Je pense alors que ce contact peut être désagréable à mademoiselle

Carneran. J’ai la fièvre, j’ai la tête enveloppée d’un pansement. Je

suis le blessé des images, mais pas du tout le bel agonisant pâle, qui

prononce de nobles paroles. Alors, j’abandonne cette main qui me

sauvait, avec l’héroïsme d’un naufragé qui lâche le bord du canot auquel

il se cramponnait, pour ne pas faire chavirer les naufragés qui sont à

bord.

Je me souviens de la belle infirmière, qui me garda, quand je me

réveillai après l’opération. Elle se défendait par le jaillissement de

sa force calme. Je ne puis dire qu’elle me repoussait. J’étais près

d’elle comme devant la mer, comme devant un autre élément. L’infirmière

qui m’accueillit le jour de mon arrivée, me soigna comme on déplace un

objet délicat, qu’on ne veut pas briser, mais qui ne vous appartient

pas. Ses yeux regardaient ailleurs. Mademoiselle Carneran est toute

différente. Elle ne semble pas exercer un métier. Ce qui se passe dans

le lit de la chambre nº 2, ne lui est pas étranger. Elle veut savoir si

je souffre moins ou davantage. Non qu’elle me pose d’obsédantes

questions. Mais ses yeux s’agrandissent, comme si elle avait peur que ma

souffrance augmente.

Je lui demande:

--Pourquoi êtes-vous si gentille?

Elle sourit comme si elle ne comprenait pas.

--Qu’est-ce que ça peut bien vous faire que j’ai mal...?

--Quelle question!

--Dans la chambre 2, dans la chambre 3, dans toutes les chambres de cet

étage, dans toutes les chambres des autres étages, il y a un malade. Et

ce malade souffre. Il fait son métier de malade, un peu mieux, un peu

plus mal, selon qu’il geint plus ou moins... Mais qu’est-ce que ça peut

bien vous faire?

Elle me répond très doucement:

--Il ne faut pas parler... Cela vous donnerait plus de fièvre.

On décide de me faire une piqûre de morphine. La douleur disparaît en

quelques minutes, laissant comme une empreinte d’elle-même. Elle ne s’en

va pas comme quelqu’un qui prend la porte pour de bon, mais comme

quelqu’un qui va se coucher dans la pièce à côté. Si elle reparaît

atténuée, on dirait qu’elle a mis des pantoufles.

Quelle paix! Dans ce lit souple et ferme, dont le matelas pose sur des

lattes d’acier, mon corps a pris l’habitude de s’étendre avec

obéissance. Mes yeux prennent maintenant à toute cette blancheur inondée

de clarté le même plaisir que j’avais auparavant à contempler le

demi-cercle qui ferme l’horizon marin. Si je suis seul dans ma chambre

et que je m’assoupisse, je suis comme dans les limbes. A peine si je me

souviens de ma vie, que je vois derrière moi comme une course haletante.

Ainsi je me suis parfois reposé sous un arbre, au bord d’un chemin,

quand, inondé de sueur, je laissais ma bicyclette piquer au sol un bout

de son guidon; ainsi, dans une sorte d’engourdissement, je fermais les

yeux, goûtant un étrange plaisir à oublier l’étape à franchir encore. Ou

bien par la fenêtre entr’ouverte, je regardais le ciel avec une

inlassable attention, comme si j’espérais qu’il allait s’entr’ouvrir. Ce

fut, les premiers jours, un ciel poussiéreux de septembre, qui à partir

de la fenêtre, flottait comme la toile souillée d’une baraque foraine.

C’était un rectangle de ciel. Et ce ne fut que plus tard qu’il devint un

vivant compagnon, mon grand voisin d’en face.

Je n’ai aucune curiosité de ce qui se passe hors de la chambre blanche

et du rectangle de ciel que j’aperçois de mon lit. Mais lorsqu’on entre

dans ma chambre, il me semble que mon esprit s’inquiète, d’autant mieux

que mon corps est immobile. Quiconque entre, flotte auprès de moi, avec

bienveillance. Je repose sur mon lit comme sur un nuage. Les heures...

elles ne tournent pas au cadran de ma montre, glissée sous l’oreiller le

plus bas. Elles sont vivantes.

Sept heures, ce n’est ni un chiffre romain, ni un cran du temps; c’est

la veilleuse de nuit, avec la jolie fatigue de son visage d’aube grise,

qui entre et prend le thermomètre dans l’éprouvette et me le donne.

Huit heures, c’est Madeleine, la petite servante en blouse bleue à fins

carreaux, comme les tabliers des petites filles, apportant le déjeuner:

café au lait et deux tartines.

Le vrai matin entre avec mademoiselle Carneran, dont le visage est plus

triste quand il ne s’est pas encore échauffé aux travaux du jour. Le

matin est un cercle qui se ferme à midi et que remplit la toilette et la

visite du médecin. Mademoiselle Carneran approche du lit une cuvette

d’eau tiède et lave la partie de mon visage que le pansement laisse

libre.

Midi, c’est le chariot qui roule dans le couloir avec les aliments.

L’après-midi, jusqu’à deux heures, est du temps bien mou. Mademoiselle

Carneran vient parfois. C’est l’heure où les infirmières n’ont à donner

nul soin déterminé. Elles sont libres, si elles ne sont pas de garde,

d’aller dans leur chambre.

Et puis les visites jusqu’à cinq heures. Elles apportent on ne sait

quelle fraîcheur empruntée à la rue. Les hommes gardent l’odeur de la

cigarette jetée au ruisseau, avant d’entrer. Et le parfum des femmes se

balance avec agilité, avant qu’elles ne soient assises.

Cinq heures: après le départ des visites, c’est une rentrée dans les

limbes et le blanc de la chambre. Et la surveillante ou mademoiselle

Carneran passent, pour prendre la température du soir.

Le dîner de sept heures, à la lampe électrique. Après le dîner, jusqu’à

huit heures, ce n’est pas une heure; ce n’est pas encore la nuit. C’est

la servante emportant la vaisselle.

Mais, huit heures, c’est l’infirmière de nuit, qui ouvre la vraie nuit.

C’est à nouveau cet écartèlement du fond de mon oreille, ces

fulgurations du centre de ma tête au sommet de mon crâne, les

projectiles qui semblent traverser mon cerveau, et c’est le chien

tournant devant sa niche, et c’est le bruit des grands chantiers

maritimes. A cinq heures, en venant prendre ma température, mademoiselle

Carneran me propose une piqûre de morphine. Mais j’ai peur de souffrir

au milieu de la nuit. Je préfère retarder la piqûre et être sûr d’une

nuit parfaite. Je consens à souffrir ces quelques heures. Le mal est un

moindre personnage en plein jour. C’est la nuit qu’il vous accule en un

creux du lit et dit: «A nous deux.» Il est semblable à ces charretiers

brutaux qui n’assomment de coups leurs bêtes, que s’ils sont sûrs de

n’être pas vus.

Il est entendu que l’infirmière de nuit me fera une piqûre, dès que je

le lui demanderai.

De savoir que je pourrai, quand il me plaira, ne plus souffrir, la

souffrance me devient plus légère. Je la trouve même un peu ridicule.

Elle me fait l’effet d’un adversaire brutal et maladroit au pugilat, qui

s’essouffle, qu’on laisse par moquerie s’agiter et dont on se

débarrassera d’un coup précis et préparé. Je ne suis plus livré à la

souffrance, comme les premiers jours de maladie, dans ma chambre, à la

façon d’un martyr livré aux bêtes. Il y a même dans cette certitude

qu’on pourra, et choisissant son heure, la supprimer, une joie de

l’esprit, une sécurité dont nous nous sentons redevables à la

civilisation et qui nous lie avec elle de solidarité... C’est un

sentiment analogue à celui que j’éprouvai en entrant dans la salle

d’opération. Un sauvage, à qui l’on ferait une piqûre de morphine,

n’aurait, à ne plus souffrir, que le sentiment d’un miracle... J’ai le

sentiment d’une loi.

C’est à huit heures que l’infirmière de nuit prend son service. Je mets

une sorte de raffinement à ne pas la sonner aussitôt. Je garde ma

douleur, comme on porte à bout de bras une haltère qu’on a décidé de

tenir le plus longtemps possible. Je ne sonne qu’à huit heures et quart.

L’infirmière de nuit, la «veilleuse», c’est mademoiselle Sirvaine, qui

me reçut le jour de mon entrée dans la maison. Je sonne. Je l’attends.

Elle entre, et elle est, dans le silence absolu de la nuit commencée et

dans la chambre lisse où la lampe électrique jette un rayonnement raidi,

une apparition toute blanche. Et voilà ce que je n’avais pas prévu: la

nuit, la nuit dans la chambre lisse et blanche, devient un élément. La

solitude est aussi émouvante que si nous étions tous deux dans une

barque sur la mer. L’électricité ne donne pas une de ces lumières qui

tremblent, jouent, hésitent et nous aident à une progressive découverte

des êtres et des formes.

Mademoiselle Sirvaine, près de mon lit, est d’abord une apparition

blanche. Et la voici, qui depuis quelques minutes est une présence toute

blanche.

Je sais maintenant que, d’autres nuits, je vivrai cette minute où une

inconnue, à la garde de qui je suis confié, entrera et posera, elle

aussi pour la première fois, son regard sur mon visage emmailloté. Nulle

musique, mêlant la plus impérieuse angoisse à la plus sereine

libération, la plus effleurante flatterie à la plus hautaine gravité,

n’égalera jamais pour moi cette rencontre d’un regard, cette apparition

d’une personne dans l’absolu de la nuit, dans le silence de la maison,

dans la blancheur presque abstraite de la chambre. La lumière lustre le

mur en face de moi. Mademoiselle Sirvaine est étrangement calme et

silencieuse, mince et flexible. Il y a dans sa douceur un éloignement

presque cruel. Elle ne me parle pas. Ses yeux sont bleus, mais

impénétrables et glacés comme un émail, fixes comme la nappe d’un lac de

montagne, si bien que c’est le visage qui semble transparent et les yeux

qui semblent opaques. Ils semblent agrandis comme en un portrait et sans

proportion avec le visage. Ils ne se détournent pas; et quand ils se

posent sur moi, ils regardent encore ailleurs... Elle n’est ni hostile,

ni timide. Elle n’est pas distraite, elle est absente...

Mademoiselle Sirvaine n’a pas prononcé une parole. Elle revient avec la

boîte métallique enfermant la seringue et le flacon de morphine.

Je la regarde emplir la seringue en verre et je m’aperçois qu’elle la

remplit, non plus d’un centigramme, mais d’un centigramme et demi.

--C’est gentil de me faire bonne mesure...

--C’est la dose qui m’a été indiquée...

Sans doute est-ce l’augmentation de la dose... La disparition immédiate

de la douleur provoque en moi une émotion de gratitude. De quel baiser,

quelle fée a touché le mal? Quel maître s’est fait connaître, imposant

le silence... C’est un brusque silence de la douleur.

Une chaleur se répand dans mon corps. Je suis étendu dans la paix d’une

sérénité animale. Je flotte. Seul existe le moment qui succède sans

effort au moment. Aucun pourquoi ne me lie, aux moments qui précédèrent,

aucune inquiétude à ceux qui suivront.

Mon corps a trouvé l’équilibre de sa pesanteur. Je ne voudrais pas

briser cet équilibre par un mouvement. Cette immobilité consentie n’est

pas de la torpeur. Je ne puis dire qu’accomplir un mouvement serait un

monde. Mon sentiment très clair, est celui-ci: le mouvement est d’un

autre monde.

L’ennui est loin. La variété des sentiments et des objets a disparu

aussi. Je suis comme devant un désert, comme devant une mer étale.

L’ennui des nuits sans sommeil, ce n’est pas assez dire que j’en suis

protégé. Ainsi qu’un dieu qui se contemple, j’ai perdu le pouvoir de

m’ennuyer. Si je regarde l’heure, c’est par une curiosité comme

désintéressée, comme un mathématicien note le passage d’une étoile. Et

voici qui me paraît incompréhensible. Dans cette perfection de

bien-être, dans cette sérénité qui n’a pas de monotonie, mais de

l’unité, mon évaluation du temps est complètement erronée. Il y a juste

une heure et demie que mademoiselle Sirvaine m’a fait la piqûre. Et je

jurerais que la nuit est finie. Et l’heure lue au cadran de ma montre,

je n’éprouve aucune déception... Je constate... Je suis hors du temps.

Hors de ce temps qu’il faut créer, pour bâtir, comme un mur moellon à

moellon, la nuit, minute à minute. Ce sont les pauvres malades qui

apportent à la nuit les minutes dont elle est faite. Leur supplice est

qu’ils n’ont droit d’en oublier aucune. Ils poussent à la roue, ils

tournent la roue de la nuit. Le malade est condamné à précéder la nuit

d’insomnie, comme un chien qui dépasse son maître, retourne à lui, le

dépasse encore, revient et s’élance à nouveau, faisant deux fois la

route, tuant son impatience à courir en avant, contraint cependant

d’attendre son maître et de fournir la même étape. Mais, quand la

morphine est en nous, la nuit marche seule, distincte de nous...

Mes pensées coulent fluides et libres, aussi spontanément que l’eau d’un

fleuve entre ses rives. Je n’exerce sur elles aucun contrôle. Je ne fais

non plus aucun effort pour qu’elles apparaissent. Il me semble presque

qu’elles flottent à quelque distance de moi, devant moi, comme cette

impalpable poussière de poussières qui danse aux fenêtres, dans les rais

obliques du soleil. D’ailleurs, elles ne sont pas nombreuses, ces

pensées, et elles ne sont ni extraordinaires ni imprévues. Leur charme

unique est d’échapper au dur mécanisme qui d’ordinaire les élabore, les

oblige à paraître, les tire à la lumière. Ce n’est point elles qui sont

exceptionnelles, c’est leur naissance qui est miraculeuse. Elles

viennent comme une brume transparente se pose à l’horizon des prés. Et

elles disparaissent, comme un son s’évanouit, sans qu’il me soit

possible de les regretter ou de faire effort pour les retenir. Elles me

quittent, comme si elles allaient à leur travail. Je n’ai pas cette

angoisse que nous laissent les pensées qui fuient trop vite, comme un

ami de passage, et que nous avons peur de ne plus jamais retrouver. Et,

si je ne pense à rien, ma vie suffit à remplir ma vie, mon corps à

contenter mon corps.

Ainsi jusqu’à minuit. Puis c’est une simple torpeur, semblable, en

bien-être et confiance, à celle qui précède les bons sommeils. Elle dure

jusqu’au petit matin, qui peu à peu envahit la nuit comme s’il tissait à

la nuit une toile d’araignée; jusqu’au bruit,--le premier bruit depuis

la veille,--que font les berthes entrechoquées dans une voiture de

laitier.

Alors je somnole jusqu’à sept heures. Mademoiselle Sirvaine vient

prendre ma température. L’insomnie a tendu et empoussiéré son visage, en

a diminué la transparence. Mais les yeux sont d’un plus vif éclat,

encore agrandis, d’un bleu plus noir, et entre les paupières plus

grises, comme un cercle de mer fermé par une plage de sable.

Elle me tend le thermomètre, sans prononcer une parole. Elle revient,

regarde par transparence la colonne de mercure, met un signe au crayon

bleu sur ma feuille de température; puis elle prend mon pouls et inscrit

au crayon rouge le nombre des pulsations. Elle glisse la feuille de

température dans le tiroir de la table. Je lui demande si elle n’est pas

trop fatiguée.

Elle me répond:

--Mais non.

Elle me dit: au revoir, d’une voix sans inflexion qui ne semble pas

venir de son corps et que ses lèvres déposent avec précaution dans

l’ouate grise du matin. Et quand elle sort, son corps droit semble

glisser de la chambre au corridor.

Mademoiselle Carneran, avec une serviette trempée dans de l’eau tiède,

me lave les parties du visage que le pansement ne couvre pas. Et,

pendant que je me lave les mains, elle maintient la cuvette sur le bord

du lit. Elle m’apporte mon verre et ma brosse à dents. Elle-même,

prenant mon peigne, me peigne doucement la barbe et la moustache.

Madeleine balaye la chambre avec un balai enveloppé d’un linge humide.

Mademoiselle Carneran essuie avec un torchon le marbre de la toilette et

le métal ripoliné de la table de nuit. Elle vide l’urinal et emporte le

seau à toilette hors de la chambre. Puis elle m’aide à me lever, à aller

jusqu’au fauteuil canné qui se déploie en chaise longue. Et elle fait le

lit avec une activité de sage ménagère. Elle retourne le matelas, lance

les draps qui, un instant éployés dans l’espace, tombent, débordant en

rejets égaux des deux côtés du matelas.

A promener un linge sur les meubles, à déplacer et retourner le matelas,

à poser une alèze sur le drap, à remettre à leur place, sous la

toilette, le broc et le seau, mademoiselle Carneran est vaillante. Elle

affronte les objets, et les contraint à sa volonté. Pendant qu’elle

s’occupe à ces soins de ménage, elle fronce les sourcils et l’on ne sait

si son visage exprime de l’attention ou de la sévérité.

Nous causons. Nous sommes, elle et moi, en confiance. Cela est venu tout

naturellement. Elle s’est intéressée à ce malade, qui souffre plus que

les autres et qui ne veut pas geindre; elle s’est étonnée de la gaîté

que la maladie créait en moi. J’ai aimé tout de suite sa réserve

naturelle, cette réserve sans hostilité, sans basse timidité et qui

n’est ni défiance, ni défense, mais dignité envers soi et politesse

envers les autres.

Elle parle avec des mots très simples. Sa voix à la fin de chaque phrase

se perd en une hésitation un peu tremblante.

De mon lit, je ne vois, par la fenêtre large ouverte, que le ciel,

éclairci d’un soleil maigre, le ciel gris du Paris de septembre,

sensible et tendu comme un visage inquiet.

Il ne faut pas médire des conversations sur la température. Les mots ne

sont rien que ce que nous y mettons. C’est en parlant du temps qu’il

fait que mademoiselle Carneran et moi apprenons à nous connaître.

--Il ferait si bon à la campagne, lui dis-je.

Nous parlons de la mer et de la montagne, comme des baigneurs qui ne se

connaissent pas et causent un jour de pluie dans la salle à manger d’un

hôtel. Puis peu à peu c’est notre mer et nos montagnes que nous

échangeons, c’est un peu de nous-mêmes, un peu de nos préférences les

plus générales. Car il y a, de sa part comme de la mienne, un souci de

feindre ne pas parler de soi. Nous donnons à toutes nos phrases l’aspect

de jugements équitables.

--La campagne, mais loin... pas les environs de Paris.

--L’automobile... l’air qui vous fouette le visage.

Sa tête se dresse un peu, ses yeux se tendent, comme s’ils fouillaient

au plus loin de la route, et vacillent d’une gaîté fugitive, et sa

bouche, ayant souri, redevient grave.

* * * * *

La porte s’ouvre. Je devine Gillot. Dans mon immobilité de malade au

lit, je reconnais diverses façons d’ouvrir la porte. Les infirmières ou

la surveillante, après avoir tourné le bouton, la meuvent des bras

appuyés, ou de l’épaule avançante, et, le corps un peu tourné, passent

en frôlant le montant. Elles ont si souvent un plateau, une assiette ou

une tasse dans les mains, ou poussent si souvent le chariot à

pansements, qu’elles ont pris l’habitude d’ouvrir sans presque user de

leurs mains, comme on se fraie un passage à travers un fourré. Et la

nuit, quand elles passent ainsi, avec des mouvements silencieux, elles

glissent comme de blancs fantômes et n’ont pas l’air de marcher.

Madeleine et les autres petites servantes donnent un tour brusque au

bouton, attendent, même si l’on a crié: «Entrez», comme si elles

allaient faire une farce. Les «visites» entrent avec hésitation, avec la

peur de se tromper, malgré tous les renseignements qu’on leur a donnés,

et la porte semble décrire un zigzag plutôt qu’un demi-cercle. Mais

Gillot ouvre d’une seule poussée et entre comme s’il avait fait une

brèche. Il entre en vainqueur.

--Bonjour, mon ami.

Sa voix est rapide. Les syllabes ont un air de cavalcader. Chaque fois

qu’il vient dans ma chambre, il me semble qu’il accomplit le miracle de

guérir le paralytique. On dirait aussi qu’on vient d’ouvrir les

fenêtres, toutes les fenêtres, toutes grandes, d’une chambre depuis

longtemps sans air.

--Cela va mieux, beaucoup mieux... dit-il.

Et tout à coup, à la reconnaissance vague que je pouvais avoir pour lui,

s’ajoute une idée, simple et claire comme une image:

Il m’a sauvé la vie...

Cet homme m’a sauvé la vie.

Il y a un homme qui m’a sauvé la vie.

Donc entre lui et moi, il y a ce lien, pour tous les jours que je vivrai

désormais. Il m’a sauvé la vie et non par un avertissement. Il s’est mis

devant moi. Et c’est avec ses mains... La marque en est sur ma tempe, le

coup de sabre... La cicatrice en restera. Comme un soldat aux ambulances

revoit le visage du soldat ennemi qui lui fendit le crâne, avec une

pareille force je me souviendrai de son visage.

Lien matériel entre lui et moi, direct comme l’amour et la maternité. Un

ami qui vous aide, un médecin qui vous soigne agissent ou conseillent.

Mais lui eut ma vie entre ses dix doigts, ma vie que je lui avais

confiée...

--Au revoir, mon ami...

Mon ami, mot de passe et de cordialité qu’il dira dans d’autres chambres

à d’autres opérés. Et cependant, son ami... oui, son ami.

* * * * *

Mademoiselle Carneran m’annonce que, cet après-midi, elle sortira. Elle

me prévient que j’aurai pour quelques heures une autre infirmière. Elle

semble éprouver un peu du regret qu’éprouve une mère à confier son

enfant à une étrangère.

--Vous devez être contente, lui dis-je... Ne plus voir de malades... ne

plus entendre de gémissements, ne plus contempler ces visages de

suppliciés que prennent ces cabotins de malades. Ah! comme vous devez

détester les malades... Moi, à votre place, j’en aurais l’horreur... Ce

sont des brutes, d’infectes brutes. Ils ne pensent qu’à leur maladie, à

leur fièvre, à leur souffrance, aux paroles du médecin... Hier j’ai

souffert un peu moins... Ça me faisait mal un peu plus bas, un peu plus

haut... Tenez... moi... je ne pense qu’à ma maladie... ou à rien du

tout. Et ce n’est pas qu’ils pensent à leur mal qui me semble dégoûtant,

c’est qu’ils veulent que tout le monde y pense aussi... Vous devez vous

sentir submergée, engloutie, étouffée sous le poids de leurs doléances,

de leurs plaintes, agacée par cet air d’objets fragiles et précieux

qu’ils prennent, quand on les touche ou qu’on les déplace... Ce sont de

sales cabots.

Elle sourit et me répond:

--Mais je vous assure que j’aime beaucoup les malades...

--Mais c’est une maladie... ça, d’aimer les malades...

--Et cet après-midi, je vais voir une de mes anciennes malades.

--Vous avez une excuse... elle est guérie.

--Pas du tout... elle va mourir.

Je me tais. Mademoiselle Carneran est triste. J’ai le sentiment qu’elle

use sa tristesse à la maladie et aux malades. Toutes les autres

infirmières sont gaies. Mademoiselle Carneran me fait penser à la

religieuse des romans qui a pris le voile parce que son fiancé était

mort à la guerre ou avait épousé une Américaine...

Nuits admirables... J’ai dit déjà que mon lit était en face de la

fenêtre. Le ciel est mon grand voisin d’en face. Si la nuit est sans

lune, il est discret et se fait oublier, comme un ami qui dormirait près

de moi. Mais par les nuits claires, il m’offre le passage de ses nuages

cachant la lune et cachant les étoiles, comme une danseuse courbe une

écharpe parfois autour de sa tête. Le ciel et les nuages deviennent des

compagnons véritables. Si souvent, la pauvreté, Lina Montalina, les

somnambules extra-lucides, le directeur de la _Vie industrielle et

artistique_ sont entre nous et les plus beaux spectacles. Mais ici, je

suis seul avec le ciel, et sa lune, et ses nuages. Quant aux étoiles, je

n’en parle pas, parce qu’elles sont des clous de tapissier à tête dorée.

De temps en temps, le bon Dieu en sort une de sa bouche tordue, pour la

clouer au ciel. Les étoiles ont été salies par les poètes. Il nous faut

un effort pour les penser proprement. Elles ont été maniées par les

romancières de beuglant, aux doigts gras, elles sont devenues le symbole

de la gloire humaine. Elles sont au collet des généraux. Les financiers,

les hommes politiques et les cabotins ont tous une étoile.

Je suis seul avec le ciel, sa lune et ses nuages.

Je suis seul avec la chambre, avec sa blancheur, avec son silence, avec

le silence aussi de la maison, silence plus vaste, enveloppant le

silence de la chambre.

Les mots que prononce la veilleuse y prennent une sonorité étrange et

qui se prolonge.

Et chaque jour désormais, dans la flottante heure grise entre sept et

huit, après la disparition de Madeleine emportant les assiettes sur le

chariot, j’attends que la veilleuse prenne son service, installe la

nuit, et peut-être la crée. Je pense à cette veilleuse inconnue qui

apparaîtra au côté de mon lit et dont la voix soudain naîtra dans le

silence, jaillissante ou timide.

De celle qui viendra ce soir, je ne sais que le nom. Chaque jour je

demande à mademoiselle Carneran le nom de la veilleuse, et ce nom

jusqu’au soir suffit à m’occuper.

* * * * *

La maison blanche · 第 5 / 10 段