--Patientez... patientez... je ferai mon possible pour vous être

agréable.

Il téléphona. Il prit un taxi-auto et on ne le revit pas de la journée.

Le lendemain, le Russe avait deux infirmières, dont il se déclara

satisfait.

* * * * *

Un jour le valet de chambre lui amena un colley, pur de race, somptueux

et bondissant.

Le Russe ordonna qu’on le laissât seul avec la bête. Il prit une

cravache dans une de ses malles. On entendit des aboiements d’abord,

puis des hurlements de douleur et de rage mêlés. Le chien et le Russe

hurlaient tous les deux. Mais quand on ouvrit la porte, le Russe,

l’écume à la bouche et la sueur au visage, gémissait, tandis que le

chien saignant grognait.

Le Russe montrait une morsure qu’il avait à la main:

--Il m’a mordu... Il m’a mordu...

Il fit emporter le chien, qu’on ne revit plus.

La mère du Russe vint le voir, on ne sait d’où. C’était une princesse

russe. Elle ne se levait jamais. Et quand elle voyageait, elle se

servait d’un lit démontable, que ses domestiques installaient dans un

wagon loué. Elle était accompagnée d’un médecin allemand, à lunettes

d’or, qui n’avait d’autre fonction que de la piquer à la morphine, quand

elle lui en donnait l’ordre.

Dire qu’elle vint voir son fils n’est guère exact. Elle fit transporter

son lit, d’une ville au milieu des steppes, dans un appartement de la

maison de santé. Elle y resta huit jours couchée, sans demander à le

voir. Puis elle se fit annoncer chez lui.

Des enfants en visite jouaient dans le jardin. La princesse ordonna

qu’on approchât son lit de la fenêtre; puis elle envoya chercher dans

trois magasins des jouets. «Pour mille francs de jouets», disait-elle

d’une voix dolente. Et de son lit elle les jeta dans le jardin, sans

regarder.

--Ces chers petits enfants... disait-elle.

On opérait d’une hernie un général exotique, qui avait un domestique

nègre. Le nègre sautillait dans les couloirs, pinçant les infirmières

qui le giflaient à tour de bras. Il riait:

--Général bien... tout bien...

Il pleurait:

--Général mal... tout mal.

Et quand il partit, accompagnant le général guéri, il riait et pleurait

tout à la fois:

--Général guéri... hi... hi... hi... Moi pas vouloir quitter jolie

maison... Moi tout noir... infirmières tout blanc...

Je n’ai pas une très bonne impression de la façade de la maison de

santé. C’est un grand corps de bâtiment en briques jaunes, flanqué de

deux ailes avançantes et séparé de la rue par un petit mur et une grille

en fer. On dirait une faculté ou un musée de province. Je monte le

perron sans enthousiasme. Mais Saunière n’a pas ouvert la porte que je

suis conquis. Je me sens mal à mon aise dans la chambre la mieux

chauffée, si elle reçoit la lumière du nord, sans tendresse et sans

intelligence, qui montre les objets comme cristallisés à travers un bloc

de glace et tristes comme dans une vitrine de musée. Ici, les carrelages

et les murs blancs des couloirs, éclairés par de larges baies, sont

joyeux comme une lessive qui sèche dans un pré au soleil.

La surveillante et l’infirmière sont dans les couloirs du troisième

étage et me conduisent à ma chambre. Je les regarde avec attention et

plaisir, comme je regarde toutes les femmes, quelles qu’elles soient, où

que je les rencontre, dans une rue, dans un salon, dans une gare, dans

une maison publique. Ce n’est pas une manie de suiveur ou de plaisantin,

et j’ai passé l’âge où l’on rêve les amours de crétin que racontent M.

d’Annunzio et quelques autres romanciers, dramaturges ou poètes. Mais je

n’ai jamais lutté contre l’instinct qui me pousse, en présence de toute

femme, à supposer ma vie jetée dans sa vie. C’est, avant tout amour, un

spasme de l’esprit. Je possède des femmes ce que leur apparence me fait

connaître d’elles. Cela est fulgurant comme la vision d’un éclair. Je ne

peux pas fermer les yeux. En chemin de fer, une femme emportée dans

l’express qui croise mon train, une femme aperçue dans l’ombre d’un

wagon, m’entraîne à travers le monde. A l’angle d’une fenêtre, d’autres

m’ont fixé aux soirs réguliers d’un village. Une blanchisseuse, dans la

buée d’une boutique, une blanchisseuse balançant son torse qui pèse sur

l’avant-bras appuyé au fer, me donne l’espérance d’une étreinte chaude

et tendre après les besognes de la journée et la fatigue d’avoir marché

dans la rue.

Il ne me faut aucun héroïsme pour regarder la surveillante et

l’infirmière. Je suis en danger de mort, c’est entendu... Je ne suis pas

mort. Je n’ai que faire des problèmes de la mort, je m’attache de toute

ma conscience à ceux de la vie.

Avec une douceur indifférente, elles m’ont conduit dans ma chambre.

J’éprouve près d’elles un sentiment de sécurité. Elles ne s’enfuiront

pas. Elles seront près de moi tous les jours qui suivront. Cette

certitude m’apaise. Pour l’instant, je ne distingue nettement que leur

costume: blouse blanche, tablier blanc à bavette, chaussures blanches.

Sur la tête, une simple toile carrée, fixée aux cheveux, pend sur la

nuque, seyante comme une coiffe.

Leurs bras sont nus jusqu’au coude. Je ne sais pas regarder sans émotion

le bras d’une femme, cette précision serrée du poignet, cet

accroissement de la forme jusqu’à cette magnifique plénitude des courbes

musculaires aux approches du coude. Et c’est avec une joie véritable de

création, une joie de sculpteur bâtissant un corps, de géomètre

combinant dans l’espace, qu’on imagine ensuite les courbes opposées du

bras et de l’épaule.

Saunière est assis près du lit, près de mon lit.

Il me quitte au moment où l’infirmière entre dans la chambre.

Je ne suis encore qu’un malade qu’on a changé de lit. Rien dans la

chambre n’a pris pour moi sa place familière. Je constate et j’énumère.

Mais les objets ne sont pas encore de ma parenté. La chambre est à

l’angle de la maison. Aussi a-t-elle deux larges fenêtres, l’une en face

du lit, l’autre à gauche. Tout est blanc du carrelage au plafond, sauf

l’armoire, la table de toilette, le fauteuil et la chaise qui sont en

bois clair et d’un style hollandais. J’ai seulement la tranquillité d’un

voyageur installé dans son compartiment.

L’infirmière vient tapoter mes oreillers et les dispose avec adresse.

Ses mains ont cette molle transparence de pétales des mains souvent

baignées.

J’ai pour Saunière une pensée de reconnaissance. Je pense à l’hôpital

avec sa figure de malade anémique enveloppée d’un foulard. Les

infirmières passent vite dans les salles. Et le pouce de l’infirmier est

trop large, couvert d’une énorme envie et noir dans la rainure.

* * * * *

Le matin, avant que Gillot n’entre dans ma chambre, j’entends les bruits

de la visite, les portes qui s’ouvrent et se ferment dans le couloir.

Des pas claquent, comme des coups de fouet, sur les carrelages, et

d’autres pas les suivent, feutrés. C’est Gillot, son aide et les

infirmières.

Il ressemble à une image d’Abd-el-Kader qui illustrait ma première

histoire de France. Son visage est plein et net. Il palpe ma tempe. Il y

a dans ses mouvements beaucoup de douceur et de décision. Je me _livre_.

Je ne trouve pas d’autre mot pour exprimer le sentiment qui m’oblige à

l’immobilité et qui m’interdit de crisper le visage, d’exprimer de la

crainte ou de la douleur. Je fais de ma tête un objet que je lui confie,

pour qu’il puisse à son aise l’examiner. J’ai lu dans mon enfance

l’histoire d’un lion, qui s’était enfoncé dans la patte une épine qu’un

petit garçon lui retira. Le lion se coucha et tendit sa patte à

l’enfant, et chaque jour, pour qu’il lui lavât sa patte ensanglantée, il

revenait trouver l’enfant. Je pense à ce lion qui s’abandonne.

* * * * *

Avant l’opération, il faut me raser les cheveux près de la tempe. La

surveillante entre dans ma chambre, suivie de l’infirmière, qui pousse

le chariot à pansements. Je m’assieds sur mon lit. Le rasoir, en passant

sur la peau, gratte, comme si de petits silex inégaux et raboteux

adhéraient à la lame. Je me dresse, appuyant mes bras au bord du lit,

pour me voir dans la glace rectangulaire enclavée dans un des panneaux

de l’armoire. Le côté droit de ma tête est enflé et s’arrondit comme un

œuf. Ma tempe est bleue comme un menton de cabot. Les cheveux supprimés,

ma joue s’est allongée; cette inégale calvitie n’est pas répugnante

comme une plaque de pelade; elle est burlesque. La plantation de mes

cheveux est devenue arbitraire, comme sur une perruque de clown. Je

m’étonne que mes cheveux, sur la gauche, ne se rassemblent pas en un

toupet mobile, qui se lève et s’affaisse.

Je monterai gaîment sur la table d’opération. Je veux être docile comme

l’enfant qui sort des rangs du public et qui vient aider le

prestidigitateur. J’ai assisté autrefois à une opération, en spectateur.

J’ai su me garder de l’émotion facile, de la peur animale, pour

atteindre à un juste sentiment d’admiration pour les mouvements précis

et coordonnés de l’opérateur. Comme il serait lâche et bas d’être pris

d’épouvante pour cette raison que, maintenant, c’est moi le sujet.

Je veux être sous les doigts du chirurgien une matière docile. Il a un

si joli métier d’artisan. Une salle de chirurgie où l’on opère est gaie

comme un petit atelier de menuiserie. La nette incision du bistouri

marque la prévoyance autant que la ligne de crayon que l’ouvrier trace

sur une planche. Et le sang et le pus et les morceaux de tumeurs ne sont

que les copeaux nécessaires, pour que le travail soit accompli. Et les

instruments si jolis, de métal clair, dont les angles et les courbes et

le galbe sont si exactement déterminés par l’usage. J’aime les

instruments de chirurgie comme j’aime les poteries que tournèrent les

vieux potiers de village. Et l’asepsie, ce lyrisme de la propreté!

J’aime mieux me faire opérer que d’aller chez le coiffeur aux doigts

puants de cosmétique.

Le bon chirurgien a, quand il opère, un visage d’enfant sage qui

s’applique. Et, quand il se sent en veine, un imperceptible sourire

détend son visage, semblable au sourire de l’acrobate lancé, quand il

est dans l’espace.

Je ne veux pas avoir en moi la sale âme des malades... Je hais leur

tremblement stupide, leur envie de fuir, le bond soudain de leur corps

quand on les palpe ou qu’on les panse. Ils sont plus bêtes que les

chiens qui se laissent soigner, qui domptent leur peur, qui prennent

confiance. Ils n’ont pas de dégoût, si un coiffeur les touche de ses

mains poisseuses et malodorantes, et ils sont épouvantés quand le

chirurgien approche avec son bistouri stérilisé. Ils ont peur qu’on leur

déchire la peau. Est-elle donc si précieuse leur peau? Quand ils voient

passer le chariot du malade qu’on conduit à la salle d’opération, ils

sont pris d’une grande pitié, ils ont une crise de tendresse humaine,

ils gémissent comme une vieille fille qui a perdu son canari. Mais ils

laissent partout--loin d’eux et près d’eux,--tous les meurtres

s’accomplir. A la pensée qu’un chirurgien va ouvrir un abcès, ils

pleurent, ils s’agenouillent devant la souffrance humaine. Mais ni la

guerre, ni la misère ne les inquiètent. Dieu a voulu les batailles,

comme il a voulu les pauvres.

Au fond, ils n’ont pas tellement peur du bistouri ou pitié de l’opéré.

Mais ils détestent, dans l’intervention du chirurgien, l’acte humain qui

n’a pas la mort pour but. Et ils le détestent d’autant plus, que le

chirurgien travaille tout à côté de la mort.

* * * * *

Je descends dans la salle d’opération. Large baie, laissant apercevoir,

comme suspendues en l’air, des masses vertes de feuillages où le soleil

s’émiette, blancheur des murs, limpidité de l’espace, surfaces lisses de

la table articulée et des escabeaux.

--N’ayez pas peur, me dit Gillot.

Pourquoi donc aurais-je peur?

Je serais inquiet, si on m’opérait à la guerre, sur du foin. Mais ici,

toutes les chances sont pour moi.

J’ai vu une fois chez des amis, en consultation, un vieux chirurgien

voûté qui ressemblait à un maître d’école, un vieux chirurgien triste.

Je ne voudrais pas être opéré par lui. Mais pourquoi aurais-je peur ici?

Gillot a cette vertu, la seule peut-être dont je ne doute pas: la gaîté.

Elle est inconnue de tous les joyeux drilles. C’est une solidité du

regard, un pouvoir de s’égaler à la vie, une sécurité semblable à celle

du nageur qui sait, avant de se jeter à l’eau, que l’eau le portera...

Entre les aides de Gillot, je devine facilement «l’endormeur». Il n’a

pas l’air chirurgical. Il y a une solidarité entre l’opéré et ceux qui

l’opèrent. Le chloroformisateur, près du chirurgien, a l’air d’un

riz-pain-sel à côté d’un général victorieux.

Je m’étends sur la table.

--Respirez largement.

Je respire... L’odeur du chlorure d’éthyle est la même que celle du

chloroforme, l’odeur de pomme reinette. Je respire consciencieusement.

L’aide soulève le linge qu’il a posé sur mes yeux. Je vois son visage et

son buste à côté de moi. Mais je le vois _en hallucination_. Ce n’est

plus un homme que je puis connaître et juger. C’est une forme que je ne

compare à aucune autre. Il est là, à côté de moi, comme s’il y avait

été, comme s’il y devait être toujours. Et il remplit sa part d’espace

comme une image impondérable, et j’ai le sentiment que, si je pouvais le

toucher, ma main ne rencontrerait aucune résistance.

Et tout à coup pèsent sur moi les vapeurs méphitiques, les vapeurs

lourdes, plus lourdes que moi-même et qui mettent sur ma poitrine un

poids de plomb, et qui m’enveloppent d’un cercueil souple et qui

m’épouse et sur lequel on marche. Qui donc, comme on foule le sol mou

d’un gazon jeune, marche ainsi sur ma respiration, qui donc se penche

sur moi comme pour tarir une source?

Il y avait en moi une source jaillissante que je ne connaissais pas, la

source de la vie. Un homme, avec ses deux mains, presse à son issue et

l’enferme.

--Laissez-moi...

Ah! m’en aller... loin, comme un chien se sauve...

Je veux me soulever. Je sens la force des mains qui me fixent à la

table.

Je voudrais dire: «On s’est trompé de flacon. Ce qu’on me met sur la

face, c’est la mort...»

* * * * *

Le réveil est d’un bon sommeil sans rêves. Une infirmière me soutient de

son bras passé autour de mon cou. L’aide de Gillot exécute autour de mon

front un mouvement circulaire dont je ne comprends pas l’utilité. Je lui

demande:

--Est-ce que vous allez encore me faire mal?

--C’est fini...

J’ai posé cette question, sans but, comme un petit enfant veut se

concilier la sympathie d’une grande personne.

Je suis pansé. L’infirmière pousse le chariot où je suis étendu, dans

une salle voisine. Je ne souffre pas. Mais il me semble qu’on m’a donné

un coup de sabre à travers la tempe. L’infirmière s’est assise près de

la fenêtre. Entre le chariot et sa chaise, la distance me paraît

immense. Le soleil agite sur sa blouse des remous de velours liquide, et

son visage et ses bras dans la lumière ont le contour mobile d’une

flamme. Les cheveux et les sourcils noirs luisent comme des feuilles

humides. L’ample poitrine, le buste dressé comme une tige me semblent

alors l’image même de la nature vivante, avec ses sèves circulantes et

ses jaillissements. Cette femme qui est là et qui me garde est, après

mon réveil, aussi miraculeuse et naturelle que la mer aperçue, pour la

première fois, derrière les dunes, après une nuit en wagon.

Elle me regarde avec tranquillité. Toute sa force s’oppose à

l’incertitude de mes membres amollis. Jamais elle ne saura la muette et

l’organique supplication qui du fond de moi-même allait vers elle. Elle

me parle avec calme. De toute sa santé elle se défend contre moi, contre

toutes les doléances de tous les malades.

Réveil admirable. Naissance hésitante et lente. Non, ce n’est pas un

réveil, c’est beau comme une résurrection. J’avais été mort. Et me voici

non pas comme un enfant qui naît, mais comme un homme neuf. Et c’est

cette image de fécondité qui m’éveille à la vie... Ces pensées ne se

forment pas comme des pensées. Il me semble que je les respire et

qu’elles viennent de l’infirmière paisible, comme une odeur vient d’une

plante.

L’infirmière pousse mon lit à roulettes. Elle le conduit jusqu’à

l’ascenseur. Mes belles pensées s’amollissent. J’ai l’illusion que le

wagonnet file à folle allure par des dédales de couloirs et qu’il ne

s’arrêtera plus jamais. L’infirmière sans doute le pousse en galopant.

Les murs blancs fuient, comme une eau courante. Je ne suis plus qu’un

point mou jeté dans les couloirs. Les petites roues, au grincement aigu,

emportent sur le carrelage lisse quelque chose qui n’est plus mon corps,

mais qui est moi-même.

Le wagonnet entre dans une chambre. Saunière, près du lit, me sourit.

* * * * *

Le chariot est parallèle au lit. Il est au même niveau; il est tout à

côté. J’ai un sentiment agréable d’arrivée dans un port, après un voyage

vertigineux et chimérique, où le bateau tangua jusqu’à être proue en

bas, poupe en haut, dressé comme un mât et parfois fila, sans toucher

l’eau, comme une flèche dans l’espace.

Je n’ai pas la notion qu’il va falloir quitter le chariot pour entrer

dans le lit. L’infirmière, me prenant par les épaules, m’y oblige. Je

lui obéis, comme un petit enfant imite, de toute sa bonne volonté, sans

comprendre. Me voici sur le lit, et confondant l’alèze avec une

couverture, c’est sous l’alèze que je tente de me glisser. L’infirmière

saisit mes jambes et les allonge par-dessus l’alèze. Elle sourit et

Saunière sourit, comme on sourit des mouvements maladroits d’un tout

petit enfant ou d’un jeune animal.

Maintenant cette chambre est la mienne. Je ne saurais dire exactement

pourquoi. Mes sentiments et mes pensées sont ralentis. Je n’ai plus

comme la veille la force d’apercevoir le détail des objets. Je suis

simplement dans la blancheur du lit et dans la blancheur de la chambre.

Et pourtant je ne suis plus seulement un malade qu’on a transporté. Je

suis l’habitant de la chambre 2. Est-ce parce qu’une nouvelle infirmière

est venue? A ses gestes plus lents, moins distants, à l’interrogation

presque curieuse de ses yeux, à une douceur très naturelle, mais qu’elle

ne dissimule pas, à la façon dont elle met de l’ordre dans la chambre,

je comprends immédiatement qu’elle restera. Elle ne passe pas comme dans

une ambulance. Elle est déjà ma compagne.

C’est une journée d’assoupissement, très douce et lente, comme sans

minutes, une journée d’un seul tenant, dont le seul événement pour moi

est une tasse de lait que m’apporte à quatre heures l’infirmière. Elle

me soutient de son bras passé autour de mon cou et, tenant elle-même la

tasse, elle me fait boire à lentes, lentes gorgées. Une fois encore j’ai

le sentiment d’être un petit enfant. Mais les enfants n’ont aucune joie

à être des enfants. Je m’abandonne à ce bras qui me protège, à ce bras

où je me blottis.

Je vécus deux jours dans une torpeur agréable et sans souffrance aucune.

Mais avant de donner le thermomètre à l’infirmière, je le regardais, et

ma température le matin dépassait 38 et le soir 39. Quelques amis

vinrent me voir. L’infirmière restait assise près de moi. Tout le monde

entrait dans ma chambre sur la pointe des pieds, et si l’on me disait

quelques mots, c’était sur un ton de douceur réticente. On m’avait

recommandé de ne pas parler.

Je n’avais nullement le sentiment que j’étais en danger. Mais je le

savais. Et j’appris, quand je quittai la maison de santé, que Gillot

avait téléphoné plusieurs fois chacun de ces deux jours pour qu’on le

renseignât sur ma température et sur mon état.

Je méditais sur la mort, quand je ne somnolais pas. Avec beaucoup de

calme, car c’était une méditation. J’avais assez de notions anatomiques

et physiologiques pour comprendre que, l’opération accomplie, je pouvais

mourir d’infection ou d’un abcès plus profond, inopéré. Je savais aussi

qu’on pouvait, si la fièvre persistait et si j’avais les symptômes d’un

abcès profond, me transporter à nouveau sur la table d’opération. Je

savais donc la mort possible, je savais que d’une heure à l’autre je

pouvais entrer en agonie. Mais je savais aussi que le danger n’était

qu’à l’état de possibilité. Je ne sentais pas la mort en moi. Et la

fièvre apparaît comme une transition naturelle entre la vie et la mort.

Cette chaleur dans l’immobilité, ce sentiment que tous les organes et

tous les téguments se resserrent et s’affermissent et deviennent plus

denses, et que tout le corps est raidi et rassemblé comme pour

s’abandonner à un saut définitif, obligent à la résignation. La mort ne

s’oppose plus à la vie comme son contraire. La fièvre est un passage et

le fiévreux est dans l’état d’un gymnaste qui a pris un breuvage

puissant, avant un exercice difficile.

J’éprouvais une sensation très douce de méditation en liberté, analogue

à celle qu’éprouve un rameur qui s’est couché dans le fond d’une barque

et qui se laisse aller au courant. Je m’abandonnais avec confiance à mon

propre corps. C’était lui qui était chargé de lutter. Ma volonté n’avait

pas à intervenir. Je n’avais rien de l’effroi qui me hantait, sans me

paralyser, lorsque, glacé par le froid en pleine mer, je dus nager

jusqu’à la rive, à courtes brasses pour ne pas m’essouffler.

Calme méditation, dans le bien-être de cette immobilité, sans autre

divertissement que suivre les mouvements de l’infirmière blanche dans la

blancheur de la chambre.

Si, bien portant, je pense à la mort, j’imagine mon corps devenu cadavre

et, contradiction à laquelle on n’échappe pas, je me connais comme mort,

je me connais comme ne connaissant pas et je souffre du néant, comme si

j’avais le pouvoir de le sentir. Je ne redoute pas la mort. Mais j’ai

peur du saut, comme on a peur de sortir dans la rue quand il fait du

vent, ou de se jeter dans l’eau froide.

Si la mort vient à la limite de la fièvre et qu’elle soit un éclatement

de la vie trop tendue par la fièvre, si l’agonie n’est pas le râle,

ronflement plus dramatique et plus solennel, la mort ne doit pas être

douloureuse. Mais je redoute l’agonie, si elle est semblable à

l’étouffement qui précède l’anesthésie, à cet étouffement, qui, comme un

vent pesant, flétrit, assèche et contracte.

J’ai depuis mon enfance cessé de réfléchir à l’immortalité personnelle.

Je n’ai pas l’âme assez basse pour croire à un magistrat interplanétaire

décernant des châtiments ou des récompenses. Je ne crois pas au

commissaire de police qui prononcerait des jugements éternels avec un

accent de soldat de café-concert mi-auvergnat, mi-méridional. Et je ne

cède ni à l’appât des récompenses, ni à la crainte des châtiments. Le

pari de Pascal ne me convainc pas. Je veux bien accepter une loi, mais

non pas un contrat unilatéral. Le silence infini des espaces éternels

m’émeut mais ne m’effraye pas. Pascal ne connaissait que l’infini

mathématique. Je connais l’infini biologique.

La mathématique, pas plus que la religion, ne respecte le mystère. Elle

résout et ne sait pas attendre. Elle n’accepte pas d’ignorer ce qui se

passe derrière les portes closes. Un homme digne de notre époque

s’inquiète de la vérité. Mais il ne va pas regarder par une serrure sans

trou et prétendre qu’il a vu quelque chose.

Je pense à ceux qui resteront après moi. Les sanglots d’une mère, je les

entends, et sa tristesse m’est beaucoup plus pénible que la pensée de ma

mort. On lui a pris son bien. Une mère qui a la foi espère retrouver son

fils au ciel. La religion est sans pudeur. Elle nie la mort. Il est

possible que la mort ne soit pas. Il ne faut pas le crier si fort. On

croirait que vous n’en êtes pas absolument certains.

Mes amis seront émus derrière mon cercueil. Ils penseront à l’ardeur de

notre adolescence, à ce partage des grandes espérances vagues... Ils

vont hésiter sur le costume à mettre. Ils préféreraient, pour moi, pour

ne pas revêtir l’uniforme habituel des cérémonies, venir en veston,

chapeau mou ou chapeau melon, en costume de tous les jours, parce que la

mort est de tous les jours. Mais ils penseront à ma famille et alors ils

viendront en tube et en jaquette.

Mourir, ce mot-là dit bougrement bien ce qu’il veut dire. Je suis de

ceux qui ne savent pas s’en aller. Je tiens à la vie, quand je la vis

avec puissance. Et quand je m’ennuie, je suis comme les jeunes gens

timides qui restent dans un salon, sans oser se lever...

Je n’ai pas peur de l’au-delà... J’ai lu Spinoza. J’ai l’amour

intellectuel de la nécessité. Mais j’ai horreur de la boîte où l’on

étouffe et où l’on s’empuante soi-même. Qu’on me brûle!

La maison blanche · 第 3 / 10 段