respirer. Je ne sais rien à quoi je pourrais penser avec plus de calme.
Si elle vient, sans que je puisse lutter contre elle, mille regrets. Je
ne perdrai pas mes dernières minutes à me désoler. Mais ce qui
m’inquiète, ce sont les problèmes qui peuvent se poser devant elle. Si
je fais naufrage avec ma sœur, quand je serai à bout de forces, pour
l’avoir soutenue au-dessus de l’eau, dois-je lutter encore, moi seul,
quelques minutes, ou me laisser couler, à la minute même où mon bras
l’abandonne?
Reste Dieu... Puisque je t’ai créé, pour l’idée de cause conçue trop
simplement, je m’honore, en mourant, de n’avoir pas été, durant ma vie,
un solliciteur obsédant. Je ne me suis pas vengé de ton silence, comme
un reporter éconduit, en donnant des détails sur ta maison et sur ton
cœur. Je n’ai pas fondé une religion... Je me suis conduit, avec toi,
comme un honnête homme.
Mademoiselle Crazannes, la surveillante de l’étage, est une grande jeune
femme brune, dont le visage est d’une impératrice ou d’une jeune
directrice de pensionnat. Elle aime à jouer au grand médecin. Elle
médite longuement ma courbe de température, la remet au tiroir et sort
sans dire un mot. Si je l’imagine, ayant quitté sa blouse d’infirmière,
je ne puis me la représenter qu’habillée tout de noir. Elle doit, son
jour de sortie, se promener par les rues comme une veuve inconsolable ou
comme une reine détrônée. Pourquoi détrônée? Elle est bien la reine de
l’étage. Les autres infirmières s’en vont à petits pas ou glissent au
long des murs blancs. Mais mademoiselle Crazannes ne passe ni ne glisse.
Elle s’avance. Et je m’étonne que sa blouse blanche ne s’allonge pas en
traîne et que les petites servantes en tablier bleu ne s’élancent ni ne
se penchent, pour lui porter sa traîne.
L’infirmière s’appelle Marguerite Carneran. Elle a des pommettes
saillantes, un nez court, le teint pâle et de très grands yeux d’un gris
de cendre: ce qu’on est convenu d’appeler un visage d’étudiante russe.
Et c’est en voulant parler d’elle que je sens davantage la difficulté
qu’il y a à se servir des mots pour une autre intention que raconter des
faits ou bien des idées. Je commence bêtement un portrait de Marguerite
Carneran. Je rassemble ses traits, je me souviens de ses mouvements;
comme un naturaliste décrit une plante ou un animal, comme s’il
s’agissait, avec mille renseignements dispersés, de former une seule
image définitive. Un photographe en ferait autant. Et c’est ainsi que
nous opérons, quand nous sommes en bonne santé, pour avoir des hommes et
des femmes une notion suffisante à l’usage quotidien. Ce n’est pas ainsi
que j’ai connu Marguerite Carneran. Je l’ai connue par des images
successives à peine liées, qui ne se confondaient pas en une seule et
qui émergeaient de la torpeur fiévreuse, comme des fleurs, à intervalles
inégaux, piqueraient de points éclatants la terre lourde d’un massif. Un
musicien peut-être saurait exprimer cela.
D’abord elle entra... Et je ne remarquai que son allure _comme il faut_,
son expression d’amertume souriante. Je me sentis protégé. Ce fut tout.
Puis j’ai dans la journée trois ou quatre souvenirs d’elle. Elle
m’apportait à boire, ou rangeait mes oreillers avec des gestes soigneux
et volontaires, très doux, mais un peu secs.
Il lui manquait cette grâce animale, cette perfection souple qui nous
lie aussitôt à certaines femmes d’une complicité sexuelle. Cette force
et cette harmonie primitives, je les ai aperçues chez presque toutes les
négresses d’exhibition... Je la distingue chez des femmes du peuple, du
monde, des actrices ou des filles publiques. Elles sont indépendantes de
leur milieu, de leurs mœurs, de leur caractère. Elles ne sont peut-être
que la persistance d’une sagesse sauvage du corps. Les gestes de
Marguerite Carneran sont d’une décence vertueuse... Il doit y avoir
beaucoup d’infirmières semblables dans les hôpitaux de Genève ou de
Londres. Déjà, je sens qu’elle me sourit par bonté et par pitié. Elle ne
se sourit pas à elle-même.
* * * * *
Je suis heureux... Je n’ai aucune ambition, aucun désir, mais aucun
regret non plus ni aucune inquiétude. La fièvre applique mon corps au
lit exactement, comme une planche à une planche. Je suis lourdement
immobile. Je me fais l’effet d’une locomotive sous pression, à l’arrêt.
Et s’il faut que je me déplace dans mon lit, mon corps se meut tout
d’une pièce, comme un bloc et comme si j’avais perdu le pouvoir des
mouvements délicats et spéciaux.
Je suis entouré de silence, d’ordre et de lumière. J’aime la monotonie
blanche de cette chambre lisse, dont les murs sont semblables, où que je
pose mes yeux, à un nuage opaque. La clochette qui sonne au plus
lointain couloir règle l’ordre de la maison. Dans la clarté qui vient
des deux larges fenêtres, je suis baigné comme en un bain tiède. Et je
goûte, sans remords, ma torpeur. Je me réjouis d’une paresse
bienheureuse. Je ne me sens même plus responsable de ma santé. D’autres
y veillent.
Je ne sais si tous les malades trouvent la même joie ici. Mais c’est le
premier asile, la première oasis que je rencontre. Pour que mon bonheur
soit plus complet encore, il suffit que je réveille légèrement en moi
les soucis habituels de ma vie. Il suffit que je pense à Lina Montalina,
au libraire de la rue de la Sorbonne, à l’école Victor Cousin, aux
cartomanciennes et aux bandagistes herniaires, pour qui j’ai rédigé des
prospectus, aux directeurs de journaux pour qui j’ai rédigé des
articles.
* * * * *
Les journées sont lourdes et calmes. Les nuits sont ardentes et lourdes.
Mon corps ne pèse plus admirablement stable et compact au lit qui semble
de toute éternité rivé au plancher par ses quatre pieds. Mon corps est
tendu d’un bout à l’autre du lit, comme si des forces adverses
l’écartelaient en des directions contraires. Je me dresse et m’appuie
sur les coudes, regardant droit devant moi et je passe des heures ainsi,
attendant je ne sais quoi, mais évitant, par cet effort, la
multiplication douloureuse des idées agitantes.
La lampe électrique, avec son abat-jour, se reflète dans la vitre de la
fenêtre, en face de mon lit. C’est un cosaque avec son bonnet, et c’est
d’autres fois l’Homme à la pipe de Van Gogh. Mais l’image reste
immobile, des heures, face à moi, fixe, comme moi, comme le silence,
comme la nuit. L’espagnolette de la fenêtre, creuse et modèle le visage
d’un adolescent aux traits nets, aux yeux trop sombres et piqués comme
des points. Images fixes, dures, mais non terrifiantes.
Je ne dors pas. Simplement, le sentiment, que mon corps a de son poids,
augmente ou diminue. Et la nuit disparaît, comme la flamme d’une
chandelle soufflée, à l’heure du matin où l’infirmière entre dans ma
chambre pour prendre ma température.
Gillot ce matin n’est pas venu. C’est le docteur Dittenay qui passe dans
les chambres. Mademoiselle Carneran défait mon pansement. Le docteur
Dittenay presse la région et les bords de ma plaie. Puis il remplace le
drain en s’aidant d’une sonde cannelée. Il me semble qu’il m’enfonce
dans le tête une tige raboteuse qui frotte aux bords nus et tendres de
la plaie. Il m’est assez difficile de rester immobile. Un mouvement
brusque de la tête me délivrerait. Toute ma volonté de faire proprement
mon métier de malade n’empêche pas que cette pointe d’acier, remuée dans
ma plaie, n’y promène une sensation presque intolérable de cinglement
continu. Je suis couché sur le côté, les deux bras allongés vers le bord
du lit, les mains plongeant dans le plus bas des oreillers et s’y
agrippant. C’est en contractant davantage mes mains que j’arrive à ne
pas crier. Mademoiselle Carneran fait le tour du lit et elle vient
appuyer doucement ses deux mains sur les miennes.
Le drain pénètre difficilement. Le docteur Dittenay s’y reprend à
plusieurs fois. Je souffre, comme s’il pinçait les bords de la plaie et
qu’il les déchirât à la façon d’un vieux carton qu’on jette au panier.
Le docteur Dittenay parle avec douceur et sourit. Il a cette glaciale
cordialité qui ne manque jamais aux petites natures. Le calme de Gillot
est bien différent. Il est calme à la façon d’un athlète, qui sait avant
tout exercice que ses muscles sont prêts. Dittenay est calme par
mollesse naturelle et parce que l’impassibilité, corrigée d’un sourire,
est nécessaire à l’exercice de son état. Ses yeux sont saillants,
derrière son lorgnon aux verres libres. Ses traits sont gros et
réguliers. Il est de cette classe d’hommes à l’humanité pauvre qui ne
sont jamais en prise directe avec les autres hommes. Dittenay est
médecin, parce que la médecine est une carrière libérale. Il occuperait
aussi naturellement une charge d’avoué. C’est un animal domestique
parfaitement dressé aux habitudes d’une profession. Il s’oriente à
travers les maladies, comme un garçon livreur s’oriente dans Paris.
Perdu dans une île déserte, il retournerait à l’état sauvage. Il ne
serait même pas capable d’inventer une civilisation. Il n’a pas de
génie. Gillot a du génie. Mademoiselle Carneran a du génie. Madeleine,
la petite servante qui balaya ma chambre ce matin, a du génie. Leur
présence me donne une illusion de recommencer ma vie, me délivre du
passé. Ils apportent en moi la même espérance illimitée que la décision
d’un lointain voyage. Ils rafraîchissent ma curiosité humaine, autant
que si j’entrais dans une ville inconnue.
Gillot m’aurait fait mal dix fois davantage que je lui aurais offert ma
souffrance en hommage. Mais quand Dittenay quitte ma chambre, c’est la
sonde cannelée qui s’en va, et rien de plus. Dittenay n’est qu’un objet
humain...
L’incision, que Gillot a donnée dans ma tempe, a évacué le pus contenu
dans l’abcès. Elle ne pouvait guérir l’otite. Dans l’après-midi, je
recommence à sentir les mêmes élancements au fond de l’oreille, la même
tension jusqu’à l’écartèlement, dont je souffris tant avant mon entrée
dans la maison de santé.
Des coups frappés dans ma tête se mêlent et se répercutent. C’est le
bruit des grands chantiers maritimes, quand, sur la coque d’un cuirassé,
les marteaux, frappant les boulons, éveillent au métal des sonorités
grinçantes et tremblées, qui d’abord éclatent au choc, puis se
propagent, plus libres et plus souples, et se croisent et
s’entre-croisent, se combinent et s’entre-nourrissent, comme si elles
étaient les notes d’une cyclopéenne symphonie. Il y a un chantier dans
mon oreille. Et chacun des coups qui frappent l’invisible métal broie je
ne sais quoi dans ma tête.
Il se fait un silence, comme si on avait sonné une interruption du
travail. Le mélange et le rythme des sons était si bien celui de mille
marteaux bosselant une immense plaque de métal, que j’ai vraiment l’idée
que les ouvriers sortent pour aller déjeuner.
La douleur change brusquement, comme un numéro de cirque succède à un
autre. Je ne pense pas au cirque où nous allons en spectateur qui flâne.
Je pense au cirque de notre enfance, qui nous apparaît comme absolument
distinct de notre vie à nous, invariable et prévue. C’est une sorte de
monde renversé et cependant réel. Des femmes roses y trouent des
cerceaux blancs entre les deux temps d’un galop de cheval. Des hommes y
marchent la tête en bas. C’est le monde où les bêtes parlent.
Il y a dans l’extrême souffrance une joie semblable à celle de l’enfant
au cirque. On passe dans un autre monde. Je ne parle pas de la
souffrance, objet d’analyse. Il ne s’agit pas de ce reploiement qui fut
l’attitude professionnelle des romanciers psychologues. Ils n’ont
d’ailleurs jamais analysé la souffrance physique, trop simple pour leurs
méditations et bonne tout au plus pour des goujats.
La souffrance physique, si elle est suffisamment prolongée, puissante et
variée,--je ne parle pas d’une monotone rage de dents ou d’une colique
poignante et convulsive--la souffrance physique peut être un spectacle.
Et non pas un spectacle factice qu’on se crée.
On ne la regarde pas, à la façon dont les écrivains ont regardé leur
âme, en clignant des yeux, comme pour distinguer un petit objet éloigné.
Elle est un spectacle véritable, comme la mer en tempête ou comme un
rapide qui passe devant nous, quand nous rêvassons sur le banc d’une
gare de village. Elle est en nous, mais, rompant notre habituel
équilibre, elle nous surpasse et s’impose à nous, comme le spectacle le
plus tangible et le plus provocant.
Le bruit des grands chantiers s’étant donc apaisé, il y eut comme le
tournoiement vertigineux d’une formidable roue dentée dans ma tête. Puis
le mal devint moins régulier, plus oscillant, tantôt plus tendu et
tantôt plus souple, comme la corde qui tient à la rive une barque en
flottaison. Il fut irrégulier, mais d’une rage singulière à laquelle je
n’étais pas encore accoutumé.
J’ai déjà éprouvé un sentiment analogue. Seulement le spectacle n’avait
pas lieu dans ma tête. Je me souviens... C’est à la porte d’une ferme
isolée, en Bretagne. Le chien est attaché à sa niche qui est rivée au
mur. Tout le monde est aux champs. Et le chien, furieux que j’ose passer
sur sa route, s’élance sur moi. Un instant je le vois dans l’espace au
terme de son bond, comme suspendu à la chaîne, droite comme une barre.
Puis en ressort, la chaîne se détend et semble attirer le chien vers la
niche, comme s’il était une balle au bout d’un élastique. Alors il
recommence deux ou trois élans semblables qui font osciller la niche et
chaque fois il retombe, battant le sol. Puis il tourne, comme sur une
piste, comme si sa chaîne était une longe. La chaîne se tend et se
distend. Parfois elle s’enroule et s’emmêle autour du crampon qui la
tient à la niche, et ses anneaux meurtris les uns contre les autres font
le même bruit que s’ils se sciaient les uns les autres. La chaîne
maintenant semble mouvoir le chien comme un projectile. Le collier
arrête le chien et l’étrangle. Il repart furieusement et on ne sait
comment il peut, dans ce minuscule espace, malgré l’interruption, à
chaque tour, de cet étranglement, galoper sans arrêt et lancer son
aboiement rauque.
La chaîne et le chien sont dans ma tête.
Je saurai maintenant distinguer mon mal, selon que j’aurai dans ma tête
un chien furieux ou un atelier de constructions navales.
Pendant la première heure, la douleur m’agita. Mes mouvements la
fuyaient... Quelqu’un qui me regarderait et ne saurait pas que mes
mouvements et mes contractions sont les signes de la douleur me
trouverait très comique. Mes mâchoires se serrent et mes dents se
rapprochent, ou je mords ma lèvre inférieure, ou je ferme les yeux avec
autant de force que si je voulais user l’un contre l’autre les deux
bords de mes paupières. Mes doigts se remuent, mes jambes tour à tour se
ploient et s’allongent. Je suis comique, comme un chien qui, couché dans
l’herbe, sur le dos, les pattes en l’air, se meut avec des mouvements
saccadés de son dos.
Mais la douleur devint si puissante, qu’elle m’obligea à une sorte de
calme et que j’y assistai, comme on est le témoin résigné d’un
cataclysme. Je suis à cette limite où il semble que la douleur ne puisse
être plus forte. Elle perd alors tout caractère agressif et taquin. On
sent distinctes les premières gouttes d’un orage. Mais quand l’orage
éclate, on ne sent plus les gouttes, on est mouillé, on est dans
l’orage. Les coups de tonnerre ne surprennent plus. Nous désirons même
qu’ils se multiplient. Ainsi un instant arrive où la douleur ne
décompose plus son effort, où elle ne surpasse plus ses tirailleurs, où
elle fait l’assaut, où elle livre bataille comme un général qui
rassemble ses unités. Alors elle entre dans la ville, elle prend
possession de nous. Nous nous soumettons. Nous sommes une ville conquise
dont les enfants aux fenêtres regardent passer les troupes assiégeantes.
Nous prenons même à la douleur maîtresse de nous une sorte de plaisir,
ou plutôt nous lui devenons consentants.
Les mystiques offraient leur souffrance à Dieu. Un homme courageux
devant le mystère et devant la vie offre sa souffrance à la nature. Cela
n’est pas seulement une adhésion spinoziste. Il y a de la part de celui
qui a atteint à une belle limite de la souffrance physique une sorte
d’éblouissement admiratif devant un beau spectacle.
Lorsque le mal s’apaise, je suis brisé et moulu, comme si j’avais été
frappé de mille coups par tout le corps.
Il me semble qu’une charge de cavalerie a passé sur moi. Je relève la
tête, avec précaution. Les fourreaux de sabre entrechoqués et les fers
des chevaux heurtant le sol ne sont plus qu’un bruit lointain et unique.
Les coups de sabot, par places, ont meurtri mon corps. Le blessé
s’étonne que tant de fracas ne soit plus qu’un frémissement et un peu de
poussière qui flotte.
* * * * *
Il faut à cette résignation ou plutôt à cette joie d’acceptation des
conditions favorables. Il faut d’abord que la douleur soit belle et
qu’elle ne nous tourmente pas par mille attaques, comme un moustique
tourne autour de nous, se pose, fuit et se pose encore. Il faut une
bonne santé et la certitude que la douleur est passagère. Il faut aussi
cette joie blanche de la maison de santé et ces soins multipliés et
précis qui la consolent, s’ils ne la soulagent.
Enfin je n’ai vraiment éprouvé le sentiment de souffrir en perfection,
je n’ai jamais été le spectateur ébloui et consentant, que du jour où
j’ai su que ma douleur, si elle était intolérable, pouvait être calmée
par la morphine.
Au moment où je souffrais le plus, mademoiselle Carneran est entrée dans
la chambre. Elle est restée un instant, tout près de mon lit, la tête un
peu penchée, sous la lumière déjà diminuée. Ses yeux gris, lourds comme
un ciel d’orage, me regardaient avec une pitié très douce et un sourire
navré pinçait les coins de sa bouche.
Elle a posé un instant sa main fraîche sur mon front et je suis resté
immobile comme si j’espérais que toute la fraîcheur de sa main se
répandrait en moi.
--Vous souffrez beaucoup, m’a-t-elle demandé.
Je répondis:
--Oui... beaucoup... mais après une hésitation, comme si je voulais
évaluer avec précision la gravité de ma douleur et comme un honnête
malade qui ne veut pas tromper son monde.
Le lendemain, dans l’après-midi, c’est à nouveau le fracas des chantiers
maritimes et les élans tournoyants du chien hors sa niche. Je commence à
avoir une expérience du mal, qui me permet de l’accueillir avec plus de
sagesse, j’ai presqu’envie de dire avec plus de politesse. Je ne suis
plus du tout l’enfant stupide qui fuit dans tous les coins, pour éviter
une fessée. Je suis comme dans un salon et j’attends avec calme un
visiteur redoutable.
Il vient. C’est d’abord un ridicule et agaçant personnage, bourdonnant,
procédant par mille attaques brusques et sournoises. Le visiteur que je
reçois n’est qu’un fou. Je suis là, attentif autant que réservé. Sans
doute je ne saute pas au cou du visiteur. Mais je suis correct, prêt à
l’écouter. Il entre, à pas très sourds, comme certains personnages de
nos rêves que l’on n’entend pas marcher.
Et aussitôt, au lieu de me raconter, selon que les convenances
l’exigent, l’objet de sa visite, il s’assied sur un fauteuil, les jambes
en l’air, saute à pieds joints sur la cheminée, retombe à terre,
s’avance en grimaçant vers les murs, agite les bras, comme s’il tournait
deux manivelles, éclate bêtement d’un rire sonore, puis vient s’asseoir
de tout son long sur le canapé dans une attitude sombre et digne. Et là,
il ne dit rien, il ne répond même pas à mes questions.
Enfin, il se lève, marche droit à moi, se plante en face de moi, me
jette un regard qui aussitôt me paralyse et se met à me frapper, comme
s’il accomplissait une besogne, comme s’il exécutait une consigne. Ses
mouvements sont d’une exaspérante régularité. On dirait d’un ouvrier,
qui a son marteau bien en main et qui enfonce des clous. Il tape
rythmiquement. Mais à chaque fois qu’un clou va disparaître, il donne
deux ou trois coups plus violents, plus espacés, des coups de grâce.
Je ne suis plus un corps humain. Je suis une masse molle sur laquelle
s’acharne le détestable visiteur. Il est devenu fou furieux. Il enfonce
ses ongles en moi. Il me jette sur le plancher, me foule aux pieds et
danse sur moi une danse de plus en plus rapide et crépitante, et
parfois, d’une détente violente et brusque de sa jambe, il me fracasse à
coups de talon.
Le mauvais visiteur s’en va, comme un appariteur. Il a introduit une
douleur plus calme et presque majestueuse. Je ne suis plus en proie qu’à
des forces impassibles qui m’écartèlent. Je ne suis plus qu’un point, un
être sans épaisseur et sans densité, perdu dans le lit blanc et dans la
chambre blanche. Il me semble que le mal n’est plus en moi, ne m’affecte
plus directement. Mais je suis entouré par lui. Je baigne en lui.
Enfin, plus de souffrance aucune. Mon corps est un désert. C’est comme
si j’avais fait une chute formidable, comme si j’étais tombé du haut du
ciel tout droit sur mon lit...
Mademoiselle Carneran est restée longtemps près de moi. Cela fut non pas
un soulagement, mais une consolation, qu’elle ait pris la peine de me
regarder souffrir. J’ai horreur de la sensiblerie. Je n’aime pas, quand
je souffre, ou quand d’autres souffrent, qu’on ferme les yeux, avec
l’air de n’en pouvoir supporter le spectacle. C’est ainsi que sont les
gens du monde en visite, devant un malade. Mademoiselle Carneran n’eut
pas l’indifférence aimable et cet air de vous parler du haut du
quatrième étage qu’ont quelquefois les infirmières et tous ceux qui par
métier vivent autour des malades. Elle me regarda. Il y avait beaucoup
de noblesse dans son regard ferme, sans fausse pitié. Je puis dire
qu’elle m’aida à souffrir. J’avais une grande joie à lui dire quand le
mal diminuait: «Cela devient supportable.» J’ai souvent eu l’occasion de
voir comme les malades exagéraient l’expression de leur souffrance.
J’avais une grande joie à être précis, un peu sec, à dire sur un ton
détaché: «Oui, je souffre beaucoup. Mais c’est presque amusant.»
La vérité est que je n’avais jamais souffert et que la douleur
m’intéressait comme un horrible et nouveau pays qu’on visite.
Mademoiselle Carneran, tout près de mon lit, s’y appuyait de sa main
étendue. Lorsque la souffrance plus aiguë contracta davantage mon
visage, je saisis cette main. Et quand je souffrais plus, je la serrais
davantage. Il faut avoir 39° de fièvre et souffrir dans son corps, pour
sentir véritablement le secours d’une main de femme inconnue. Ni une
mère, ni une sœur, ni une compagne--et je n’hésite pas devant la cruauté
de cet aveu--n’auraient un pareil pouvoir de consolatrice.
Je ne sais rien de mademoiselle Carneran. Et c’est pour cela que cette
caresse humaine est d’un si haut prix et si absolument émouvante. Une
mère, une sœur, une compagne sont nos gardes-malades naturelles. Il n’y
a pas dans leur tendresse ou leur dévouement l’imprévu qui satisfait
notre goût du miracle. Je pense à des histoires bêtes de soldats
épousant des ambulancières. Et la fièvre me donne un énorme pouvoir
d’attention. Dans la vie, nous n’osons pas regarder les mains des femmes
inconnues avec trop d’obstination. Les mains se dérobent et ont leur
pudeur. Les yeux mi-clos, la tête remplie de bruits barbares et
d’éclatements fulgurants, comme si des projectiles partaient et
s’arrêtaient au sommet de mon crâne, je regarde cette main, un peu
raidie, qui se prête et ne se livre pas. Elle est fine et sèche,
anguleuse aux articulations. Elle est douloureuse et volontaire, sans
aucun effilement souple, sans aucun passage arrondi.
Enfin elle est propre. J’ai déjeuné un jour avec une femme de lettres
aux ongles rosis de carmin, et je ne pouvais m’empêcher de penser que
cette dame aurait bien pu se laver les mains avant de se mettre à table.
La propreté d’une main d’infirmière soigneuse garde comme la fraîcheur
de l’eau. Une main soignée de femme du monde n’est presque jamais que
nettoyée. Il faut avoir touché du pus ou baigné des typhiques, pour
avoir les mains propres.
Quand la douleur s’accroît, je serre cette main, comme un naufragé se
cramponne à une épave.