Il avait aimé une femme, et cette femme l'avait aimé. Par elle il

avait reçu ce baptême qui révèle à l'homme le monde mystérieux des

émotions et des tendresses. Elle avait ouvert son cœur presque de

force, et maintenant il ne le pouvait plus refermer. Un autre amour

entrait, malgré lui, par cette brèche! un autre ou plutôt le même

surchauffé par un nouveau visage, le même accru de toute la force que

prend, en vieillissant, ce besoin d'adorer. Donc il aimait cette petite

fille! Il n'y avait plus à lutter, à résister, à nier, il l'aimait

avec le désespoir de savoir qu'il n'aurait même pas d'elle un peu de

pitié, qu'elle ignorerait toujours son atroce tourment et qu'un autre

l'épouserait. A cette pensée sans cesse reparue, impossible à chasser,

il était saisi par une envie animale de hurler à la façon des chiens

attachés, car il se sentait impuissant, asservi, enchaîné comme eux.

De plus en plus nerveux, à mesure qu'il songeait, il allait toujours à

grands pas à travers la vaste pièce éclairée comme pour une fête. Ne

pouvant enfin tolérer davantage la douleur de cette plaie avivée, il

voulut essayer de la calmer par le souvenir de son ancienne tendresse,

de la noyer dans l'évocation de sa première et grande passion. Dans le

placard où il la gardait, il alla prendre la copie qu'il avait faite

autrefois pour lui du portrait de la comtesse, puis il la posa sur son

chevalet, et, s'étant assis en face, la contempla. Il essayait de la

revoir, de la retrouver vivante, telle qu'il l'avait aimée jadis. Mais

c'était toujours Annette qui surgissait sur la toile. La mère avait

disparu, s'était évanouie laissant à sa place cette autre figure qui

lui ressemblait étrangement. C'était la petite avec ses cheveux un

peu plus clairs, son sourire un peu plus gamin, son air un peu plus

moqueur, et il sentait bien qu'il appartenait corps et âme à ce jeune

être-là, comme il n'avait jamais appartenu à l'autre, comme une barque

qui coule appartient aux vagues!

Alors il se releva, et, pour ne plus voir cette apparition, il retourna

la peinture; puis, comme il se sentait trempé de tristesse, il alla

prendre dans sa chambre, pour le reporter dans l'atelier, le tiroir

de son secrétaire où dormaient toutes les lettres de sa maîtresse.

Elles étaient là comme en un lit, les unes sur les autres, formant une

couche épaisse de petits papiers minces. Il enfonça ses mains dedans,

dans toute cette prose qui parlait d'eux, dans ce bain de leur longue

liaison. Il regardait cet étroit cercueil de planches où gisait cette

masse d'enveloppes entassées, sur qui son nom, son nom seul était

toujours écrit. Il songeait qu'un amour, que le tendre attachement de

deux êtres l'un pour l'autre, que l'histoire de deux cœurs, étaient

racontés là dedans, dans ce flot jauni de papiers que tachaient des

cachets rouges, et il aspirait, en se penchant dessus, un souffle

vieux, l'odeur mélancolique des lettres enfermées.

Il les voulut relire et, fouillant au fond du tiroir, prit une

poignée des plus anciennes. A mesure qu'il les ouvrait, des souvenirs

en sortaient, précis, qui remuaient son âme. Il en reconnaissait

beaucoup qu'il avait portées sur lui pendant des semaines entières,

et il retrouvait, tout le long de la petite écriture qui lui disait

des phrases si douces, les émotions oubliées d'autrefois. Tout à coup

il rencontra sous ses doigts un fin mouchoir brodé. Qu'était-ce? Il

chercha quelques instants, puis se souvint! Un jour, chez lui, elle

avait sangloté parce qu'elle était un peu jalouse, et il lui vola, pour

le garder, son mouchoir trempé de larmes!

Ah! les tristes choses! les tristes choses! La pauvre femme!

Du fond de ce tiroir, du fond de son passé, toutes ces réminiscences

montaient comme une vapeur: ce n'était plus que la vapeur impalpable de

la réalité tarie. Il en souffrait pourtant et pleurait sur ces lettres,

comme on pleure sur les morts parce qu'ils ne sont plus.

Mais tout cet ancien amour remué faisait fermenter en lui une ardeur

jeune et nouvelle, une sève de tendresse irrésistible qui rappelait

dans son souvenir le visage radieux d'Annette. Il avait aimé la mère,

dans un élan passionné de servitude volontaire, il commençait à aimer

cette petite fille comme un esclave, comme un vieil esclave tremblant à

qui on rive des fers qu'il ne brisera plus.

Cela il le sentait dans le fond de son être, et il en était terrifié.

Il essayait de comprendre comment et pourquoi elle le possédait ainsi?

Il la connaissait si peu! Elle était à peine une femme dont le cœur et

l'âme dormaient encore du sommeil de la jeunesse.

Lui, maintenant, il était presque au bout de sa vie! Comment donc

cette enfant l'avait-elle pris avec quelques sourires et des mèches de

cheveux! Ah! les sourires, les cheveux de cette petite fillette blonde

lui donnaient des envies de tomber à genoux et de se frapper le front

par terre!

Sait-on, sait-on jamais pourquoi une figure de femme a tout à coup sur

nous la puissance d'un poison? Il semble qu'on l'a bue avec les yeux,

qu'elle est devenue notre pensée et notre chair! On en est ivre, on en

est fou, on vit de cette image absorbée et on voudrait en mourir!

Comme on souffre parfois de ce pouvoir féroce et incompréhensible d'une

forme de visage sur le cœur d'un homme!

Olivier Bertin s'était remis à marcher; la nuit s'avançait; son poêle

s'était éteint. A travers les vitrages, le froid du dehors entrait.

Alors il gagna son lit où il continua jusqu'au jour à songer et à

souffrir.

Il fut debout de bonne heure, sans savoir pourquoi, ni ce qu'il allait

faire, agité par ses nerfs, irrésolu comme une girouette qui tourne.

A force de chercher une distraction pour son esprit, une occupation

pour son corps, il se souvint que ce jour-là même, quelques membres

de son cercle se retrouvaient, chaque semaine, au Bain Maure où ils

déjeunaient après le massage. Il s'habilla donc rapidement, espérant

que l'étuve et la douche le calmeraient, et il sortit.

Dès qu'il eut mis le pied dehors, un froid vif le saisit, ce premier

froid crispant de la première gelée qui détruit, en une seule nuit, les

derniers restes de l'été.

Tout le long des boulevards, c'était une pluie épaisse de larges

feuilles jaunes qui tombaient avec un bruit sec et menu. Elles

tombaient, à perte de vue, d'un bout à l'autre des larges avenues entre

les façades des maisons, comme si toutes les tiges venaient d'être

séparées des branches par le tranchant d'une fine lame de glace. Les

chaussées et les trottoirs en étaient déjà couverts, ressemblaient,

pour quelques heures, aux allées des forêts au début de l'hiver. Tout

ce feuillage mort crépitait sous les pas et s'amassait, par moments, en

vagues légères, sous les poussées du vent.

C'était un de ces jours de transition qui sont la fin d'une saison

et le commencement d'une autre, qui ont une saveur ou une tristesse

spéciale, tristesse d'agonie ou saveur de sève qui renaît.

En franchissant le seuil du Bain Turc, la pensée de la chaleur dont il

allait pénétrer sa chair après ce passage dans l'air glacé des rues fit

tressaillir le cœur triste d'Olivier d'un frisson de satisfaction.

Il se dévêtit avec prestesse, roula autour de sa taille l'écharpe

légère qu'un garçon lui tendait et disparut derrière la porte

capitonnée ouverte devant lui.

Un souffle chaud, oppressant, qui semblait venir d'un foyer lointain,

le fit respirer comme s'il eût manqué d'air en traversant une galerie

mauresque, éclairée par deux lanternes orientales. Puis un nègre crépu,

vêtu seulement d'une ceinture, le torse luisant, les membres musculeux,

s'élança devant lui pour soulever une portière à l'autre extrémité,

et Bertin pénétra dans la grande étuve, ronde, élevée, silencieuse,

presque mystique comme un temple. Le jour tombait d'en haut par la

coupole et par des trèfles en verres colorés, dans l'immense salle

circulaire et dallée, aux murs couverts de faïences décorées à la mode

arabe.

Des hommes de tout âge, presque nus, marchaient lentement, à pas

graves, sans parler; d'autres étaient assis sur des banquettes de

marbre, les bras croisés; d'autres causaient à voix basse.

L'air brûlant faisait haleter dès l'entrée. Il y avait là dedans,

dans ce cirque étouffant et décoratif, où l'on chauffait de la chair

humaine, où circulaient des masseurs noirs et maures aux jambes

cuivrées, quelque chose d'antique et de mystérieux.

La première figure aperçue par le peintre fut celle du comte de Landa.

Il circulait comme un lutteur romain, fier de son énorme poitrine et

de ses gros bras croisés dessus. Habitué des étuves, il s'y croyait

sur la scène comme un acteur applaudi, et il y jugeait en expert la

musculature discutée de tous les hommes forts de Paris.

--Bonjour, Bertin, dit-il.

Ils se serrèrent la main; puis Landa reprit:

--Hein, bon temps pour la sudation.

--Oui, magnifique.

--Vous avez vu Rocdiane? Il est là-bas. J'ai été le prendre au saut du

lit. Oh! regardez-moi cette anatomie!

Un petit monsieur passait, aux jambes cagneuses, aux bras grêles, au

flanc maigre, qui fit sourire de dédain ces deux vieux modèles de la

vigueur humaine.

Rocdiane venait vers eux, ayant aperçu le peintre.

Ils s'assirent sur une longue table de marbre et se mirent à causer

comme dans un salon. Des garçons de service circulaient, offrant à

boire. On entendait retentir les claques des masseurs sur la chair nue

et le jet subit des douches. Un clapotis d'eau continu, parti de tous

les coins du grand amphithéâtre, l'emplissait aussi d'un bruit léger de

pluie.

A tout moment un nouveau venu saluait les trois amis, ou s'approchait

pour leur serrer la main. C'étaient le gros duc d'Harisson, le petit

prince Epilati, le baron Flach et d'autres.

Rocdiane dit tout à coup:

--Tiens, Farandal!

Le marquis entrait, les mains sur les hanches, marchant avec cette

aisance des hommes très bien faits que rien ne gêne.

Landa murmura:

--C'est un gladiateur, ce gaillard-là!

Rocdiane reprit, se tournant vers Bertin:

--Est-ce vrai qu'il épouse la fille de vos amis?

--Je le pense, dit le peintre.

Mais cette question, en face de cet homme, en ce moment, en cet

endroit, fit passer dans le cœur d'Olivier une affreuse secousse de

désespoir et de révolte. L'horreur de toutes les réalités entrevues

lui apparut en une seconde avec une telle acuité, qu'il lutta pendant

quelques instants contre une envie animale de se jeter sur le marquis.

Puis il se leva.

--Je suis fatigué, dit-il. Je vais tout de suite au massage.

Un Arabe passait.

--Ahmed, es-tu libre?

--Oui, monsieur Bertin.

Et il partit à pas pressés afin d'éviter la poignée de main de Farandal

qui venait lentement en faisant le tour du Hammam.

A peine resta-t-il un quart d'heure dans la grande salle de repos si

calme en sa ceinture de cellules où sont les lits, autour d'un parterre

de plantes africaines et d'un jet d'eau qui s'égrène au milieu. Il

avait l'impression d'être suivi, menacé, que le marquis allait le

rejoindre et qu'il devrait, la main tendue, le traiter en ami avec le

désir de le tuer.

Et il se retrouva bientôt sur le boulevard couvert de feuilles mortes.

Elles ne tombaient plus, les dernières ayant été détachées par une

longue rafale. Leur tapis rouge et jaune frémissait, remuait, ondulait

d'un trottoir à l'autre sous les poussées plus vives de la brise

grandissante.

Tout à coup une sorte de mugissement glissa sur les toits, ce cri de

bête de la tempête qui passe, et, en même temps, un souffle furieux de

vent qui semblait venir de la Madeleine s'engouffra dans le boulevard.

Les feuilles, toutes les feuilles tombées qui paraissaient l'attendre,

se soulevaient à son approche. Elles couraient devant lui, s'amassant

et tourbillonnant, s'enlevant en spirales jusqu'au faîte des maisons.

Il les chassait comme un troupeau, un troupeau fou qui s'envolait, qui

s'en allait, fuyant vers les barrières de Paris, vers le ciel libre de

la banlieue. Et quand le gros nuage de feuilles et de poussière eut

disparu sur les hauteurs du quartier Malesherbes, les chaussées et les

trottoirs demeurèrent nus, étrangement propres et balayés.

Bertin songeait: «Que vais-je devenir? Que vais-je faire? où vais-je

aller?» Et il retournait chez lui, ne pouvant rien imaginer.

Un kiosque à journaux attira son œil. Il en acheta sept ou huit,

espérant qu'il y trouverait à lire peut-être pendant une heure ou deux.

--Je déjeune ici, dit-il en rentrant. Et il monta dans son atelier.

Mais il sentit en s'asseyant qu'il n'y pourrait pas rester, car il

avait en tout son corps une agitation de bête enragée.

Les journaux parcourus ne purent distraire une minute son âme, et les

faits qu'il lisait lui restaient dans les yeux sans aller jusqu'à sa

pensée. Au milieu d'un article qu'il ne cherchait point à comprendre,

le mot de Guilleroy le fit tressaillir. Il s'agissait de la séance de

la Chambre, où le comte avait prononcé quelques paroles.

Son attention, éveillée par cet appel, rencontra ensuite le nom du

célèbre ténor Montrosé qui devait donner, vers la fin de décembre, une

représentation unique au grand Opéra. Ce serait, disait le journal,

une magnifique solennité musicale, car le ténor Montrosé, qui avait

quitté Paris depuis six ans, venait de remporter, dans toute l'Europe

et en Amérique, des succès sans précédents, et il serait, en outre,

accompagné de l'illustre cantatrice suédoise Helsson, qu'on n'avait pas

entendue non plus à Paris depuis cinq ans!

Tout à coup Olivier eut l'idée, qui sembla naître au fond de son cœur,

de donner à Annette le plaisir de ce spectacle. Puis il songea que le

deuil de la comtesse mettrait obstacle à ce sujet, et il chercha des

combinaisons pour le réaliser quand même. Une seule se présenta. Il

fallait prendre une loge sur la scène où l'on était presque invisible,

et, si la comtesse néanmoins n'y voulait pas venir, faire accompagner

Annette par son père et par la duchesse. En ce cas, c'est à la duchesse

qu'il faudrait offrir cette loge. Mais il devrait alors inviter le

marquis!

Il hésita et réfléchit longtemps.

Certes, le mariage était décidé, même fixé sans aucun doute. Il

devinait la hâte de son amie à terminer cela, il comprenait que, dans

les limites les plus courtes, elle donnerait sa fille à Farandal. Il

n'y pouvait rien. Il ne pouvait ni empêcher, ni modifier, ni retarder

cette affreuse chose! Puisqu'il fallait la subir, ne valait-il pas

mieux essayer de dompter son âme, de cacher sa souffrance, de paraître

content, de ne plus se laisser entraîner, comme tout à l'heure, par son

emportement?

Oui, il inviterait le marquis, apaisant par là les soupçons de la

comtesse et se gardant une porte amie dans l'intérieur du jeune ménage.

Dès qu'il eut déjeuné, il descendit à l'Opéra pour s'assurer la

possession d'une des loges cachées derrière le rideau. Elle lui fut

promise. Alors il courut chez les Guilleroy.

La comtesse parut presque aussitôt, et, encore tout émue de leur

attendrissement de la veille:

--Comme c'est gentil de revenir aujourd'hui! dit-elle.

Il balbutia:

--Je vous apporte quelque chose.

--Quoi donc?

--Une loge sur la scène de l'Opéra pour une représentation unique de

Helsson et de Montrosé.

--Oh! mon ami, quel chagrin! Et mon deuil?

--Votre deuil est vieux de quatre mois bientôt.

--Je vous assure que je ne peux pas.

--Et Annette? Songez qu'une occasion pareille ne se présentera

peut-être jamais.

--Avec qui irait-elle?

--Avec son père et la duchesse que je vais inviter. J'ai l'intention

aussi d'offrir une place au marquis.

Elle le regarda au fond des yeux tandis qu'une envie folle de

l'embrasser lui montait aux lèvres. Elle répéta, ne pouvant en croire

ses oreilles:

--Au marquis?

--Mais oui!

Et elle consentit tout de suite à cet arrangement.

Il reprit d'un air indifférent:

--Avez-vous fixé l'époque de leur mariage?

--Mon Dieu oui, à peu près. Nous avons des raisons pour le presser

beaucoup, d'autant plus qu'il était déjà décidé avant la mort de maman.

Vous vous le rappelez?

--Oui, parfaitement. Et pour quand?

--Mais pour le commencement de janvier. Je vous demande pardon de ne

vous l'avoir pas annoncé plus tôt.

Annette entrait. Il sentit son cœur sauter dans sa poitrine avec

une force de ressort, et toute la tendresse qui le jetait vers elle

s'aigrit soudain et fit naître en lui cette sorte de bizarre animosité

passionnée que devient l'amour quand la jalousie le fouette.

--Je vous apporte quelque chose, dit-il.

Elle répondit:

--Alors nous en sommes décidément au «vous».

Il prit un air paternel.

--Écoutez, mon enfant. Je suis au courant de l'événement qui se

prépare. Je vous assure que cela sera indispensable dans quelque temps.

Vaut mieux tout de suite que plus tard.

Elle haussa les épaules d'un air mécontent, tandis que la comtesse se

taisait, le regard au loin et la pensée tendue.

Annette demanda:

--Que m'apportez-vous?

Il annonça la représentation et les invitations qu'il comptait faire.

Elle fut ravie, et, lui sautant au cou avec un élan de gamine,

l'embrassa sur les deux joues.

Il se sentit défaillir et comprit, sous le double effleurement léger de

cette petite bouche au souffle frais, qu'il ne se guérirait jamais.

La comtesse, crispée, dit à sa fille:

--Tu sais que ton père t'attend.

--Oui, maman, j'y vais.

Elle se sauva, en envoyant encore des baisers du bout des doigts.

Dès qu'elle fut sortie, Olivier demanda:

--Vont-ils voyager?

--Oui, pendant trois mois.

Et il murmura, malgré lui:

--Tant mieux!

-Nous reprendrons notre ancienne vie, dit la comtesse.

Il balbutia:

--Je l'espère bien.

--En attendant, ne me négligez point.

--Non, mon amie.

L'élan qu'il avait eu la veille en la voyant pleurer, et l'idée qu'il

venait d'exprimer d'inviter le marquis à cette représentation de

l'Opéra, redonnaient à la comtesse un peu d'espoir.

Il fut court. Une semaine ne s'était point passée qu'elle suivait de

nouveau sur la figure de cet homme, avec une attention torturante et

jalouse, toutes les étapes de son supplice. Elle n'en pouvait rien

ignorer, passant elle-même par toutes les douleurs qu'elle devinait

chez lui, et la constante présence d'Annette lui rappelait, à tous les

moments du jour, l'impuissance de ses efforts.

Tout l'accablait en même temps, les années et le deuil. Sa coquetterie

active, savante, ingénieuse qui, durant toute sa vie, l'avait fait

triompher pour lui, se trouvait paralysée par cet uniforme noir qui

soulignait sa pâleur et l'altération de ses traits, de même qu'il

rendait éblouissante l'adolescence de son enfant. Elle était loin

déjà l'époque, si proche cependant, du retour d'Annette à Paris, où

elle recherchait avec orgueil des similitudes de toilette qui lui

étaient alors favorables. Maintenant, elle avait des envies furieuses

d'arracher de son corps ces vêtements de mort qui l'enlaidissaient et

la torturaient.

Si elle avait senti à son service toutes les ressources de l'élégance,

si elle avait pu choisir et employer des étoffes aux nuances délicates,

en harmonie avec son teint, qui auraient donné à son charme agonisant

une puissance étudiée, aussi captivante que la grâce inerte de sa

fille, elle aurait su, sans doute, demeurer encore la plus séduisante.

Elle connaissait si bien l'action des toilettes enfiévrantes du soir

et des molles toilettes sensuelles du matin, du déshabillé troublant

gardé pour déjeuner avec les amis intimes et qui laisse à la femme,

jusqu'au milieu du jour, une sorte de saveur de son lever, l'impression

matérielle et chaude du lit quitté et de la chambre parfumée!

Mais que pouvait-elle tenter sous cette robe sépulcrale, sous cette

tenue de forçat, qui la couvrirait pendant une année entière! Un an!

Elle resterait un an emprisonnée dans ce noir, inactive et vaincue!

Pendant un an, elle se sentirait vieillir jour par jour, heure par

heure, minute par minute, sous cette gaine de crêpe! Que serait-elle

dans un an si sa pauvre chair malade continuait à s'altérer ainsi sous

les angoisses de son âme?

Ces idées ne la quittaient plus, lui gâtaient tout ce qu'elle aurait

savouré, lui faisaient une douleur de tout ce qui aurait été une joie,

ne lui laissaient plus une jouissance intacte, un contentement ni une

gaieté. Sans cesse elle frémissait d'un besoin exaspéré de secouer ce

poids de misère qui l'écrasait, car sans cette obsession harcelante

elle aurait été si heureuse encore, alerte et bien portante! Elle se

sentait une âme vivace et fraîche, un cœur toujours jeune, l'ardeur

d'un être qui commence à vivre, un appétit de bonheur insatiable, plus

vorace même qu'autrefois, et un besoin d'aimer dévorant.

Et voilà que toutes les bonnes choses, toutes les choses douces,

délicieuses, poétiques, qui embellissent et font chérir l'existence,

se retiraient d'elle, parce qu'elle avait vieilli! C'était fini! Elle

retrouvait pourtant encore en elle ses attendrissements de jeune

fille et ses élans passionnés de jeune femme. Rien n'avait vieilli

que sa chair, sa misérable peau, cette étoffe des os, peu à peu

fanée, rongée comme le drap sur le bois d'un meuble. La hantise de

cette décadence était attachée à elle, devenue presque une souffrance

physique. L'idée fixe avait fait naître une sensation d'épiderme,

la sensation du vieillissement, continue et perceptible comme celle

du froid ou de la chaleur. Elle croyait, en effet, sentir, ainsi

qu'une vague démangeaison, la marche lente des rides sur son front,

l'affaissement du tissu des joues et de la gorge, et la multiplication

de ces innombrables petits traits qui fripent la peau fatiguée. Comme

un être atteint d'un mal dévorant qu'un constant prurit contraint

à se gratter, la perception et la terreur de ce travail abominable

et menu du temps rapide lui mirent dans l'âme l'irrésistible besoin

de le constater dans les glaces. Elles l'appelaient, l'attiraient,

la forçaient à venir, les yeux fixes, voir, revoir, reconnaître sans

cesse, toucher du doigt, comme pour s'en mieux assurer, l'usure

ineffaçable des ans. Ce fut d'abord une pensée intermittente reparue

chaque fois qu'elle apercevait, soit chez elle, soit ailleurs, la

surface polie du cristal redoutable. Elle s'arrêtait sur les trottoirs

pour se regarder aux devantures des boutiques, accrochée comme par une

main à toutes les plaques de verre dont les marchands ornent leurs

façades. Cela devint une maladie, une possession. Elle portait dans sa

poche une mignonne boîte à poudre de riz en ivoire, grosse comme une

noix, dont le couvercle intérieur enfermait un imperceptible miroir, et

souvent, tout en marchant, elle la tenait ouverte dans sa main et la

levait vers ses yeux.

Quand elle s'asseyait, pour lire ou pour écrire, dans le salon aux

tapisseries, sa pensée, un instant distraite par cette besogne

nouvelle, revenait bientôt à son obsession. Elle luttait, essayait de

se distraire, d'avoir d'autres idées, de continuer son travail. C'était

en vain; la piqûre du désir la harcelait, et bientôt sa main, lâchant

le livre ou la plume, se tendait par un mouvement irrésistible vers la

petite glace à manche de vieil argent qui traînait sur son bureau. Dans

le cadre ovale et ciselé son visage entier s'enfermait comme une figure

d'autrefois, comme un portrait du dernier siècle, comme un pastel jadis

frais que le soleil avait terni. Puis, lorsqu'elle s'était longtemps

contemplée, elle reposait, d'un mouvement las, le petit objet sur le

meuble et s'efforçait de se remettre à l'œuvre, mais elle n'avait pas

lu deux pages ou écrit vingt lignes, que le besoin de se regarder

renaissait en elle, invincible et torturant; et elle tendait de nouveau

le bras pour reprendre le miroir.

Elle le maniait maintenant comme un bibelot irritant et familier que la

main ne peut quitter, s'en servait à tout moment en recevant ses amis,

et s'énervait jusqu'à crier, le haïssait comme un être en le retournant

dans ses doigts.

Un jour, exaspérée par cette lutte entre elle et ce morceau de verre,

elle le lança contre le mur où il se fendit et s'émietta.

Mais au bout de quelque temps son mari, qui l'avait fait réparer, le

lui remit plus clair que jamais. Elle dut le prendre et remercier,

résignée à le garder.

Chaque soir aussi et chaque matin enfermée en sa chambre, elle

recommençait malgré elle cet examen minutieux et patient de l'odieux et

tranquille ravage.

Couchée, elle ne pouvait dormir, rallumait une bougie et demeurait,

les yeux ouverts, à songer que les insomnies et le chagrin hâtaient

irrémédiablement la besogne horrible du temps qui court. Elle écoutait

dans le silence de la nuit le balancier de sa pendule qui semblait

murmurer de son tic tac, monotone et régulier--«ça va, ça va, ça va»,

et son cœur se crispait dans une telle souffrance que, son drap sur sa

bouche, elle gémissait de désespoir.

Autrefois, comme tout le monde, elle avait eu la notion des années qui

passent et des changements qu'elles apportent. Comme tout le monde

elle avait dit, elle s'était dit, chaque hiver, chaque printemps ou

chaque été: «J'ai beaucoup changé depuis l'an dernier.» Mais toujours

belle, d'une beauté un peu différente, elle ne s'en inquiétait pas.

Aujourd'hui, tout à coup, au lieu de constater encore paisiblement la

marche lente des saisons, elle venait de découvrir et de comprendre

la fuite formidable des instants. Elle avait eu la révélation subite

de ce glissement de l'heure, de cette course imperceptible, affolante

quand on y songe, de ce défilé infini des petites secondes pressées

qui grignotent le corps et la vie des hommes.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 22 · 第 14 / 19 段