--Avez-vous amené une garde?

--Non. Je préfère envoyer un interne qui pourra mieux surveiller la

situation.

--Envoyez l'un et l'autre. On ne prend jamais trop de soins.

Pouvez-vous les avoir cette nuit même, car je ne pense pas que vous

restiez jusqu'au matin?

--En effet, je vais rentrer. Je suis ici depuis quatre heures déjà.

--Mais, en rentrant, vous nous enverrez la garde et l'interne?

--C'est assez difficile, au milieu de la nuit. Enfin, je vais essayer.

--Il le faut.

--Ils vont peut-être promettre, mais viendront-ils?

--Mon mari vous accompagnera et les ramènera de gré ou de force.

--Vous ne pouvez rester seule ici, vous, Madame.

--Moi!... fit-elle avec une sorte de cri, de défi, de protestation

indignée contre toute résistance à sa volonté. Puis elle exposa,

avec cette autorité de parole à laquelle on ne réplique point, les

nécessités de la situation. Il fallait qu'on eût, avant une heure,

l'interne et la garde, afin de prévenir tous les accidents. Pour les

avoir, il fallait que quelqu'un les prît au lit et les amenât. Son

mari seul pouvait faire cela. Pendant ce temps, elle resterait auprès

du malade, elle, dont c'était le devoir et le droit. Elle remplissait

simplement son rôle d'amie, son rôle de femme. D'ailleurs, elle le

voulait ainsi et personne ne l'en pourrait dissuader.

Son raisonnement était sensé. Il en fallait bien convenir, et on se

décida à le suivre.

Elle s'était levée, tout entière à cette pensée de leur départ, ayant

hâte de les sentir loin et de rester seule. Maintenant, afin de ne

point commettre de maladresse pendant leur absence, elle écoutait, en

cherchant à bien comprendre, à tout retenir, à ne rien oublier, les

recommandations du médecin. Le valet de chambre du peintre, debout à

côté d'elle, écoutait aussi, et, derrière lui, sa femme, la cuisinière,

qui avait aidé pendant les premiers pansements, indiquait par des

signes de tête qu'elle avait également compris. Quand la comtesse eut

récité comme une leçon toutes ces instructions, elle pressa les deux

hommes de s'en aller en répétant à son mari:

--Revenez vite, surtout, revenez vite.

--Je vous emmène dans mon coupé, disait le docteur au comte. Il vous

ramènera plus rapidement. Vous serez ici dans une heure.

Avant de partir, le médecin examina de nouveau longuement le blessé,

afin de s'assurer que son état demeurait satisfaisant.

Guilleroy hésitait encore. Il disait:

--Vous ne trouvez pas imprudent ce que nous faisons là?

--Non. Il n'y a pas de danger. Il n'a besoin que de repos et de calme.

Mme de Guilleroy voudra bien ne pas le laisser parler et lui parler le

moins possible.

La comtesse fut atterrée et reprit:

--Alors il ne faut pas lui parler?

--Oh! non, Madame. Prenez un fauteuil et demeurez près de lui. Il ne

se sentira pas seul et s'en trouvera bien; mais pas de fatigue, pas de

fatigue de parole ou même de pensée. Je serai ici vers neuf heures du

matin. Adieu, Madame, je vous présente tous mes respects.

Il s'en alla en saluant profondément, suivi par le comte qui répétait:

--Ne vous tourmentez pas, ma chère. Avant une heure je serai de retour

et vous pourrez rentrer chez vous.

Lorsqu'ils furent partis, elle écouta le bruit de la porte d'en bas

qu'on refermait, puis le roulement du coupé s'éloignant dans la rue.

Le domestique et la cuisinière étaient demeurés dans la chambre,

attendant des ordres. La comtesse les congédia.

--Retirez-vous, leur dit-elle, je sonnerai si j'ai besoin de quelque

chose.

Ils s'en allèrent aussi et elle demeura seule auprès de lui.

Elle était revenue tout contre le lit, et, posant ses mains sur les

deux bords de l'oreiller, des deux côtés de cette tête chérie, elle se

pencha pour la contempler. Puis elle demanda, si près du visage qu'elle

semblait lui souffler les mots sur la peau:

--C'est vous qui vous êtes jeté sous cette voiture?

Il répondit en essayant toujours de sourire:

--Non, c'est elle qui s'est jetée sur moi.

--Ce n'est pas vrai, c'est vous.

--Non, je vous affirme que c'est elle.

Après quelques instants de silence, de ces instants où les âmes

semblent s'enlacer dans les regards, elle murmura:

--Oh! mon cher, cher Olivier! dire que je vous ai laissé partir, que je

ne vous ai pas gardé!

Il répondit avec conviction:

--Cela me serait arrivé tout de même, un jour ou l'autre.

Ils se regardèrent encore, cherchant à voir leurs plus secrètes

pensées. Il reprit:

--Je ne crois pas que j'en revienne. Je souffre trop.

Elle balbutia:

--Vous souffrez beaucoup?

--Oh! oui.

Se penchant un peu plus, elle effleura son front, puis ses yeux,

puis ses joues de baisers lents, légers, délicats comme des soins.

Elle le touchait à peine du bout des lèvres, avec ce petit bruit de

souffle que font les enfants qui embrassent. Et cela dura longtemps,

très longtemps. Il laissait tomber sur lui cette pluie de douces et

menues caresses qui semblait l'apaiser, le rafraîchir, car son visage

contracté tressaillait moins qu'auparavant.

Puis il dit:

--Any?

Elle cessa de le baiser pour entendre.

--Quoi! mon ami.

--Il faut que vous me fassiez une promesse.

--Je vous promets tout ce que vous voudrez.

--Si je ne suis pas mort avant le jour, jurez-moi que vous m'amènerez

Annette, une fois, rien qu'une fois! Je voudrais tant ne pas mourir

sans l'avoir revue... Songez que... demain... à cette heure-ci...

j'aurai peut-être... j'aurai sans doute fermé les yeux pour toujours...

et que je ne vous verrai plus jamais... moi... ni vous... ni elle...

Elle l'arrêta, le cœur déchiré:

--Oh! taisez-vous... taisez-vous... oui, je vous promets de l'amener.

--Vous le jurez?

--Je le jure, mon ami... Mais, taisez-vous, ne parlez plus. Vous me

faites un mal affreux... taisez-vous.

Il eut une convulsion rapide de tous les traits; puis, quand elle fut

passée, il dit:

--Si nous n'avons plus que quelques moments à rester ensemble, ne les

perdons point, profitons-en pour nous dire adieu. Je vous ai tant aimée.

Elle soupira:

--Et moi... comme je vous aime toujours!

Il dit encore:

--Je n'ai eu de bonheur que par vous. Les derniers jours seuls ont été

durs... Ce n'est point votre faute... Ah! ma pauvre Any... comme la vie

parfois est triste... et comme il est difficile de mourir!...

--Taisez-vous, Olivier. Je vous en supplie...

Il continuait, sans l'écouter:

--J'aurais été un homme si heureux, si vous n'aviez pas eu votre

fille...

--Taisez-vous... mon Dieu! Taisez-vous...

Il semblait songer, plutôt que lui parler.

--Ah! celui qui a inventé cette existence et fait les hommes a été bien

aveugle, ou bien méchant...

--Olivier, je vous en supplie... Si vous m'avez jamais aimée,

taisez-vous... ne parlez plus ainsi.

Il la contempla, penchée sur lui, si livide elle-même qu'elle avait

l'air aussi d'une mourante, et il se tut.

Elle s'assit alors sur le fauteuil, tout contre sa couche, et reprit sa

main étendue sur le drap.

--Maintenant, je vous défends de parler, dit-elle. Ne remuez plus, et

pensez à moi comme je pense à vous.

Ils recommencèrent à se regarder, immobiles, joints l'un à l'autre

par le contact brûlant de leurs chairs. Elle serrait, par petites

secousses, cette main fiévreuse qu'elle tenait, et il répondait à ces

appels en fermant un peu les doigts. Chacune de ces pressions leur

disait quelque chose, évoquait une parcelle de leur passé fini, remuait

dans leur mémoire les souvenirs stagnants de leur tendresse. Chacune

d'elles était une question secrète, chacune d'elles était une réponse

mystérieuse, tristes questions et tristes réponses, ces «vous en

souvient-il?» d'un vieil amour.

Leurs esprits, en ce rendez-vous d'agonie, qui serait peut-être le

dernier, remontaient à travers les ans toute l'histoire de leur

passion; et on n'entendait plus dans la chambre que le crépitement du

feu.

Il dit tout à coup, comme au sortir d'un rêve, avec un sursaut de

terreur:

--Vos lettres!

Elle demanda:

--Quoi? mes lettres?

--J'aurais pu mourir sans les avoir détruites.

Elle s'écria:

--Eh! que m'importe. Il s'agit bien de cela. Qu'on les trouve et qu'on

les lise, je m'en moque!

Il répondit:

--Moi, je ne veux pas. Levez-vous, Any. Ouvrez le tiroir du bas de mon

secrétaire, le grand, elles y sont toutes, toutes. Il faut les prendre

et les jeter au feu.

Elle ne bougeait point et restait crispée, comme s'il lui eût conseillé

une lâcheté.

Il reprit:

--Any, je vous en supplie. Si vous ne le faites pas, vous allez me

tourmenter, m'énerver, m'affoler. Songez qu'elles tomberaient entre les

mains de n'importe qui, d'un notaire, d'un domestique... ou même de

votre mari... Je ne veux pas...

Elle se leva, hésitant encore et répétant:

--Non, c'est trop dur, c'est trop cruel. Il me semble que vous allez me

faire brûler nos deux cœurs.

Il suppliait, le visage décomposé par l'angoisse.

Le voyant souffrir ainsi, elle se résigna et marcha vers le meuble. En

ouvrant le tiroir, elle l'aperçut plein jusqu'aux bords d'une couche

épaisse de lettres entassées les unes sur les autres; et elle reconnut

sur toutes les enveloppes les deux lignes de l'adresse qu'elle avait

si souvent écrites. Elle les savait, ces deux lignes--un nom d'homme,

un nom de rue--autant que son propre nom, autant qu'on peut savoir les

quelques mots qui vous ont représenté dans la vie toute l'espérance et

tout le bonheur. Elle regardait cela, ces petites choses carrées qui

contenaient tout ce qu'elle avait su dire de son amour, tout ce qu'elle

avait pu en arracher d'elle pour le lui donner, avec un peu d'encre,

sur du papier blanc.

Il avait essayé de tourner sa tête sur l'oreiller afin de la regarder,

et il dit encore une fois:

--Brûlez-les bien vite.

Alors, elle en prit deux poignées et les garda quelques instants dans

ses mains. Cela lui semblait lourd, douloureux, vivant et mort, tant

il y avait des choses diverses là dedans, en ce moment, de choses

finies, si douces, senties, rêvées. C'était l'âme de son âme, le cœur

de son cœur, l'essence de son être aimant qu'elle tenait là; et elle se

rappelait avec quel délire elle en avait griffonné quelques-unes, avec

quelle exaltation, quelle ivresse de vivre, d'adorer quelqu'un, et de

le dire.

Olivier répéta:

--Brûlez, brûlez-les, Any.

D'un même geste de ses deux mains, elle lança dans le foyer les deux

paquets de papiers qui s'éparpillèrent en tombant sur le bois. Puis,

elle en saisit d'autres dans le secrétaire et les jeta par-dessus, puis

d'autres encore, avec des mouvements rapides, en se baissant et se

relevant promptement pour vite achever cette affreuse besogne.

Quand la cheminée fut pleine et le tiroir vide, elle demeura debout,

attendant, regardant la flamme presque étouffée ramper sur les côtés de

cette montagne d'enveloppes. Elle les attaquait par les bords, rongeait

les coins, courait sur la frange du papier, s'éteignait, reprenait,

grandissait. Ce fut bientôt, tout autour de la pyramide blanche, une

vive ceinture de feu clair qui emplit la chambre de lumière; et cette

lumière illuminant cette femme debout et cet homme couché, c'était leur

amour qui se changeait en cendres.

La comtesse se retourna, et, dans la lueur éclatante de cette flambée,

elle aperçut son ami, penché, hagard, au bord du lit.

Il demandait:

--Tout y est?

--Oui, tout.

Mais avant de retourner à lui, elle jeta vers cette destruction un

dernier regard et, sur l'amas de papiers à moitié consumés déjà, qui

se tordaient et devenaient noirs, elle vit couler quelque chose de

rouge. On eût dit des gouttes de sang. Elles semblaient sortir du cœur

même des lettres, de chaque lettre, comme d'une blessure, et elles

glissaient doucement vers la flamme en laissant une traînée de pourpre.

La comtesse reçut dans l'âme le choc d'un effroi surnaturel et elle

recula comme si elle eût regardé assassiner quelqu'un, puis elle

comprit, elle comprit tout à coup qu'elle venait de voir simplement la

cire des cachets qui fondait.

Alors, elle retourna vers le blessé, et, soulevant doucement sa tête,

la remit avec précaution au centre de l'oreiller. Mais il avait remué,

et les douleurs s'accrurent. Il haletait maintenant, le visage tiraillé

par d'atroces souffrances, et il ne semblait plus savoir qu'elle était

là.

Elle attendait qu'il se calmât un peu, qu'il levât son regard

obstinément fermé, qu'il pût lui dire encore une parole.

Elle demanda enfin:

--Vous souffrez beaucoup?

Il ne répondit pas.

Elle se pencha vers lui et posa un doigt sur son front pour le forcer à

la regarder. Il ouvrit, en effet, les yeux, des yeux éperdus, des yeux

fous.

Elle répéta terrifiée:

--Vous souffrez?... Olivier! répondez-moi! Voulez-vous que j'appelle...

faites un effort, dites-moi quelque chose!...

Elle crut entendre qu'il balbutiait:

--Amenez-la... vous me l'avez juré...

Puis il s'agita sous ses draps, le corps tordu, la figure convulsée et

grimaçante.

Elle répétait:

--Olivier, mon Dieu! Olivier, qu'avez-vous? voulez-vous que j'appelle...

Il l'avait entendue, cette fois, car il répondit:

--Non... ce n'est rien.

Il parut en effet s'apaiser, souffrir moins, retomber tout à coup dans

une sorte d'hébétement somnolent. Espérant qu'il allait dormir, elle se

rassit auprès du lit, reprit sa main, et attendit. Il ne remuait plus,

le menton sur la poitrine, la bouche entr'ouverte par sa respiration

courte qui semblait lui racler la gorge en passant. Seuls, ses doigts

s'agitaient par moments, malgré lui, avaient des secousses légères,

que la comtesse percevait jusqu'à la racine de ses cheveux, dont elle

vibrait à crier. Ce n'étaient plus les petites pressions volontaires

qui racontaient, à la place des lèvres fatiguées, toutes les tristesses

de leurs cœurs, c'étaient d'inapaisables spasmes qui disaient seulement

les tortures du corps.

Maintenant elle avait peur, une peur affreuse, et une envie folle de

s'en aller, de sonner, d'appeler, mais elle n'osait plus remuer, pour

ne pas troubler son repos.

Le bruit lointain des voitures dans les rues entrait à travers les

murailles; et elle écoutait si le roulement des roues ne s'arrêtait

point devant la porte, si son mari ne revenait pas la délivrer,

l'arracher enfin à ce sinistre tête-à-tête.

Comme elle essayait de dégager sa main de celle d'Olivier, il la serra

en poussant un grand soupir! Alors elle se résigna à attendre afin de

ne point l'agiter.

Le feu agonisait dans le foyer, sous la cendre noire des lettres; deux

bougies s'éteignirent; un meuble craqua.

Dans l'hôtel tout était muet, tout semblait mort, sauf la haute horloge

flamande de l'escalier qui, régulièrement carillonnait l'heure, la

demie et les quarts, chantait dans la nuit la marche du Temps, en la

modulant sur ses timbres divers.

La comtesse immobile sentait grandir en son âme une intolérable

terreur. Des cauchemars l'assaillaient; des idées effrayantes lui

troublaient l'esprit; et elle crut s'apercevoir que les doigts

d'Olivier se refroidissaient dans les siens. Etait-ce vrai? Non,

sans doute! D'où lui était venue cependant la sensation d'un contact

inexprimable et glacé? Elle se souleva, éperdue d'épouvante,

pour regarder son visage.--Il était détendu, impassible, inanimé,

indifférent à toute misère, apaisé soudain par l'Éternel Oubli.

FIN.

NOTE.

_Fort comme la Mort_ a paru dans la _Revue Illustrée_ du 15

février au 15 mai 1889.

Le roman fut commencé au printemps de 1888. Maupassant écrivait à sa

mère (Paris, 2 mai 1888): «Je prépare tout doucement mon nouveau roman

et je le trouve très difficile, tant il doit avoir de nuances, de

choses suggérées et non dites. Il ne sera pas long d'ailleurs, il faut

qu'il passe devant les yeux comme une vision de la vie terrible, tendre

et désespérée.»

Le manuscrit de _Fort comme la Mort_ est couvert de corrections et

de surcharges. La seconde partie surtout semble avoir coûté beaucoup

d'efforts à l'auteur. Avant d'être définitives, les phrases y sont

laborieusement travaillées; les épithètes sont souvent modifiées,

adoucies, rendues plus élégantes. La page 289, de 40 lignes (page

315 de notre édition), n'a que 8 lignes non surchargées, et plus on

approche de la fin, plus les pages sont nombreuses dans ce cas.

Le manuscrit de _Fort comme la Mort_ est composé de 327 feuillets

paginés 1 à 327, écrits au recto, puis, à part, d'un fragment de 26

feuillets paginés 122 à 147 où l'auteur a remanié la scène de la

mort d'Olivier Bertin. C'est la version de ce fragment qui a servi à

l'impression du volume, à l'exception des deux derniers feuillets qui

ont été écrits de nouveau, avec des modifications, sur deux autres

feuillets paginés 131, 132. C'est là qu'apparaît pour la première

fois, sous sa forme définitive, la dernière phrase de _Fort comme

la Mort: Il était détendu, impassible, inanimé, indifférent à toute

misère, apaisé soudain par l'Éternel Oubli_.

Cette phrase, si belle d'harmonie, a été longuement cherchée par

Maupassant. Elle existe, dans le manuscrit que nous venons de décrire,

sous les formes suivantes:

1º _Il ouvrit la bouche comme pour parler encore, battit des

paupières, fit une grimace, eut un frisson, poussa un petit soupir,

puis demeura immobile, la figure soudain calmée par l'Éternel

Apaisement_;

2º _Puis il se tordit sous ses draps, poussa un gémissement, grinça

des dents, agita ses paupières, ouvrit la bouche comme pour parler

encore, poussa un long soupir, eut un grand frisson, puis demeura

immobile, la figure détendue, apaisée soudain par l'Éternel Oubli_;

3º _Était-ce vrai? non, peut-être? Elle avait perçu cependant le

contact de quelque chose d'inexprimable, et s'étant soulevée ivre de

peur, elle regardait le visage. Il était tranquille, détendu, sans

angoisse et sans souffle, apaisé soudain par l'Éternel Oubli_;

4º Enfin nous la distinguons, à travers les corrections dernières,

sous cette forme: _Il était tranquille, détendu, impassible à tout

chagrin, insensible à toute misère, sans angoisse et sans souffle,

apaisé soudain par l'Éternel Oubli_.

Nous donnons ci-après la version de la mort d'Olivier Bertin d'après

le manuscrit de 327 feuillets, version qui n'a jamais été publiée

jusqu'alors.

PREMIÈRE VERSION INÉDITE

DE LA SCÈNE FINALE

DE _FORT COMME LA MORT_.

Et il s'en alla très vite, sans se retourner.

Quand elle fut seule, elle se laissa tomber sur un siège et sanglota.

Elle serait restée ainsi jusqu'à la nuit si Annette soudain n'était

venue la chercher.

La comtesse, pour avoir le temps d'essuyer ses yeux rouges, lui

répondit:

--J'ai un tout petit mot à écrire, mon enfant. Remonte et je te suis

dans une seconde.

Puis, jusqu'au soir, elle dut s'occuper de la grande question du

trousseau.

La duchesse et son neveu dînaient chez les Guilleroy, en famille, et il

avait été décidé qu'on irait ensuite passer une heure à l'Hippodrome,

où devaient avoir lieu des débuts intéressants.

On venait de se mettre à table et on parlait encore de la

représentation de la veille quand la duchesse, qui n'était pourtant

guère observatrice, demanda:

--Est-ce que votre ami Bertin est malade? Il avait hier soir la figure

très fatiguée.

Le comte répondit:

--Mon Dieu, je crois qu'il vieillit tout simplement. Et puis je crois

que les célibataires tombent tout d'un coup.

Se tournant vers sa femme, il ajouta:

--Avez-vous remarqué, vous Any, qu'il ait beaucoup changé?

--Oh oui, dit-elle.

Le marquis reprit:

--Il y avait un article bien désagréable pour lui dans _le Figaro_

de ce matin.

Toute attaque, toute critique, toute allusion défavorable au talent de

son ami jetaient toujours la comtesse hors d'elle.

--Oh! dit-elle, les hommes de la valeur de Bertin n'ont pas à s'occuper

de pareilles grossièretés...

Un domestique entrait avec une lettre sur un plateau. Il la présenta au

comte qui la prit, déchira l'enveloppe, la lut, poussa une exclamation

de surprise, jeta sa serviette sur son assiette, puis regarda sa femme

avec des yeux effarés.

--Mon Dieu! qu'y a-t-il? dit-elle.

Il balbutia, pouvant à peine parler tant son émotion était vive:

--Oh! un grand malheur... un grand malheur. Bertin est tombé sous une

voiture!

La comtesse cria:

--Mort!

--Non, non, dit-il, tenez, lisez vous-même.

Et il tendait la lettre.

Elle n'osait point la prendre, devenue si tremblante que ses dents

claquaient, et elle murmura:

--Non, lisez... lisez-la-moi.

Alors il lut:

--«Monsieur, un grand malheur vient d'arriver. Notre ami, l'éminent

artiste, M. Olivier Bertin, a été renversé par un omnibus, dont la

roue lui passa sur le corps. Je ne puis encore me prononcer sur les

suites probables de cet accident, qui peut n'être pas grave comme

il peut avoir un dénouement fatal immédiat. M. Bertin vous prie

instamment et supplie Madame la comtesse de Guilleroy de venir le

voir sur l'heure. J'espère, Monsieur, que Madame la comtesse et vous,

vous voudrez bien vous rendre au désir de notre ami commun, qui peut

avoir cessé de vivre avant le jour.

«Dr DE RIVIL.»

La comtesse regardait son mari avec des yeux larges, fixes, pleins

d'épouvante. Puis soudain elle reçut, comme un choc électrique, une

secousse de ce courage des femmes, qui les fait parfois, aux heures

terribles, les plus vaillants des êtres, et appelant d'un signe le

maître d'hôtel:

--Vite, un fiacre, qu'on m'apporte un manteau et un chapeau.

Elle se tourna vers la duchesse:

--Vous m'excuserez, n'est-ce pas; mais en des occasions pareilles...

La duchesse, un peu pâle elle-même, répondit:

--Mais comment donc, ma chère enfant, et si vous avez besoin de moi, je

suis toute à votre disposition.

Quand on eut apporté ce qu'avait demandé Mme de Guilleroy, elle se

couvrit la tête et les épaules avec une hâte maladroite et fébrile.

--Maman, veux-tu que j'aille avec toi, demandait Annette.

--Non, ma chérie.

Regardant alors son mari:

--Eh bien! Jacques, descendons.

--Mais le fiacre n'est pas arrivé.

--Nous l'attendrons en bas. Cela nous fera gagner quelques instants.

Il avait lui-même endossé son pardessus sur son habit. Il s'approcha

de sa femme, avec l'air un peu cérémonieux qu'il ne quittait jamais,

et lui offrit le bras, pour sortir. Elle le prit et, après de brefs

saluts, ils s'en allèrent côte à côte vers celui qui les appelait.

Le trajet fut court et silencieux. La comtesse tremblait toujours.

En arrivant devant la porte du peintre, elle dit à son mari, d'une voix

si faible qu'il eut peine à l'entendre:

--Descendez le premier et demandez comment il va. S'il était mort je ne

pourrais plus me remuer.

Le comte sonna, entra, puis revint à la portière.

--Non, dit-il. Il va plutôt mieux.

Et il offrit de nouveau son bras pour aider sa femme à sortir de la

voiture.

Sur le haut de l'escalier le médecin, le docteur De Rivil, un petit

homme grisonnant, court, rond, très soigné, très poli, les attendait.

Il fit à la comtesse un grand salut, puis tendit la main au comte.

Elle lui demanda, en haletant comme si la montée des marches eût épuisé

tout le souffle de sa gorge:

--Eh bien! docteur?

--Eh bien! Madame, j'espère que ce sera moins grave que je n'avais cru

au premier moment.

Elle s'élança vers lui, en balbutiant:

--Alors il ne va pas mourir?

--Je ne crois pas.

--Vous en répondez?

--Oh non. Je dis seulement que j'espère me trouver en présence d'une

simple contusion abdominale, sans lésions internes.

--S'il y avait des lésions il mourrait?

--En ce cas-là il pourrait mourir.

--Quelles lésions redoutez-vous?

--Une déchirure du foie, par exemple.

--S'il y avait cette déchirure, il pourrait mourir très vite?

--Oui, en quelques minutes, presque en quelques secondes. Mais

rassurez-vous, Madame, je suis convaincu, au contraire, qu'il sera

guéri dans quinze jours. Entrons près de lui. Il vous attend avec une

grande impatience. Je dirai tout à l'heure quelques mots en particulier

à votre mari sur la situation.

Ce qu'elle vit d'abord, en pénétrant dans la chambre, ce fut une

tête blême sur du linge blanc. Deux bougies et le feu du foyer

l'éclairaient, dessinant les ombres et le profil; et deux yeux,

dans cette face livide, regardaient venir la comtesse du bout de

l'appartement.

Elle s'élança vers lui en criant:

--Oh! mon pauvre ami.

--Ce n'est rien, dit-il tout bas.

Maintenant elle restait contre le lit, l'examinant avec une anxiété

affreuse.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 22 · 第 17 / 19 段