les emportera loin des malades, et qui recommencera toute sa

vie et leur vie, leur vie à chacune.

Mademoiselle Veuillet ne me laisse pas cette inquiétude.

Il n’y a rien dans son visage de cette brutalité féline ou de cette

nervosité hypocrite qui nous excite au rapt. Il faut bien que je dise

tout simplement qu’elle a un visage de bonté. Les visages bons sont pour

nous d’ordinaire les visages ronds. Une vague et molle cordialité nous

semble l’expression de la bonté. Et cependant le visage anguleux de

mademoiselle Veuillet est le visage même de la bonté. Elle serait

désespérée, si elle n’avait la certitude d’opposer toujours un

dévouement implacable à tout ce que la vie peut lui apporter de

souffrance ou d’ennui. Elle est toujours, devant n’importe quel malade,

comme une mère au chevet de son enfant agonisant. Et voici que

mademoiselle Veuillet, la pauvre mademoiselle Veuillet au visage triste

d’institutrice fatiguée, est près de moi comme une fée toute-puissante,

comme une fée parée de tous les pouvoirs et de toutes les grâces.

Comment expliquer cela? Le malade immobile est un centre. Il ne se mêle

pas aux mouvements de ceux qui l’entourent. Il est un juge redoutable et

parfait. On apporte un pot de citronnade sur la table, on déplace un

oreiller, on lui tend un thermomètre. Quel que soit le soin qu’on lui

donne, il connaît la façon de donner. Mademoiselle Sirvaine se

débarrasse du pot de citronnade et s’éloigne. Mademoiselle Carneran le

pose si délicatement qu’on dirait, à la voir, qu’elle abandonne une

parcelle d’elle-même. Madeleine, la petite servante, place soigneusement

le pot en un point de la table qu’elle a visé, et s’enfuit en souriant.

Mais mademoiselle Veuillet semble dire: «Voici un pot de citronnade. Je

n’ai rien donné encore. Pour tout ce que je puis donner encore, je suis

prête. Je ne me libérerai pas par un vague don de moi-même. Invente, si

je ne l’invente, quelque soin ou quelque soulagement. Je te le donnerai,

comme s’il t’était, de toujours, destiné.» Et ses mouvements, nets et

doux, mais sans l’hésitation balancée qu’y apporte mademoiselle

Carneran, ne sont pas ceux que la tendresse amollit, mais ceux que la

bonté dirige. Tout ce que je pourrais lui demander: déplacer mon

oreiller, changer la place de la lampe électrique, m’apporter de la

citronnade, me faire une piqûre de morphine, elle y mettrait une si

minutieuse attention, une telle hâte et un si simple consentement,

qu’elle aurait l’air de s’excuser de n’y avoir pas d’elle-même songé.

Elle est bien la fée, la fée qui exauce les vœux du malade.

Et ses mains un peu larges et ses bras, libres des manches retroussées,

se déplacent comme s’ils répandaient dans la chambre une clarté. Ils

n’ondulent pas, ils vont droit au but. Ils ne racontent pas leur

dévouement. Ils font leur tâche.

Saurai-je jamais pourquoi tant de bonté si douce à tous? Pourquoi?

Mademoiselle Veuillet veillera ces trois nuits. Des paroles qu’elle m’a

dites, et qui passaient sur ma fièvre comme une eau fraîche, je n’ai pas

tout retenu. Elle a vécu aux Colonies, elle a accompagné ses parents qui

faisaient du commerce en Turquie et en extrême Orient, elle a connu des

lépreux. Elle a soigné des lépreux. D’ailleurs elle n’a fait qu’une

allusion à ses visites aux lépreux. Elle n’a étalé aucun dévouement; ce

n’était pas l’anecdote, où l’on voit à leur place les bandelettes à

pansements, les plaies et les bourgeonnements, et la jeune Européenne

qui, souriante, s’avance au milieu des horribles vieillards. Elle me

parle aussi d’un petit neveu. J’ai envie de l’appeler Tantine.

* * * * *

A huit heures, mademoiselle Veuillet me fait une injection de morphine.

Quelques minutes après l’injection, une caresse de chaleur se répand de

mon cœur à travers tout mon corps jusqu’aux pieds, jusqu’au bout des

doigts. Il semble que mon corps et mes humeurs soient d’une matière plus

parfaite et plus fluide. Je perçois le mouvement de mon sang répandu,

comme un liquide fertilisant, dans le réseau de mes artères et arrosant

ma chair, limon d’une inépuisable richesse. Mais l’action, à cette dose,

est maintenant plus lente. En vain, je cherche aussi la sérénité

corporelle. Ce n’est plus que le bien-être qui suit l’absorption d’une

bonne tisane chaude; une molle sueur qui ne perle point en gouttelettes,

mais simplement enveloppe mon corps de tiédeur. Une sueur, non

localisée, un halo de sueur enveloppe mon corps. Bientôt je suis agité.

Je ne possède plus le sixième sens, que m’avait donné auparavant la

morphine, le sens de l’Immobilité. Cette agitation est d’ailleurs

distincte de celle de la fièvre. Elle est sans heurts. Mais c’en est

fini du sentiment de sérénité et de plénitude. Je suis semblable au

nageur imparfait, qui multiplie et accélère ses mouvements, sans

atteindre à la souple et facile flottaison.

Après le silence de la douleur ou son chuchotement pendant la torpeur de

la journée, les premières tractions de la chaîne, les premiers bonds du

chien, les premiers coups de marteau sur les boulons du dreadnought ont

l’importance d’un premier roulement de tonnerre, lent et sourd,

annonçant, par une après-midi pesante, l’éclatement libérateur d’un

orage en tempête. Ce fut surtout la journée du chien. J’ai une certaine

préférence pour les chantiers maritimes. J’y suis davantage spectateur

désintéressé d’un spectacle puissant. Mais le chien, le chien de ferme

est d’une inlassable rage tournoyante. Vers sept heures, à l’heure du

dîner, il s’est couché en rond devant sa niche et ne tire plus sur sa

chaîne. Je le sens qui pèse, maintenant immobile, de tout son poids, au

fond de mon oreille. Je cède sous ce poids, je m’assoupis, je ne suis

plus qu’une masse d’étoupe sur le lit, dans le soir qui met des

moisissures grises sur les murs de la chambre blanche. Mademoiselle

Carneran m’a annoncé que la veilleuse de nuit était une stagiaire, une

remplaçante, qu’elle s’appelait Lilita Laudor et qu’elle était créole.

Cependant c’est sans impatience que je sonne à huit heures pour ma

piqûre. Je me contente d’imaginer l’apparition flottante dans le couloir

et qui va se dresser près de mon lit.

Je soulève à peine la tête. Elles sont deux. Mademoiselle Sirvaine est

entrée avec décision, suivie de l’inconnue un peu hésitante. L’inconnue

m’éveille de ma torpeur.

A l’instant où elle entre, il me semble que ma vie commence. Les autres

sont de blancs fantômes, et s’en vont à pas glissants sur les carrelages

crème et gris. Ce sont des anges gardiens. Je n’ai connu encore que des

anges gardiens. Elles glisseraient au plafond, comme les anges des

tableaux, que je ne m’en étonnerais pas. Mais celle-ci pèse à la terre

de tout son poids charnel. Mes yeux palpent les courbes gonflées d’un

corps qui ne sait pas être vêtu. Mademoiselle Carneran et mademoiselle

Sirvaine transportent sous la blouse leurs muscles et leurs os comme des

pièces anatomiques. Mais de mademoiselle Laudor qui suit, avec

attention, les mouvements de mademoiselle Sirvaine, de mademoiselle

Laudor stagiaire docile, de mademoiselle Laudor qui simplement respire,

le buste un peu rejeté en arrière, les seins abaissés et soulevés, un

même bonheur se dégage que d’un massif de fleurs arrosé après une

journée chaude. Les yeux immenses, couleur de feuille morte, s’ouvrent

et sont plus solides que les fragiles paupières. La nuque courte est

cependant souple. Les cheveux noirs, en leurs torsades musculaires, ont

de naturels reflets d’acajou mat. Comme elle repose sur ses jambes! Et

cependant elle est baignée d’indolence. La tête, un peu renversée en

arrière, s’abandonne à de nonchalantes inclinaisons. Mademoiselle Laudor

n’est pas encore habituée à entrer dans une chambre de malade, pour de

courtes et minces besognes, tout simplement. Elle ignore s’il faut

sourire ou prendre un air de gravité. Ses yeux ne savent où se poser,

n’osent prendre possession du malade qui lui est confié, et regardent la

surface lisse du mur. Elle retient un peu le sourire naturel qui passe

sur son visage plein. Elle n’ose pas sourire aux objets, à la chambre, à

moi-même. Mais ses lèvres saillantes ne se resserrent pas d’inquiétude;

jointes, elles sont comme un fruit qui pend à la branche. Elles sont le

luxe de la chambre. N’est-ce pas ma fièvre qui les rêve? Mademoiselle

Laudor est si belle, qu’elle devient aussitôt la princesse des images

enfantines, la sultane des _Mille et une Nuits_. Je ne suis plus un

fiévreux dans un lit; je ne suis plus un homme qui espère une femme, je

suis le héros qui lui est naturellement prédestiné. Elle est si belle

qu’elle ne peut pas, de par sa seule présence, ne pas donner beaucoup de

sa beauté.

Mademoiselle Sirvaine prépare ma piqûre de morphine. Elle montre à

mademoiselle Laudor les traits qui marquent sur la seringue en verre la

quantité du liquide. Mais elle n’est pour moi, maintenant, que la

servante de mademoiselle Laudor. Elles sortent silencieusement.

Mademoiselle Laudor a passé dans la nuit commençante. Et je me pose

cette question, qui suffit à remplir et balancer ma nuit: «Si je sonne,

qui viendra? Mademoiselle Sirvaine ou mademoiselle Laudor?»

* * * * *

Quand commence la nuit suivante, toute douleur s’est apaisée. Le chien

dort dans sa niche. Les chantiers sont fermés. Ma fièvre ne monte même

pas à 39 degrés. Je pourrais dormir d’un calme sommeil. Mais c’est

mademoiselle Laudor qui veille... Et je veux la voir encore. D’ailleurs,

je n’ai pas de citronnade pour la nuit. Excellent prétexte.

Mademoiselle Laudor entre et sourit doucement. Mais elle entre, portant

un pot de citronnade. Je ne la verrai donc qu’une fois. Ce n’est pas

juste.

Elle est un peu troublée. Elle craint de ne savoir comment s’y prendre.

Elle a peur de l’imprévu. Elle pense au téléphone, au chirurgien qu’il

faudrait appeler dans la nuit. Et que fera-t-elle avant qu’il n’arrive?

Heureusement, il y a les deux veilleuses des deux autres étages, qui ont

de l’expérience.

--Si je ne fais pas bien tout ce qu’il faut faire, me dit-elle en

arrangeant mes oreillers, il faut me le dire, je ne suis que

stagiaire...

Elle avoue avec tranquillité son inexpérience. Elle ne prend pas en

m’apportant de la citronnade ou en déplaçant mes oreillers cet air

entendu que prennent souvent les gardes-malades: «J’ai l’air tout

simplement de tapoter un oreiller, on pourrait croire que je pose sur

cette table un pot de citronnade. Sans doute. Il semble que j’accomplis

là des actes tout simples et que n’importe quelle femme pourrait

accomplir à ma place. Mais il n’en est rien. Et vous n’apercevez de mes

mouvements, que l’apparence. Un sens profond s’y cache, une diversité

aussi que vous ne connaissez pas.

--Vous souffrez toujours beaucoup? me demande mademoiselle Laudor, prête

à quitter la chambre.

--En ce moment, pas du tout...

Mais j’ai une inspiration. J’ai trouvé le moyen de la revoir et je lui

dis:

--Il est probable que ça va recommencer tout à l’heure...

Je ne crois pas du tout que ça recommence. Mais je sonnerai, je dirai

que j’ai mal. Mademoiselle Laudor viendra. Je lui demanderai une piqûre.

Et elle reviendra. Elle restera quelques instants dans la chambre. Je

suis bien capable de supporter un centigramme et demi de morphine pour

le plaisir de la revoir. J’éprouve un sentiment délicieux à penser qu’il

me suffit de presser le bouton de la sonnette, pour qu’elle apparaisse.

J’ai un peu mal, un tout petit peu mal, à peine mal, juste de quoi

apaiser ma conscience et justifier la piqûre.

* * * * *

Mademoiselle Laudor revient avec le flacon de morphine et la boîte

métallique qui contient la seringue en verre et les aiguilles, une

aiguille courte et une longue aiguille, qui ne sert que pour les

injections intramusculaires.

Mademoiselle Laudor hésite un instant, saisit alternativement par leur

extrémité renflée la petite et la grande aiguille. Puis elle me demande

laquelle sert pour moi d’habitude. Faut-il prendre la petite ou la

grande aiguille? Elle avoue son hésitation, elle ne cache pas non plus

son trouble. La voilà comme une jeune fille, dont le hasard de la guerre

a fait une ambulancière. Elle baisse les yeux. On dirait qu’elle se

réfugie dans son sourire.

Elle est un peu gênée. Déjà elle sait comme les malades sont exigeants.

Ils gémissent ou réclament, si quelque détail n’a pas été prévu dans les

soins qu’on leur donne, dans les soins qu’on leur doit. Elle craint de

perdre à tout jamais la confiance du malade de la chambre numéro 2. Un

malade, un sale malade, ayant bien son âme de malade, ferait réveiller

un chirurgien dans la nuit, pour savoir s’il faut enfoncer dans sa fesse

une aiguille de deux centimètres ou une aiguille de trois centimètres.

Ceux qui n’ont pas vécu dans une chambre blanche, ceux qui n’ont pas

passé plusieurs semaines sans autre métier que d’être malade, ne

comprendront pas ce que contenait de comique l’hésitation de Lilita

Laudor entre la petite et la grande aiguille.

Tout est réglé, tout est prévu, pour que l’infirmière, docile au

chirurgien, exécute sa consigne. Elle ne sait pas quelle aiguille il

faut prendre. Mince détail. Mais dans la nuit, ses belles mains

puissantes passent au-dessus de la boîte métallique et les pulpes de ses

doigts rejointes s’en vont au fond de la boîte et remuent les aiguilles.

C’est comme une insignifiante avarie à la machine d’un grand

transatlantique. C’est une mince rupture de l’ordre qui permet au beau

vaisseau qu’est la Maison Blanche de flotter dans la nuit.

Lilita Laudor est maintenant rassurée. Elle a, sur mes indications, pris

la petite aiguille. Elle voit bien que je ne suis pas fâché. Elle

sourit, les yeux calmes et droits. Elle est belle.

* * * * *

La nuit suivante, je souffre. Lilita Laudor me fait une piqûre. Par

hasard la piqûre est douloureuse. Le liquide pressé par le piston de la

seringue semble forcer pour trouver sa place. Il semble que Lilita

Laudor enfonce dans ma peau un fil de fer garni de pointes, arraché à

une clôture.

Mademoiselle Lilita n’a point acquis encore le calme de l’infirmière.

Sur son visage, je lis une pitié de petite jeune fille. Elle n’aime pas

à voir la souffrance. Elle n’y a point réfléchi. Elle n’en connaît pas

les limites. Elle ne sait pas discerner le mal supportable du mal

intolérable. Elle est toujours devant moi comme une dame en automobile

devant un écrasé dans la rue. Je la réconforte:

--C’est excellent, ça m’empêchera de devenir morphinomane...

Cette consolation n’a rien de bien ingénieux. Elle suffit cependant à

réconforter mademoiselle Laudor.

--Vous avez le courage de rire?... me dit-elle.

Elle continue à presser le piston de la seringue. Le fil de fer enfonce

dans ma peau.

--Il faudra me faire une piqûre dans l’autre fesse, pour calmer la

douleur de celle-ci.

Cette plaisanterie n’est pas très drôle. Elle suffit cependant pour

établir entre elle et moi une camaraderie, pour écarter de son esprit

l’image d’un maussade malade ou même d’un trop douloureux malade, pour

lui rendre un peu de joie et de tranquillité.

Je ris. Alors, elle aussi, éclate de rire, d’un joli rire doux et

mousseux. Tout son torse est incliné vers le lit. Elle tient la

seringue. Et sa tête, tandis qu’elle rit, se balance un peu au-dessus de

ma cuisse nue. Nous rions du plus sain des rires. Nous avons vaincu, moi

la souffrance, elle, la pitié bête. Nous rions d’un rire héroïque.

* * * * *

Le matin, Lilita vient prendre ma température et mon pouls. Sa petite

montre d’acier bruni s’est arrêtée. Elle a apporté un énorme

réveille-matin en fer-blanc, le réveil de la chambre de garde. Elle

compte les secondes, tenant d’une main le gros appareil de bazar, dont

le tic-tac est bruyant. Toute autre infirmière eût emprunté une montre.

Lilita, prenant mon pouls, et tenant dans sa main le réveille-matin à

sonnerie, le réveil inattendu, me fait penser à un clown, jouant un air

sur un ustensile de cuisine. Elle même n’est pas insensible à ce tableau

burlesque. Mais quand elle quitte ma chambre, on dirait qu’elle a oublié

notre camaraderie et notre gaîté de la nuit. L’expression de son visage

est hautaine et lointaine. On dirait une grande dame qui vient de donner

deux sous à un pauvre. Elle sort, noble comme une reine qui passe

acclamée. Elle va droit à la porte. On ne devine pas sous sa blouse le

trottinement actif de ses jambes. D’un seul mouvement, son corps semble

se frayer un sillage vers la porte. Elle part comme un grand voilier,

l’ancre une fois levée.

Et chaque nuit et chaque matin, Lilita Laudor montrera ce contraste de

son libre rire et de sa hautaine gravité. Je ne crois pas que ce soit la

fatigue de la veille. C’est le matin, c’est le jour, c’est la maison

blanche qui est de nouveau une maison médico-chirurgicale et qui n’est

plus un grand vaisseau blanc cinglant vers l’aube, c’est le détail de la

vie dans la clarté coutumière qui de nouveau fait d’elle une correcte

stagiaire.

Dire que la morphine a transformé mon lit en un hamac ne serait pas

exact. Je sens la stabilité du lit sous mon corps. Ni mon lit, ni mon

corps ne sont bercés. Mais telle est la délicatesse de mes perceptions,

leur éclat qui transforme le lit en une toute récente invention, que le

lit semble sur le plancher en un équilibre parfait et subtil. C’est une

impression qu’on peut avoir sur une bonne barque, peut-être aussi en

ballon. Et je suis si bien que la position même de mon corps me semble

une ingénieuse adaptation, voulue de toute éternité, et que tout

mouvement qui la modifierait serait un sacrilège.

Bientôt cependant, le lit semble se balancer d’un imperceptible roulis,

auquel correspond un roulis compensateur de mon propre corps. Mais

l’équilibre de tous ces mouvements est parfait et facile. Je sais que la

maison blanche est parfaite et qu’autour de la maison blanche le monde

aussi est parfait, de cercle en cercle, jusqu’à ses extrêmes limites.

Les meubles dans la chambre me semblent miraculeusement à leur place,

comme s’ils étaient les compagnons de cinquante ans de mon bonheur. Mais

ils sont nets et saisis par mon esprit comme si, dans une île déserte,

je venais de les fabriquer.

Et maintenant mon corps est plus pesant. On dirait que par tous ses

pores il tient au lit. Il y pèse, comme une pierre bien à plat sur le

sol. Il semble aussi que mon esprit soit docile. Je pense dans un nuage.

Mais si tel était mon bon plaisir, j’aurais à mon service toute la

précision et tout le consentement de mes opérations mentales. Je m’amuse

à cette expérience. Je délimite les objets et je pense nettement les

personnes que j’ai vues dans la journée.

J’ai le sentiment que ma voix aurait une sonorité étrange dans le dur et

blanc silence de la chambre. Je prononce quelques mots. Et sitôt

prononcés, ils prennent une étonnante consistance d’objets. Ils volent

palpables au ras des murs, à la limite du plafond.

Si un aliéniste me lit, je le supplie de ne point prendre en pitié la

détresse de mon système nerveux. Je suis dans un lit de la maison

médico-chirurgicale. On m’a donné de la morphine. Je regarde et

j’écoute, je m’amuse de ce que j’ai. Si le même aliéniste savait comme

je regardais et j’écoutais, avant d’avoir jamais pris de morphine, c’est

alors qu’il me croirait fou, et d’une bien plus forte certitude.

La maison blanche · 第 6 / 10 段