La mort, ce n’est rien. L’acte de mourir est aussi naturel que l’acte de

respirer. Je ne sais rien à quoi je pourrais penser avec plus de calme.

Si elle vient, sans que je puisse lutter contre elle, mille regrets. Je

ne perdrai pas mes dernières minutes à me désoler. Mais ce qui

m’inquiète, ce sont les problèmes qui peuvent se poser devant elle. Si

je fais naufrage avec ma sœur, quand je serai à bout de forces, pour

l’avoir soutenue au-dessus de l’eau, dois-je lutter encore, moi seul,

quelques minutes, ou me laisser couler, à la minute même où mon bras

l’abandonne?

Reste Dieu... Puisque je t’ai créé, pour l’idée de cause conçue trop

simplement, je m’honore, en mourant, de n’avoir pas été, durant ma vie,

un solliciteur obsédant. Je ne me suis pas vengé de ton silence, comme

un reporter éconduit, en donnant des détails sur ta maison et sur ton

cœur. Je n’ai pas fondé une religion... Je me suis conduit, avec toi,

comme un honnête homme.

Mademoiselle Crazannes, la surveillante de l’étage, est une grande jeune

femme brune, dont le visage est d’une impératrice ou d’une jeune

directrice de pensionnat. Elle aime à jouer au grand médecin. Elle

médite longuement ma courbe de température, la remet au tiroir et sort

sans dire un mot. Si je l’imagine, ayant quitté sa blouse d’infirmière,

je ne puis me la représenter qu’habillée tout de noir. Elle doit, son

jour de sortie, se promener par les rues comme une veuve inconsolable ou

comme une reine détrônée. Pourquoi détrônée? Elle est bien la reine de

l’étage. Les autres infirmières s’en vont à petits pas ou glissent au

long des murs blancs. Mais mademoiselle Crazannes ne passe ni ne glisse.

Elle s’avance. Et je m’étonne que sa blouse blanche ne s’allonge pas en

traîne et que les petites servantes en tablier bleu ne s’élancent ni ne

se penchent, pour lui porter sa traîne.

L’infirmière s’appelle Marguerite Carneran. Elle a des pommettes

saillantes, un nez court, le teint pâle et de très grands yeux d’un gris

de cendre: ce qu’on est convenu d’appeler un visage d’étudiante russe.

Et c’est en voulant parler d’elle que je sens davantage la difficulté

qu’il y a à se servir des mots pour une autre intention que raconter des

faits ou bien des idées. Je commence bêtement un portrait de Marguerite

Carneran. Je rassemble ses traits, je me souviens de ses mouvements;

comme un naturaliste décrit une plante ou un animal, comme s’il

s’agissait, avec mille renseignements dispersés, de former une seule

image définitive. Un photographe en ferait autant. Et c’est ainsi que

nous opérons, quand nous sommes en bonne santé, pour avoir des hommes et

des femmes une notion suffisante à l’usage quotidien. Ce n’est pas ainsi

que j’ai connu Marguerite Carneran. Je l’ai connue par des images

successives à peine liées, qui ne se confondaient pas en une seule et

qui émergeaient de la torpeur fiévreuse, comme des fleurs, à intervalles

inégaux, piqueraient de points éclatants la terre lourde d’un massif. Un

musicien peut-être saurait exprimer cela.

D’abord elle entra... Et je ne remarquai que son allure _comme il faut_,

son expression d’amertume souriante. Je me sentis protégé. Ce fut tout.

Puis j’ai dans la journée trois ou quatre souvenirs d’elle. Elle

m’apportait à boire, ou rangeait mes oreillers avec des gestes soigneux

et volontaires, très doux, mais un peu secs.

Il lui manquait cette grâce animale, cette perfection souple qui nous

lie aussitôt à certaines femmes d’une complicité sexuelle. Cette force

et cette harmonie primitives, je les ai aperçues chez presque toutes les

négresses d’exhibition... Je la distingue chez des femmes du peuple, du

monde, des actrices ou des filles publiques. Elles sont indépendantes de

leur milieu, de leurs mœurs, de leur caractère. Elles ne sont peut-être

que la persistance d’une sagesse sauvage du corps. Les gestes de

Marguerite Carneran sont d’une décence vertueuse... Il doit y avoir

beaucoup d’infirmières semblables dans les hôpitaux de Genève ou de

Londres. Déjà, je sens qu’elle me sourit par bonté et par pitié. Elle ne

se sourit pas à elle-même.

* * * * *

Je suis heureux... Je n’ai aucune ambition, aucun désir, mais aucun

regret non plus ni aucune inquiétude. La fièvre applique mon corps au

lit exactement, comme une planche à une planche. Je suis lourdement

immobile. Je me fais l’effet d’une locomotive sous pression, à l’arrêt.

Et s’il faut que je me déplace dans mon lit, mon corps se meut tout

d’une pièce, comme un bloc et comme si j’avais perdu le pouvoir des

mouvements délicats et spéciaux.

Je suis entouré de silence, d’ordre et de lumière. J’aime la monotonie

blanche de cette chambre lisse, dont les murs sont semblables, où que je

pose mes yeux, à un nuage opaque. La clochette qui sonne au plus

lointain couloir règle l’ordre de la maison. Dans la clarté qui vient

des deux larges fenêtres, je suis baigné comme en un bain tiède. Et je

goûte, sans remords, ma torpeur. Je me réjouis d’une paresse

bienheureuse. Je ne me sens même plus responsable de ma santé. D’autres

y veillent.

Je ne sais si tous les malades trouvent la même joie ici. Mais c’est le

premier asile, la première oasis que je rencontre. Pour que mon bonheur

soit plus complet encore, il suffit que je réveille légèrement en moi

les soucis habituels de ma vie. Il suffit que je pense à Lina Montalina,

au libraire de la rue de la Sorbonne, à l’école Victor Cousin, aux

cartomanciennes et aux bandagistes herniaires, pour qui j’ai rédigé des

prospectus, aux directeurs de journaux pour qui j’ai rédigé des

articles.

* * * * *

Les journées sont lourdes et calmes. Les nuits sont ardentes et lourdes.

Mon corps ne pèse plus admirablement stable et compact au lit qui semble

de toute éternité rivé au plancher par ses quatre pieds. Mon corps est

tendu d’un bout à l’autre du lit, comme si des forces adverses

l’écartelaient en des directions contraires. Je me dresse et m’appuie

sur les coudes, regardant droit devant moi et je passe des heures ainsi,

attendant je ne sais quoi, mais évitant, par cet effort, la

multiplication douloureuse des idées agitantes.

La lampe électrique, avec son abat-jour, se reflète dans la vitre de la

fenêtre, en face de mon lit. C’est un cosaque avec son bonnet, et c’est

d’autres fois l’Homme à la pipe de Van Gogh. Mais l’image reste

immobile, des heures, face à moi, fixe, comme moi, comme le silence,

comme la nuit. L’espagnolette de la fenêtre, creuse et modèle le visage

d’un adolescent aux traits nets, aux yeux trop sombres et piqués comme

des points. Images fixes, dures, mais non terrifiantes.

Je ne dors pas. Simplement, le sentiment, que mon corps a de son poids,

augmente ou diminue. Et la nuit disparaît, comme la flamme d’une

chandelle soufflée, à l’heure du matin où l’infirmière entre dans ma

chambre pour prendre ma température.

Gillot ce matin n’est pas venu. C’est le docteur Dittenay qui passe dans

les chambres. Mademoiselle Carneran défait mon pansement. Le docteur

Dittenay presse la région et les bords de ma plaie. Puis il remplace le

drain en s’aidant d’une sonde cannelée. Il me semble qu’il m’enfonce

dans le tête une tige raboteuse qui frotte aux bords nus et tendres de

la plaie. Il m’est assez difficile de rester immobile. Un mouvement

brusque de la tête me délivrerait. Toute ma volonté de faire proprement

mon métier de malade n’empêche pas que cette pointe d’acier, remuée dans

ma plaie, n’y promène une sensation presque intolérable de cinglement

continu. Je suis couché sur le côté, les deux bras allongés vers le bord

du lit, les mains plongeant dans le plus bas des oreillers et s’y

agrippant. C’est en contractant davantage mes mains que j’arrive à ne

pas crier. Mademoiselle Carneran fait le tour du lit et elle vient

appuyer doucement ses deux mains sur les miennes.

Le drain pénètre difficilement. Le docteur Dittenay s’y reprend à

plusieurs fois. Je souffre, comme s’il pinçait les bords de la plaie et

qu’il les déchirât à la façon d’un vieux carton qu’on jette au panier.

Le docteur Dittenay parle avec douceur et sourit. Il a cette glaciale

cordialité qui ne manque jamais aux petites natures. Le calme de Gillot

est bien différent. Il est calme à la façon d’un athlète, qui sait avant

tout exercice que ses muscles sont prêts. Dittenay est calme par

mollesse naturelle et parce que l’impassibilité, corrigée d’un sourire,

est nécessaire à l’exercice de son état. Ses yeux sont saillants,

derrière son lorgnon aux verres libres. Ses traits sont gros et

réguliers. Il est de cette classe d’hommes à l’humanité pauvre qui ne

sont jamais en prise directe avec les autres hommes. Dittenay est

médecin, parce que la médecine est une carrière libérale. Il occuperait

aussi naturellement une charge d’avoué. C’est un animal domestique

parfaitement dressé aux habitudes d’une profession. Il s’oriente à

travers les maladies, comme un garçon livreur s’oriente dans Paris.

Perdu dans une île déserte, il retournerait à l’état sauvage. Il ne

serait même pas capable d’inventer une civilisation. Il n’a pas de

génie. Gillot a du génie. Mademoiselle Carneran a du génie. Madeleine,

la petite servante qui balaya ma chambre ce matin, a du génie. Leur

présence me donne une illusion de recommencer ma vie, me délivre du

passé. Ils apportent en moi la même espérance illimitée que la décision

d’un lointain voyage. Ils rafraîchissent ma curiosité humaine, autant

que si j’entrais dans une ville inconnue.

Gillot m’aurait fait mal dix fois davantage que je lui aurais offert ma

souffrance en hommage. Mais quand Dittenay quitte ma chambre, c’est la

sonde cannelée qui s’en va, et rien de plus. Dittenay n’est qu’un objet

humain...

L’incision, que Gillot a donnée dans ma tempe, a évacué le pus contenu

dans l’abcès. Elle ne pouvait guérir l’otite. Dans l’après-midi, je

recommence à sentir les mêmes élancements au fond de l’oreille, la même

tension jusqu’à l’écartèlement, dont je souffris tant avant mon entrée

dans la maison de santé.

Des coups frappés dans ma tête se mêlent et se répercutent. C’est le

bruit des grands chantiers maritimes, quand, sur la coque d’un cuirassé,

les marteaux, frappant les boulons, éveillent au métal des sonorités

grinçantes et tremblées, qui d’abord éclatent au choc, puis se

propagent, plus libres et plus souples, et se croisent et

s’entre-croisent, se combinent et s’entre-nourrissent, comme si elles

étaient les notes d’une cyclopéenne symphonie. Il y a un chantier dans

mon oreille. Et chacun des coups qui frappent l’invisible métal broie je

ne sais quoi dans ma tête.

Il se fait un silence, comme si on avait sonné une interruption du

travail. Le mélange et le rythme des sons était si bien celui de mille

marteaux bosselant une immense plaque de métal, que j’ai vraiment l’idée

que les ouvriers sortent pour aller déjeuner.

La douleur change brusquement, comme un numéro de cirque succède à un

autre. Je ne pense pas au cirque où nous allons en spectateur qui flâne.

Je pense au cirque de notre enfance, qui nous apparaît comme absolument

distinct de notre vie à nous, invariable et prévue. C’est une sorte de

monde renversé et cependant réel. Des femmes roses y trouent des

cerceaux blancs entre les deux temps d’un galop de cheval. Des hommes y

marchent la tête en bas. C’est le monde où les bêtes parlent.

Il y a dans l’extrême souffrance une joie semblable à celle de l’enfant

au cirque. On passe dans un autre monde. Je ne parle pas de la

souffrance, objet d’analyse. Il ne s’agit pas de ce reploiement qui fut

l’attitude professionnelle des romanciers psychologues. Ils n’ont

d’ailleurs jamais analysé la souffrance physique, trop simple pour leurs

méditations et bonne tout au plus pour des goujats.

La souffrance physique, si elle est suffisamment prolongée, puissante et

variée,--je ne parle pas d’une monotone rage de dents ou d’une colique

poignante et convulsive--la souffrance physique peut être un spectacle.

Et non pas un spectacle factice qu’on se crée.

On ne la regarde pas, à la façon dont les écrivains ont regardé leur

âme, en clignant des yeux, comme pour distinguer un petit objet éloigné.

Elle est un spectacle véritable, comme la mer en tempête ou comme un

rapide qui passe devant nous, quand nous rêvassons sur le banc d’une

gare de village. Elle est en nous, mais, rompant notre habituel

équilibre, elle nous surpasse et s’impose à nous, comme le spectacle le

plus tangible et le plus provocant.

Le bruit des grands chantiers s’étant donc apaisé, il y eut comme le

tournoiement vertigineux d’une formidable roue dentée dans ma tête. Puis

le mal devint moins régulier, plus oscillant, tantôt plus tendu et

tantôt plus souple, comme la corde qui tient à la rive une barque en

flottaison. Il fut irrégulier, mais d’une rage singulière à laquelle je

n’étais pas encore accoutumé.

J’ai déjà éprouvé un sentiment analogue. Seulement le spectacle n’avait

pas lieu dans ma tête. Je me souviens... C’est à la porte d’une ferme

isolée, en Bretagne. Le chien est attaché à sa niche qui est rivée au

mur. Tout le monde est aux champs. Et le chien, furieux que j’ose passer

sur sa route, s’élance sur moi. Un instant je le vois dans l’espace au

terme de son bond, comme suspendu à la chaîne, droite comme une barre.

Puis en ressort, la chaîne se détend et semble attirer le chien vers la

niche, comme s’il était une balle au bout d’un élastique. Alors il

recommence deux ou trois élans semblables qui font osciller la niche et

chaque fois il retombe, battant le sol. Puis il tourne, comme sur une

piste, comme si sa chaîne était une longe. La chaîne se tend et se

distend. Parfois elle s’enroule et s’emmêle autour du crampon qui la

tient à la niche, et ses anneaux meurtris les uns contre les autres font

le même bruit que s’ils se sciaient les uns les autres. La chaîne

maintenant semble mouvoir le chien comme un projectile. Le collier

arrête le chien et l’étrangle. Il repart furieusement et on ne sait

comment il peut, dans ce minuscule espace, malgré l’interruption, à

chaque tour, de cet étranglement, galoper sans arrêt et lancer son

aboiement rauque.

La chaîne et le chien sont dans ma tête.

Je saurai maintenant distinguer mon mal, selon que j’aurai dans ma tête

un chien furieux ou un atelier de constructions navales.

Pendant la première heure, la douleur m’agita. Mes mouvements la

fuyaient... Quelqu’un qui me regarderait et ne saurait pas que mes

mouvements et mes contractions sont les signes de la douleur me

trouverait très comique. Mes mâchoires se serrent et mes dents se

rapprochent, ou je mords ma lèvre inférieure, ou je ferme les yeux avec

autant de force que si je voulais user l’un contre l’autre les deux

bords de mes paupières. Mes doigts se remuent, mes jambes tour à tour se

ploient et s’allongent. Je suis comique, comme un chien qui, couché dans

l’herbe, sur le dos, les pattes en l’air, se meut avec des mouvements

saccadés de son dos.

Mais la douleur devint si puissante, qu’elle m’obligea à une sorte de

calme et que j’y assistai, comme on est le témoin résigné d’un

cataclysme. Je suis à cette limite où il semble que la douleur ne puisse

être plus forte. Elle perd alors tout caractère agressif et taquin. On

sent distinctes les premières gouttes d’un orage. Mais quand l’orage

éclate, on ne sent plus les gouttes, on est mouillé, on est dans

l’orage. Les coups de tonnerre ne surprennent plus. Nous désirons même

qu’ils se multiplient. Ainsi un instant arrive où la douleur ne

décompose plus son effort, où elle ne surpasse plus ses tirailleurs, où

elle fait l’assaut, où elle livre bataille comme un général qui

rassemble ses unités. Alors elle entre dans la ville, elle prend

possession de nous. Nous nous soumettons. Nous sommes une ville conquise

dont les enfants aux fenêtres regardent passer les troupes assiégeantes.

Nous prenons même à la douleur maîtresse de nous une sorte de plaisir,

ou plutôt nous lui devenons consentants.

Les mystiques offraient leur souffrance à Dieu. Un homme courageux

devant le mystère et devant la vie offre sa souffrance à la nature. Cela

n’est pas seulement une adhésion spinoziste. Il y a de la part de celui

qui a atteint à une belle limite de la souffrance physique une sorte

d’éblouissement admiratif devant un beau spectacle.

Lorsque le mal s’apaise, je suis brisé et moulu, comme si j’avais été

frappé de mille coups par tout le corps.

Il me semble qu’une charge de cavalerie a passé sur moi. Je relève la

tête, avec précaution. Les fourreaux de sabre entrechoqués et les fers

des chevaux heurtant le sol ne sont plus qu’un bruit lointain et unique.

Les coups de sabot, par places, ont meurtri mon corps. Le blessé

s’étonne que tant de fracas ne soit plus qu’un frémissement et un peu de

poussière qui flotte.

* * * * *

Il faut à cette résignation ou plutôt à cette joie d’acceptation des

conditions favorables. Il faut d’abord que la douleur soit belle et

qu’elle ne nous tourmente pas par mille attaques, comme un moustique

tourne autour de nous, se pose, fuit et se pose encore. Il faut une

bonne santé et la certitude que la douleur est passagère. Il faut aussi

cette joie blanche de la maison de santé et ces soins multipliés et

précis qui la consolent, s’ils ne la soulagent.

Enfin je n’ai vraiment éprouvé le sentiment de souffrir en perfection,

je n’ai jamais été le spectateur ébloui et consentant, que du jour où

j’ai su que ma douleur, si elle était intolérable, pouvait être calmée

par la morphine.

Au moment où je souffrais le plus, mademoiselle Carneran est entrée dans

la chambre. Elle est restée un instant, tout près de mon lit, la tête un

peu penchée, sous la lumière déjà diminuée. Ses yeux gris, lourds comme

un ciel d’orage, me regardaient avec une pitié très douce et un sourire

navré pinçait les coins de sa bouche.

Elle a posé un instant sa main fraîche sur mon front et je suis resté

immobile comme si j’espérais que toute la fraîcheur de sa main se

répandrait en moi.

--Vous souffrez beaucoup, m’a-t-elle demandé.

Je répondis:

--Oui... beaucoup... mais après une hésitation, comme si je voulais

évaluer avec précision la gravité de ma douleur et comme un honnête

malade qui ne veut pas tromper son monde.

Le lendemain, dans l’après-midi, c’est à nouveau le fracas des chantiers

maritimes et les élans tournoyants du chien hors sa niche. Je commence à

avoir une expérience du mal, qui me permet de l’accueillir avec plus de

sagesse, j’ai presqu’envie de dire avec plus de politesse. Je ne suis

plus du tout l’enfant stupide qui fuit dans tous les coins, pour éviter

une fessée. Je suis comme dans un salon et j’attends avec calme un

visiteur redoutable.

Il vient. C’est d’abord un ridicule et agaçant personnage, bourdonnant,

procédant par mille attaques brusques et sournoises. Le visiteur que je

reçois n’est qu’un fou. Je suis là, attentif autant que réservé. Sans

doute je ne saute pas au cou du visiteur. Mais je suis correct, prêt à

l’écouter. Il entre, à pas très sourds, comme certains personnages de

nos rêves que l’on n’entend pas marcher.

Et aussitôt, au lieu de me raconter, selon que les convenances

l’exigent, l’objet de sa visite, il s’assied sur un fauteuil, les jambes

en l’air, saute à pieds joints sur la cheminée, retombe à terre,

s’avance en grimaçant vers les murs, agite les bras, comme s’il tournait

deux manivelles, éclate bêtement d’un rire sonore, puis vient s’asseoir

de tout son long sur le canapé dans une attitude sombre et digne. Et là,

il ne dit rien, il ne répond même pas à mes questions.

Enfin, il se lève, marche droit à moi, se plante en face de moi, me

jette un regard qui aussitôt me paralyse et se met à me frapper, comme

s’il accomplissait une besogne, comme s’il exécutait une consigne. Ses

mouvements sont d’une exaspérante régularité. On dirait d’un ouvrier,

qui a son marteau bien en main et qui enfonce des clous. Il tape

rythmiquement. Mais à chaque fois qu’un clou va disparaître, il donne

deux ou trois coups plus violents, plus espacés, des coups de grâce.

Je ne suis plus un corps humain. Je suis une masse molle sur laquelle

s’acharne le détestable visiteur. Il est devenu fou furieux. Il enfonce

ses ongles en moi. Il me jette sur le plancher, me foule aux pieds et

danse sur moi une danse de plus en plus rapide et crépitante, et

parfois, d’une détente violente et brusque de sa jambe, il me fracasse à

coups de talon.

Le mauvais visiteur s’en va, comme un appariteur. Il a introduit une

douleur plus calme et presque majestueuse. Je ne suis plus en proie qu’à

des forces impassibles qui m’écartèlent. Je ne suis plus qu’un point, un

être sans épaisseur et sans densité, perdu dans le lit blanc et dans la

chambre blanche. Il me semble que le mal n’est plus en moi, ne m’affecte

plus directement. Mais je suis entouré par lui. Je baigne en lui.

Enfin, plus de souffrance aucune. Mon corps est un désert. C’est comme

si j’avais fait une chute formidable, comme si j’étais tombé du haut du

ciel tout droit sur mon lit...

Mademoiselle Carneran est restée longtemps près de moi. Cela fut non pas

un soulagement, mais une consolation, qu’elle ait pris la peine de me

regarder souffrir. J’ai horreur de la sensiblerie. Je n’aime pas, quand

je souffre, ou quand d’autres souffrent, qu’on ferme les yeux, avec

l’air de n’en pouvoir supporter le spectacle. C’est ainsi que sont les

gens du monde en visite, devant un malade. Mademoiselle Carneran n’eut

pas l’indifférence aimable et cet air de vous parler du haut du

quatrième étage qu’ont quelquefois les infirmières et tous ceux qui par

métier vivent autour des malades. Elle me regarda. Il y avait beaucoup

de noblesse dans son regard ferme, sans fausse pitié. Je puis dire

qu’elle m’aida à souffrir. J’avais une grande joie à lui dire quand le

mal diminuait: «Cela devient supportable.» J’ai souvent eu l’occasion de

voir comme les malades exagéraient l’expression de leur souffrance.

J’avais une grande joie à être précis, un peu sec, à dire sur un ton

détaché: «Oui, je souffre beaucoup. Mais c’est presque amusant.»

La vérité est que je n’avais jamais souffert et que la douleur

m’intéressait comme un horrible et nouveau pays qu’on visite.

Mademoiselle Carneran, tout près de mon lit, s’y appuyait de sa main

étendue. Lorsque la souffrance plus aiguë contracta davantage mon

visage, je saisis cette main. Et quand je souffrais plus, je la serrais

davantage. Il faut avoir 39° de fièvre et souffrir dans son corps, pour

sentir véritablement le secours d’une main de femme inconnue. Ni une

mère, ni une sœur, ni une compagne--et je n’hésite pas devant la cruauté

de cet aveu--n’auraient un pareil pouvoir de consolatrice.

Je ne sais rien de mademoiselle Carneran. Et c’est pour cela que cette

caresse humaine est d’un si haut prix et si absolument émouvante. Une

mère, une sœur, une compagne sont nos gardes-malades naturelles. Il n’y

a pas dans leur tendresse ou leur dévouement l’imprévu qui satisfait

notre goût du miracle. Je pense à des histoires bêtes de soldats

épousant des ambulancières. Et la fièvre me donne un énorme pouvoir

d’attention. Dans la vie, nous n’osons pas regarder les mains des femmes

inconnues avec trop d’obstination. Les mains se dérobent et ont leur

pudeur. Les yeux mi-clos, la tête remplie de bruits barbares et

d’éclatements fulgurants, comme si des projectiles partaient et

s’arrêtaient au sommet de mon crâne, je regarde cette main, un peu

raidie, qui se prête et ne se livre pas. Elle est fine et sèche,

anguleuse aux articulations. Elle est douloureuse et volontaire, sans

aucun effilement souple, sans aucun passage arrondi.

Enfin elle est propre. J’ai déjeuné un jour avec une femme de lettres

aux ongles rosis de carmin, et je ne pouvais m’empêcher de penser que

cette dame aurait bien pu se laver les mains avant de se mettre à table.

La propreté d’une main d’infirmière soigneuse garde comme la fraîcheur

de l’eau. Une main soignée de femme du monde n’est presque jamais que

nettoyée. Il faut avoir touché du pus ou baigné des typhiques, pour

avoir les mains propres.

Quand la douleur s’accroît, je serre cette main, comme un naufragé se

cramponne à une épave.

La maison blanche · 第 4 / 10 段