supporter, emplit d'horreur l'âme d'Olivier. Il tenait quelqu'un, il le
garderait.
--Montez donc, je vais vous faire choisir une étude que je veux vous
offrir depuis longtemps.
L'autre sachant que les peintres n'ont pas toujours l'humeur donnante,
et que la mémoire des promesses est courte, se jeta sur l'occasion.
En sa qualité d'inspecteur des Beaux-Arts, il possédait une galerie
collectionnée avec adresse.
--Je vous suis, dit-il.
Ils entrèrent.
Le valet de chambre réveillé apporta des grogs; et la conversation
se traîna sur la peinture pendant quelque temps. Bertin montrait des
études en priant Musadieu de prendre celle qui lui plairait le mieux;
et Musadieu hésitait, troublé par la lumière du gaz qui le trompait sur
les tonalités. A la fin il choisit un groupe de petites filles dansant
à la corde sur un trottoir; et presque tout de suite il voulut s'en
aller en emportant son cadeau.
--Je le ferai déposer chez vous, disait le peintre.
--Non, j'aime mieux l'avoir ce soir même pour l'admirer avant de me
mettre au lit.
Rien ne put le retenir, et Olivier Bertin se retrouva seul encore une
fois dans son hôtel, cette prison de ses souvenirs et de sa douloureuse
agitation.
Quand le domestique entra, le lendemain matin, en apportant le thé et
les journaux, il trouva son maître assis dans son lit, si pâle qu'il
eut peur.
--Monsieur est indisposé? dit-il.
--Ce n'est rien, un peu de migraine.
--Monsieur ne veut pas que j'aille chercher quelque chose?
--Non. Quel temps fait-il?
--Il pleut, monsieur.
--Bien. Cela suffit.
L'homme, ayant déposé sur la petite table ordinaire le service à thé et
les feuilles publiques, s'en alla.
Olivier prit le _Figaro_ et l'ouvrit. L'article de tête était
intitulé: «_Peinture moderne._» C'était un éloge dithyrambique
de quatre ou cinq jeunes peintres qui, doués de réelles qualités de
coloristes et les exagérant pour l'effet, avaient la prétention d'être
des révolutionnaires et des rénovateurs de génie.
Comme tous les aînés, Bertin se fâchait contre ces nouveaux venus,
s'irritait de leur ostracisme, contestait leurs doctrines. Il se mit
donc à lire cet article avec le commencement de colère dont tressaille
vite un cœur énervé, puis, en jetant les yeux plus bas, il aperçut son
nom; et ces quelques mots, à la fin d'une phrase, le frappèrent comme
un coup de poing en pleine poitrine: «l'Art démodé d'Olivier Bertin...»
Il avait toujours été sensible à la critique et sensible aux éloges;
mais au fond de sa conscience, malgré sa vanité légitime, il souffrait
plus d'être contesté qu'il ne jouissait d'être loué, par suite de
l'inquiétude sur lui-même que ses hésitations avaient toujours nourrie.
Autrefois pourtant, au temps de ses triomphes, les coups d'encensoir
avaient été si nombreux, qu'ils lui faisaient oublier les coups
d'épingle. Aujourd'hui, devant la poussée incessante des nouveaux
artistes et des nouveaux admirateurs, les félicitations devenaient plus
rares et le dénigrement plus accusé. Il se sentait enrégimenté dans le
bataillon des vieux peintres de talent que les jeunes ne traitent point
en maîtres; et, comme il était aussi intelligent que perspicace, il
souffrait à présent des moindres insinuations autant que des attaques
directes.
Jamais pourtant aucune blessure à son orgueil d'artiste ne l'avait
fait ainsi saigner. Il demeurait haletant et relisait l'article, pour
le comprendre en ses moindres nuances. Ils étaient jetés au panier,
quelques confrères et lui, avec une outrageante désinvolture; et il se
leva en murmurant ces mots, qui lui restaient sur les lèvres: «l'Art
démodé d'Olivier Bertin.»
Jamais pareille tristesse, pareil découragement, pareille sensation de
la fin de tout, de la fin de son être physique et de son être pensant,
ne l'avaient jeté dans une détresse d'âme aussi désespérée. Il resta
jusqu'à deux heures dans un fauteuil, devant la cheminée, les jambes
allongées vers le feu, n'ayant plus la force de remuer, de faire quoi
que ce soit. Puis le besoin d'être consolé se leva en lui, le besoin
de serrer des mains dévouées, de voir des yeux fidèles, d'être plaint,
secouru, caressé par des paroles amies. Il alla donc, comme toujours,
chez la comtesse.
Quand il entra, Annette était seule au salon, debout, le dos tourné,
écrivant vivement l'adresse d'une lettre. Sur la table, à côté d'elle,
était déployé le _Figaro_. Bertin vit le journal en même temps que
la jeune fille et demeura éperdu, n'osant plus avancer! Oh! si elle
l'avait lu! Elle se retourna et, préoccupée, pressée, l'esprit hanté
par des soucis de femme, elle lui dit:
--Ah! bonjour, monsieur le peintre. Vous m'excuserez si je vous
quitte. J'ai la couturière en haut qui me réclame. Vous comprenez,
la couturière, au moment d'un mariage, c'est important. Je vais vous
prêter maman qui discute et raisonne avec mon artiste. Si j'ai besoin
d'elle, je vous la ferai demander pendant quelques minutes.
Et elle se sauva, en courant un peu, pour bien montrer sa hâte.
Ce départ brusque, sans un mot d'affection, sans un regard attendri
pour lui, qui l'aimait tant... tant... le laissa bouleversé. Son œil
alors s'arrêta de nouveau sur le _Figaro_; et il pensa: «Elle l'a
lu! On me blague, on me nie. Elle ne croit plus en moi. Je ne suis plus
rien pour elle.»
Il fit deux pas vers le journal, comme on marche vers un homme pour le
souffleter. Puis il se dit: «Peut-être ne l'a-t-elle pas lu tout de
même. Elle est si préoccupée aujourd'hui. Mais on en parlera devant
elle, ce soir, au dîner, sans aucun doute, et on lui donnera envie de
le lire!»
Par un mouvement spontané, presque irréfléchi, il avait pris le numéro,
l'avait fermé, plié et glissé dans sa poche avec une prestesse de
voleur.
La comtesse entrait. Dès qu'elle vit la figure livide et convulsée
d'Olivier, elle devina qu'il touchait aux limites de la souffrance.
Elle eut un élan vers lui, un élan de toute sa pauvre âme si déchirée
aussi, de tout son pauvre corps si meurtri lui-même. Lui jetant ses
mains sur les épaules, et son regard au fond des yeux, elle lui dit:
--Oh! que vous êtes malheureux!
Il ne nia plus, cette fois, et, la gorge secouée de spasmes, il
balbutia:
--Oui... oui... oui!
Elle sentit qu'il allait pleurer, et l'entraîna dans le coin le plus
sombre du salon, vers deux fauteuils cachés par un petit paravent de
soie ancienne. Ils s'y assirent derrière cette fine muraille brodée,
voilés aussi par l'ombre grise d'un jour de pluie.
Elle reprit, le plaignant surtout, navrée par cette douleur:
--Mon pauvre Olivier, comme vous souffrez!
Il appuya sa tête blanche sur l'épaule de son amie.
--Plus que vous ne croyez! dit-il.
Elle murmura, si tristement:
--Oh! je le savais. J'ai tout senti. J'ai vu cela naître et grandir!
Il répondit, comme si elle l'eût accusé:
--Ce n'est pas ma faute, Any.
--Je le sais bien... Je ne vous reproche rien...
Et doucement, en se tournant un peu, elle mit sa bouche sur un des yeux
d'Olivier, où elle trouva une larme amère.
Elle tressaillit, comme si elle venait de boire une goutte de
désespoir, et elle répéta plusieurs fois:
--Ah! pauvre ami... pauvre ami... pauvre ami!...
Puis, après un moment de silence, elle ajouta:
--C'est la faute de nos cœurs qui n'ont pas vieilli. Je sens le mien si
vivant!
Il essaya de parler et ne put pas, car des sanglots maintenant
l'étranglaient. Elle écoutait, contre elle, les suffocations dans sa
poitrine. Alors ressaisie par l'angoisse égoïste d'amour qui, depuis
si longtemps, la rongeait, elle dit avec l'accent déchirant dont on
constate un horrible malheur:
--Dieu! comme vous l'aimez!
Il avoua encore une fois:
--Ah! oui, je l'aime!
Elle songea quelques instants, et reprit:
--Vous ne m'avez jamais aimée ainsi, moi?
Il ne nia point, car il traversait une de ces heures où on dit toute la
vérité, et il murmura:
--Non, j'étais trop jeune, alors!
Elle fut surprise:
--Trop jeune? Pourquoi?
--Parce que la vie était trop douce. C'est à nos âges seulement qu'on
aime en désespérés.
Elle demanda:
--Ce que vous éprouvez près d'elle ressemble-t-il à ce que vous
éprouviez près de moi?
--Oui et non... et c'est pourtant presque la même chose. Je vous ai
aimée presque autant qu'on peut aimer une femme. Elle, je l'aime comme
vous, puisque c'est vous; mais cet amour est devenu quelque chose
d'irrésistible, de destructeur, de plus fort que la mort. Je suis à lui
comme une maison qui brûle est au feu!
Elle sentit sa pitié séchée sous un souffle de jalousie, et prenant une
voix consolante:
--Mon pauvre ami! Dans quelques jours elle sera mariée et partira. En
ne la voyant plus, vous guérirez, sans doute.
Il remua la tête.
--Oh! je suis bien perdu, perdu!
--Mais non, mais non! Vous serez trois mois sans la voir. Cela suffira.
Il vous a bien suffi de trois mois pour l'aimer plus que moi, que vous
connaissez depuis douze ans.
Alors il l'implora dans son infinie détresse.
--Any, ne m'abandonnez pas!
--Que puis-je faire, mon ami?
--Ne me laissez pas seul.
--J'irai vous voir autant que vous voudrez.
--Non. Gardez-moi ici, le plus possible.
--Vous serez près d'elle.
--Et près de vous.
--Il ne faut plus que vous la voyiez avant son mariage.
--Oh! Any!
--Ou, du moins, très peu.
--Puis-je rester ici, ce soir?
--Non, pas dans l'état où vous êtes. Il faut vous distraire, aller au
Cercle, au théâtre, n'importe où, mais pas rester ici.
--Je vous en prie.
--Non, Olivier, c'est impossible. Et puis j'ai à dîner des gens dont la
présence vous agiterait encore.
--La duchesse? et... lui?...
--Oui.
--Mais j'ai passé la soirée d'hier avec eux.
--Parlez-en! Vous vous en trouvez bien, aujourd'hui.
--Je vous promets d'être calme.
--Non, c'est impossible.
--Alors, je m'en vais.
--Qui vous presse tant?
--J'ai besoin de marcher.
--C'est cela, marchez beaucoup, marchez jusqu'à la nuit, tuez-vous de
fatigue et puis couchez-vous!
Il s'était levé.
--Adieu, Any.
--Adieu, cher ami. J'irai vous voir demain matin. Voulez-vous que je
fasse une grosse imprudence, comme autrefois, que je feigne de déjeuner
ici à midi, et que je déjeune avec vous à une heure un quart?
--Oui, je veux bien. Vous êtes bonne!
--C'est que je vous aime.
--Moi aussi, je vous aime.
--Oh! ne parlez plus de cela.
--Adieu, Any.
--Adieu, cher ami. A demain.
--Adieu.
Il lui baisait les mains, coup sur coup, puis il lui baisa les tempes,
puis le coin des lèvres. Il avait maintenant les yeux secs, l'air
résolu. Au moment de sortir, il la saisit, l'enveloppa tout entière
dans ses bras et, appuyant la bouche sur son front, il semblait boire,
aspirer en elle tout l'amour qu'elle avait pour lui.
Et il s'en alla très vite, sans se retourner.
Quand elle fut seule, elle se laissa tomber sur un siège et sanglota.
Elle serait restée ainsi jusqu'à la nuit, si Annette, soudain, n'était
venue la chercher. La comtesse, pour avoir le temps d'essuyer ses yeux
rouges, lui répondit:
--J'ai un tout petit mot à écrire, mon enfant. Remonte, et je te suis
dans une seconde.
Jusqu'au soir, elle dut s'occuper de la grande question du trousseau.
La duchesse et son neveu dînaient chez les Guilleroy, en famille.
On venait de se mettre à table et on parlait encore de la
représentation de la veille, quand le maître d'hôtel entra, apportant
trois énormes bouquets.
Mme de Mortemain s'étonna:
--Mon Dieu, qu'est-ce que cela?
Annette s'écria:
--Oh! qu'ils sont beaux! qui est-ce qui peut nous les envoyer?
Sa mère répondit:
--Olivier Bertin, sans doute.
Depuis son départ, elle pensait à lui. Il lui avait paru si sombre,
si tragique, elle voyait si clairement son malheur sans issue, elle
ressentait si atrocement le contre-coup de cette douleur, elle l'aimait
tant, si tendrement, si complètement, qu'elle avait le cœur écrasé sous
des pressentiments lugubres.
Dans les trois bouquets, en effet, on trouva trois cartes du peintre.
Il avait écrit sur chacune, au crayon, les noms de la comtesse, de la
duchesse et d'Annette.
Mme de Mortemain demanda:
--Est-ce qu'il est malade, votre ami Bertin? Je lui ai trouvé hier bien
mauvaise mine.
Et Mme de Guilleroy reprit:
--Oui, il m'inquiète un peu, bien qu'il ne se plaigne pas.
Son mari ajouta:
--Oh! il fait comme nous, il vieillit. Il vieillit même ferme en ce
moment. Je crois d'ailleurs que les célibataires tombent tout d'un
coup. Ils ont des chutes plus brusques que les autres. Il a, en effet,
beaucoup changé.
La comtesse soupira:
--Oh oui!
Farandal cessa soudain de chuchoter avec Annette pour dire:
--Il y avait un article bien désagréable pour lui dans le _Figaro_
de ce matin.
Toute attaque, toute critique, toute allusion défavorable au talent de
son ami, jetaient la comtesse hors d'elle.
--Oh! dit-elle, les hommes de la valeur de Bertin n'ont pas à s'occuper
de pareilles grossièretés.
Guilleroy s'étonnait:
--Tiens, un article désagréable pour Olivier, mais je ne l'ai pas lu. A
quelle page?
Le marquis le renseigna.
--A la première page, en tête, avec ce titre: «Peinture moderne».
Et le député cessa de s'étonner.
--Parfaitement. Je ne l'ai pas lu, parce qu'il s'agissait de peinture.
On sourit, tout le monde sachant qu'en dehors de la politique et de
l'agriculture, M. de Guilleroy ne s'intéressait pas à grand'chose.
Puis la conversation s'envola sur d'autres sujets, jusqu'à ce qu'on
entrât au salon pour prendre le café. La comtesse n'écoutait pas,
répondait à peine, poursuivie par le souci de ce que pouvait faire
Olivier. Où était-il? Où avait-il dîné? Où traînait-il en ce moment
son inguérissable cœur? Elle sentait maintenant un regret cuisant de
l'avoir laissé partir, de ne l'avoir point gardé; et elle le devinait,
rôdant par les rues, si triste, vagabond, solitaire, fuyant sous le
chagrin.
Jusqu'à l'heure du départ de la duchesse et de son neveu, elle ne parla
guère, fouettée par des craintes vagues et superstitieuses, puis elle
se mit au lit, et y resta, les yeux ouverts dans l'ombre, pensant à lui!
Un temps très long s'était écoulé quand elle crut entendre sonner le
timbre de l'appartement. Elle tressaillit, s'assit, écouta. Pour la
seconde fois, le tintement vibrant éclata dans la nuit.
Elle sauta hors du lit, et de toute sa force pressa le bouton
électrique qui devait réveiller sa femme de chambre. Puis, une bougie à
la main, elle courut au vestibule.
A travers la porte elle demanda:
--Qui est là?
Une voix inconnue lui répondit:
--C'est une lettre.
--Une lettre, de qui?
--D'un médecin.
--Quel médecin?
--Je ne sais pas, c'est pour un accident.
N'hésitant plus, elle ouvrit, et se trouva en face d'un cocher de
fiacre au chapeau ciré. Il tenait à la main un papier qu'il lui
présenta. Elle lut: «Très urgent--Monsieur le comte de Guilleroy--.»
L'écriture était inconnue.
--Entrez, mon ami, dit-elle; asseyez-vous et attendez-moi.
Devant la chambre de son mari, son cœur se mit à battre si fort
qu'elle ne pouvait l'appeler. Elle heurta le bois avec le métal de son
bougeoir. Le comte dormait et n'entendait pas.
Alors, impatiente, énervée, elle lança des coups de pied et elle
entendit une voix pleine de sommeil qui demandait:
--Qui est là? Quelle heure est-il?
Elle répondit:
--C'est moi. J'ai à vous remettre une lettre urgente apportée par un
cocher. Il y a un accident.
Il balbutia du fond de ses rideaux:
--Attendez, je me lève. J'arrive.
Et, au bout d'une minute, il se montra en robe de chambre. En même
temps que lui, deux domestiques accouraient, réveillés par les
sonneries. Ils étaient effarés, ahuris, ayant aperçu dans la salle à
manger un étranger assis sur une chaise.
Le comte avait pris la lettre et la retournait dans ses doigts en
murmurant:
--Qu'est-ce que cela? Je ne devine pas.
Elle dit fiévreuse:
--Mais lisez donc!
Il déchira l'enveloppe, déplia le papier, poussa une exclamation de
stupeur, puis regarda sa femme avec des yeux effarés.
--Mon Dieu, qu'y a-t-il? dit-elle.
Il balbutia, pouvant à peine parler, tant son émotion était vive.
--Oh! un grand malheur!... un grand malheur!... Bertin est tombé sous
une voiture.
Elle cria:
--Mort!
--Non, non, dit-il, voyez vous-même.
Elle lui arracha des mains la lettre qu'il lui tendait, et elle lut:
«Monsieur, un grand malheur vient d'arriver. Notre ami, l'éminent
artiste, M. Olivier Bertin, a été renversé par un omnibus, dont la
roue lui passa sur le corps. Je ne puis encore me prononcer sur les
suites probables de cet accident, qui peut n'être pas grave comme
il peut avoir un dénouement fatal immédiat. M. Bertin vous prie
instamment et supplie Mme la comtesse de Guilleroy de venir le voir
sur l'heure. J'espère, Monsieur, que Mme la comtesse et vous, vous
voudrez bien vous rendre au désir de notre ami commun, qui peut avoir
cessé de vivre avant le jour.
«Dr DE RIVIL.»
La comtesse regardait son mari avec des yeux larges, fixes, pleins
d'épouvante. Puis soudain elle reçut, comme un choc électrique, une
secousse de ce courage des femmes qui les fait parfois, aux heures
terribles, les plus vaillants des êtres.
Se tournant vers sa domestique:
--Vite, je vais m'habiller!
La femme de chambre demanda:
--Qu'est-ce que Madame veut mettre?
--Peu m'importe. Ce que vous voudrez.
--Jacques, reprit-elle ensuite, soyez prêt dans cinq minutes.
En retournant chez elle, l'âme bouleversée, elle aperçut le cocher, qui
attendait toujours, et lui dit:
--Vous avez votre voiture?
--Oui, Madame.
--C'est bien, nous la prendrons.
Puis elle courut vers sa chambre.
Follement, avec des mouvements précipités, elle jetait sur elle,
accrochait, agrafait, nouait, attachait au hasard ses vêtements,
puis, devant sa glace, elle releva et tordit ses cheveux à la diable,
en regardant, sans y songer cette fois, son visage pâle et ses yeux
hagards dans le miroir.
Quand elle eut son manteau sur les épaules, elle se précipita vers
l'appartement de son mari, qui n'était pas encore prêt. Elle l'entraîna.
--Allons, disait-elle, songez donc qu'il peut mourir.
Le comte, effaré, la suivit en trébuchant, tâtant de ses pieds
l'escalier obscur, cherchant à distinguer les marches pour ne point
tomber.
Le trajet fut court et silencieux. La comtesse tremblait si fort que
ses dents s'entre-choquaient, et elle voyait par la portière fuir les
becs de gaz voilés de pluie. Les trottoirs luisaient, le boulevard
était désert, la nuit sinistre. Ils trouvèrent, en arrivant, la porte
du peintre demeurée ouverte, la loge du concierge éclairée et vide.
Sur le haut de l'escalier le médecin, le docteur de Rivil, un petit
homme grisonnant, court, rond, très soigné, très poli, vint à leur
rencontre. Il fit à la comtesse un grand salut, puis tendit la main au
comte.
Elle lui demanda en haletant comme si la montée des marches eût épuisé
tout le souffle de sa gorge:
--Eh bien, docteur?
--Eh bien, Madame, j'espère que ce sera moins grave que je ne l'avais
cru au premier moment.
Elle s'écria:
--Il ne mourra point?
--Non. Du moins je ne le crois pas.
--En répondez-vous?
--Non. Je dis seulement que j'espère me trouver en présence d'une
simple contusion abdominale sans lésions internes.
--Qu'appelez-vous des lésions?
--Des déchirures.
--Comment savez-vous qu'il n'en a pas?
--Je le suppose.
--Et s'il en avait?
--Oh! alors, ce serait grave!
--Il en pourrait mourir?
--Oui.
--Très vite?
--Très vite. En quelques minutes ou même en quelques secondes. Mais,
rassurez-vous, Madame, je suis convaincu qu'il sera guéri dans quinze
jours.
Elle avait écouté avec une attention profonde, pour tout savoir, pour
tout comprendre.
Elle reprit:
--Quelle déchirure pourrait-il avoir?
--Une déchirure du foie, par exemple.
--Ce serait très dangereux?
--Oui... mais je serais surpris s'il survenait une complication
maintenant. Entrons près de lui. Cela lui fera du bien, car il vous
attend avec une grande impatience.
Ce qu'elle vit d'abord, en pénétrant dans la chambre, ce fut une tête
blême sur un oreiller blanc. Quelques bougies et le feu du foyer
l'éclairaient, dessinaient le profil, accusaient les ombres; et, dans
cette face livide, la comtesse aperçut deux yeux qui la regardaient
venir.
Tout son courage, toute son énergie, toute sa résolution tombèrent,
tant cette figure creuse et décomposée était celle d'un moribond.
Lui, qu'elle avait vu tout à l'heure, il était devenu cette chose, ce
spectre! Elle murmura entre ses lèvres: «Oh! mon Dieu!» et elle se mit
à marcher vers lui, palpitante d'horreur.
Il essayait de sourire, pour la rassurer, et la grimace de cette
tentative était effrayante.
Quand elle fut tout près du lit, elle posa ses deux mains, doucement,
sur celle d'Olivier allongée près du corps, et elle balbutia:
--Oh! mon pauvre ami.
--Ce n'est rien,--dit-il tout bas, sans remuer la tête.
Elle le contemplait maintenant, éperdue de ce changement. Il était si
pâle qu'il semblait ne plus avoir une goutte de sang sous la peau. Ses
joues caves paraissaient aspirées à l'intérieur du visage, et ses yeux
aussi étaient rentrés comme si quelque fil les tirait en dedans.
Il vit bien la terreur de son amie et soupira:
--Me voici dans un bel état.
Elle dit, en le regardant toujours fixement:
--Comment cela est-il arrivé?
Il faisait, pour parler, de grands efforts, et toute sa figure, par
moments, tressaillait de secousses nerveuses.
--Je n'ai pas regardé autour de moi... je pensais à autre chose... à
tout autre chose... oh! oui... et un omnibus m'a renversé et passé sur
le ventre...
En l'écoutant, elle voyait l'accident, et elle dit, soulevée
d'épouvante:
--Est-ce que vous avez saigné?
--Non. Je suis seulement un peu meurtri... un peu écrasé.
Elle demanda:
--Où cela a-t-il eu lieu?
Il répondit tout bas:
--Je ne sais pas trop. C'était fort loin.
Le médecin roulait un fauteuil où la comtesse s'affaissa. Le comte
restait debout au pied du lit, répétant entre ses dents:
--Oh! mon pauvre ami... mon pauvre ami... quel affreux malheur!
Et il éprouvait vraiment un grand chagrin, car il aimait beaucoup
Olivier.
La comtesse reprit:
--Mais où cela est-il arrivé?
Le médecin répondit:
--Je n'en sais trop rien moi-même, ou plutôt je n'y comprends rien.
C'est aux Gobelins, presque hors Paris! Du moins, le cocher de fiacre,
qui l'a ramené, m'a affirmé l'avoir pris dans une pharmacie de ce
quartier-là, où on l'avait porté, à neuf heures du soir!
Puis se penchant vers Olivier:
--Est-ce vrai que l'accident a eu lieu près des Gobelins?
Bertin ferma les yeux, comme pour se souvenir, puis murmura:
--Je ne sais pas.
--Mais où alliez-vous?
--Je ne me rappelle plus. J'allais devant moi!
Un gémissement qu'elle ne put retenir sortit des lèvres de la comtesse;
puis, après une suffocation qui la laissa quelques secondes sans
haleine, elle tira son mouchoir de sa poche, s'en couvrit les yeux et
se mit à pleurer affreusement.
Elle savait; elle devinait! Quelque chose d'intolérable, d'accablant,
venait de tomber sur son cœur: le remords de n'avoir pas gardé Olivier
chez elle, de l'avoir chassé, jeté à la rue où il avait roulé, ivre de
chagrin, sous cette voiture.
Il lui dit de cette voix sans timbre qu'il avait à présent:
--Ne pleurez pas. Ça me déchire.
Par une tension formidable de volonté, elle cessa de sangloter,
découvrit ses yeux et les tint sur lui tout grands, sans qu'une
crispation remuât son visage, où des larmes continuaient à couler,
lentement.
Ils se regardaient, immobiles tous deux, les mains unies sur le drap
du lit. Ils se regardaient, ne sachant plus qu'il y avait là d'autres
personnes, et leur regard portait d'un cœur à l'autre une émotion
surhumaine.
C'était entre eux, rapide, muette et terrible, l'évocation de tous
leurs souvenirs, de toute leur tendresse écrasée aussi, de tout ce
qu'ils avaient senti ensemble, de tout ce qu'ils avaient uni et
confondu en leur vie, dans cet entraînement qui les donna l'un à
l'autre.
Ils se regardaient, et le besoin de se parler, d'entendre ces mille
choses intimes, si tristes, qu'ils avaient encore à se dire, leur
montait aux lèvres, irrésistible. Elle sentit qu'il lui fallait, à tout
prix, éloigner ces deux hommes qu'elle avait derrière elle, qu'elle
devait trouver un moyen, une ruse, une inspiration, elle, la femme
féconde en ressources. Et elle se mit à y songer, les yeux toujours
fixés sur Olivier.
Son mari et le docteur causaient à voix basse. Il était question des
soins à donner.
Tournant la tête, elle dit au médecin: