Après ces nuits misérables, elle trouvait de longues somnolences plus

tranquilles, dans la tiédeur des draps, lorsque sa femme de chambre

avait ouvert ses rideaux et fait flamber le feu matinal. Elle demeurait

lasse, assoupie, ni éveillée ni endormie, dans un engourdissement

de pensée qui laissait renaître en elle l'espoir instinctif et

providentiel dont s'éclairent et dont vivent jusqu'à leurs derniers

jours le cœur et le sourire des hommes.

Chaque matin maintenant, dès qu'elle avait quitté son lit, elle se

sentait dominée par un désir puissant de prier Dieu, d'obtenir de lui

un peu de soulagement et de consolation.

Elle s'agenouillait alors devant un grand christ de chêne, cadeau

d'Olivier, œuvre rare découverte par lui, et les lèvres closes,

implorant avec cette voix de l'âme dont on se parle à soi-même, elle

poussait vers le martyr divin une douloureuse supplication. Affolée

par le besoin d'être entendue et secourue, naïve en sa détresse comme

tous les fidèles à genoux, elle ne pouvait douter qu'il l'écoutât,

qu'il fût attentif à sa requête et peut-être touché par sa peine. Elle

ne lui demandait pas de faire pour elle ce que jamais il n'a fait pour

personne, de lui laisser jusqu'à sa mort le charme, la fraîcheur et

la grâce, elle lui demandait seulement un peu de repos et de répit. Il

fallait bien qu'elle vieillît, comme il fallait qu'elle mourût! Mais

pourquoi si vite? Des femmes restaient belles si tard! Ne pouvait-il

lui accorder d'être une de celles-là? Comme il serait bon, Celui qui

avait aussi tant souffert, s'il lui abandonnait seulement pendant deux

ou trois ans encore le reste de séduction qu'il lui fallait pour plaire!

Elle ne lui disait point ces choses, mais elle les gémissait vers Lui,

dans la plainte confuse de son être.

Puis, s'étant relevée, elle s'asseyait devant sa toilette, et, avec une

tension de pensée aussi ardente que pour la prière, elle maniait les

poudres, les pâtes, les crayons, les houppes et les brosses qui lui

refaisaient une beauté de plâtre, quotidienne et fragile.

VI

SUR le boulevard deux noms sonnaient dans toutes les bouches: «Emma

Helsson» et «Montrosé». Plus on approchait de l'Opéra, plus on les

entendait répéter. D'immenses affiches, d'ailleurs, collées sur les

colonnes Morris, les lançaient aux yeux des passants, et il y avait

dans l'air du soir l'émotion d'un événement.

Le lourd monument, qu'on appelle «l'Académie nationale de musique»,

accroupi sous le ciel noir, montrait au public amassé devant lui sa

façade pompeuse et blanchâtre et la colonnade de marbre de sa galerie,

que d'invisibles foyers électriques illuminaient comme un décor.

Sur la place, les gardes républicains à cheval dirigeaient la

circulation, et d'innombrables voitures arrivaient de tous les coins de

Paris, laissant entrevoir, derrière leurs glaces baissées, une crème

d'étoffes claires et des têtes pâles.

Les coupés et les landaus s'engageaient à la file dans les arcades

réservées et, s'arrêtant quelques instants, laissaient descendre,

sous leurs pelisses de soirée garnies de fourrures, de plumes ou de

dentelles inestimables, les femmes du monde et les autres, chair

précieuse, divinement parée.

Tout le long du célèbre escalier c'était une ascension de féerie, une

montée ininterrompue de dames vêtues comme des reines, dont la gorge et

les oreilles jetaient des éclairs de diamants et dont la longue robe

traînait sur les marches.

La salle se peuplait de bonne heure, car on ne voulait pas perdre

une note des deux illustres artistes; et c'était, par tout le vaste

amphithéâtre, sous l'éclatante lumière électrique tombée du lustre, une

houle de gens qui s'installaient et une grande rumeur de voix.

De la loge sur la scène qu'occupaient déjà la duchesse, Annette,

le comte, le marquis, Bertin et M. de Musadieu, on ne voyait rien

que les coulisses où des hommes causaient, couraient, criaient: des

machinistes en blouse, des messieurs en habit, des acteurs en costume.

Mais derrière l'immense rideau baissé on entendait le bruit profond

de la foule, on sentait la présence d'une masse d'êtres remuants et

surexcités, dont l'agitation semblait traverser la toile pour se

répandre jusqu'aux décors.

On allait jouer _Faust_.

Musadieu racontait des anecdotes sur les premières représentations de

cette œuvre au théâtre lyrique, sur le demi-four d'alors suivi d'un

éclatant triomphe, sur les interprètes du début, sur leur manière de

chanter chaque morceau. Annette, à demi tournée vers lui, l'écoutait

avec cette curiosité avide et jeune dont elle enveloppait le monde

entier, et, par moments, elle jetait sur son fiancé, qui serait son

mari dans quelques jours, un coup d'œil plein de tendresse. Elle

l'aimait, maintenant, comme aiment les cœurs naïfs, c'est-à-dire

qu'elle aimait en lui toutes les espérances du lendemain. L'ivresse

des premières fêtes de la vie et l'ardent besoin d'être heureuse la

faisaient frémir d'allégresse et d'attente.

Et Olivier, qui voyait tout, qui savait tout, qui avait descendu tous

les degrés de l'amour secret, impuissant et jaloux, jusqu'au foyer de

la souffrance humaine où le cœur semble crépiter comme de la chair sur

des charbons, restait debout au fond de la loge en les couvrant l'un et

l'autre d'un regard de supplicié.

Les trois coups furent frappés, et soudain le petit tapotement sec

d'un archet sur le pupitre du chef d'orchestre arrêta net tous les

mouvements, les toux et les murmures; puis, après un court et profond

silence, les premières mesures de l'introduction s'élevèrent, emplirent

la salle de l'invisible et irrésistible mystère de la musique qui

s'épand à travers les corps, affole les nerfs et les âmes d'une fièvre

poétique et matérielle, en mêlant à l'air limpide qu'on respire une

onde sonore qu'on écoute.

Olivier s'assit au fond de la loge, douloureusement ému comme si les

plaies de son cœur eussent été touchées par ces accents.

Mais le rideau s'étant levé, il se dressa de nouveau et il vit, dans

un décor représentant le cabinet d'un alchimiste, le docteur Faust

méditant.

Vingt fois déjà il avait entendu cet opéra qu'il connaissait presque

par cœur, et son attention, quittant aussitôt la pièce, se porta sur

la salle. Il n'en découvrait qu'un petit angle derrière l'encadrement

de la scène qui cachait sa loge, mais cet angle, s'étendant de

l'orchestre au paradis, lui montrait toute une fraction du public,

où il reconnaissait bien des têtes. A l'orchestre, les hommes en

cravate blanche, alignés côte à côte, semblaient un musée de figures

familières, de mondains, d'artistes, de journalistes, toutes les

catégories de ceux qui ne manquent jamais d'être où tout le monde va.

Au balcon, dans les loges, il se nommait, il pointait mentalement les

femmes aperçues. La comtesse de Lochrist, dans une avant-scène, était

vraiment ravissante, tandis qu'un peu plus loin une nouvelle mariée, la

marquise d'Ebelin, soulevait déjà les lorgnettes. «Joli début», se dit

Bertin.

On écoutait avec une grande attention, avec une sympathie évidente, le

ténor Montrosé qui se lamentait sur la vie.

Olivier pensait: «Quelle bonne blague! Voilà Faust, le mystérieux et

sublime Faust, qui chante l'horrible dégoût et le néant de tout; et

cette foule se demande avec inquiétude si la voix de Montrosé n'a pas

changé.»--Alors, il écouta, comme les autres, et derrière les paroles

banales du livret, à travers la musique qui éveille au fond des âmes

des perceptions profondes, il eut une sorte de révélation de la façon

dont Gœthe rêva le cœur de Faust.

Il avait lu autrefois le poème qu'il estimait très beau, sans en avoir

été fort ému, et voilà que, soudain, il en pressentit l'insondable

profondeur, car il lui semblait que, ce soir-là, il devenait lui-même

un Faust.

Un peu penchée sur le devant de la loge, Annette écoutait de toutes ses

oreilles; et des murmures de satisfaction commençaient à passer dans

le public, car la voix de Montrosé était mieux posée et plus nourrie

qu'autrefois.

Bertin avait fermé les yeux. Depuis un mois, tout ce qu'il voyait, tout

ce qu'il éprouvait, tout ce qu'il rencontrait en sa vie, il en faisait

immédiatement une sorte d'accessoire de sa passion. Il jetait le monde

et lui-même en pâture à cette idée fixe. Tout ce qu'il apercevait

de beau, de rare, tout ce qu'il imaginait de charmant, il l'offrait

aussitôt mentalement, à sa petite amie, et il n'avait plus une idée

qu'il ne rapportât à son amour.

Maintenant, il écoutait au fond de lui-même l'écho des lamentations de

Faust; et le désir de la mort surgissait en lui, le désir d'en finir

aussi avec ses chagrins, avec toute la misère de sa tendresse sans

issue. Il regardait le fin profil d'Annette et il voyait le marquis de

Farandal, assis derrière elle, qui la contemplait aussi. Il se sentait

vieux, fini, perdu! Ah! ne plus rien attendre, ne plus rien espérer,

n'avoir plus même le droit de désirer, se sentir déclassé, à la

retraite de la vie, comme un fonctionnaire hors d'âge dont la carrière

est terminée, quelle intolérable torture!

Des applaudissements éclatèrent, Montrosé triomphait déjà. Et

Méphisto-Labarrière jaillit du sol.

Olivier, qui ne l'avait jamais entendu dans ce rôle, eut une reprise

d'attention. Le souvenir d'Aubin, si dramatique avec sa voix de basse,

puis de Faure, si séduisant avec sa voix de baryton, vint le distraire

quelques instants.

Mais soudain, une phrase chantée par Montrosé, avec une irrésistible

puissance, l'émut jusqu'au cœur. Faust disait à Satan:

Je veux un trésor qui les contient tous,

Je veux la jeunesse.

Et le ténor apparut en pourpoint de soie, l'épée au côté, une toque à

plumes sur la tête, élégant, jeune et beau de sa beauté maniérée de

chanteur.

Un murmure s'éleva. Il était fort bien et plaisait aux femmes. Olivier,

au contraire, eut un frisson de désappointement, car l'évocation

poignante du poème dramatique de Gœthe disparaissait dans cette

métamorphose. Il n'avait désormais devant les yeux qu'une féerie pleine

de jolis morceaux chantés, et des acteurs de talent dont il n'écoutait

plus que la voix. Cet homme en pourpoint, ce joli garçon à roulades,

qui montrait ses cuisses et ses notes, lui déplaisait. Ce n'était point

le vrai, l'irrésistible et sinistre chevalier Faust, celui qui allait

séduire Marguerite.

Il se rassit, et la phrase qu'il venait d'entendre lui revint à la

mémoire:

Je veux un trésor qui les contient tous,

Je veux la jeunesse.

Il la murmurait entre ses dents, la chantait douloureusement au fond

de son âme, et, les yeux toujours fixés sur la nuque blonde d'Annette

qui surgissait dans la baie carrée de la loge, il sentait en lui toute

l'amertume de cet irréalisable désir.

Mais Montrosé venait de finir le premier acte avec une telle perfection

que l'enthousiasme éclata. Pendant plusieurs minutes, le bruit des

applaudissements, des pieds et des bravos, roula dans la salle comme un

orage. On voyait dans toutes les loges les femmes battre leurs gants

l'un contre l'autre, tandis que les hommes, debout derrière elles,

criaient en claquant des mains.

La toile tomba, et se releva deux fois de suite sans que l'élan se

ralentît. Puis quand le rideau fut baissé pour la troisième fois,

séparant du public la scène et les loges intérieures, la duchesse et

Annette continuèrent encore à applaudir quelques instants, et furent

remerciées spécialement par un petit salut discret que leur envoya le

ténor.

--Oh! il nous a vues, dit Annette.

--Quel admirable artiste! s'écria la duchesse.

Et Bertin, qui s'était penché en avant, regardait avec un sentiment

confus d'irritation et de dédain l'acteur acclamé disparaître entre

deux portants, en se dandinant un peu, la jambe tendue, la main sur la

hanche, dans la pose gardée d'un héros de théâtre.

On se mit à parler de lui. Ses succès faisaient autant de bruit que

son talent. Il avait passé dans toutes les capitales, au milieu de

l'extase des femmes qui, le sachant d'avance irrésistible, avaient

des battements de cœur en le voyant entrer en scène. Il semblait peu

se soucier d'ailleurs, disait-on, de ce délire sentimental, et se

contentait de triomphes musicaux. Musadieu racontait, à mots très

couverts à cause d'Annette, l'existence de ce beau chanteur, et la

duchesse, emballée, comprenait et approuvait toutes les folies qu'il

avait pu faire naître, tant elle le trouvait séduisant, élégant,

distingué et musicien exceptionnel. Et elle concluait, en riant:

--D'ailleurs, comment résister à cette voix-là!

Olivier se fâcha et fut amer. Il ne comprenait pas, vraiment, qu'on

eût du goût pour un cabotin, pour cette perpétuelle représentation de

types humains qu'il n'est jamais, pour cette illusoire personnification

des hommes rêvés, pour ce mannequin nocturne et fardé qui joue tous les

rôles à tant par soir.

--Vous êtes jaloux d'eux, dit la duchesse. Vous autres, hommes du monde

et artistes, vous en voulez tous aux acteurs, parce qu'ils ont plus de

succès que vous.

Puis se tournant vers Annette:

--Voyons, petite, toi qui entres dans la vie et qui regardes avec des

yeux sains, comment le trouves-tu, ce ténor?

Annette répondit, d'un air convaincu:

--Mais je le trouve très bien, moi.

On frappait les trois coups pour le second acte, et le rideau se leva

sur la Kermesse.

Le passage de Helsson fut superbe. Elle aussi semblait avoir plus de

voix qu'autrefois et la manier avec une sûreté plus complète. Elle

était vraiment devenue la grande, l'excellente, l'exquise cantatrice

dont la renommée par le monde égalait celles de M. de Bismarck et de M.

de Lesseps.

Quand Faust s'élança vers elle, quand il lui dit de sa voix

ensorcelante la phrase si pleine de charme:

Ne permettrez-vous pas, ma belle demoiselle,

Qu'on vous offre le bras, pour faire le chemin.

Et lorsque la blonde et si jolie et si émouvante Marguerite lui

répondit:

Non, monsieur, je ne suis demoiselle ni belle,

Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main,

la salle entière fut soulevée par un immense frisson de plaisir.

Les acclamations, quand le rideau tomba, furent formidables, et Annette

applaudit si longtemps que Bertin eut envie de lui saisir les mains

pour la faire cesser. Son cœur était tordu par un nouveau tourment.

Il ne parla point, pendant l'entr'acte, car il poursuivait dans les

coulisses, de sa pensée fixe devenue haineuse, il poursuivait jusque

dans sa loge, où il le voyait remettre du blanc sur ses joues, l'odieux

chanteur qui surexcitait ainsi cette enfant.

Puis, la toile se leva sur l'acte du «Jardin».

Ce fut tout de suite une sorte de fièvre d'amour qui se répandit dans

la salle, car jamais cette musique, qui semblait n'être qu'un souffle

de baisers, n'avait rencontré deux pareils interprètes. Ce n'étaient

plus deux acteurs illustres, Montrosé et la Helsson, c'étaient deux

êtres du monde idéal, à peine deux êtres, mais deux voix: la voix

éternelle de l'homme qui aime, la voix éternelle de la femme qui cède;

et elles soupiraient ensemble toute la poésie de la tendresse humaine.

Quand Faust chanta:

Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage,

il y eut dans les notes envolées de sa bouche un tel accent

d'adoration, de transport et de supplication que, vraiment, le désir

d'aimer souleva un instant tous les cœurs.

Olivier se rappela qu'il l'avait murmurée lui-même, cette phrase, dans

le parc de Roncières, sous les fenêtres du château. Jusqu'alors, il

l'avait jugée un peu banale, et maintenant elle lui venait à la bouche

comme un dernier cri de passion, une dernière prière, le dernier espoir

et la dernière faveur qu'il pût attendre en cette vie.

Puis il n'écouta plus rien, il n'entendit plus rien. Une crise de

jalousie suraiguë le déchira, car il venait de voir Annette porter son

mouchoir à ses yeux.

Elle pleurait! Donc son cœur s'éveillait, s'animait, s'agitait, son

petit cœur de femme qui ne savait rien encore. Là, tout près de lui,

sans qu'elle songeât à lui, elle avait la révélation de la façon dont

l'amour peut bouleverser l'être humain, et cette révélation, cette

initiation lui étaient venues de ce misérable cabotin chantant.

Ah! il n'en voulait plus guère au marquis de Farandal, à ce sot qui ne

voyait rien, qui ne savait pas, qui ne comprenait pas! Mais comme il

exécrait l'homme au maillot collant qui illuminait cette âme de jeune

fille!

Il avait envie de se jeter sur elle comme on se jette sur quelqu'un que

va écraser un cheval emporté, de la saisir par le bras, de l'emmener,

de l'entraîner, de lui dire: «Allons-nous-en! allons-nous-en, je vous

en supplie!»

Comme elle écoutait, comme elle palpitait! et comme il souffrait, lui!

Il avait déjà souffert ainsi, mais moins cruellement! Il se le rappela,

car toutes les douleurs jalouses renaissent ainsi que des blessures

rouvertes. C'était d'abord à Roncières, en revenant du cimetière,

quand il sentit pour la première fois qu'elle lui échappait, qu'il

ne pouvait rien sur elle, sur cette fillette indépendante comme un

jeune animal. Mais là-bas, quand elle l'irritait en le quittant pour

cueillir des fleurs, il éprouvait surtout l'envie brutale d'arrêter

ses élans, de retenir son corps près de lui; aujourd'hui, c'était son

âme elle-même qui fuyait, insaisissable. Ah! cette irritation rongeuse

qu'il venait de reconnaître, il l'avait éprouvée bien souvent encore

par toutes les petites meurtrissures inavouables qui semblent faire

des bleus incessants aux cœurs amoureux. Il se rappelait toutes les

impressions pénibles de menue jalousie tombant sur lui, à petits coups,

le long des jours. Chaque fois qu'elle avait remarqué, admiré, aimé,

désiré quelque chose, il en avait été jaloux: jaloux de tout d'une

façon imperceptible et continue, de tout ce qui absorbait le temps, les

regards, l'attention, la gaieté, l'étonnement, l'affection d'Annette,

car tout cela la lui prenait un peu. Il avait été jaloux de tout ce

qu'elle faisait sans lui, de tout ce qu'il ne savait pas, de ses

sorties, de ses lectures, de tout ce qui semblait lui plaire, jaloux

d'un officier blessé héroïquement en Afrique et dont Paris s'occupa

huit jours durant, de l'auteur d'un roman très louangé, d'un jeune

poète inconnu qu'elle n'avait point vu, mais dont Musadieu récitait

les vers, de tous les hommes enfin qu'on vantait devant elle, même

banalement, car, lorsqu'on aime une femme, on ne peut tolérer sans

angoisse qu'elle songe même à quelqu'un avec une apparence d'intérêt.

On a au cœur l'impérieux besoin d'être seul au monde devant ses yeux.

On veut qu'elle ne voie, qu'elle ne connaisse, qu'elle n'apprécie

personne autre. Sitôt qu'elle a l'air de se retourner pour considérer

ou reconnaître quelqu'un, on se jette devant son regard, et si on ne

peut le détourner ou l'absorber tout entier, on souffre jusqu'au fond

de l'âme.

Olivier souffrait ainsi en face de ce chanteur qui semblait répandre et

cueillir de l'amour dans cette salle d'opéra, et il en voulait à tout

le monde du triomphe de ce ténor, aux femmes qu'il voyait exaltées dans

les loges, aux hommes, ces niais faisant une apothéose à ce fat.

Un artiste! Ils l'appelaient un artiste, un grand artiste! Et il

avait des succès, ce pitre, interprète d'une pensée étrangère, comme

jamais créateur n'en avait connu! Ah! c'était bien cela la justice

et l'intelligence des gens du monde, de ces amateurs ignorants et

prétentieux pour qui travaillent jusqu'à la mort les maîtres de

l'art humain. Il les regardait applaudir, crier, s'extasier; et

cette hostilité ancienne qui avait toujours fermenté au fond de son

cœur orgueilleux et fier de parvenu s'exaspérait, devenait une rage

furieuse contre ces imbéciles tout-puissants de par le seul droit de la

naissance et de l'argent.

Jusqu'à la fin de la représentation, il demeura silencieux, dévoré par

ses idées, puis, quand l'ouragan de l'enthousiasme final fut apaisé,

il offrit son bras à la duchesse pendant que le marquis prenait celui

d'Annette. Ils redescendirent le grand escalier au milieu d'un flot

de femmes et d'hommes, dans une sorte de cascade magnifique et lente

d'épaules nues, de robes somptueuses et d'habits noirs. Puis, la

duchesse, la jeune fille, son père et le marquis montèrent dans le même

landau, et Olivier Bertin resta seul avec Musadieu sur la place de

l'Opéra.

Tout à coup il eut au cœur une sorte d'affection pour cet homme ou

plutôt cette attraction naturelle qu'on éprouve pour un compatriote

rencontré dans un pays lointain, car il se sentait maintenant perdu

dans cette cohue étrangère, indifférente, tandis qu'avec Musadieu il

pouvait encore parler d'elle.

Il lui prit donc le bras.

--Vous ne rentrez pas tout de suite, dit-il. Le temps est beau, faisons

un tour.

--Volontiers.

Ils s'en allèrent vers la Madeleine, au milieu de la foule noctambule,

dans cette agitation courte et violente de minuit qui secoue les

boulevards à la sortie des théâtres.

Musadieu avait dans la tête mille choses, tous ses sujets de

conversation du moment que Bertin nommait son «menu du jour», et il fit

couler sa faconde sur les deux ou trois motifs qui l'intéressaient le

plus. Le peintre le laissait aller sans l'écouter, en le tenant par le

bras, sûr de l'amener tout à l'heure à parler d'elle, et il marchait

sans rien voir autour de lui, emprisonné dans son amour. Il marchait,

épuisé par cette crise jalouse qui l'avait meurtri comme une chute,

accablé par la certitude qu'il n'avait plus rien à faire au monde.

Il souffrirait ainsi, de plus en plus, sans rien attendre. Il

traverserait des jours vides, l'un après l'autre, en la regardant de

loin vivre, être heureuse, être aimée, aimer aussi sans doute. Un

amant! Elle aurait un amant peut-être, comme sa mère en avait eu un.

Il sentait en lui des sources de souffrance si nombreuses, diverses

et compliquées, un tel afflux de malheurs, tant de déchirements

inévitables, il se sentait tellement perdu, tellement entré, dès

maintenant, dans une agonie inimaginable, qu'il ne pouvait supposer que

personne eût souffert comme lui. Et il songea soudain à la puérilité

des poètes qui ont inventé l'inutile labeur de Sisyphe, la soif

matérielle de Tantale, le cœur dévoré de Prométhée! Oh! s'ils avaient

prévu, s'ils avaient fouillé l'amour éperdu d'un vieil homme pour une

jeune fille, comment auraient-ils exprimé l'effort abominable et secret

d'un être qu'on ne peut plus aimer, les tortures du désir stérile,

et, plus terrible que le bec d'un vautour, une petite figure blonde

dépeçant un vieux cœur!

Musadieu parlait toujours, et Bertin l'interrompit en murmurant

presque malgré lui sous la puissance de l'idée fixe:

--Annette était charmante, ce soir.

--Oui, délicieuse...

Le peintre ajouta, pour empêcher Musadieu de reprendre le fil coupé de

ses idées:

--Elle est plus jolie que n'a été sa mère.

L'autre approuva d'une façon distraite en répétant plusieurs fois de

suite: «Oui... oui... oui...», sans que son esprit se fixât encore à

cette pensée nouvelle.

Olivier s'efforçait de l'y maintenir, et, rusant pour l'y attacher par

une des préoccupations favorites de Musadieu, il reprit:

--Elle aura un des premiers salons de Paris, après son mariage.

Cela suffit, et l'homme du monde convaincu qu'était l'inspecteur des

Beaux-Arts se mit à apprécier savamment la situation qu'occuperait,

dans la société française, la marquise de Farandal.

Bertin l'écoutait, et entrevoyait Annette dans un grand salon plein

de lumières, entourée de femmes et d'hommes. Cette vision, encore, le

rendit jaloux.

Ils montaient le boulevard Malesherbes. Quand ils passèrent devant

la maison des Guilleroy, le peintre leva les yeux. Des lumières

semblaient briller aux fenêtres, derrière des fentes de rideaux. Le

soupçon lui vint que la duchesse et son neveu avaient été peut-être

invités à venir boire une tasse de thé. Et une rage le crispa qui le

fit souffrir atrocement.

Il serrait toujours le bras de Musadieu, et il activait parfois d'une

contradiction ses opinions sur la jeune future marquise. Cette voix

banale qui parlait d'elle faisait voltiger son image dans la nuit

autour d'eux.

Quand ils arrivèrent, avenue de Villiers, devant la porte du peintre:

--Entrez-vous? demanda Bertin.

--Non, merci. Il est tard, je vais me coucher.

--Voyons, montez une demi-heure, nous allons encore bavarder.

--Non. Vrai. Il est trop tard!

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 22 · 第 15 / 19 段