bon, nous serons deux. Mais je suis trop malade pour rester à Loguivy.
Il faut revenir à Paris. Et c’est cela qui m’attriste. C’est l’autre vie
qui va recommencer, la vie que je connais, que j’endosse chaque matin
comme un vieux vêtement.
Ici je ne lis même pas un journal. A Paris, je lis les journaux, parce
que je répugne à m’évader lâchement du souci des hommes. Et puis, les
journaux me démontrent ma propre existence. Si je doute trop de
moi-même, je me retrouve un peu moi-même dans la colère quotidienne que
les journaux me donnent. Je ne puis pas encore apercevoir sans dégoût
cette transformation mécanique des pensées basses en grandes pensées. Et
puis, il y a les journaux littéraires où l’on se congratule. La
complicité des marchands de lignes me fait toujours penser, je ne sais
pourquoi, à la complicité des marchands de viande. Les hommes de
lettres, qui guettent dans les salles de rédaction, le classicisme et le
patriotisme, s’accueillent entre eux comme les traitants qui attendent
les jeunes voyageuses dans les gares.
Un char-à-bancs, conduit par une paysanne, me mène à la gare de Paimpol.
La fièvre, la chaleur, les cahots, la poussière de la route sont une
même sensation.
Il me semble que de la terrasse de Loguivy j’ai été transporté
directement à Paris, dans mon lit.
* * * * *
J’avais tort de redouter des soucis de travail ou d’argent. Je suis dans
mon lit, tout naturellement, je ne me demande pas si je «m’écoute». Je
me suis couché, comme se couchent les animaux malades. Je suis à l’abri.
Comme un soldat reconnu malade, je ne crains plus rien de la vie. Je
renonce au travail quotidien, aussi simplement que j’y renonçais quand
j’étais au bord de la mer. Pourtant j’ai reçu ce matin une proposition
très intéressante, inespérée même. En temps ordinaire, je n’aurais pas
hésité une seconde. J’aurais répondu: J’accepte, j’accepte avec joie,
j’accepte pour vous et pour moi... Enfin j’aurais trouvé une formule
éclatante et brève. J’aurais même trouvé, au fond d’une boîte, une
feuille de papier à lettres, de vrai papier à lettres, ou bien j’aurais
pris la feuille blanche d’un faire-part de mariage et je l’aurais pliée,
puis rognée à ses bords libres. Une occasion inespérée (et pourtant il
m’est tout à fait égal qu’elle m’échappe). Voici d’ailleurs la lettre
que m’adressait Lina Montalina, cette actrice qui, depuis dix ans,
débute tous les deux ans sous un nom nouveau:
«Mon cher ami,
«Je ne sais si cette lettre vous arrivera en temps voulu. Et pourtant
j’aurais le plus grand désir de vous voir. Voici ce dont il s’agit: je
dois faire à la rentrée une conférence sur la Bucolique en Grèce et la
Bucolique en France. C’est moi-même qui ai choisi le sujet. Je lirai
des vers de Théocrite et d’autres poètes grecs (je n’ai pas sous la
main d’histoire de la littérature grecque), mais je crois que c’est
Bion et Moschus. Il faut absolument que la traduction soit de moi.
Vous connaissez l’interview que j’ai donnée à _Comœdia_, il y a une
dizaine de jours: «Mademoiselle Lina Montalina n’a pas seulement le
goût des sports et de la peinture moderne. C’est une érudite qui en
remontrerait à plus d’un savant de Sorbonne. Elle lit, dans leur
texte, tous les auteurs latins et grecs.» D’ailleurs, reportez-vous au
numéro (11 août dernier). Voulez-vous, mon cher ami, me faire une
traduction en vers de cinq ou six pièces de poésie grecque...? Quelque
chose avec un pâtre, un flûtiau, passages de douceur... et le grand
Pan pour les effets de voix. Pour les poètes français, je m’arrangerai
toujours. Ronsard, Rostand, Francis Jammes, et puis un ou deux de ces
jeunes gens qui travaillent pour les théâtres de verdure et que nous
voyons dans les salons, quand nous allons y dire des vers. Enfin, je
compte aussi sur vous pour ma conférence. On en donnera des extraits
dans le _Figaro_, le _Gil Blas_, etc... Vous voyez ce qu’il faut. Vous
seul pourrez me rendre ce service: vous êtes un vrai ami et vous êtes
parisien jusqu’au bout des ongles. Pour la péroraison, je vous
demanderai (oh! ce n’est pas un conseil, vous savez ce que vous avez à
faire) un parallèle entre l’hellénisme et le parisianisme. Il faudrait
montrer que les héroïnes de l’églogue (pour les termes églogue,
bucolique, Paul a chez lui l’_Encyclopédie universelle_) sont déjà,
par la grâce et par l’esprit, des Parisiennes. N’oubliez pas quelques
mots sur la culture grecque et la culture française: le public sera
très chic. Je vais faire acheter des traductions par ma femme de
chambre... Voulez-vous que je vous les fasse porter?... Ou plutôt
venez donc dîner avec moi, ce soir, demain, quand vous pourrez.
J’attends un pneumatique, je vous attends.
«Mes mains dans les vôtres.
«LINA MONTALINA.
«P.-S.--Paul a des relations vraiment bien dans les journaux (gros
actionnaire). Nous causerons de cela.»
Je ne réponds même pas à Lina Montalina. Je ne lui écris même pas que je
suis malade. Elle viendrait me voir. Je n’ai pas envie qu’elle vienne.
Je n’ai pas envie de parler d’affaires. Je suis décidément assez malade
pour faire un choix dans mes relations. Je parcours quelques livres et
je somnole.
Vers six heures du soir, je souffre abominablement dans toute une moitié
de la tête. La douleur est arrivée comme un cheval au galop. Elle s’est
installée et tourne dans ma tête comme dans un manège. Je souffre
tellement que je ne puis rester dans mon lit. Je mets des pantoufles et,
en chemise, je vais de ma fenêtre à ma porte, en me tenant la tête. Je
marche ainsi une partie de la nuit. Parfois je m’étends sur mon lit et
je presse ma tête contre l’oreiller, comme si je pensais écraser le mal.
Quand arrive le petit matin, je m’habille et je descends dans la rue.
J’ai trop mal. J’ai envie de raconter ma nuit au cocher de fiacre en
station, assoupi sur son siège, à l’agent qui sort du kiosque. J’ai trop
mal. Il me semble que c’est un événement. Cependant, les chiffonniers ne
font aucune attention à moi. Je vais rôder devant la porte fermée de
l’hôpital Cochin. Je pense à réveiller l’interne de garde. C’est trop
compliqué. Je rentre chez moi.
La douleur se calme. Je m’assoupis. Ma femme de ménage, madame Tangue,
m’apporte du lait, m’exhorte à me nourrir et m’affirme que tout mon mal
vient d’un courant d’air. Elle parle interminablement. Elle est
impitoyable à me consoler. Sa nièce a eu la même maladie. Elle-même a eu
des coliques _énéphrétiques_. J’ai beau essayer de ne pas l’entendre: il
me semble que la vie humaine est remplie d’événements innombrables. Elle
me dit aussi:
--Je sais ce que c’est que les malades... Ce n’est pas moi qui
fatiguerais un malade à lui raconter des histoires... Les malades... ça
a besoin de calme.
Elle tient beaucoup à cette idée. Elle la tourne, la retourne, la
répète, en déduit des conclusions, l’appuie d’anecdotes. J’entends
vaguement:
--Le médecin avait dit de ne pas lui parler... La mère était une femme
sans instruction. A minuit, la petite fille était morte...
Je ne suis pas ému... je ne suis même pas agacé... Il me semble que tout
ce qui se passe sur la terre n’a d’autre but que d’être raconté par ma
femme de ménage. Quand elle se taira, le monde cessera. Je ne sais pas
l’instant où elle finit de parler. Je m’endors.
Je dors des heures. On frappe à ma porte. La clef est dehors. Je crie:
«Entrez». C’est une jeune femme. Elle s’est trompée de porte. Elle
croyait frapper à la porte de l’atelier (il y a un peintre dans la
maison). Elle venait se proposer comme modèle. Elle a des petites dents
de rongeur. Elle parle d’une voix enfantine et semble grignoter les
mots. Elle a pitié de moi. Je lui raconte que j’ai souffert toute la
nuit d’une voix un peu dolente, mais que je veux stoïque. Si on faisait
du thé... La théière est sur la table. Il y a aussi une boîte de
biscuits anglais. Elle va chercher de l’eau pour remplir la bouilloire.
Elle allume la lampe à alcool. Elle trouve des tasses dans l’armoire. La
voici déjà amie et garde-malade. Elle me dit qu’elle a eu la fièvre
typhoïde, qu’elle a été à l’hôpital... Une lancée dans l’oreille me fait
souvenir que c’est moi qui suis malade. Je fais une grimace contractée.
Alors elle pose ses mains sur mon front. Je ferme les yeux. Elle me
caresse le visage très doucement avec ses mains. Je lui dis:
--C’est délicieux d’être malade...
Si j’avais été bien portant, je n’aurais pas su la retenir. Elle
n’aurait pas été plus loin que la porte entre-bâillée. Elle serait
repartie en s’excusant. Et elle est là maintenant, comme une amie
apprivoisée et toute neuve.
Elle parle, comme un écureuil tourne dans sa cage. Elle me dit qu’elle
pose depuis deux ans, qu’elle a de jolis seins et de jolies jambes.
--C’est dommage que j’aie une sale gueule, ajoute-t-elle.
Ce n’est pas vrai. Son visage, grave et fin, est tantôt remué de
sourires, tantôt tendu d’une excessive et charmante gravité.
--Vous n’avez pas d’amie? me demande-t-elle.
Je réponds très vite au hasard, mais comme on confesse un malheur
immérité:
--Non.
--Et qui vous apporte à manger?
Sur un ton de hautaine résignation, je réponds:
--Ma femme de ménage.
Je commence à aimer ma maladie. Je lui dois cette pitié imprévue et
légère. Je dormais. Elle est venue. C’est aussi joli qu’un conte de
fées.
Ses mains glissent entre les tasses, dans le sucrier, autour de la
théière, avec cette souplesse adroite d’un chat qui se promène sur une
table servie. Tous ses mouvements sont pour le malade inconnu; toutes
ses pensées, pour le consoler.
Très simplement, charitable et chaste, elle me dit:
--Vous devez vous ennuyer... Voulez-vous que je me déshabille... Cela
vous distraira... Voulez-vous?...
Elle a déjà les mains derrière son corsage. Elle est au milieu de la
chambre, prête, sa jupe tombée, à la franchir et à dresser son corps
complaisamment à mes regards.
Je refuse. Je ne suis ni assez malade, ni assez peintre pour accepter
avec la pureté, qui seule ferait mon consentement digne de son offre. Et
si madame Tangue entrait! Que penserait-elle? Elle dirait: «Ce n’est pas
étonnant qu’il soit malade.» Et si le docteur Lormont, auquel j’ai
écrit, frappait à la porte! Comment lui expliquer? Ou bien ne rien dire
et lui laisser croire qu’il y a toujours chez moi, pour le plaisir des
yeux, une femme nue...
Vers midi, elle me quitte. Je lui ai fait promettre de venir dîner avec
moi, quand je serai guéri. Elle doit aussi venir me voir le lendemain.
Elle écrit son nom et son adresse sur une feuille de papier, qui traîne
sur ma table et qu’elle glisse dans le tiroir après me l’avoir montrée:
GERMAINE DOLABEL
19, rue Linné.
Toute la nuit, je souffre atrocement. C’est beaucoup plus violent, mais
aussi bête qu’une rage de dents. Pendant mon accalmie, je pense à
Germaine Dolabel. Nous irons dîner ensemble. La boutique du marchand de
vins est chaude comme une étable. Germaine lit la carte. Nous demandons
pour notre dessert deux pots de crème vanille. Nous boirons deux cafés
filtre. Et nous irons à la Gaîté-Montparnasse.
Le jour même de mon arrivée à Paris, j’ai consulté un spécialiste qui
m’a indiqué un traitement et m’a invité à revenir au bout de huit jours.
Mais je comprends qu’il ne s’agit plus de m’introduire patiemment de
l’eau oxygénée dans l’oreille. J’ai fait acheter un thermomètre. J’ai
39° de fièvre. J’ai lu les complications possibles dans un manuel
d’otologie: mastoïdite, abcès méningé, abcès cérébral.
Avant de mourir, cependant, je veux revoir la rue de la Gaîté. Je
comprends mieux que jamais que c’est une des plus belles rues du monde,
et je crois bien que c’est la plus belle de Paris.
Elle va du boulevard Edgar-Quinet à l’avenue du Maine. Le boulevard
Edgar-Quinet possède un cimetière et une gare. L’avenue du Maine est
large et n’est que la route des Gobelins à Montparnasse. La rue de la
Gaîté semble prolonger la rue Delambre ou la rue d’Odessa. Et pourtant
la rue d’Odessa et la rue Delambre sont des rues semblables à mille
autres rues. On y passe entre des maisons; on y longe des boutiques et
on y rencontre des passants. Ces rues, que sont-elles, sinon le dernier
tronçon des routes qui mènent de tous les points du monde à la rue de la
Gaîté?
Mais quand on arrive rue de la Gaîté, on n’est plus dans une rue, on est
dans un pays. Les maisons y sont de hauteur inégale. Les unes ont cinq
étages, mais les autres n’en ont qu’un. Les boutiques ne sont pas comme
les boutiques d’ailleurs. Elles vivent dans un échange perpétuel avec la
rue. La pâtisserie n’a pas de vitres. Un éventaire va du trottoir au mur
du fond, laissant juste assez d’espace pour que la marchande puisse
s’asseoir. Il n’y a pas de vitre où les pauvres collent leur nez. Et
d’ailleurs, rue de la Gaîté, on a l’illusion qu’il n’y a pas de pauvres.
Devant Bobino, devant la Gaîté-Montparnasse, dans l’impasse du théâtre,
devant les bars, des groupes de causeurs se serrent ou se dispersent.
Mais cette rue n’est pas faite pour la marche molle des mendiants qui
ont renoncé ou pour le pas pesant des ouvriers trop las. Ils l’évitent.
Elle n’est que pour ceux qui flânent et pour ceux qui vont à leur
travail ou à leur plaisir, et pour ceux qui en reviennent sans fatigue
et sans dégoût.
Il n’y a pas ici de ces boutiques où les petits commerçants semblent
vendre de l’ombre. Les étalages, qu’ils soient de victuailles ou de
linge, ont un aspect d’abondance. Partout on dirait la vitrine d’un
charcutier.
Dans les bars étroits, autour des zincs circulaires, s’assemble la race
du pays, qui n’est ni tragique comme à Belleville, ni impatiente comme à
Clichy. Elle est composée uniquement de jeunes gens et de jeunes filles.
La rue de la Gaîté a toujours l’aspect d’un soir de fête, en un village
de Paris, entre deux danses.
C’est un pays qui a son art. La rue de Vanves commence un autre pays.
Le bal de la Fauvette et les cinémas de la rue de Vanves sont pour un
autre public. Mais dans cette courte rue sont rassemblés la
Gaîté-Montparnasse, Bobino, le casino Montparnasse, le théâtre
Montparnasse, sans compter les deux cinémas. Et pendant les
entr’actes, le soir, les spectateurs fusent des salles dans la rue, et
quand on est au spectacle, à peine a-t-on le sentiment d’avoir quitté
la rue.
Et partout se répand, odeur de fête villageoise, l’odeur des crêpes.
La rue de la Gaîté est une patrie. La rue et non pas seulement ses
maisons. Car il n’est pas nécessaire d’y habiter, pour en être. Ceux qui
s’expatrient en ont la nostalgie. Une jeune femme qui assistait à tous
les vendredis de la Gaîté (il n’y a pas que les mardis du Français)
émigra à Belleville. Elle revint bien vite au pays. Les hommes de
Belleville sont durs.
J’ai la fièvre... Elle me pousse par saccades... ou je marche comme
endormi. La rue de la Gaîté n’est plus qu’une rue lointaine, aperçue
dans un rêve. Et cependant j’en foule le trottoir. Chaque pas sonne dur
dans ma tête. C’est peut-être la dernière fois...
* * * * *
Madame Tangue me propose un médecin qui est aussi celui de la concierge,
un médecin qui guérit. J’ai horreur du médecin de quartier. J’ai connu
des médecins de campagne ou de petite ville, des professeurs et des
médecins d’hôpital scrupuleux et attentifs. Mais le médecin de quartier
est à Paris le plus odieux des petits commerçants. Il croit qu’il y a
des maladies et des médicaments, comme il y a des assassins et des
policiers. Il croit au mal de tête et à l’antipyrine. Il prescrit des
vins composés pour donner des forces. Il a les mains sales. Il joue aux
courses. Il a fait ses quatre ans de médecine comme on fait son service
militaire. Depuis le jour où il fut reçu à son bachot, il n’a plus
travaillé «de tête».
Je suis soigné par Saunière. Il n’a jamais exercé. Nous nous connaissons
depuis l’enfance. Si j’ai la grippe et si je demande un conseil à
Saunière, il me répond: «Il faut consulter un médecin.» Mais depuis que
je suis revenu de Loguivy, il vient me voir deux fois par jour et il
m’observe. Il a horreur des gestes médicaux. Jamais je ne l’ai vu
palper, les doigts attentifs, le regard lointain; jamais je ne l’ai
entendu dire d’une voix autoritaire et nasillarde: «Est-ce que je vous
fais mal?... Et là...? Là, ça ne fait pas mal...? Très bien...»
Cependant il pose légèrement son index sur ma tempe. Nous attendons
l’arrivée de Lormont. C’est un grand spécialiste. Un hasard nous a mis
en relation voilà plusieurs années. C’est par les grands problèmes que
nous nous sommes abordés. J’étais très jeune. Je voulais soulever le
monde. Je lui ai fait part de ce projet.
Il est venu très simplement en brave homme.
C’est une collection de la fosse temporale. Il ne sait pas si l’abcès
est profond ou superficiel, mais il faut l’opérer et sans tarder. Il
insiste: sans tarder...
Ma décision est prise. J’irai à l’hôpital. Je pense aux vieux malades
coiffés d’un bonnet de coton, vêtus d’une capote décolorée, qui se
chauffent au soleil, fument leur pipe et remuent du bout d’un bâton le
gravier d’une allée, et aux malades dont la tête est enveloppée d’un
pansement et qui aplatissent leur nez aux vitres. Et cette odeur de
fièvre dans la salle, cette odeur de graines sèches, cette odeur de
chanvre. Les charpentiers tombés d’un échafaudage attendent le dimanche
les parents qui leur apportent des oranges. Les mains pâles des voisins
sont posées sur le drap et, le buste soulevé, ils regardent droit devant
eux, avec égarement.
Saunière et Lormont voudraient bien passer dans la pièce à côté, comme
pour une vraie consultation. Mais il n’y a pas de pièce à côté. Par une
politesse que la maladie m’inspire, je m’assoupis. Je les entends.
Lormont dit:
--A l’hôpital... jamais. Sur qui tombera-t-il? Les vacances ne sont pas
terminées... Un chef de clinique, un interne, un externe, un bénévole...
--Ou un étudiant en droit..., ajoute Saunière.
La fièvre immobilise et alourdit mes membres, comme s’ils étaient dans
une gouttière. Je suis en danger de mort. Je me dis bêtement: je suis
aux portes de la mort. Je me répète ces mots: aux portes de la mort. Je
les accueille, comme un voyageur note un aspect recommandé par le guide,
avec une émotion sans profondeur, grosse comme une revue du 14 Juillet
ou comme une image de première communion. La mort n’existe pas en moi.
Elle prendra les responsabilités qui lui conviennent. La vie me réclame
une adhésion minutieuse, délicate, appliquée, dont je ne suis plus
capable. Mais je fais la comparaison: c’est la vie qui est émouvante.
Pour l’instant, mon corps lutte, seul, et mon sang dans les canaux de
mes artères. Je ne suis plus qu’un spectateur. Quel repos!
Saunière sort avec Lormont. Je fais mon testament. Je lègue mes livres
et quelques pots rustiques à mes amis, et je charge Saunière de brûler
mes papiers, tous mes papiers. Il brûlera sans qu’un seul de ses regards
tombe sur une ligne d’écriture... Je le sais...
Saunière revient au bout d’une heure:
--J’ai téléphoné à Gillot... grouille-toi... j’ai un taxi en bas... On
t’attend à la maison de santé.
Gillot opère les princes russes et les milliardaires américains. C’est
un chirurgien qui a déjà sa légende. Il y a une anecdote sur sa vie
d’étudiant, une anecdote sur la fière réponse qu’il fit un jour à un
prince régnant, une anecdote sur son sang-froid d’opérateur, une
anecdote sur sa générosité, une anecdote sur son adresse sportive, une
anecdote sur sa sensibilité qui se raconte toujours après l’anecdote sur
son sang-froid.
--Je voulais aller à l’hôpital, dis-je en grognant à Saunière.
Il me répond:
--Grouille-toi.
Je me lève, je m’habille.
Madame Tangue arrive et nous accompagne jusqu’au taxi en criant dans les
escaliers, sur trois notes:
--Du courage, monsieur... du courage!
J’ai des souvenirs étranges d’une maison de santé, où j’ai visité
souvent une amie de Lina Montalina, petite actrice sans engagement et
qui avait une âme charmante, naïve et morte de couturière à la journée.
Ce n’était pas une clinique soumise à la discipline d’un chirurgien,
mais une luxueuse maison meublée, à laquelle était annexée une salle
d’opération.
Les chambres donnaient sur un jardin minuscule, que remplissait
entièrement une assez vaste pelouse, ornée de trois massifs ovales
plantés de bégonias. Un acacia et deux platanes suffisaient à dissimuler
le mur de clôture et donnaient au jardin dans la ville un aspect de parc
illimité.
Je connus le directeur, médecin-marchand de soupe, un petit homme à face
de bistro et au ventre invraisemblable. Il portait le bout de ses doigts
boudinés à ses paupières, comme s’il eût voulu les empêcher de tomber
sur son ventre. Il disait sans cesse aux malades et aux familles:
--Nous ferons l’impossible pour vous être agréable...
Et il passait dans les couloirs, dans la cour et dans le jardin, agitant
ses deux minuscules jambes, comme si une mécanique leur eût imposé des
saccades, et balançant de droite à gauche et de gauche à droite, comme
sous l’effet d’une autre mécanique tout à fait indépendante, son buste
gonflé, dont les mains seules semblaient se détacher.
Je l’ai vu un jour devant une mère sanglotante, dont le fils venait de
mourir. Il attendit un espace entre deux sanglots, et sur un ton presque
menaçant, il lui dit:
--Voyons, madame, voyons... Il faut vous calmer... nous avons fait notre
possible pour vous être agréable...
Un appartement voisin de la chambre de la petite actrice était occupé
par un Russe, un prince russe bien entendu, qu’on soignait là, depuis
deux mois, d’une inguérissable fistule. On ne savait rien de son passé
sinon qu’il avait, en une nuit, perdu un million à Deauville. Son
médecin l’autorisait à se lever une bonne partie de la journée. Mais on
ne le voyait jamais. Son valet de chambre était installé à demeure
derrière un paravent, dans le couloir, tout près de sa chambre. Mais la
nuit, le Russe se promenait une heure, quelquefois deux, dans le
couloir. Il était vêtu d’un pyjama de soie, et il suivait le couloir
d’un air affairé, lisant à chaque fois qu’il passait devant une porte le
nom de fleur ou le nom de sainte qui désignait la chambre. Souvent il
marmottait. Une nuit, dans le couloir qu’éclairait à peine une ampoule
électrique, dans le silence, je l’ai entendu. Il répétait d’une voix
gutturale, liant les syllabes comme un écolier qui apprend sa leçon,
comme s’il eût dit sa prière:
--Les Hortensias, sainte Marguerite, les Glycines, sainte Gudule, sainte
Clotilde, les Capucines...
Et quand il avait fini, il recommençait en sens inverse:
--Les Capucines, sainte Clotilde...
Il avait fait enlever tous les meubles des trois chambres qui
composaient son appartement, et les avait fait remplacer par des meubles
choisis par lui-même dans une maison anglaise. Il avait acheté également
de l’orfèvrerie. Et les infirmières parlaient avec respect d’un
instrument en or ciselé qui servait à couper les œufs à la coque.
C’était un très ingénieux appareil qui s’emboîtait au coquetier et qui
supportait une sorte de coupole mobile, armée intérieurement d’une scie
circulaire.
Aucune des infirmières de la maison ne voulut rester à soigner le Russe.
A peine avaient-elles pris leur service auprès de lui, qu’elles
sortaient de la chambre, allaient trouver le directeur et menaçaient de
quitter la maison, si on ne leur donnait pas un autre malade.
Le Russe, couché dans son lit, ne retournait même pas la tête quand
elles entraient. Il leur disait d’une voix sans inflexion, comme on
demande un menu service:
--Déshabillez-vous... je veux que vous soyez nue sous votre blouse.
La première infirmière qui eut à le soigner crut ne pas avoir compris,
et resta dans la chambre, à préparer le pansement. Le Russe ne l’avait
même pas regardée. Mais quand elle s’approcha de lui pour le panser, il
lui dit sur un ton très naturel:
--Je veux voir vos seins, quand vous me pansez... Rabattez votre blouse.
Elle crut qu’il délirait et ne s’effraya pas. Comme elle défaisait le
pansement de la veille, le Russe lui dit:
--Pas tout de suite... Pas si vite... Avant...
Elle rabattit les couvertures, sortit et alla chez le directeur. Chaque
matin le directeur changeait l’infirmière. Il était furieux:
--Ces saletés-là... qu’est-ce que ça peut leur faire?... Je n’en
trouverai pas une qui soit gentille avec lui... Un malade de deux cents
francs par jour!
La première semaine écoulée, ce fut le Russe qui manda le directeur:
--Si vous ne me donnez pas, lui dit-il, des infirmières plus...
Il chercha le mot.
--Plus... convenables... j’irai me faire soigner ailleurs.
Le directeur était affolé: